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jeudi 18 mai 2023

Centaurus T05 Terre de mort

Quelle horreur, ces tentacules !


Ce tome fait suite à Centaurus T04 Terre d'angoisse (2018) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome car il s’agit d’une histoire complète, se terminant dans le présent tome. Sa première publication date de 2019. Il compte quarante-six planches de bande dessinée. Il a été réalisé par LEO (Luiz Eduardo de Oliveira) & Rodolphe (Rodolphe Daniel Jacquette) coscénaristes, et Zoran Janjetov, dessinateur et coloriste. Ce trio a ensuite réalisé la série Europa.


À bord du vaisseau monde, le gouverneur Korolev s’adresse à une immense foule mécontente, depuis le balcon du siège du gouvernement. Les habitants manifestent contre le port des masques et contre le rationnement. Le gouverneur se positionne bien en vue, écarte les bras et prend la parole. Les interpellant comme des amis, des compagnons, il explique qu’il est ici pour répondre à leurs interrogations et leurs inquiétudes, mais aussi pour leur annoncer une nouvelle. Une grande nouvelle !! Une formidable nouvelle !! Cette expédition a enfin atteint le but de son voyage : ils sont arrivés, la terre promise est à eux. Le commandant Mary-Maë Randolf a réalisé toutes les mesures et toutes les analyses nécessaires prouvant que cette planète est compatible avec leurs organismes. Une seconde navette va incessamment rejoindre la première avec des équipes techniques ayant pour charge de construire un premier port et des centres d’accueil. Dans les semaines qui viennent un numéro correspondant à une date de départ puis d’installation sera attribué à chacun d’entre eux. Une nouvelle vie va s’ouvrir à eux ! Une vie libre sur une planète où ils pourront tous s’établir et vivre heureux.



Dans l’immédiat, le gouverneur les invite à regagner tranquillement leurs villages et leurs domiciles. Le système de distribution d’oxygène est en train d’être réparé. Les réserves indispensables seront rétablies d’ici quelques jours. De retour dans son bureau, Korolev précise à Ethel que la distribution d’oxygène est plus ou moins réparée, puis il s’enquiert de savoir si Yoko Ayashi a été retrouvée. Il n’en est rien. Il n’est pas tranquille : la personne qui se fait appeler Yoko a fait des années durant un énorme travail de brouillage et de manipulation pour les faire dévier de leur route, afin de les faire débarquer sur cette planète et non sur Véra. Il ne peut s’empêcher de craindre qu’il s’agisse peut-être d’un piège, et il regrette l’absence du vice-gouverneur Mendoza. Ayant fini sa journée, Ethel rentre dans ses appartements et se douche. En ressortant de sa douche, elle découvre Yoko assise sur son lit, qui la menace d’une arme. Puis Yoko se ramasse sur elle-même et fond en larmes. Ethel s’assoit à côté d’elle et lui demande ce qui se passe, pourquoi elle les a trahis. Des flashs assaillent l’esprit de Yoko : elle revêtue d’une longue tunique amérindienne dans une forêt, un voyage dans une soucoupe volante et l’approche silencieuse du vaisseau-monde dans un scaphandre, la modification de la programmation des installations techniques du vaisseau-monde.


En entamant ce dernier tome, le lecteur s’attend à retrouver la narration visuelle si concrète et plausible, ainsi que les réponses à tous les mystères des tomes précédents, et une fin en bonne et due forme. Comme à son habitude, Zoran Janjetov réalise des planches soignées et méticuleuses, d’une très grande qualité descriptive. Le lecteur sent que le taux de moments spectaculaires est plus élevé : la scène où le gouverneur Korolev s’adresse à la foule massive, la fuite de Yoko Ayashi dans les couleurs du vaisseau monde avec l’ambiance lumineuse rouge, la manifestation très dense de tentacules, Bram prenant littéralement June sous son bras pour l’emmener dans la première navette, la révélation de la vraie nature de grand-père, l’intervention de la soucoupe volante pour tirer au canon laser sur les tentacules, le sort final de la planète, la réception avec petits fours à bord du vaisseau-monde. À nouveau, le lecteur peut se projeter dans chacun des lieux car ils sont représentés dans le détail, conçus avec intelligence, à la fois pour leur disposition et leur aménagement, à la fois pour leur topographie.



Le lecteur retrouve les personnages qu’il a pu croiser, côtoyer ou accompagner pendant les tomes précédents : les dessins lui permettent de les identifier du premier coup d’œil. Il se rend compte que l’artiste a également investi du temps pour la direction d’acteurs. Par exemple, le gouverneur Korolev apparaissait froid et un personnage purement fonctionnel dans les premiers tomes. Là, ses postures introduisent des nuances : son comportement très officiel face à la foule pour convaincre, sa posture toujours rigide et ses expressions moins accommodantes pour demander des points de situation sur les recherches concernant Yoko Ayashi ou le rétablissement de la communication avec Mary-Maë Randolf, et sa posture plus harassée alors qu’il prend quelques instants de repos sans pouvoir s’empêcher de penser aux responsabilités qui pèsent sur lui quand il prend des décisions qui engagent toute la population du vaisseau-monde. Le lecteur se rend compte qu’il éprouve également de l’empathie pour Bram Roscoff qui montre une belle assurance dans les situations à risques, pour Richard Klein qui fait montre d’une solide compétence professionnelle, pour Pierre de Bourges alors qu’il se sent submergé par la culpabilité au regard des actes qu’il a accomplis. Même Jenny Goldman acquiert enfin un minimum de personnalité alors qu’elle questionne l’extraterrestre survivant, ou qu’elle rend compte de ses hypothèses au gouverneur Korolev.


La narration visuelle comble le lecteur par sa précision, sa minutie, sa capacité à créer des environnements palpables, et à mettre en scène des êtres humains crédibles et expressifs. De leur côté, les coscénaristes mènent leur intrigue à bien. La nature de la menace a été révélée dans le tome précédent, et le lecteur sait qu’il n’existe que deux issues possibles, l’une menant à la fin de l’expédition, l’autre lui permettant d’en réchapper avec des pertes plus ou moins élevées. Sur ce plan-là, LEO & Rodolphe apportent une conclusion définitive. Ils prennent soin d’expliciter l’ampleur de la menace constituée par l’entité logée dans cette planète, et de montrer par quels moyens les humains peuvent lutter contre, comment ils les obtiennent et comment ils parviennent à en faire usage. Les événements survenant sur le vaisseau-monde et ceux survenant sur la planète entraînent des conséquences entre eux, et la conclusion permet une forme de réunification entre ces deux fils narratifs qui s’étaient séparés au cours du premier tome. L’identité des individus ayant utilisé les scaphandres figurant sur la couverture du tome trois est révélée, ainsi que leur mission et la manière dont ils s’y sont pris. Le sort de la mission de colonisation est réglé à la fin de la série.



Les coscénaristes ont construit la dynamique de leur intrigue sur une fuite en avant, passant d’un mystère à une énigme, et apportant une réponse complète ou partielle à un mystère précédent. Cette dynamique incite le lecteur à s’interroger en même temps que les lecteurs sur le sens à donner à tel ou tel événement, à telle ou telle découverte. Par exemple, il a encore en tête le dinosaure du tome un, la sphère flottante du tome deux, les petits humanoïdes gris des tomes deux et quatre, ou encore les amérindiens. Les auteurs donnent une explication sur la présence de ces derniers, mais sans détailler comment ils ont survécu pendant aussi longtemps depuis leur enlèvement. Le dinosaure, la sphère et les petits gris ne sont pas mentionnés, aucune explication n’est donnée à leur sujet. En fait, Jenny Goldman indique explicitement qu’elle regrette de ne pas pouvoir poser plus de question à l’extraterrestre survivant, car il subsiste beaucoup de questions sans réponse. Le lecteur prend cette remarque avec un grain de sel, car lui aussi aurait bien aimé avoir une réponse auxdites questions. Son esprit critique et analytique étant en échauffé, il se pose également d’autres questions. Comment les deux intrus en scaphandre ont-ils pu rejoindre le vaisseau-monde ? Comment l’ont-ils localisé ? Quelle est leur origine réelle, car ils ne sont pas constitués de tentacules, ni d’origine amérindienne ? Tout aussi gênant, quel est l’avenir du vaisseau-monde ? Dans le tome précédent, le gouverneur Korolev énonçait à haute voix qu’il était à bout de course, et là, plus personne ne semble s’en préoccuper…


Cette série arrive à son terme, avec une narration visuelle toujours aussi solide et bien pensée pour donner à voir ces environnements de science-fiction, avec une consistance remarquable. Peut-être plus que dans les autres tomes, la direction d’acteurs apporte l’épaisseur émotionnelle et personnelle attendue pour les protagonistes. Les coscénaristes prennent grand soin de mener leur intrigue principale à son terme, pour apporter une fin satisfaisante. Dans le même temps, ils semblent laisser derrière eux un certain nombre de mystères qui ne trouvent pas d’explication, ce qui génère une frustration plus ou moins gênante pour le lecteur en fonction qu’il s’agisse de détails secondaires, ou bien d’un élément central dans l’intrigue.



jeudi 4 mai 2023

Centaurus T04 Terre d'angoisse

Eux aussi ont été affectés par la manipulation.


Ce tome fait suite à Centaurus T03 Terre de folie (2017) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome car il s’agit d’une histoire complète en cinq tomes. Sa première publication est survenue en 2018. Il compte quarante-six planches de bande dessinée. Il a été réalisé par LEO (Luiz Eduardo de Oliveira) & Rodolphe (Rodolphe Daniel Jacquette) coscénaristes, et Zoran Janjetov, dessinateur et coloriste. Ce trio a ensuite réalisé la série Europa.


Sur le vaisseau-monde, au village où habite la famille Osmond, le révérend Solers est interrogé par la police, dans sa demeure. Il se plaint que c’est une honte, un scandale même. Un homme de Dieu comme lui traité comme le dernier des voleurs et des assassins ! Le policier en charge de l’enquête lui fait observer que quelqu’un a été assassiné, et que c’est assurément par l’un des habitants du vaisseau-monde. Le révérend rétorque qu’il a bien compris qu’il était soupçonné : les policiers ont interrogé ses paroissiens, questionné ses amis, et maintenant ils fouillent sa maison, mettent ses affaires sens dessus dessous ! Il insiste : pour quelle raison ? Le policier lui répond : cette femme, Lucy Osmond, elle était bien la maîtresse du révérend ? Ce dernier va pour s’emporter, mais son visage se congestionne, il tombe à genou par terre sans pouvoir proférer une parole ou un son, puis tombe à la renverse, allongé, ayant perdu connaissance. Ses ongles et ses lèvres sont devenus bleus.



Un médecin et un technicien arrivent et s’affairent : l’ai est pauvre en oxygène, il faut éviter de courir et de trop gigoter, et de s’énerver aussi. Un voisin indique que deux ou trois autres personnes ont eu la bouche et les doigts bleus. Sur la planète, dans une clairière dégagée, Richard Klein revient auprès de Mary-Maë Randolf, Jenny Goldman et Joy. Il résume : ça fait des heures que Bram est parti à la recherche de June, ils ne peuvent pas rester là à les attendre indéfiniment. Randolf, la responsable de l’expédition répond : oui, il a raison, c’est risqué de rester ici, à découvert. Ils ne peuvent plus compter sur le flair de Graal, ni sur les prémonitions de June pour leur donner l’alerte en cas de danger. Elle décide que le groupe doit regagner le véhicule et son canon laser. S’il le faut, ils les attendront à bord. Joy s’oppose véhément à ce départ. Pierre de Bourges estime que Bram va rapidement déduire qu’ils ont été obligés de regagner le véhicule et qu’il n’y a donc pas à s’inquiéter. Le petit groupe de cinq personnes ramasse ses affaires et commencent le chemin du retour à travers la forêt aux hauts arbres. Soudain une grande créature ailée leur tombe dessus. De Bourges fait feu et parvient à l’abattre avant qu’elle n’ait touché qui que ce soit. Ils reprennent leur marche, sans se rendre compte qu’ils sont suivis par un petit groupe d’amérindiens. De son côté, June avance d’un bon pas, nullement gênée par sa cécité. Un énorme félin s’est subrepticement rapproché derrière elle, sans qu’elle ne s’en aperçoive. Il s’apprête à bondir, quand soudain, sans bruit, des tentacules sortent du sol, l’immobilise, l’étrangle et le tue.


Au cours du tome trois, les événements se précipitaient et il tarde au lecteur d’en découvrir plus, d’avoir des réponses à un nombre significatifs de mystères, car leur accumulation est telle que tout ne peut pas être résolu dans le dernier tome à venir. En effet le temps est venu d’apprendre qui a faussé les paramètres du plan de vol du vaisseau-mère, qu’est-ce que c’est que cette histoire d’amérindiens, et s’il s’agit vraiment du grand-père qui parle à sa petite-fille June. Tout n’est pas révélé, et il reste encore beaucoup d’explications à fournir dans le tome cinq, pour pouvoir légitimer toutes les bizarreries des tomes précédent comme le dinosaure ou la boule de marbre flottante. Dans le même temps, comme il s’y attendait, le lecteur observe que le nombre de nouveaux mystères est en baisse, voire que les auteurs arrêtent d’en intégrer de nouveaux car tout doit être résolu dans le tome suivant. Cela produit un effet un peu mécanique et prévisible dans la structure du récit.



Cette structure apparente du récit n’empêche pas de continuer à apprécier le voyage grâce aux dessins toujours aussi méticuleux, précis et plausibles. L’artiste s’investit tout autant dans chaque page, sans jamais céder à la tentation d’en réaliser une avec des angles de vue ou un découpage qui l’affranchirait de prendre le temps de tout représenter en détail. Le nombre de cases oscille entre six ou sept par pages, sagement disposées en bande, avec des bordures bien droites, bien régulières, et des gouttières très nettes. La première page offre deux cases de la largeur de la page avec une vue extérieure de la maison du révérend, et le lieu de prière en arrière-plan, avec une forme de clocher. Le lecteur prend le temps d’apprécier la densité de la forêt en arrière-plan, puis regarde avec curiosité l’entrée de la maison, la disposition des fenêtres, la forme du toit, la porte de garage. Il peut même s’amuser à rapprocher ces vues de celles en planches deux et trois, avec un angle de vue différent sur la façade principale de la demeure : tout est parfaitement raccord entre ces deux plans. Une fois que les membres de l’expédition ont rebroussé chemin, ils doivent retraverser une forêt aux hauts arbres : le lecteur peut ressentir le plaisir de l’ombre sous le feuillage, grâce à une mise en couleur qui sait montrer les petites zones éclairées par les quelques rayons de soleil qui passent par les trouées dans le feuillage. Il a l’impression de pouvoir toucher l’écorce des arbres et d’en sentir leur rugosité.


Les déplacements des personnages se poursuivent et le lecteur continue son voyage : retour dans le bureau du gouverneur Korolev avec son mobilier en bois bien poli et brillant, bref passage entre les énormes canalisations de distribution d’oxygène dans tout le vaisseau-monde, une nuit passée à la belle étoile dans un endroit dégagé, ambiance clinique dans les bureaux des analystes programmeurs dépourvus de fenêtre et sous lumière artificielle, très belle plaine herbeuse sous un horizon ouvert avec quelques rochers affleurant, très étonnants bâtiments d’un blanc immaculé rendant compte d’une architecture hygiéniste, etc. Comme dans les tomes précédents, les dessins méticuleux de Zoran Janjetov apportent une consistance remarquable à chaque lieu, naturel et édifié de la main de l’homme, y compris les intérieurs avec leur aménagement spécifique à la destination de la pièce ou de la zone : le lecteur ressent la réalité de ce qui est montré, le fait que les personnages s’y trouvent et agissent en fonction des caractéristiques des lieux. L’exemple le plus parlant et en même temps le plus trivial peut se trouver en pleine forêt alors que Mary-Maë Randolf trouve un abri derrière un rocher pour pouvoir faire ses besoins.



L’épaisseur et la personnalité des protagonistes continuent d’être véhiculées avant tout par les dessins : leurs postures, leurs gestes, leurs expressions de visage en disent beaucoup plus sur eux que leurs propos ou leurs actions. Le lecteur continue de constater qu’il n’éprouve pas d’émotion particulière quand un nouveau membre de l’expédition trouve la mort dans un carnage horrible, ou quand un officiel est assassiné dans le vaisseau-monde. Les scénaristes semblent ne pas trop se préoccuper des motivations profondes de leurs personnages, préférant se tenir à distance d’eux, ce qui fait que le lecteur les perçoit plus par leur fonction, comme des individus de passage dans lesquels il ne s’investit pas émotionnellement. Comme pour les tomes précédents, cela induit qu’il se focalise plus sur l’intrigue, sur les mystères, sur les événements inattendus. En fonction de son investissement personnel et de sa motivation, il continue plus ou moins à essayer d’anticiper les révélations, à les supputer sur la base des indices qu’il a pu relever. Il peut aussi diriger son attention sur les nouveautés, comme cette raréfaction progressive de l’oxygène. Les coscénaristes font donc en sorte de susciter sa participation, de l’amener à une lecture active, avec ces mystères. Cette démarche incite également le lecteur à se montrer critique. Il découvre donc que les responsables du vaisseau-monde ont distribué des masques respiratoires à la population et les obligent à les garder sur le visage en les ayant muni d’un dispositif qui s’auto-verrouille comme le montre une séquence où un enfant manque de s’étouffer faute de pouvoir enlever le sien. L’esprit critique en éveil, le lecteur en vient à se demander comment ces individus peuvent manger alors que le masque n’a pas été conçu pour, un détail qui le fait sortir de l’histoire du fait de la représentation très précise.


Dans cet avant-dernier tome, les coscénaristes ont entamé la dernière phase de leur récit en donnant surtout des réponses, et en évitant d’ajouter de nouveaux mystères. L’artiste réalise des planches toujours soignées en termes de précision de description, de clarté de lecture, de minutie, permettant au lecteur de bénéficier d’une immersion d’une qualité rare. Le lecteur voit se concrétiser ce qu’il avait anticipé : l’obligation pour les voyageurs du vaisseau-monde de débarquer sur cette planète qui n’était pas leur destination, et la présence d’une entité qui n'a pas leur salut en tête. Il ressort de ce tome avec l’envie d’avoir le fin mot de l’histoire, les explications manquantes, et de retourner sur ce vaisseau-monde et sur cette planète pour continuer d’y fureter en accompagnant les uns et les autres. En revanche, il n’a pas d’attente vis-à-vis des personnages, ni envie de retrouver l’un ou l’autre éprouvant plutôt une forme d’indifférence à leur endroit. Il a bien en tête que même les plans les mieux préparés peuvent échouer.



jeudi 20 avril 2023

Centaurus T03 Terre de folie

On serait devenus amis.


Ce tome fait suite à Centaurus T02: Terre étrangère (2016) qu’il faut avoir lu avant car il s’agit d’une histoire complète en cinq tomes. Sa première publication est survenue en 2017. Il a été réalisé par LEO (Luiz Eduardo de Oliveira) & Rodolphe (Rodolphe Daniel Jacquette) coscénaristes, et Zoran Janjetov, dessinateur et coloriste. Ce trio a ensuite réalisé la série Europa.


Sur la planète Véra, l’expédition a arrêté son engin devant une grande ville bâtie sur un mont, avec une abbaye en son sommet. Bram trouve que c’est beau. Mary-Maë Randolf explique qu’il s’agissait d’une cité célèbre sur Terre, qu’elle a été détruite deux siècles avant leur départ, à l’époque des hautes mers. Cela ne fait aucun sens qu’une réplique en ait été construite ici. Ils remontent à bord de leur véhicule et se dirige vers la ville pour y pénétrer. Les explications continuent : sur Terre, c’était un village entouré par la mer. Il datait d’une époque ancienne, le moyen âge. Les remparts et les tours étaient là pour le défendre contre les envahisseurs. Randolf constate que visiblement tout a été refait à l’identique. Elle demande à Richard Klein d’arrêter l’engin devant une devanture. Elle en descend et pénètre dans la boutique de la Mère Poulard. Abraham Roscoff et Pierre de Bourges admirent la rue principale et ses façades. Klein joue avec une boule à neige trouvée dans l’échoppe. Jenny Goldman constate qu’il y a des billets de banque dans le tiroir de la caisse enregistreuse. Bram et de Bourges les appellent dehors : dans une des maisons se trouvent les restes d’un campement humain. Le foyer est récent, il a dû être fait par un individu à l’intelligence assez évoluée pour cuisiner sa nourriture et utiliser des ustensiles. Encore un mystère.



L’expédition repart à bord de son véhicule, sans se rendre compte qu’ils sont observés par un individu à partir d’une fenêtre. Sur le vaisseau-monde en orbite au-dessus de la planète, le gouverneur Korolev, avec le vice-gouverneur Mendoza à ses côtés, reçoit Ethel qui rend compte de sa mission. La mère des jumelles lui a assuré qu’elle ne se souvient de rien, que rien d’anormal ne s’est passé avant la naissance des jumelles et que jamais, au grand jamais, elle n’a eu d’aventure extraconjugale. En réponse à une question du gouverneur, elle reconnaît qu’elle ne sait pas si elle doit croire Lucy Osmond. Quand elle lui a expliqué l’importance de la chose, elle a senti que Lucy se tendait, comme si quelque chose la troublait. Le gouverneur se demande si elle a pu être conditionnée par l’envahisseur pour tout oublier. Mendoza s’interroge sur ce que serait le but de ce supposé envahisseur en provoquant la naissance de jumeaux dont un surdoué. Korolev ne sait pas mais il y a deux faits indéniables et inquiétants. D’une part, l’envahisseur a pénétré dans le vaisseau par un passage creusé à proximité du village de ces filles. De l’autre, elles sont nées quasiment un an après son arrivée. Il faut en avertir Mary-Maë Randolf. Problème : la liaison a été coupée entre le vaisseau-monde et l’expédition.


Revoilà donc les membres de l’expédition du vaisseau-monde devant ce grand monument historique français, comme ça au beau milieu d’une immense zone enclavée d’une planète extraterrestre. Après deux tomes, le lecteur se doute que l’expédition va poursuivre sa progression et découvrir de nouvelles bizarreries autant improbables qu’impossibles, et que l’enquête relative aux intrus se poursuit sur ledit vaisseau. Dont acte. Sur la planète Véra : petite visite dans une échoppe de la Mère Poulard (Pourquoi pas ? Tant qu’on y est…) probabilité de plus en plus élevée de la présence d’autres humanoïdes très proches des êtres humains, quelques créatures animales monstrueuses qui donnent lieu à des affrontements pour la survie des membres de l’expédition, bien d’autres surprises, et le premier mort (cela devait finir par arriver). Il est possible que l’intérêt du lecteur se soit quelque peu émoussé pour ces surprises, qu’il y prête moins attention. Elles surviennent comme par enchantement, et il est impossible de savoir si elles constituent un élément majeur dans le déroulement ou la compréhension, voire l’anticipation, de l’intrigue. Finalement, quelle importance donner au dinosaure du tome un, à la boule de marbre flottante ou au champ de soucoupes volantes du tome deux ? Le lecteur en est venu à supposer qu’il doit plutôt s’interroger sur la possibilité d’un schéma à identifier dans la survenance en apparence arbitraire ou dans la nature de survenances bizarres et hétéroclites. Peut-être la manifestation de mythes imprimés dans l’inconscient collectif de l’humanité et projetés par l’inconscient de tel ou tel membre de l’expédition ?



Par comparaison, le fil narratif à bord du vaisseau-monde apparaît plus conventionnel et d’un fonctionnement plus accessible : une enquête sur une intrusion, vraisemblablement des expériences génétiques et d’autres manipulations de grande ampleur affectant toute la population du vaisseau-monde. Le lecteur identifie les mécanismes d’un roman policier : mystère, enquête, découvertes et même un meurtre pour éliminer un témoin gênant. Sur Terre, comme au Ciel : un mort sur la planète, un mort dans le vaisseau-monde. Dans les deux fils narratifs, la narration visuelle emmène le lecteur qui se retrouve en immersion dans des environnements consistants, palpables, fonctionnels, réalistes, plausibles. La reconstitution du site historique est minutieuse et précise, concrète. Après l’image saisissante et très inattendue de la statue au-dessus des nuages dans l’avant-dernière page du tome précédent, le lecteur peut admirer ce site dans sa globalité, avec un niveau de détails remarquable, une fidélité sans faute, et une mise en couleurs qui apportent des textures que le lecteur peut quasiment toucher, ressentir au bout de ses doigts. La sensation d’immersion se maintient à ce niveau de qualité dans la grande rue de la ville et dans l’échoppe.


La qualité descriptive de la représentation pour un site connu projette sa crédibilité aux autres visuels qui relèvent de la science-fiction. Au vu de l’exactitude de ce site, le lecteur en déduit qu’il en va de même pour le bureau du procureur, les couloirs des installations techniques, la salle des serveurs informatiques, les passages de maintenance dans la tour, la maison de Lucy Osmond, la salle des écrans de surveillance du vaisseau-monde. Il en va de même sur la planète : la zone désertique, la forêt avec ses arbres immenses, les gratte-ciels, et par voie de conséquence la faune. Le lecteur prend son temps pour examiner les deux scaphandres découverts dans un couloir de maintenance de la tour. Il en prend tout autant pour regarder cet aigle géant entravé au sol au beau milieu de la forêt dense. L’artiste continue de donner une forte personnalité visuelle à chacun des personnages que le lecteur identifie sans peine, qu’il soit de toutes les séquences sur la planète ou dans le vaisseau, ou qu’il n’apparaisse qu’épisodiquement comme le vice-gouverneur Mendoza ou Ethel, ou encore de nouveaux personnages secondaires comme Yoko Ayashi et Justin Agbo. Le lecteur s’en félicite car il constate avec les premières morts qu’il n’a développé aucun attachement avec certains personnages, y compris parmi les membres de l’expédition. Ce qui rend le décès de l’un d’eux presque anecdotique car il ne bénéficie pas d’un quelconque investissement émotionnel de la part du lecteur.



Au fil des tomes, la planète Véra passe du statut de terre promise, à terre étrangère, et maintenant à terre de folie. Les deux fils d’intrigue s’apparentent pour l’un à une exploration, pour l’autre à une enquête. D’une certaine manière, le premier constitue une investigation dans un milieu externe, et le second dans un milieu interne. Le premier comprend de nombreux dangers physiques à affronter et des bizarreries dont certaines appartiennent au passé de la Terre et de la civilisation humaine. Le second met à jour que le quotidien a été infiltré par un ou deux agents étrangers qui ont altéré la réalité familière et quotidienne, qui l’ont trafiquée par effraction, à l’insu de ceux qui l’habitent, ceux à qui elle appartient. Dans le premier cas, les êtres humains constituant l’expédition agissent au grand jour et avancent coûte que coûte, peut-être en provoquant des dégâts dont ils n’ont pas conscience de l’ampleur, et qu’ils sont même incapables de déceler, de qualifier. Dans le deuxième cas, les intrus, probablement des extraterrestres, ont agi en toute connaissance de cause, avec une intention prédéterminée, pour un objectif clair.


Le lecteur ressort de ce troisième tome avec une sensation étrange. L’expédition reste toujours aussi plaisante à suivre les paysages, les lieux, les installations techniques, la faune monstrueuse, grâce à une narration visuelle descriptive et réaliste. Dans le même temps, le lecteur s’aperçoit qu’il n’a pas développé d’attache affective avec les personnages, ce qui diminue d’autant son investissement. Il reste toujours aussi curieux de se retrouver confronté aux bizarreries sur la planète, et de découvrir les révélations suivantes amenées par l’enquête. Il reste également dans l’expectative de la nature réelle du récit, avec cette certitude que tout n’est pas comme il paraît, mais sans parvenir à déterminer ce qui se cache derrière, ce qui constitue l’enjeu réel du récit.



jeudi 6 avril 2023

Centaurus T02 Terre étrangère

Quelle autre explication donner ?


Ce tome fait suite à Centaurus T01: Terre promise (2015) qu’il faut avoir lu avant car il s’agit d’une histoire complète en cinq tomes. Sa première publication est survenue en 2016. Il a été réalisé par LEO (Luiz Eduardo de Oliveira) & Rodolphe (Rodolphe Daniel Jacquette) coscénaristes, et Zoran Janjetov, dessinateur et coloriste. Ce trio a ensuite réalisé la série Europa.


À bord de leur engin à chenilles, le groupe de reconnaissance est arrivé devant une muraille, avec une grande porte métallique fermée. Ils s’arrêtent et Feng Liu utilise un pistolet grappin pour accrocher une corde à l’extérieur de la salle qui surplombe l’entrée. Il monte à la corde, pendant que les autres, restés dans l’engin découvert, observent les alentours. Il rend compte par la fenêtre : il n’y a personne, tout est à l’abandon. Il enjoint à Richard Klein, ingénieur et pilote, de monter car il y a un panneau plein de boutons qui doit commander l’ouverture de la porte. L’autre s’exécute et examine ledit panneau. Il prend une batterie à sa ceinture, et établit un circuit entre elle, le panneau de commande et son fusil. Il explique au spécialiste de la sécurité que cette technologie extraterrestre doit, elle aussi, suivre les lois de l’électromagnétisme. Effectivement, le panneau se réactive, et ils parviennent à ouvrir la porte : l’engin progresse à l’intérieur de ce qui s’avère être une énorme place ceinte de murailles. Mary-Maë Randolf, la coordinatrice générale, leur indique qu’ils vont rester ici un moment : s’il y a des habitants, il faut leur laisser le temps de se faire à leur présence. June, la parapsychique, ne ressent rien de particulier, une vague inquiétude tout au plus. Tout d’un coup, elle s’exclame qu’on les épie. Les autres ne voient rien.



Au bout de quelques instants, un groupe de petits humanoïdes blanchâtres, sans vêtements, apparaît dans l’une des ouvertures. Ils commencent à se diriger silencieusement vers le véhicule. Mary-Maë Randolf en descend et marche doucement vers eux en tenant ses mains en l’air, paumes en avant, pour montrer qu’elle n’est pas armée. Le groupe, maintenant fort de plusieurs dizaines de membres s’avance vers elle. Feng Liu déclenche un tir de laser à leurs pieds, ce qui les fait fuir à l’abri du bâtiment d’où ils étaient venus. La coordinatrice générale lui demande pourquoi les avoir effrayés comme ça. Pierre de Borges lui fait observer qu’ils allaient l’encercler. Le spécialiste de la sécurité renchérit : ils ne pouvaient pas prendre le risque de les laisser l’encercler. L’ingénieur ajoute que si ces êtres sont intelligents, ils ressemblent plutôt à des indigènes primitifs, et de ce fait peuvent être potentiellement dangereux. Toute l’équipe reprend place à bord du véhicule. Plus ils avancent, plus ils constatent l’énormité des installations. Randolf décide de se diriger vers le premier bâtiment qui ne ressemble pas à un entrepôt. Un peu plus loin, Liu demande à Klein d’arrêter le véhicule : il a détecté des espèces d’oisillons perchés dans la soucoupe d’une antenne satellite.


Le lecteur avait laissé le groupe d’explorateurs à pied d’œuvre devant une porte fermée, et il les retrouve en train de l’ouvrir en deux coups de cuillères à pot, ou en tout cas en deux pages. Il prend vite conscience d’avancer à un rythme régulier dans cette exploration d’un immense territoire délimité par une enceinte, sur une planète extraterrestre. Les coscénaristes ont conçu leur intrigue pour une progression sans temps mort, avec des découvertes relançant l’intrigue. Après avoir pénétré dans l’enceinte : apparition du groupe de petits humanoïdes silencieux à la peau blanchâtre. Puis volatiles menaçants dans la soucoupe d’une antenne parabolique. Puis découverte d’une salle de contrôle. Puis vol de la maman volatile avec des animaux vivants en symbiose, accrochés sur ses pattes. Le dessinateur effectue un travail tout aussi remarquable que dans le premier tome, pour donner à voir les environnements sur cette planète. Le mur d’enceinte avec ces gros blocs de construction, partiellement recouvert par une végétation de type mousse et plantes grimpantes. L’immensité de la cour dans laquelle pénètre l’engin d’exploration, avec des plaques de béton ou de roche au sol, les murs de l’enceinte intérieure, eux aussi partiellement recouverts par la végétation, les façades avec des reliefs étranges. La morphologie des petits humanoïdes diffère en plusieurs points de celle d’un être humain : ventre plus proéminent, tête plus grosse, mains et pieds à quatre doigts. Les couleurs sont choisies de manière naturaliste, venant apporter des informations sur l’ambiance lumineuse, sur la texture des revêtements.



À la douzième planche, les auteurs décident de changer de fil narratif pour raconter ce qui se passe pendant ce temps-là sur le vaisseau-monde. Les dessins continuent de montrer les lieux dans le détail pour que le lecteur puisse s’y projeter : la surface du vaisseau, un sas d’entrée, le bureau Gouverneur Korolev avec la carte accrochée au mur, la maison des Osmond, et le salon où la mère Lucy a une nouvelle discussion avec Ethel. Le lecteur s’aperçoit qu’il reconnaît sans peine chacun des personnages dans chacun des deux fils de l’intrigue. Les membres de l’expédition exploratoire : Mary-Maë Randolf, Pierre de Bourges et son chien Graal, Jenny Goldman, Richard Klein, Feng Liu. Les responsables sur le vaisseau-monde : le gouverneur Korolev et le vice-gouverneur Mendoza, Ethel et le major Ripley, Lucy Osmond. Cette facilité d’identification atteste de capacité du dessinateur à créer des visages et des morphologies distinctes et reconnaissables. Il utilise une direction d’acteurs de type naturaliste, sans exagérer les mouvements, ou le langage corporel, ce qui concourt à donner de la crédibilité à ces aventures de science-fiction.


Le lecteur est revenu pour le deuxième tome, très curieux de savoir ce que cache cette planète, ce que vont découvrir les explorateurs, et l’identité ainsi que l’objectif de ce qui s’est introduit sur le vaisseau-monde. Les coscénaristes ont construit la dynamique de leur récit sur les mystères et sur l’exploration. Le lecteur se prête volontiers au jeu d’essayer d’anticiper ce qui va être découvert, de relever les indices, qu’ils soient de type visuel, ou de genre allusif dans les conversations. Il constate que les auteurs ont également bien dosé l’alternance de récompenses et de nouveaux mystères. Impossible de savoir ce que sont ces petits humanoïdes blanchâtres, ou si les volatiles sont dotés de conscience. Est-ce que les humains sont en train de massacrer des êtres dotés d’intelligence, sans le savoir ? Se conduisent-ils en affreux colonisateurs, mettant en péril un écosystème dont ils ignorent tout ? Puis arrive la première séquence sur le vaisseau-monde, et là le lecteur est pris de court par une révélation qui se produit beaucoup plus vite que ce qu’il avait estimé : une cellule de releveurs-informaticiens a épluché toutes les données significatives concernant la vie à bord du vaisseau depuis l’arrivée des intrus pour voir si quelque chose sortait de l’ordinaire… Et ils ont trouvé quelque chose. Plus encore, ce quelque chose est exposé dans ce tome. Les auteurs ne se contentent pas de jouer sur le suspense généré par les mystères : ils répondent à certains, et en introduisent d’autres.




Le lecteur se prête au jeu. Quelle signification ou quel sens attribuer à cette boule de marbre de deux mètres de diamètre qui flotte à quelques centimètres au-dessus du sol ? Impossible de savoir car il n’y a que le constat de son existence effectué par l’équipe d’exploration, à se mettre sous la dent. Faut-il y voir un hommage déformé au rôdeur de l’île du Prisonnier, ou rien à voir ? Qu’est-ce que c’est que ces épaves de dizaines de soucoupes volantes, sagement alignées en rang ? Impossible à savoir. En revanche, le lecteur avait bien fait de se souvenir de Lucy Osmond, la mère de Joy & June, car elle réapparaît dans ce tome. Dans le même temps, il se rend compte qu’il ne s’attache pas vraiment aux personnages. Pour ne considérer que ceux de la mission exploratoire, ils ont été définis par une capacité, pouvoirs parapsychiques, médecin, chasseur, ingénieur, spécialiste de la sécurité, et pour la moitié d’entre eux par un trait de caractère. Dans les faits, au cours de ce tome, seuls trois d’entre eux mettent à profit leur compétence, et les autres sont des figurants sans personnalité. Difficile dans ces conditions de les considérer en tant que personnes autonomes. Par ricochet, un acte qui sort de l’ordinaire, réalisé par un autre personnage, peut apparaître comme totalement artificiel, uniquement là pour servir l’intrigue. Bram attaque un animal sauvage en combat singulier juste armé d’un couteau : pourquoi pas puisqu’il s’est battu contre un ours à main nue dans le tome un. Une relation sexuelle entre deux personnages dans les douches : pourquoi pas, mais aussi pourquoi ? Finalement certains comportements apparaissent aussi arbitraires qu’une partie des artefacts mystérieux comme l’USS Baltimore avec encore de l’eau chaude dans les douches.


D’un côté, les auteurs captent l’attention et la curiosité du lecteur avec un savoir-faire consommé, grâce à une narration visuelle d’une clarté exemplaire, qui montre chaque élément de science-fiction pour le faire exister, sans aucun raccourci visuel pour s’économiser. C’est une façon de faire courageuse et ambitieuse car il faut parvenir à décrire des lieux, des accessoires, des constructions assez crédibles pour ne pas provoquer un sursaut de recul chez le lecteur qui pourrait trouver quelque chose idiot. D’un autre côté, ils jouent sur le réflexe pavlovien du lecteur qui devant tant de mystères se met à chercher par automatisme des indices, et à essayer d’établir des liens de cause à effet, à détecter des schémas, à essayer d’introduire de la prédictibilité. Mais il est possible qu’il éprouve la sensation de s’y évertuer en vain, en accompagnant des personnages qui semblent souvent sans épaisseur.



jeudi 23 mars 2023

Centaurus T01 Terre promise

Bram n’est pas bête, seulement inculte. Il faut l’aider.


Ce tome est le premier d’une pentalogie. Sa première publication est survenue en 2015. Il a été réalisé par LEO (Luiz Eduardo de Oliveira) & Rodolphe (Rodolphe Daniel Jacquette) coscénaristes, et Zoran Janjetov, dessinateur et coloriste. Ce trio a ensuite réalisé la série Europa.


Dans une grande place du village, avec la forêt en arrière-plan, Abraham Roscoff, surnommé Bram, s’apprête à lutter à main nue, contre un ours muselé. L’ours se tient debout sur ses antérieurs, Bram attaque frontalement. Il enserre le cou de l’animal, le fait tomber à terre, passe derrière assurant sa prise autour du cou et commence à exercer une pression croissante. Dans la foule, les jumelles Joy & June Osmond observent le combat : June l’encourage, alors que sa sœur réprouve cette violence. Dans le ciel, un petit dirigeable blanc arrive à proximité du village. Joy demande à June de dire à Bram qu’il ne doit pas tuer l’ours. Sa sœur envoie un message mental à l’homme : il n’a jamais compris comment elle arrive à faire ça, mais il a parfaitement entendu le message à l’intérieur de sa tête, Joy ne veut pas qu’il tue l’animal. Il obéit bien sûr, il ferait tout pour Joy. C’est ce jour-là, le jour où il a lutté avec l’ours que sa vie a basculé. Car au même moment, arrivait dans leur village cette femme dans son petit dirigeable blanc. Bram va trouver les jumelles pour leur demander si elles ont aimé la lutte, et il leur dédie cette victoire. Joy lui demande de ne pas trop l’approcher car il sent l’ours : il décide d’aller prendre une douche. La femme du dirigeable arrive.



Ethel se présente à Joy & June Osmond : elle a été envoyée par le gouvernement et elle souhaite leur parler chez elle. Elle aimerait connaître leur mère, et qu’elles puissent parler toutes les quatre. Alors qu’elles vont pour entrer dans le pavillon, elles sont interpellées par le révérend Solers : il se présente à Ethel et lui dit qu’il aimerait participer à leur conversation si ça ne la dérange pas. Une fois installés dans le salon, Ethel explique qu’elle est venue chercher Joy & June pour les amener à la capitale. Leur mère Lucy y est opposée. Le révérend rappelle que la terre promise qu’il évoque dans ses prêches n’est pas une création de l’esprit : elle existe et ils se dirigent vers elle. Ethel poursuit : elle est un haut fonctionnaire du gouvernement et elle se porte garante de la sécurité des filles. Des événements importants ont eu lieu et les filles de Lucy peuvent aider, le gouvernement a besoin d’elles. June suggère que Bram les accompagne pour les veiller sur elles. Une fois arrivé, ce dernier est tout excité à l’idée d’aller à la capitale. Peu de temps après, Ethel, Joy & June et Bram ont pris place à bord du petit dirigeable et font route vers la capitale. Vu du ciel, la courbure concave du paysage saute aux yeux, et devant eux se trouvent une énorme structure métallique cylindrique qui s’élance vers les cieux.


LEO et Rodolphe avaient déjà collaboré sur une autre série de science-fiction composée de trois cycles : Kenya - Namibia – Amazonie. Le dessinateur avait déjà collaboré avec Alejandro Jodorowsky sur plusieurs séries : Avant l’Incal, Les technopères, L’Ogregod. Le lecteur sait qu’il a affaire à des créateurs confirmés. De fait, il ressent que chaque séquence est calibrée au millimètre, pour apporter les informations nécessaires à l’exposition de l’intrigue, en s’appuyant sur des dessins propres sur eux et descriptifs donnant à voir au lecteur, cet univers de science-fiction. L’intrigue suit un développement linéaire rigoureux : la présentation des principaux personnages : Joy & June Osmond avec leur relation entre elles, leurs capacités qui justifient qu’elles soient choisies pour la mission, leur mère pour les ancrer dans une famille, Bram avec sa force, son manque de culture mais pas d’intelligence et son courage naturel. Puis le lecteur côtoie un peu Ethel : sa manière de recruter doucement mais fermement les jumelles, son rapport de subalterne avec le gouverneur Korolev. Quelques pages plus, le lecteur fait connaissance avec deux autres membres de la mission : Mary-Maë Randolf coordinatrice générale et Pierre de Bourges et son chien Graal, grand spécialiste de la faune et la flore. Douze pages après, la coordinatrice présente les trois derniers membres de la mission Jenny Goldman, médecin, Richard Klein, ingénieur et pilote, Feng Liu, spécialiste de la sécurité. Chaque personnage dispose d’une morphologie et d’un visage bien distincts, la composition de l’équipe recouvrant une grande fourchette d’âge et d’origine ethnique.



L’intrigue se déroule de manière linéaire : recrutement de personnages novices, ce qui permet à ceux qui disposent de plus d’informations d’expliquer, et ainsi d’informer le lecteur de manière organique. La séquence d’ouverture ne donne pas beaucoup d’indications : un village de type campagnard avec ce qui semble être une église, des maisons à un ou deux étages de type seconde moitié du vingtième siècle, des collines très vertes et boisées, des tenues vestimentaires assez ordinaires, sauf pour la tunique et le pantalon pourpres du révérend Solers. Lors du vol en dirigeable, le lecteur peut voir la courbure importante du sol, le gigantesque pilier métallique et il sait qu’il se trouve dans un environnement de science-fiction. Il se fait la remarque de l’efficacité discrète de la narration visuelle qui montre avec évidence les différents lieux au point qu’il peut devancer une partie des explications qui vont être données quelques cases plus loin. L’intrigue repose sur un vaisseau-monde ayant voyagé pendant une très longue période et l’arrivée à proximité d’une planète habitable. En outre, les visuels impressionnent par leur évidence. La courbure du paysage vu du ciel présente une cohérence parfaite avec le relief des collines en arrière-plan dans la scène de combat contre l’ours. L’énorme tour métallique apparaît d’abord juste de manière très partielle : un petit morceau de son pied, en arrière-plan de la capitale. Puis quelques pages plus loin, le lecteur peut la voir dans son intégralité, et comme élément d’un réseau plus vaste. Quelques pages plus loin, une navette est sortie dans l’espace et le lecteur bénéficie d’un aperçu du vaisseau-monde.


D’un côté, les coscénaristes semblent légèrement à la traîne avec ce petit décalage entre ce qui est montré, puis expliqué ; de l’autre côté, l’histoire progresse à un rythme régulier chaque scène venant apporter soit une vue plus générale, soit un développement sur un point particulier. L’attention du lecteur est captée par ce combat contre un ours, puis l’arrivée d’Ethel et sa mission, puis le voyage jusqu’à la capitale, et les explications du Gouverneur Korolev, puis les révélations sur le vaisseau -monde et son histoire, etc. L’enchainement est impeccable et implacable, chaque séquence apportant une information supplémentaire qui vient répondre à une question de la scène précédente, et qui pose une nouvelle question fonctionnant comme une transition parfaite pour la scène suivante. Arrivé à la dernière page, il tarde au lecteur de découvrir ce que la mission sur la planète Vera va révéler. En scénaristes chevronnés, LEO & Rodolphe brisent cette linéarité à deux reprises : quelques cases consacrées aux circonstances de l’origine de cette mission et l’embarquement à bord du vaisseau-monde, ainsi qu’une intrigue secondaire. Celle-ci concerne tout d’abord les capacités extraordinaires de June, mais elle semble céder le pas à une autre. Il s’est produit une intrusion presque impossible à bord du vaisseau-monde alors qu’il voyageait à une vitesse gigantesque, et il semble que cette infiltration avait comme destination le village des jumelles.



En fonction de ses attentes, le lecteur peut être parfaitement contenté par ce récit clairement structuré, progressant à bonne allure de mystère en mystère. Il peut parfois être déconcerté par un choix ou un autre : les traits non signifiants sur les visages, ou le rôle très nébuleux de la religion à bord du vaisseau-monde, mais ce sont des détails. Il peut aussi trouver intriguant que les coscénaristes insèrent des allusions en passant à des thèmes plus consistants, ou au contraire s’agacer qu’ils ne les abordent pas de manière claire. Par exemple, le gouverneur dit en passant que les êtres qui vivent sur Vera peuvent accepter de les accueillir. Sinon, cela dépend de leur niveau de civilisation, mais peut-être que les voyageurs du vaisseau-monde pourraient s’y installer sans leur autorisation. Cette remarque évoque la question morale de la colonisation, mais ce point ne sera pas plus développé. June fait remarquer que Bram n’est pas bête, seulement inculte et qu’il faut l’aider : une observation sur les chances données à chaque individu, répétée quelques pages plus loin, mais pas développée, le lecteur sent bien que c’est une accroche pour un événement ultérieur. Arrivé à la capitale, Bram désœuvré se met à pourchasser un perroquet, scène oubliée par la suite : encore une balise probable pour la suite, mais insuffisante pour elle-même. Une équipe de maintenance revient d’une tournée de surveillance dans un endroit peu visité : le lecteur croit percevoir une forme de commentaire sur une société qui n’a pas assez investi dans les équipes d’entretien et de réparation pour pouvoir faire fonctionner tout ce qu’elle a construit, mais en fait ce constat ne sert qu’à introduire le mystère d’une intrusion restée indétectée des années durant.


Ce premier tome constitue une lecture un peu frustrante. Le lecteur y trouve exactement ce qu’il attendait. Son horizon d’attente est comblé : un vaisseau spatial, un voyage spatial, des mystères qui s’enchaînent, des personnages juste assez épais pour exister, un enjeu énorme en termes de vies humaines, la certitude d’un conflit physique à venir, des dessins très concrets donnant une consistance et une cohérence remarquable à chaque lieu, chaque accessoire, chaque personnage, chaque situation. Dans le même temps, il semble qu’il n’y ait que cela.