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lundi 14 septembre 2026

Mathis et la forêt des possibles

Quoi qu’il arrive, de toute façon, on n’est jamais la même chose qu’hier.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jiri Benovsky pour le texte et les images. Il comporte quarante-quatre planches de bande dessinée. Il se termine par un dossier de huit pages, intitulé Pour aller plus loin. Celui-ci commence par deux pages de texte, portant le titre de : Je suis une longue suite de personnes différentes, dans lequel l’auteur explicite ses intentions, ainsi que les références philosophiques qu’il a utilisées. Les six pages suivantes composent un chapitre intitulé : L’intelligence artificielle et l’importance de l’effort, avec des parties intitulées Simple comme une IA, Sommes-nous inutiles ?, L’art et la valeur, Work un, progress, Les IA et l’homo sapiens, Respect et éthique. En vis-à-vis de la première planche de la bande dessinée, un texte précise : Les images ont été produites par l’auteur à partir de l’outil en ligne Midjourney qui fait appel à l’intelligence artificielle (IA), puis ont fait l’objet d’un travail de recréation en tant qu’œuvres originales exclusives.


Personne ne sait depuis combien de temps la Forêt existe. Qui la connaît sait ses mystères. Qui ne la connaît pas ne peut que s’y perdre. Qui l’a fréquentée n’en dira mot. Certains secrets ne sont pas bons à dire. On dirait que les arbres écoutent et comprennent ce qu’on dit. La Forêt est millénaire. Les humains l’ont désertée au profit des villes en béton. Dans la quiétude de l’absence des hommes, la forêt prend conscience d’elle-même. Son esprit émerge, grandit. Elle s’éveille. Blagueuse, insoumise, elle permet l’existence de toutes sortes de créatures, petites et grandes, que l’œil humain ne peut apercevoir.



Mathis habite une maison perdue au milieu de la forêt. Il est assis devant sa table de travail car il a des devoirs à faire. Il n’y a pas d’école à des heures de vol de corbeau, mais ses parents pratiquent l’école à la maison : ça ne veut pas dire pas de devoirs. Ça veut dire : École tout le temps ! Ce matin, ses parents sont partis travailler au lever du soleil. Pour tout dire, c’est toujours sa mère qui lui donne les devoirs à faire le matin. Son père, lui, il dit seulement : Oui bien sûr, chérie. Ce qui le préoccupe, ce ne sont pas ses devoirs. C’est la Forêt. Ses parents en sont les gardiens. La Forêt a besoin d’eux. Que l’on s’occupe d’elle. Depuis quelques mois, ils sont inquiets. Ils n’en parlent pas à la maison, mais Mathis n’est pas sourd et aveugle : quelques départs de feux dont on ignore l’origine, quelques points d’eau asséchés. Des choses se passent. Lui, il n’aime pas les maths ni la grammaire. Ce qu’il aime c’est la géographie et les sciences de la Terre. Il adore les cartes. Il en a toute une collection. Il promène ses doigts dessus et son index devient un engin volant qui le transporte au-delà des frontières de la forêt. Il visite des villes, il se promène au bord de la mer, il fait l’ascension de montagnes enneigées. Ça fait rêver. Heureusement, Loïc, la petite souris, et Richard, l’araignée, sont là. Ensemble, ils arrivent à finir les devoirs plus vite pour ensuite aller jouer.


Voilà un album très particulier : un conte pour enfants, un auteur qui annonce d’entrée de jeu que les illustrations ont été réalisées par une intelligence artificielle, et un copieux dossier final qui s’adresse aux adultes. Qu’il ait pris connaissance ou non du mode de réalisation des illustrations, le lecteur découvre des images qui mélangent des éléments photoréalistes par endroit, une mise en couleurs d’une richesse impossible dans ses effets spéciaux (effets irisés, effets estompés, halos de lumière dorée intense, textures pouvant atteindre une complexité folle, peau humaine aux dégradés lissés impossibles), composition d’une image à couper le souffle et en même temps dégageant une sensation composite. L’usage de l’infographie et de ses innombrables possibilités saute au visage du lecteur. D’un autre côté, s’il envisage cet ouvrage comme des illustrations mises bout à bout, cela constitue une forme acceptable qui fait sens pour un conte. En fonction de son degré d’exigence et de sa sensibilité, le lecteur peut également mettre le doigt sur d’autres spécificités, sur lesquelles l’auteur attire également son attention dans le dossier de fin : difficulté de maintenir une cohérence visuelle dans l’apparence de Mathis d’une case à l’autre, beaucoup de plans de prise de vue de face, lorsqu’un personnage est présent il est quasiment systématiquement le seul dans une case donnée. Le lecteur garde à l’esprit que ces illustrations ont été réalisées avec la limitation des outils disponibles à l’époque de la réalisation de la BD, en 2023.



Indépendamment de leur mode de réalisation, les images rayonnent d’une sensation de féérie du début jusqu’à la fin. Dès la première, le lecteur est sensible à la luminosité. Il y a cette clarté qui réussit à passer par les interstices entre la frondaison des arbres. Il y a ces rais de lumière qui touchent le sol éclairant des feuilles, de la mousse, de l’herbe. Et puis la maison apparaît éclairée de l’intérieur d’une lumière d’une qualité différente, orangée, évoquant une source artificielle. Tout du long du récit, l’état d’esprit du lecteur va se retrouver sous l’influence de ces lumières variées : les petites bulles roses autour d’un carnivore, les jaunes autour d’une sorte de tronc d’arbre, celle qui traverse des vitraux brouillant leurs motifs, celle de type feuille d’or pour les lucioles, qui deviennent des points vert chartreuse alors qu’elles s’égaillent dans la forêt, le fin contour blanc déchiqueté autour d’une masse sombre dessinant un visage dans le ciel, les splendides taches bleues constellant le corps de la démone salamandre, les flammèches vives et acérées d’un feu de forêt, le rouge-rose plus vrai que nature des quasi fraises, l’effet d’écume d’un tourbillon, etc. À chaque page tournée, le miroitement des couleurs produit un effet quasi hypnotique sur le lecteur.


Ce même effet se produit avec les ce qui est représenté dans les illustrations, c’est un festival de féérie. La maison dans les bois semblant avoir été construite à partir du fût d’un immense arbre, avec même trois arbrisseaux poussant sur son toit, cette bibliothèque au nombre d’ouvrages semblant infini dans une pièce trop grande pour pouvoir être contenu dans la cabane vue de l’extérieur deux pages avant. Il est possible de passer plusieurs minutes à détailler les rayonnages pour apprécier la variété des tranches des livres, et essayer d’identifier les autres objets se trouvant ça et là sur les rayons. Puis ce sont les reprographies de cartes à l’ancienne, avec un trait de plume d’une précision parfaite.la cage à lucioles faites de fines branches d’arbres, la maquette d’un galion pirate à la conception fantastique, au niveau de détails exquis, etc. L’auteur a également pris soin de mettre en œuvre un bestiaire fantastique à la fois étrange et doux : les espèces de champignons avec un œil sur leur chapeau, une forme de tronc d’arbre avec un œil et une bouche, ainsi que des lumières à l’intérieur, quelque chose évoquant un escargot avec une coquille aux motifs délicatement nacrés et un œil énorme, un renardeau à la fourrure fantastiquement douce, une grenouille rose trop mignonne, etc. Le lecteur prend conscience de la quantité de détails incroyablement élevée pour la flore également, l’auteur sachant varier de la précision photographique pour des feuilles à de simples silhouettes découpées dans la lumière. La rétine du lecteur est à la fête à chaque page. Comme il le précise dans le dossier de fin, l’auteur a réalisé un vrai travail de composition de pages pour obtenir une narration séquentielle, réussissant à compenser les limites du logiciel utilisé, que ce soit sur la cohérence des représentations d’un même personnage ou d’un même lieu d’une case à l’autre, ou sur la prédominance des cadrages de face.



Pour le jeune lecteur, le récit s’attache à un garçon vivant dans un endroit merveilleux, une maison intégrée à une forêt féérique, une situation où il se retrouve tout seul à choisir ce qu’il souhaite faire, avec la possibilité de désobéir, pour un temps assez long, plus de vingt-quatre heures. Il va faire une bêtise, être la proie d’une colère irrépressible, et s’aventurer dans la forêt pour demander l’aide de la démone salamandre puis du vieux Lenny. Il est possible que leurs conseils et explications apparaissent fantastiques au jeune lecteur, voire absconses, et que le mode d’expression du Vieux Lenny en haïkus soit difficile à appréhender. Dans les premiers propos de la salamandre, le lecteur adulte identifie la célèbre maxime d’Héraclite (-544 à -480) reformulée par Platon : On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Dans le dossier final, l’auteur explicite les autres concepts philosophiques mis à profit dans le cours du récit, ainsi que les philosophes correspondants : Dharmakirti (600-660), David Kellog Lewis (1941-2001), David Parfit (1942-2017), Theodore Sider. En particulier, il développe la notion de perdurantisme (la version de David Lewis) et celles irréconciliables de présentéisme et d’éternalisme. Ces explications viennent enrichir et prolonger le conte, menant jusqu’à la théorie de la relativité.


Dans les six dernières pages, l’auteur passe en revue différents aspects du recours à l’intelligence artificielle générative d’images pour réaliser une bande dessinée. Le lecteur garde à l’esprit que l’ouvrage a été réalisé en 2023, alors que ces technologies étaient encore dans leur phase initiale de développement, et que les questions éthiques et morales allaient atteindre le grand public deux ou trois ans plus tard. Il évoque déjà le risque d’obsolescence ou plutôt d’inutilité qui menace l’être humain alors que les intelligences produisent beaucoup plus vite dans des domaines qui étaient jusqu’alors considérés comme relevant de l’intelligence humaine. Il considère que cette facilité d’usage et rapidité de production menace la possibilité pour l’individu de vivre une expérience optimale, c’est-à-dire une expérience fortement immersive au cours de laquelle l’être humain est en train de penser exclusivement à ce qu’il fait. Il fait observer qu’en ce qu’il concerne il a pu vivre une expérience optimale en composant sa bande dessinée, à partir d’images réalisées par IA. Il aborde enfin la question du respect et de l’éthique, c’est-à-dire que les IA sont entrainées à partir d’œuvre réalisées par des humains, foulant au pied la notion de propriété intellectuelle et des rémunérations associées. D’un point de philosophique, il rappelle que Rien ne vient de rien, évoquant Parménide, reconnaissant que la frontière entre inspiration et plagiat peut être ténue, tout en estimant que toute personne s’inspire toujours de ce qui a été fait avant.


Une expérience de lecture pour le moins singulière. L’auteur tire profit des possibilités de l’intelligence artificielle pour générer des images d’une grande densité d’informations visuelles à partir de ses commandes, pour bâtir une bande dessinée, en prenant soin d’établir une narration visuelle, ce qui lui demande de s’adapter aux limitations de l’outil qu’il utilise (en particulier les problématiques de cohérence). Le jeune lecteur découvre un conte merveilleux aux visuels enchanteurs, aux leçons risquant de rester absconses. Le lecteur adulte plonge dans une bande dessinée dont il perçoit la nature d’illustrations très élaborées, et la présence sous-jacente de concepts philosophiques sophistiqués. Il prend grand plaisir à lire le dossier final que ce soit pour l’explicitation desdits concepts philosophies, ou pour les questionnements de l’auteur sur l’usage de l’outil IA pour réaliser une bande dessinée. Intéressant et déstabilisant.



mardi 21 juillet 2026

Mimésia

Jarnicoton !


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Hughes Micol, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix planches de bande dessinée. Il commence par un court paragraphe introductif dans lequel l’éditeur Sébastien Gnaedig explique que : À l’origine de cette histoire, il y a une invitation. Celle de Fabrice Douar, éditeur au musée du Louvre, et créateur de la collection Cartes blanches à des autrices et des auteurs de bandes dessinées, à Hughes Micol, auteur enthousiaste à l’idée de visiter le musée et ses zones réservées. Ensemble, ils ont sillonné les allées, les traverses, les réserves à la recherche de l’inspiration. Une première piste d’histoire a été élaborée, qu’Hughes Micol voulait virulente face à la marchandisation à l’œuvre dans ces grandes structures culturelles. L’idée n’a pas convaincu. Et puis, la direction a changé et avec elle, les priorités se sont déplacées. Et Fabrice avec elles… Dans cette nouvelle configuration, Hughes s’est senti libre de partir lui aussi dans une tout autre direction… dans un futur lointain, très lointain… d’autres galaxies… il en a rapporté le récit suivant.


Il fut un temps où le chaos déployait sa nappe d’ombre dans toute la galaxie. Puis l’algorithme définitif mit fin au désordre et débuta la suprême gouvernance du Canon. Bientôt tous : humanoïdes augmentés, Cyanoïdes de Ganijia, Tétratologiens de Rasik, Kushmates de Turue, insectoïdes de Parthiba… interconnectés dans une même conscience. Actifs, productifs, performatifs. Alignés dans l’ordre du Canon. Au cœur de l’innovation perpétuelle en marche vers l’ultime croissance. Blend City – Galaxie nord-ouest. Siège du Canon. Population d’environ 350 millions. Une majorité d’humanoïdes augmentés et d’humains assistés par ordinateur, entoure une petite poignée de réfractaires. Autrement appelés : agrestes.



Dans cette immense mégalopole, l’androïde Tin-E_103 entraine une demi-douzaine de personnes au jogging. Il leur donne la cadence, il leur donne des conseils sur la respiration, inspirer par le nez en comptant jusqu’à deux et expirer en comptant jusqu’à deux, et finir en étirant ses ischios jambiers. À la fin de la séance, il leur donne rendez-vous le lendemain à quinze heures à la piscine fluviale. Puis il retourne à son casier de Technicien-Instructeur-Normalisé-E_103. Dans la tour du pouvoir, le technicien Caliban rend compte à Canon : Les réfractaires ont été localisés, il s’agit de trois insuffisants, ils ont pris possession de l’artefact, l’Appareil va lancer deux opérateurs à leur poursuite, cela devrait aller vite. Au même instant deux individus équipés d’une combinaison leur permettant de voler se rapprochent des cibles, elles sont en mouvement. La durée avant le contact est estimée à neuf minutes. Au moment prévu, ils établissent un contact visuel. Les trois petits bougres se hâtent pour essayer de s’échapper et ils parviennent aux installations sur le fleuve. Au cours d’une dispute sur quoi faire de l’artefact, celui-ci tombe à l’eau. Ils parviennent à se cacher et à échapper aux deux policiers.


Au début du récit, le lecteur est dans l’expectative ne sachant pas trop sur quel pied danser : à l’évidence un récit de science-fiction, une planète qui n’est pas nommée, des races extraterrestres, des êtres humains augmentés, une dictature totalitaire et omniprésente, des androïdes, plus tard des vaisseaux spatiaux, une intelligence artificielle régissant la société, et un élément disruptif, en l’occurrence un buste sculpté d’une grande beauté. En ayant le paragraphe introductif de l’éditeur, il sait aussi qu’il y a un lien, peut-être très lâche avec le musée du Louvre. Une narration visuelle très riche en détail, en couleurs, en textures, une science-fiction visuelle parfois baroque dans son mélange des inspirations et des références. Des clins d’œil à d’autres œuvres. La première planche présente un petit goût de Philippe Druillet avec une image imposante en arrière-plan, quatre cercles en insert dont un contenant du texte, un symbole peut-être ésotérique avec l’œil de l’intelligence artificielle dans une pyramide. Les trois petits bougres qui peuvent aussi bien faire penser aux pieds nickelés (Croquignol, Filochard, Ribouldingue) qu’aux trois Stooges (Moe, Larry, Curly). Le passage par une base spatiale évoquant la cantina de Chalmun à Mos Eisley sur Tatooine, ou encore la traîtrise d’un personnage évoquant la trahison de Lando Calrissian, baron administrateur de la Cité des Nuages de Bespin. Il s’agit de simples hommages, intégrés de manière organique dans l’intrigue.



L’aventure et le spectacle sont au rendez-vous dès la première planche, et ils offrent un divertissement de qualité au lecteur. L’auteur complet ne lésine pas, avec un investissement impressionnant dans la narration visuelle. Tout commence avec cette vue du ciel de Blend City : une mégalopole avec ses innombrables immeubles aux formes diverses et variées. Puis une petite séance jogging permettant d’en apprécier l’architecture sous d’autres angles, de se rapprocher des bâtiments d’un quartier, de voir passer quelques petits aéronefs dans le ciel, l’équivalent de voitures volantes, la large voie piétonne passant au-dessus des immeubles, le métro aérien avec son design futuriste et son carénage transparent. Puis survient la traque des trois petits bougres qui emmène le lecteur dans d’autres quartier de la ville en nocturne : sur les quais, sur une sorte de quartier flottant. Retour sur les quais, de jour cette fois, avec une étrange structure cubique pouvant faire penser au réseau d’Urbicande par certains aspects. Tout du long du récit, le lecteur se trouve immergé dans des environnements concrets et pleinement réalisés, présentant un mélange de science-fiction, d’anticipation et de familiarité dans des prises de vue les mettant en valeur : deux policiers brisant une verrière de toit pour pénétrer dans un appartement, une double page mettant en valeur les étranges races et humains augmentés par une vue du dessus en biais, la fuite de la cité dans aéronef traversant de gigantesques tunnels évoquant un dédale de matières organiques, une ceinture d’astéroïdes autour d’une planète, un passage en outre-espace (une variante de l’hyper-espace) dans un dessin en double page superbe avec des effets de distorsion évoquant la déformation de l’espace-temps, la visite d’un musée dont la somptuosité des salles et leurs dorures font penser à Versailles, le Louvre conservé sous un immense champ de force en forme de pyramide, ou encore cette assimilation en vitesse accélérée de nombreuses œuvres jusqu’à une planche comptant soixante-et-onze cases avec de nombreuses œuvres d’art aisément identifiables. Quel voyage spectaculaire !


Le lecteur ressent également le naturel de la fluidité de la narration visuelle, y compris dans des scènes complexes : le déroulement du jogging, le mépris des pilotes de navettes face à Pépé Oldungur dans la cantina, le vol autonome de Caliban dans les ailes du Louvre, etc. Il réussit avec la même maîtrise et la même élégance les moments de dialogue, par exemple une terrible scène d’intimidation ou deux policiers montrent à quel point un revendeur de matériels recyclés se trouve à leur merci, alors qu’ils s’en prennent à sa marchandise en toute impunité. L’artiste utilise de nombreuses techniques en les intégrant de manière organique, au point que le lecteur ait la sensation de dessins encrés et peints, alors même que certaines pages sont le fruit d’une réalisation plus sophistiquée. Il se rend compte que tout lui paraît naturel, y compris les éléments les plus incongrus ou improbables : la tête géante de l’intelligence artificielle, l’architecture du bâtiment qui l’abrite, le costume d’Elvis période Las Vegas porté par un extraterrestre à la peau verte, la perruque du juge, les ailes de chauve-souris de Caliban, etc. C’est un festival d’inventivité baroque, de plans de prise de vue à la construction sophistiquée et évidente, de direction d’acteurs adaptée, pour des aventures échevelées.



Le lecteur comprend que le personnage principal est cet androïde à la batterie défectueuse : Tin-E_103… que son ami Alain appelle Tin… ce qui fait immédiatement tilt. En cours de route, l’acronyme TIN est explicité : Technicien Instructeur Normalisé. Soit. Quand Alain l’appelle Tin, cela provoque immédiatement un rapprochement dans l’esprit du lecteur : la moitié de Tintin. Voilà que cet innocent se retrouve avec une œuvre d’art sur les bras, un artefact proscrit dans cette société, une anomalie pour Canon l’intelligence artificielle, pour qui tout doit être répertorié, normalisé et utilitaire. Canon explicite les menaces qu’une telle sculpture fait peser sur sa société : Parce qu’un groupe d’agrestes réfractaires est en train d’accumuler des ouvrages anciens pour les réunir dans un sanctuaire. Loin de son autorité. Première menace. Ces réalisations ont un lien transcendant avec la matière. Elle est la puissance numérique. La matière doit rester triviale et utilitaire. Seconde menace. Leur ambition est de faire histoire. Le passé est une fiction qui s’oppose à la permanence de Canon. Troisième menace. Plus grave, ces objets possèdent un mystère qui défie sa norme. Quatrième menace. Avant de les détruire, elle veut assimiler ces objets pour les intégrer à sa data base afin d’en absorber la substance. Avec cette dernière phrase, le lecteur détecte une critique explicite des entreprises qui nourrissent leur IA avec des créations culturelles, sans aucun égard pour les artistes. Autre thème : quand les policiers arrêtent le recycleur, ils indiquent que : Les objets inemployables doivent être détruits, le recyclage est un commerce néfaste qui nuit à la production nominale, ce qui impacte la demande effective, et par conséquent fait baisser la demande et les débouchés. Avec pour effet la création d’une boucle de rétroaction qui entraîne une récession liée à une situation déflationniste. Et puis il y a cet homme simplement appelé Alain qui explique la fonction de l’art à Tin. Alain, comme le philosophe ? Émile-Auguste Chartier (1868-1951), philosophe français, peut-être. Il explique la notion de Mimésis : Apprécier les représentations est une attitude très humaine, on commence par imiter pour apprendre. La beauté, ici, ce n’est pas le sujet mais la façon de représenter le sujet. C’est une véritable création. Une œuvre d’art sert à être admiré. C’est la recherche d’un idéal. Un prolongement du vivant à travers un matériau transformé. Une émotion, une puissance.


Futuropolis publie un récit de science-fiction : en effet avec toutes les conventions de genre qui forment l’horizon d’attente afférent, que le bédéaste met en œuvre avec talent et inventivité, entre autres dans des courses-poursuites haletantes. Un buste sculpté en guise de McGuffin ? Bien plus que cela : une réflexion sur la place de l’art dans l’humanité, et aussi une crique de son déclassement au statut de marchandise et de produit servant à nourrir des intelligences artificielles littéralement sans âme. Une aventure spectaculaire tout public avec une âme et une déclaration d’amour aux musées. Formidable.



mardi 14 avril 2026

Karl

Il aimait davantage les objets que les humains.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2026. Il a été réalisé par Cyril Bonin pour le scénario, les dessins et la mise en couleurs. Il comprend cent-deux pages de bande dessinée.


Dans une région montagneuse encore sauvage, des feux à éclat clignotent au beau milieu de la route. La police et une ambulance sont sur place. Ils constatent l’accident de la route : une voiture encastrée dans un arbre sur le côté, au volant un androïde, à l’arrière un homme âgé mort. Les journaux titrent : Décès de Charles Brooks, président directeur général de la Crown-Bank dans un accident de voiture. À la mise en terre, une dizaine de personnes sont présentes, toutes habillées de noir. Alors que Magda Brooks, la fille du défunt s’éloigne à la fin de la cérémonie, un homme l’aborde : il espère qu’elle a été satisfaite de leurs services. Il ajoute que son père avait déjà pris toutes ses dispositions et qu’ils se sont efforcés de les respecter. Elle le remercie et lui assure que c’était très bien. Il lui remet un petit sachet contenant les effets personnels dont il lui avait parlé au téléphone, et lui tend les clés de la maison. Il l’assure une dernière fois de toutes ses condoléances. Magda reprend la route dans sa petite voiture et se rend à la propriété de son père. Elle se gare devant après avoir passé les grilles, et elle pénètre à l’intérieur avec sa petite valise à la main.



Magda Brooks dépose sa valise dans l’entrée, puis elle pousse la porte et rentre dans le salon. Elle touche délicatement la sculpture de la colonne sans fin, tout en remarquant le projecteur de film sur son trépied. Elle jette un coup d’œil aux autres objets de collection présents, touchant délicatement le pavillon d’un phonographe, puis la Danaïde, et enfin le bord du piano. Elle pénètre dans le bureau de son père, jetant un coup d’œil sur sa table de travail, et notant l’exemplaire de The Fountainhead. Elle s’arrête devant une grande masse, plus haute qu’elle et elle en descend la fermeture éclair de la housse, découvrant la tête, puis le torse de l’androïde. Elle est interrompue dans son geste par le bruit d’une voiture arrivant, puis celui de la sonnette. Elle va ouvrir : un homme avec une belle prestance se présente, il s’appelle Lars Olsen, c’est lui qui lui a téléphoné il y a deux jours. L’expert en cybernétique, elle avait oublié qu’il devait venir. Elle le fait entrer. Il lui présente ses condoléances. Puis il lui expose la raison de sa visite : comme il lui a expliqué au téléphone, la Crown Bank envisage de poursuivre en justice la Randall Company, la société qui a mis au point l’androïde au service de son père avant son décès. Elle répond qu’elle est au courant, les membres du bureau directeur lui en ont fait part afin de savoir si elle s’associait à leur démarche, et elle leur a répondu que non, que cela ne changeait pas ce qui s’est passé. Ils lui ont dit qu’ils allaient encore y réfléchir. Il reprend : En effet, le rapport de police était des plus succincts, c’est pourquoi une enquête plus approfondie des circonstances exactes de l’accident a été ordonnée. Leur décision dépendra des résultats de cette enquête.


Une bande dessinée immédiatement agréable. Elle s’ouvre avec trois cases de la largeur de la page montrant un paysage sauvage de montagne, une simple route à deux voies, une dans chaque sens, un travelling avant qui fait comprendre que le lecteur se rapproche du lieu où se trouve la situation d’intérêt, et une colorisation discrètement expressionniste. Le ciel pourrait être de cette couleur bleutée… mais pas tout à fait, il tire un peu sur le vert. Les flancs de montagnes pourraient prendre cette nuance de brun… qui semble toutefois subir légèrement l’effet bleu aigue-marine, voire turquoise. Cette sensibilité dans les couleurs s’exprime de différentes manières : les couleurs un peu assombries et en même temps pastel lors des séances d’audience dans le tribunal, rendant par ricochet beaucoup plus lumineuses les couleurs dans la prison, le roux de la biche, etc. Baignant dans cette lumière douce, l’esprit du lecteur relève parfois une touche qui ressort : le rouge franc des feuilles d’automne dans un arbuste, un visage devenu vert dans un éclairage artificiel, la jolie couleur claire d’une rose, le bleu clair intense de deux papillons, l’orange intense d’une banquette dans un café… Et les deux petits points blancs faisant office d’yeux pour Karl. Deux tout petits cercles blancs qui ne s’éteignent plus une fois qu’il a été réactivé par la jeune femme. Un regard indéchiffrable et aussi insondable.



Happé dans ce décor naturel qui semble hors du temps, le lecteur ressent une douce curiosité : Qui va-t-il rencontrer ? Une jeune femme tranquille et assurée. Quel est l’enjeu ? Déterminer la nature profonde d’un androïde calme et posé. Où va l’emmener le récit ? Dans des endroits calmes et reposants, même les séances au tribunal se déroulent dans une ambiance feutrée. Quels événements vont le surprendre ? Des séquences racontées dans la durée, avec certes un accident de voiture, toutefois son effet est désamorcé car le récit débute avec les conséquences immédiates, la mort d’un homme âgé sur la banquette arrière. Une narration qui laisse le lecteur s’installer, prendre son temps, adopter le rythme qu’il souhaite en particulier lors des vingt-six pages muettes qui parsèment l’ouvrage. Il fait bon arriver tout seul, avec Magda Brooks, à la propriété de son père, et entrer tranquillement dans une pièce, pouvoir regarder autour de soi. Puis prendre une tasse de thé, après le départ de l’expert en cybernétique, appuyé contre le montant de la porte vitrée, en admirant le jardin. Puis se promener dans ce jardin en admirant la végétation le mug chaud entre les mains, le poser sur la table de jardin, puis se mettre à ramasser les feuilles tranquillement. En page cinquante et un, jardinier à son rythme avec l’aide Karl, dans une page muette. Jardiner tout aussi tranquillement quelques décennies plus tard, toujours en compagnie de Karl, puis prendre une boisson fraiche dans un fauteuil de jardin en osier, en écoutant de la musique. Et puis cette séquence magnifique de quatre pages dans laquelle Karl marche dans les bois, s’arrête pour examiner la mousse sur le tronc d’un arbre, et regarde voleter deux papillons. Un instant dont la magie fragile s’exprime par la narration visuelle délicate.


Le lecteur voit bien que l’artiste a mûrement réfléchi à son approche visuelle : la finesse de la silhouette de Magda Brooks et le respect qui lui est porté, sans sexualisation, sans pour autant masquer sa féminité. La silhouette plus carrée de Lars Olsen, bien découplé, solidement charpenté, pour un contraste marqué avec la fille du banquier. La silhouette humanoïde massive de Karl, avec ses joints lui offrant la liberté de mouvements nécessaire, son revêtement métallique à la fois mat et laissant deviner une forme de brillance sous-jacente, ses deux petits yeux blancs tout ronds, et encore plus discret la minuscule lumière orange sur le côté de sa tête, indiquant qu’il est en fonctionnement. Le lecteur se rend compte qu’en dehors des intervenants dans les deux scènes de procès et des figurants dans le café pris dans un restaurant, il n’y a pas d’autres personnages. Les paysages et les intérieurs bénéficient également d’un soin dans leur conception et leur représentation. Le salon encombré des objets collections et choisis par Charles Brooks, l’aménagement de la chambre de Magda et ses peluches, la cuisine et ses ustensiles, le mobilier de jardin et les outils de jardinages, renouvelés entre le début du récit (table et chaises métalliques) et sa fin (table en bois et fauteuils en osier), les chaises à haut dossier des juges et des jurés, les parois aseptisées de la prison, etc. À une ou deux reprises, le lecteur peut voir les rues de la ville quand la jeune femme se rend au tribunal en voiture, avec deux drones flottant à deux étages de hauteur, des artefacts technologiques en cohérence avec l’existence d’un androïde aussi sophistiqué que Karl. Et bien sûr la beauté de la nature, que ce soit le jardin ou les bois à proximité de la propriété des Brooks.



Sous le charme de la narration visuelle, des personnages, des paysages, le lecteur se laisse porter, découvrant Karl dès la page quatorze, comprenant son rôle dans l’accident de voiture, relevant les comportements qui sortent de sa programmation. Une intrigue qui porte à la fois sur les circonstances de l’accident et le degré de responsabilité de Karl, ainsi que sur la question de fond de savoir s’il a développé une conscience ou s’il s’en trouve pourvu pour une raison exogène. Une réflexion sur l’intelligence artificielle ? Certes c’est à la mode, mais ici les prémisses différent sur un point fondamental : cette intelligence artificielle dispose d’un corps, ce qui la rapproche encore plus de l’expérience humaine. En effet l’auteur évoque quelques points technologiques spécifiques, dans ce registre entre anticipation et science-fiction : un être mécanique et électronique dispose finalement de connaissances et d’expériences très proches de celles d’un être humain. Il semble inéluctable qu’il développe une sensibilité au contact des êtres humains qu’il côtoie et qu’il observe, ne serait-ce que par un phénomène de mimétisme. La question se trouve au cœur de l’intrigue, puisque l’accident est survenu alors que Karl a fait l’expérience de ce qu’il nomme la beauté, une expérience très humaine.


L’auteur reste dans le domaine du roman, avec une touche de science-fiction (cet androïde dit Life Companion, sans prétention de faire œuvre de projection dans le futur ou de thèse philosophique sur la nature de la conscience. Au fil des échanges, le lecteur relève plusieurs éléments singuliers. Les références culturelles : l’œuvre de Constantin de Brancusi (1876-1952, Constantin Brâncuși) avec Colonne sans fin (1938), Danaïde (1913), ainsi que la présence du roman La Source vive (1943, The Fountainhead) de Ayn Rand (1905-1982). Il identifie également le film montré dans le salon avec le vieux modèle de projecteur : L’aventure de Madame Muir (1947, The Ghost and Mrs. Muir) réalisé par Joseph L. Mankiewicz (1909-1993). Il note en passant que Magda Brooks travaille dans un centre pour personnes atteintes de TSA ou Troubles du Spectre Autistique. Ces différents éléments attirent son attention et orientent son point de vue. Il relève successivement qu’il est question du nom de l’androïde, qu’il faut s’adresser directement à lui pour l’activer, que Karl fait preuve d’initiatives, qu’il ne peut pas mentir (sauf peut-être par omission ?), qu’il pose des questions pouvant s’interpréter comme de la curiosité, même si son regard reste inexpressif et insondable. Ses particularités continuent d’affleurer : un modèle réputé infaillible, sa fascination pour le vol de deux papillons, son initiative d’aider Magda, etc. Rapidement, le lecteur en vient à le considérer en fonction de la manière dont se comporte Magda avec l’androïde. Il se pose des questions à son endroit comme il le ferait pour un être humain : Quelles sont ses motivations ? Comment interpréter les anomalies qui ont été découvertes par Lars Olsen parmi les données de Karl ? Comment qualifier ce qui le traverse, une sorte d’envie, de soif d’apprendre, de connaître, d’exister ? La question de la conscience est abordée par le prisme romanesque, aussi puissante et complexe que si elle était analysée dans une thèse philosophique. Karl dispose-t-il d’une liberté de pensée, ou cela relève-t-il de mimétisme grâce à ses capteurs sensoriels et son accès à toute la bibliothèque de l’humanité ? Par la force des choses, le lecteur se retrouve en empathie avec Magda Brooks, se calant sur son comportement, elle qui est très sensible aux questions relationnelles, qui travaille dans un centre pour personnes atteintes de troubles du spectre autistique. Point de vue qui rend d’autant plus floue la notion d’humanité et de conscience, de la manière dont elle se manifeste.


Une jeune femme hérite d’un androïde dont la fonction est d’être un compagnon de vie, très sophistiqué. La narration visuelle exhale une force de séduction douce et bienveillante, irrésistible, par ses personnages sympathiques, des paysages calmes et accueillants, et l’étrangeté déstabilisante de Karl, sans être menaçante. Le lecteur adopte le point de vue de Magda Brooks, ouverte d’esprit, sensible à la personnalité de Karl, qu’il s’agisse d’une propriété artificielle produite par la sophistication de sa technologie, ou d’un comportement authentique quand bien même il provient d’un être synthétique. Formidable, beau comme une biche et délicat comme un vol de papillon.



mardi 9 avril 2024

Urban: Schizo robot (5)

Tous les crimes de cet homme ont déjà été commis. Tu ne peux rien changer à tout ça.


Ce tome fait suite à Urban: Enquête immobile (4) (2017) qu’il faut avoir lu avant ; c’est le dernier tome de la pentalogie. Il faut avoir commencé par le premier tome, car il s’agit d’une histoire complète. Sa première publication date de 2021. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, et par Roberto Ricci pour les dessins et les couleurs. Il compte soixante-douze pages de bande dessinée en couleurs. La série a bénéficié d’une réédition en intégrale en 2023, d’un format plus petit. Il comprend cinquante-huit pages de bande dessinée.


26 mars 2019, au siège du ministère de l’éducation, se tient une commission sénatoriale, sur un projet d’une série de dessins animés, destinée à lutter contre la violence juvénile, par cette forme de prévention. Jason O’Flaherty, conseiller à l’éducation pour le gouvernement du Massachussetts s’adresse à la créative venue présenter son projet. Il souhaite savoir pourquoi elle a fait le choix d’un héros d’origine amérindienne. Il estime que c’est un choix un peu curieux : les indiens d’Amérique ne représentent plus que 1% de la population de du pays, ça semble assez peu représentatif de la cible visée par le projet. La présentatrice demande s’il aurait peut-être préféré un héros blanc. Le conseiller indique blanc, ou afro-américain, ou même hispanique, un personnage correspondant davantage au public concerné. La demoiselle répond en exposant la logique de ce choix : il leur a semblé que l’un ou l’autre de ces choix risquait de disqualifier une des communautés citées, qui aurait pu ne pas se reconnaître dans ce héros. En revanche, toutes ces catégories admettent volontiers que l’Amérindien est le représentant parfait de toutes les violences et de toutes les injustices que des humains sont capables d’infliger à d’autres humains sur le sol américain. Un cocktail particulièrement révoltant que ressentent très fort les enfants défavorisés qu’ils veulent toucher à travers cette série de dessins animés. Faire de l’un de ces êtres malmenés et en colère un personnage qui exerce la justice plutôt que la vengeance a paru une bonne façon d’inviter tous ces gamins à davantage respecter les forces de l’ordre.



L’intervenante continue en racontant l’origine du héros. C’est un Cheyenne nommé Laughing Raccoon, son peuple lui a attribué ce nom parce qu’il est particulièrement habile de ses mains et toujours heureux de vivre. Et ce jour-là, Raccoon est plus heureux qu’il ne l’a jamais été : son premier fils vient de naître, quelques minutes à peine avant que le récit commence. Pour que sa compagne Héta puisse accoucher, ils ont dû s’arrêter en chemin alors que leur tribu poursuivait sa route vers le Sud et les terrains de chasse hivernaux. Une fois son fils venu au monde, le couple reprend sa route, Laughing Raccoon ayant facilement retrouvé les traces du passage de la tribu. Survient un détachement de soldats américains dont le commandant force Laughing Raccoon à les conduire à leur tribu, sous peine de tuer son fils. Une fois la tribu rattrapée, il s’en suit un carnage.


Dernier tome : le lecteur est partagé entre dévorer les pages pour savoir comment l’histoire se termine (Qui survit ? Qui gagne ?) et l’envie de savourer la fin de son séjour à Monplaisir. Il s’est habitué à la structure du récit et il se doute que la ligne temporelle du présent du récit, en 2059, sera entrecoupée de retours en arrière pour révéler des faits et des actions qui expliquent certains comportements bizarres (celui de Julia Buzz, la sœur de Zach), ou montrer ce qu’il advient également des personnages secondaires (comme le tueur à gages Antiochus Ebrahimi). Le scénariste comble l’horizon d’attente de son lecteur. Avec des scènes attendues par exemple une dernière partie d’Urban Interceptor, avec une proie de choix. Il va même au-delà de ses attentes du lecteur en évoquant la création du personnage de Overtime dans la série de dessins animés du même nom, ou encore en montrant comment Sikorsky a évolué au sein des Interceptors. Toutes les solutions de continuité sont levées, qu’il s’agisse du sort de la jeune femme opérée à la fin du tome trois, ou de la survie de Merenia Alicia Colton après s’être tranché la gorge dans une ruelle désaffectée : les pièces du puzzle s’assemblent parfaitement. Arrivé à la fin le lecteur se rend compte que l’histoire s’est déroulée dans une durée assez courte : du 24 juin 2059 au 04 juillet de la même année, période à laquelle s’ajoutent les retours en arrière, en 2019 et en 2049. À la rigueur, le lecteur peut trouver le laps de temps entre les années 2010 et 2059, un peu court pour que l’humanité puisse coloniser d’autres planètes. Il peut également envisager cet état de fait comme un déroulement alternatif de l’Histoire.



Dans ce tome à la pagination supérieure à celles des précédents, les moments mémorables abondent, entre scène attendue (le moment de gloire de Zachary Buzz est enfin arrivé), et celles qui ne pouvaient pas être anticipées. D’entrée de jeu, le lecteur ne s’attendait pas à assister à une conférence exposant les choix de conception d’un personnage de série de dessins animés : belle salle spacieuse équipée de rangées de tables avec des micros pour chaque participant, de beaux fauteuil, bien sûr un écran géant qui diffuse l’épisode pilote, celui-ci recourant à une palette de couleurs bien distincte (des teintes plus vives), et des formes un peu plus anguleuses que celles des scènes dans la réalité du récit, avec une magnifique reconstitution d’une demeure de riche propriétaire en 1895. La séquence suivante fonctionne également sur un plan de prise de vue et de mise en scène complexe : une scène de foule se ruant sur les pistes du port des navettes spatiales pour pouvoir évacuer Monplaisir : les quelques policiers qui tentent de contenir le mouvement de foule, la pression de la masse, les gens qui tombent par terre et qui sont piétinés, la panique faisant prendre risques inconsidérés… et l’atroce accident qui ne manque pas de survenir. Le lecteur éprouve la sensation de se retrouver un observateur impuissant, avec une suite de cases, ou d‘une suite de plan lui permettant de parfaitement comprendre ce qui se passe, tout en restant à niveau d’être humain. Autre séquence sous tension : Zachary Buzz se retrouvant sur un plateau d’enregistrement pour prononcer un discours apaisant dont le texte défile sous ses yeux, en présence de Springy Fool, d’A.L.I.C.E. et Narcisse Membertou : un espace plus réduit, moins de personnages, l’état d’esprit de Buzz fluctuant au gré de ses convictions parfaitement intelligibles au lecteur qui éprouve chacune de ses hésitations, de ses changements d’attitude.


Le lecteur savoure également à l’avance le sens du détail de l’artiste. Il sait qu’il va jouer à reconnaitre les personnages dont les vacanciers ont revêtu le costume, dimension ludique fort agréable grâce à la capacité exceptionnelle du dessin à en restituer les caractéristiques essentielles. Ça fait toujours plaisir de reconnaître des artefacts culturels, et ce n’est pas grave si on en rate un ou deux. Par exemple Thor, Black Cat, Cyclops, Deadpool, Elastigirl (Indestructible), Rorschach, Goldorak, Captain Marvel, Bane, Robocop, Link, Raphael (Tortues Ninjas). L’attention portée au détail s’étend au-delà des costumes : comme dans les tomes précédents, sans aucune baisse d’implication ou d’investissement du dessinateur, la ville de Monplaisir présente une consistance remarquable qui la rend tangible, à la fois les détails, à la fois la cohérence d’un tome à l’autre : la forme des vaisseaux spatiaux, l’uniforme des policiers, les néons innombrables aux façades de Monplaisir, le hall d’accueil du bâtiment abritant les studios d’enregistrement (et les ronds sur les joues des robots), la chambre et le matériel médical pour l’opération de Merenia Colton, l’ameublement de la chambre d’hôtel d’Antiochus Ebrahimi avec le sac de voyage posé sur le sol, le luxueux appartement en duplex de Buzz, les dernières vues de la ville alors que le nettoyage arrive à son terme, etc.



Dans les faits, le lecteur dévore les pages parce qu’il a hâte de découvrir la suite, ce qu’il advient des personnages : Zachary Buzz idéaliste, Springy Fool et son comportement obsessionnel et tyrannique, Ishrat Akhtar et son état de santé, Merenia Colton et sa colère, et même A.L.I.C.E et son raisonnement purement logique. Dans le même temps, il ralentit un peu sa lecture pour prendre un peu de recul, conscient des conséquences à moyen et à long termes, et des thèmes abordés. Il y est question de maternité, avec des circonstances très différentes, des attentes de la future mère très personnelles, des réactions du futur père aux motivations individualisées, pas toujours bienveillante, et atteignant un niveau d’égocentrisme inimaginable pour l’un d’entre eux. N’ayant pas accès aux mécanismes de fonctionnement de l’intelligence artificielle d’A.L.I.C.E., le lecteur ne peut que supputer sur la nature des raisonnements qui dictent ses actes. Le personnage d’Overtime surprend le lecteur : il ne s’attendait pas à ce que les auteurs développent la genèse de sa création, encore moins son épisode pilote. Dans le même temps, s’ils y consacrent dix pages, cela induit qu’il y a une intention : montrer comment les adultes fabriquent de tout pièce les modèles montrés aux enfants, comment un de ces enfants, animé par une vision dichotomique du bien et du mal, se conduit en cohérence avec les valeurs morales de son héros, de ce modèle. En filigrane, le lecteur retrouve également une structure politique gouvernant soit pour le profit capitaliste, soit pour son propre ego.


Ce dernier tome comble l’horizon d’attente du lecteur, et le dépasse de bien des manières. L’ensemble forme un récit de science-fiction solide et généreux, intelligent. La narration visuelle fait montre d’une rare consistance et d’une rare richesse en termes d’inventivité, de représentation et de description de ce futur. S’appuyant dessus et s’en nourrissant, l’intrigue s’inscrit à la croisée de deux genres, science-fiction et polar, avec des personnages incarnés et diversifiés, et des réflexions nourries sur le modèle donné aux enfants, la police et la justice, la société du spectacle, les vacances comme exutoire à une année de travail au service de la production marchande et capitaliste, l’intrication des intelligences artificielles dans le quotidien et dans le long terme.



mardi 26 mars 2024

Urban: Enquête immobile (4)

Dorénavant les robots devront arborer des signes qui les distinguent des humains.


Ce tome fait suite à Urban: Que la lumière soit… (3) (2014) qu’il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome, car il s’agit d’une pentalogie formant une histoire complète. Sa première publication date de 2017. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, et par Roberto Ricci pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-huit pages de bande dessinée. La série a bénéficié d’une réédition en intégrale en 2023, d’un format plus petit.


16 mars 2046, extrait n°21 tiré des archives de Monplaisir. Sous la pluie, de nuit, dans les ruines, Narcisse Membertou, armé d’un fusil, fouille les débris à la recherche de quelque chose de valeur. Il s’adresse à son employeur qu’il appelle patron, en train de travailler à des soudures sur un robot, à l’abri dans un conteneur maritime transformé en atelier. Il lui dit qu’il le regarde depuis ce matin et il y a une question qui lui brûle les lèvres. Le patron ne lui répond pas. L’employé tente quand même : Voilà, ça fait seize heures que le scientifique est là, à monter son robot pièce après pièce, et il se disait Comment il va faire pour monter les milliers d’autres mécas qu’il a amenés avec lui ? Il s’explique : Son patron a annoncé à toute la clique interplanétaire que son parc ouvrirait dans moins de deux cents jours. Pourtant Membertou ne voit pas trop comment l’ingénieur va arriver à monter tous ces machins, alors qu’il est le seul type compétent en robotique sur ce qui reste de cette planète. Et donc, voilà où il voulait en venir : est-ce que ça n’aurait pas été plus simple de faire assembler tous ses robots sur une chaîne de montage ? Et de les ramener sur Terre déjà prêts à l’emploi ? Le patron finit par répondre : Si Membertou pose la question, c’est qu’il ignore tout des principes de l’A.L.I.C.E. Il explicite l’acronyme : Pour Analising and Learning Intelligence Communitarian and Evolutionary. Attention, chacun des termes qu’il vient de citer est important… Et leur combinaison encore bien davantage !!! Est-ce que Membertou l’a suivi ? Ou bien, est-ce qu’il l’a perdu ? La discussion s’arrête là, et Membertou emmène son employeur sur son dos, pour qu’il ne se mouille pas les pieds, jusqu’à leur logement dans un immeuble désaffecté.



Plus tard, Le patron est allongé sur le ventre, sans parvenir à dormir, un pistolet posé sur sa table de nuit. Il entend des cris : il se lève, pistolet en main. Il arrive sans se faire voir à la pièce où réside Narcisse Membertou et il observe à la dérobée son employé en train de faire l’amour avec une femme pulpeuse. Il regarde en parfait voyeur. Une fois l’acte terminé, les amants se rhabillent et la femme repart en emportant une caisse contenant des vivres. Arès son départ, le roboticien se montre à Membertou et il lui pose de nombreuses questions sur les circonstances et le déroulement de ce rapport. Est-ce que Membertou la connaissait avant ce soir ? Réponse négative. Comment a-t-il réussi à faire ça, alors qu’ils ne savaient rien l’un de l’autre, qu’ils ne partageaient rien du tout, ni sentiments, ni origines ou goûts communs ?


En découvrant cette première archive sur la construction de la cité Monplaisir, le lecteur se rend compte qu’il est avant tout revenu pour l’intrigue. L’auteur en avait déjà dévoilé un peu dans le tome précédent, ce qui avait permis au lecteur de se rendre compte qu’il y avait d’autres éléments du passé présents dans les deux premiers tomes mais qu’il n’avait pas identifié comme tel lors de sa lecture. Le premier tome présente un monde original, une cité plaisir pour vacanciers, et un meurtre mystérieux. Tome après tome, l’intrigue acquiert de plus en plus de profondeur, à la fois quant au grand dirigeant de Monplaisir, personnage étrange toujours revêtu d’un costume de lapin, à la fois quant au mode de fonctionnement de la ville. Voilà que dans le premier chapitre du présent tome, le lecteur assiste en direct aux prémices de la construction de Monplaisir, par deux individus. Il n’entretient aucun doute quant à l’identité du roboticien ; il a la confirmation de l’importance de son homme de main Narcisse Membertou. Il se dit que cela explique qu’il occupe la position de chef de la police dans le présent du récit en 2059. Par la suite, Zachary Buzz utilise un accès illimité aux archives de la ville et il pose les questions les plus pénétrantes possibles pour un enquêteur, pour la plus grande satisfaction du lecteur.



Le lecteur se retrouve totalement impliqué dans l’intrigue, les révélations générées par la découverte du passé, et les événements survenant au temps présent du récit. Un véritable délice. Comme il aurait dû s’en douter, Monplaisir est une entreprise capitaliste, avec des ramifications politiques. Springy Fool n’a rien du doux dingue que laisse supposer le port d’un costume de lapin en permanence. Comme découvert dans le tome précédent, l’adjectif doux ne s’applique pas à lui, en revanche le qualificatif de dingue se discute. Effectivement Narcisse Membertou a une longue histoire avec Springy Fool, depuis les prémices de Monplaisir, et leur relation présente des facettes glauques, tout en étant profitables aux deux hommes. Le lecteur retrouve également Zachary Buzz qui se voit assigné à résidence après son action d’éclat à la fin du tome précédent, sa sœur Julia, Ishtar Akthar, Merenia Colton, Olif, l’enquêteur Gunnar Carl Christiansen et son épouse Pernilla Ann, Overtime le justicier du temps, ainsi que Springy Fool & A.L.I.C.E. au temps présent. Il resitue avec aisance chaque personnage, ainsi que son histoire personnelle, ses motivations et ses relations avec les autres, voyant apparaître des points de connexion entre leurs trajectoires qui se poursuivent ensuite indépendamment. Il revoit même l’administrateur Gregorescu de la Fédération galactique et l’administratrice Pichniewski, apprenant par là-même le prénom de son fils Roman, et l’agent Sikorski qui avait fait équipe avec Buzz.


Le scénariste a imaginé une savante structure pour son récit, dévoilant progressivement ce qui se trame, ce qui a mené à la situation actuelle devenue littéralement explosive, l’ampleur des enjeux, jusqu’à la Fédération galactique, l’importance très relative que peuvent avoir les choix de Zachary Buzz dans un tel imbroglio. Et pourtant… Dans le même temps, les secrets mis à jour agissent comme des révélateurs de la réalité de cette société. L’histoire personnelle de Springy Fool s’avère être celle d’un inventeur de génie, d’un entrepreneur audacieux avec une vraie vision, d’une création monstrueuse, celle la cité de Monplaisir, une créature qui menace d’échapper au contrôle de son créateur. Les relations interpersonnelles font apparaître les passions, ainsi que les contraintes sociétales systémiques. Zachary Buzz est animé par des principes et motivé par une envie d’œuvrer pour la justice : il se heurte à la nature même de la police de Monplaisir, plutôt une police privée protégeant les intérêts du propriétaire de ladite cité. Sa notion de la justice lui vient d’un personnage d’une série de dessin animé, Overtime, une forme absolue et pure, qui se heurte forcément au principe de réalité, et à la complexité des émotions humaines. Springy Fool est privé des qualités sociales qui permettent d’initier une relation avec une femme, la société ne lui offrant aucune alternative. Les dirigeants de Monplaisir manipulent la présentation des faits au travers des informations, jusqu’à imposer de prétendues vérités alternatives. Les contraintes socio-économiques poussent la roboticienne Merenia Colton à la prostitution. L’enquête met à nue les forces systémiques qui façonnent et forment la vie de chaque individu, comme un polar.



La narration visuelle donne à voir ce monde et met en scène ces personnages, avec une approche descriptive et naturaliste qui apportent les détails et les émotions pour faire vivre l’ensemble et chacun. Après trois tomes, l’horizon d’attente du lecteur est élevé en ce qui concerne les paysages, les accessoires, les vêtements. Le niveau de qualité reste identique et très élevé : les bâtiments en extérieur comme en intérieur, avec un niveau de détails qui ne baisse pas, le jeu d’acteurs et leur expressivité, entre naturalisme et quelques exagérations comiques pour Springy Fool, la mise en couleurs sophistiquée qui définit une atmosphère spécifique pour chaque scène, la densité remarquable d’informations visuelles tout en préservant la lisibilité. Le lecteur ressort de ce tome avec de nombreuses images en tête : les immeubles en ruine avec les conteneurs maritimes à leur pied, Membertou portant son patron sur dos sous la pluie, ledit patron interrogeant son employé sur son activité sexuelle avec un entrain et une candeur juvéniles, des sacs de nourriture déchargés d’un train, Merenia Colton accouchant seule dans une rue déserte, la même se tranchant la gorge, les effets d’une intoxication alimentaire de grande ampleur, etc. Sans oublier le plaisir ludique à identifier les costumes des vacanciers, comme ceux de Super-Dupond, Wonder Woman, Wolverine, Hans Solo, Princesse Leia, Kakshi Hatake.


Scénariste et dessinateur continuent d’emmener leur lecteur, loin, très loin. À la fois dans les visuels de ce futur, que ce soient les environnements urbains ou les modes de transport. À la fois dans les situations dramatiques, jusqu’à l’exécution pure et simple en public d’individus désignés comme ennemis d’état, ou dans le comportement abject de Springy Fool dans ses relations personnelles, en particulier avec les femmes. Également dans les contraintes comportementales et les entraves implicites à la liberté des individus intrinsèques au fonctionnement systémique de cette société.



mardi 12 mars 2024

Urban: Que la lumière soit... (3)

Malheureusement, il ne s’agit en rien d’un accident.


Ce tome est le troisième d’une pentalogie ; il fait suite à Urban 2 Ceux qui vont mourir (2013) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2014. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, et par Roberto Ricci pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-deux pages de bande dessinée en couleurs. La série a bénéficié d’une réédition en intégrale en 2023, d’un format plus petit.


Dans le train en aérien qui emmène les vacanciers à Monplaisir, l’impatience commence à se transformer en inquiétude : voilà une demi-heure qu’il est l’arrêt sans électricité. Sous eux, les lumières de la ville sont éteintes, même la façade avec l’enseigne de Monplaisir subit cette coupure de courant généralisée. Dans le ciel, des aéronefs voient leur réserve de carburant diminuer, et ils restent sans réponse de la tour de contrôle. Un pilote d’un vaisseau venant de Titan émet un message sans grand espoir d’être entendu, annonçant qu’il va bientôt devoir se poser sans guidage. À l’intérieur d’un bâtiment de Monplaisir, Springy Fool avance en tâtonnant dans le noir, et en appelant l’intelligence artificielle A.L.I.C.E., sans obtenir de réponse. Il finit par voir la tête robotique de l’IA, luisant faiblement dans les décombres. Il la prend dans ses mains et l’interroge : elle répond qu’elle ne sait pas ce qui s’est passé, qu’avant l’explosion elle a juste eu le temps d’enregistrer une surcharge électrique massive provenant de la centrale de la ville, qu’elle n’a pu en identifier ni la raison, ni le responsable. Elle est désolée. Les portes du studio s’ouvrent et les secours arrivent, accompagnés par un autre robot A.L.I.C.E. qui constate que Fool est légèrement blessé au front.



Dans la rue, les drones donnent des consignes aux habitants et aux vacanciers : attendre assis et ne pas bouger, ils vont procéder aux réparations nécessaires, la lumière va bientôt revenir. Les uns et les autres sont assis par terre, serrant dans leur bras un blessé qui leur est cher. Zachary Buzz tient contre lui le cadavre de Niels Colton. Il se remémore quand lui-même été enfant à la ferme, écoutant le générique de son dessin animé préféré Overtime, et chantant les paroles par cœur : Année 5739… dans un futur bien différent du monde que connu aujourd’hui. La science règne en maître et a établi sans contestation possible que Dieu n’existe pas. Pas de Paradis et encore moins d’enfer, pour accueillir l’âme des criminels et leur faire subir une éternité de tourments. Un crime impuni de notre vivant est un crime impuni à jamais !!! Cette idée a révolté les hommes. En réponse à leur émoi, un tribunal exceptionnel a été créé, chargé de réétudier tous les crimes non résolus depuis la nuit des temps. Leur bras armé : les Overtime. Un groupe de voyageurs temporels, missionnés pour identifier les coupables et les ramener dans le futur afin qu’ils subissent une longue et juste peine. Un monsieur chauve arrive derrière Niels et il lui explique pour quelle raison il a toujours trouvé le concept de cette série complètement débile.


Après la scène finale du tome deux, le lecteur a hâte de découvrir la suite de l’intrigue, c’est-à-dire les conséquences du dernier événement spectaculaire. L’auteur a choisi une forme en un unique chapitre intitulé : 28 juin 2059, quelques dizaines de minutes après l’explosion. Le lecteur se demande ce qui a provoqué cette explosion, mais aussi ce qu’il est advenu de l’assassin Antiochus Ebrahimi, de la durée de la panne de courant (peut-être même définitive), de la réaction des vacanciers, de la capacité de réaction des Urban Interceptors pour gérer cette situation de crise, du progrès de l’enquête de Gunnar Christiansen, de la possibilité pour Zachary Buzz de poursuivre l’assassin, du devenir d’Olif, et puis aussi d’en apprendre plus sur Narcisse Membertou. Or dans les planches deux et trois, le scénariste s’attache plus à Springy Fool et à A.L.I.C.E., deux personnages dont le lecteur pensait qu’ils resteraient en toile de fond sans être développés plus avant. Au cours des planches trois à huit, il revient sur l’enfance de Zachary, sur la résonnance émotionnelle que provoque en lui Overtime, le personnage de dessin animé. Il ne se rend pas forcément tout de suite compte que cette scène en révèle plus sur son interlocuteur. Puis le récit reprend le fil au temps présent de l’intrigue, introduit un nouveau personnage Merenia Alicia Colton… Les scènes ne commencent plus en haut d’une page pour finir en bas, mais peuvent s’entrecouper au sein d’une même, tissant ainsi une trame narrative très serrée, qui rend bien compte de l’intrication des différents fils, attestant d’un récit particulièrement bien construit.



Tout comme les différents éléments des séquences précédentes interagissent pour laisser deviner l’existence d’un schéma d’ensemble, les éléments visuels dessinent un monde concret et pleinement tangible. Le lecteur continue à prendre plaisir à jouer à relever les costumes des vacanciers en arrière-plan, et à identifier les personnages. Il remarque ainsi Zatanna, Kick-Ass, Wonder Woman, Jabba le Hutt, Actarus, Green Lantern, Hellboy enfant, Spider-Woman, Lamu, Juggernaut. Il retrouve avec plaisir également le cachet esthétique de la série : à commencer par cette mise en couleurs avec une palette donnant une identité particulière à la cité de Monplaisir. Le gris-vert à l’extérieur de la ville, l’éclairage intense et la profusion d’écrans à l’extérieur (une fois le courant rétabli), les couleurs plus ternes pour les intérieurs des citoyens basiques, les couleurs plus vives pour les lieux de vie de Springy Fool. L’expérience de lecture s’avérant très fluide, il faut presque un peu de temps au lecteur pour se rendre compte de la densité d’informations visuelles : la densité des immeubles autour de l’enceinte de Monplaisir, les différents éléments de la ferme des parents Buzz (étable, vaches, paille, roue de charrette, silos, éolienne, portique à l’entrée du domaine, clôture en bois, grilles métalliques), la foule hétéroclite de vacanciers patientant avec soumission que les autorités de Monplaisir prennent les choses en main, les nombreux couples en train de danser, la magnificence de la terrasse sur laquelle Springy Fool et son invitée prennent un repas, la densité de la foule dans le quartier populaire où Buzz et son coéquipier Sikorsky interviennent pour neutraliser Olif, etc.


Le lecteur a également conscience qu’il n’apprécie pas juste le sentiment de familiarité de se retrouver dans cette ville, il savoure également des visuels et des scènes mémorables. Springy Fool prenant dans ses mains la tête rétroéclairée d’A.L.I.C.E., le repas de la famille Buzz en vue subjective par les yeux de Zachary très nerveux devant la réaction de ses parents, la perte progressive de contrôle sur lui-même de Springy Fool confronté à la pression des exigences de l’administrateur Gregorescu, le sinistre cortège de corbillards flottant dans le ciel pour évacuer les cadavres des rues de Monplaisir, le passage silencieux de Buzz affligé au milieu de la salle d’entraînement des policiers, l’agression des parents Buzz par des dizaines de petits drones implacables, l’opération d’Ishtar, etc. L’artiste entretient le suspense par sa narration visuelle, bien rythmée, apportant de nombreuses informations dans les lieux, les activités des personnages, leurs postures, leurs réactions. Les dessins montrent un monde cohérent et tangible de science-fiction, prenant la peine de le représenter dans les détails, le rendant concret et plausible, une belle réussite pour ce genre.



Les différents personnages continuent d’être soumis à des épreuves, révélant des facettes de leur caractère. Le jugement du lecteur sur Zachary Buzz se trouve conforté : un jeune homme avec une vraie vocation de policier, de fortes convictions pour servir le public, et les conséquences de son implication se font sentir. Il doit prendre la responsabilité de son choix face à son père qui avait établi un projet nécessitant que son fils prenne sa suite pour exploiter la ferme familiale. Puis il se retrouve à expliquer à sa sœur qu’il ne peut pas revenir à la ferme pour aider, parce qu’il doit participer aux secours dans Monplaisir. Le lecteur est également amené à découvrir le revers de la médaille de la conscience professionnelle du lieutenant-enquêteur Gunnar Christiansen qui choisit de délaisser son épouse pour mener à bien son enquête. Il s’attendait donc moins à côtoyer Springy Fool : il découvre quel genre d’individu il est. Il observe son comportement lors d’un rendez-vous galant arrangé. Il le découvre lors d’un moment clé de la mise en œuvre du projet de construction de Monplaisir. Il peut voir comment il se conduit de manière directe pendant ces moments-là.


Le lecteur peut également voir quelles sont les conséquences des méthodes de Springy Fool, à la fois à l’exploitation de la ferme des Buzz, et de celle de leurs voisins les Munroe, à la fois dans la gestion de la localisation d’Antiochus Ebrahimi. L’auteur en révèle un peu plus sur le contexte des deux semaines de vacances que les gens viennent passer à Monplaisir et sur le mode de gestion de la cité. Le prix à payer par les personnages pour leur choix de vie devient progressivement apparent, et en parallèle il en va de même pour le fonctionnement de Monplaisir. Le lecteur n’oublie pas que le récit a commencé avec la prise de fonction de Zachary Buzz dans les rangs de la police de Monplaisir, avec l’assassinat d’un policier au milieu du premier tome. Les développements de l’histoire confirme qu’il s’agit d’un polar : un autre meurtre a été commis, les enquêtes se poursuivent, les personnages se confrontent aux réalités de la vie sous les apparences, les contraintes systémiques de cette société sont progressivement mises à nu, un vrai polar et la noirceur intrinsèque du genre découlant des bas instincts du genre humain.


Le lecteur continue d’en découvrir plus sur la personnalité des protagonistes, leur histoire personnelle, leurs motivations profondes, les vraies forces à l’œuvre dans cette société. Il comprend que les enquêtes en cours ne peuvent prendre tout leur sens qu’en prenant en compte ces éléments. Il continue d’être transporté par la narration visuelle dans cet environnement très solide de science-fiction, faisant l’expérience de moments singuliers, soit par les événements, soit par le ressenti des personnages. Une histoire prenante, fascinante, vénéneuse, malsaine.