Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Conquête. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Conquête. Afficher tous les articles

mardi 16 avril 2024

Pensées profondes

Non est le point de départ d’un chemin rempli d’opportunités.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2024. Il a été réalisé par Anne-Laure Reboul pour le scénario, et par Régis Penet pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix-neuf pages de bande dessinée.


Préambule : Louise écrit dans son journal. Elle a un quart de siècle aujourd’hui et un immense élan de gratitude envers la vie. Si elle doit établir un bilan, à vingt-cinq ans, elle a un emploi stable, une amie fidèle et fantasque et un compagnon amoureux comme au premier jour. Certes elle ne nie pas que l’on peut toujours s’améliorer. Il ne s’agit pas de se reposer sur ses lauriers : ce serait verser dans la paresse ou l’orgueil, et elle ne veut ni l’un ni l’autre. Non, elle doit tendre vers le meilleur tout en restant une belle personne. Par exemple, ce travail à la mairie, il faut avouer qu’elle s’y encroûte un peu. Ne serait-elle pas plus utile si elle mettait ses qualités professionnelles au service d’une boîte de com, par exemple ? C’est comme Rozanne. Elle l’adore, mais il faut bien convenir que ça ne vole pas très haut. Elle écrit ces lignes avec beaucoup d’amour. Mais elle est consciente de ses limites et s’ouvrir à d’autres cercles que son groupe d’alcooliques altermondialistes (à leur âge, c’est ridicule) contribuerait à l’élever un peu plus. Ils ne sentent pas toujours très bon. En vérité, pourquoi devrait-elle perdre son temps avec ces révolutionnaires d’arrière-cuisine ? Qu’est-ce qui l’oblige à écouter leurs diatribes incohérentes et leurs petits trucs et astuces pour conserver le RSA ? C’est tellement petit ! Et en parlant de petitesse, c’est la transition parfaite pour faire un état des lieux sur sa vie de couple. Petitesse des conversations ! Petitesse des repas dans la belle-famille ! Petitesse de leur appartement si pratique et si laid, il ne faut pas avoir peur des mots ! Petitesse de leurs aspirations communes, qui se limitent à décider où l’on va diner ce soir ! Elle a vingt-cinq ans aujourd’hui, et, pour des questions de survie, elle doit s’extirper de cette existence de nul ! Allez, en selle, Louise ! Aujourd’hui c’est le premier jour du reste de sa vie 



Rester bons amis : Louise et son amoureux transi sortent du restaurant où ils ont dîné, et ils rentrent à pied vers son immeuble. Dans son for intérieur, elle s’admoneste : échec cuisant, très chère. Elle se parle à elle-même : elle avait pourtant tout bien préparé, et ce, depuis des jours. Mais non, la lâcheté a pris les rênes de la conversations (d’un ennui, d’un ennui !) de l’entrée jusqu’au digestif. Mille fois, elle aurait eu l’occasion d’annoncer la fin de cette histoire, et mille fois, elle a préféré se taire. À ce train-là, elle va finir par porter ses enfants. Cette perspective est-elle envisageable ? Non. Il faut qu’elle se décide à agir. L‘amoureux interrompt ses pensées en lui disant qu’il a bien remarqué son air et qu’il est sûr qu’elle pense à Véronique du service urbanisme. Elle lui répond qu’il la connaît bien, et elle repart dans son monologue intérieur en se morigénant d’être aussi nulle.


D’un côté un titre évoquant une forme de réflexion sur soi, de l’autre un dessin avec des annotations plutôt sur le ton de la dérision. En quatrième de couverture, un dessin de Louise perdue dans ses pensées profondes, entourée de termes évoquant les différentes formes de pression auxquelles elle est soumise : sororité douloureuse, victime de l’univers, conquête du monde, belle personne, ambition dévorante, surmoi tyrannique, injonctions sociétales, plans machiavéliques, échecs retentissants, stratégie bienveillante, affirmation de soi. Le préambule de deux pages montre Louise en train d’écrire dans son journal, d’abord allongée sur le lit, puis assise à une table. Le lecteur la voit commencer sereine, puis s’échauffer au fur et à mesure qu’elle devient plus critique envers elle-même, ou qu’elle aborde des sujets qui l’énervent. Pour enfin arborer un air résolu : c’est le premier jour du reste de sa vie. L’ouvrage se compose ensuite de cinq chapitres et d’un épilogue. Dans le premier, le lecteur peut voir Louise faire tout ce qu’elle peut, surtout dans sa tête, pour rompre avec son amoureux, transi et stupide comme le précise la couverture. Puis elle plonge dans les affres de l’angoisse parce qu’elle a menti sur ses toutes les lignes dans un curriculum pour répondre à une offre d’emploi. Ensuite elle se retrouve dans des toilettes nauséabondes alors qu’elle essaye de faire bonne impression dans une soirée chez un potentiel employeur très influent. Elle se retrouve après à voyager dans un bus avec une très grosse dame qui s’assoit à côté d’elle. Et enfin, elle savoure sa liberté reconquise avec le pouvoir de dire non.



De prime abord, les dessins présentent une forme épurée, très facile à saisir par l’œil, avec une légère touche féminine dans la délicatesse des personnages, et une discrète influence manga très bien assimilée dans les visages, avec l’œil un peu plus grand. Le lecteur remarque rapidement que le dessinateur se plaît à ne pas dessiner la bouche de Louise. Cela fait sens : ce choix donne plus d’importance à son flux de pensée, en soulignant le fait qu’elle n’exprime pas à haute voix ce flux de doutes et de réflexions. Il est impossible de résister aux mimiques de Louise, qui, elles aussi, traduisent plus son état d’esprit qu’elles ne sont descriptives de la réalité physique de ses expressions de visage. Cela vient encore renforcer le ressenti de l’héroïne par comparaison avec les visages des autres personnages, qui restent dans une gamme d’expression modérée. L’artiste utilise une direction d’acteurs qui reste dans un registre naturel pour les mouvements et les postures, sans caricature comique, même quand Louise se retrouve dans des toilettes empuanties et qu’elle ne veut, pour rien au monde, être rendue responsable de ces effluves nauséabonds dont elle n’est pas à l’origine. Il sait donner une forme spécifique à chaque tenue vestimentaire en quelques lignes élégantes : le manteau clair de Louise et celui foncé de son amoureux avec des coupes bien distinctes, un sweatshirt avec une écharpe bariolée (même si la mise en couleurs se limite à la bichromie) pour Rozanne, le short et le long teeshirt de Louise devant son ordinateur chez elle, sa belle petite robe pour la soirée, la tenue décontractée de hôte, son sweatshirt noir et pantalon noir pour se rendre à entretien, son élégant tailleur pour promouvoir son livre, etc.


Le lecteur remarque que l’artiste représente avec la même précision légère les différents décors : la façade d’un restaurant, une rue avec ses immeubles, une terrasse de café, le bureau de Louise, sa voiture, la maison de son hôte, sa salle à manger et bien sûr ses toilettes, l’intérieur d’un bus, ou encore la salle de bain de l’appartement de Louise. Il note, ici et là, quelques accessoires du quotidien : le panneau des boutons de la cabine de l’ascenseur, la table de chevet avec ses pieds incurvés, le plan de travail de la cuisine de Louise, le panier en osier dans la salle de bain de son hôte, les barres de maintien dans le bus, ou encore le meuble de salle de bain de Louise dans lequel elle range tous ses produits. D’une certaine manière, Louise présente la nudité de son esprit au lecteur : son flux de pensées, sans filtre ni fard, ses pensées plutôt intimes que profondes, ou alors profondes dans le sens où elles proviennent des profondeurs de sa personnalité. Il découvre également la nudité de son corps dans la première histoire lors d’une relation sexuelle avec son stupide amoureux transi et dans la dernière histoire alors qu’elle prend un bain. Ces représentations ne génèrent pas de ressenti érotique, dans la mesure où son corps est représenté avec des traits de contour rapide, sans s’appesantir sur ses organes sexuels, quasiment chastement.



Le lecteur prend immédiatement Louise en sympathie, avec une petite pointe de pitié, parce qu’elle ne sait pas dire non, ou plutôt elle ne parvient pas à exprimer son désaccord, et même plus simplement sa volonté. Elle se met toute seule dans une situation intenable en ne parvenant pas à dire à son amoureux qu’elle souhaite le quitter. Pour se faire pardonner à l’avance de la souffrance qu’elle va lui occasionner, elle décide de lui offrir une partie de jambe en l’air mémorable, allant même jusqu’à lui demander d’entrer par la petite porte. Elle se laisse convaincre par sa meilleure amie de mentir effrontément sur son curriculum vitae en se vantant de compétences dont elle n’a pas le moindre début (spécialiste de l’art persan du Xe siècle, parlant couramment le mandarin). Elle se retrouve acculée dans les toilettes empuanties de la propriété d’un potentiel employeur. Sa voisine de bus est persuadée que Louise souffre d’incontinence urinaire. Pour couronner le tout, elle finit par accepter la présence de squatteurs envahissants dans son propre appartement, faute de n’avoir pas su dire non, ou au moins imposer des limites.


Le lecteur ressent une forte empathie pour cette jeune femme voulant bien faire, ne souhaitant pas faire du mal à autrui, tout en étant conscience de ses propres limites, de la médiocrité moyenne de sa vie. En même temps, il ne parvient pas à la plaindre car dans le préambule, elle brosse un portrait très positif de sa situation : emploi stable, amie fidèle, compagnon très amoureux, et un appartement confortable. Il se reconnaît bien en elle quand elle s’empêtre dans des raisonnements alambiqués qui la conduise à l’autodénigrement, à se conduire en dépit du bon sens, à rendre une situation désagréable de plus en plus humiliante pour elle et pour son amour propre. Il identifie bien ce sentiment très particulier : avoir conscience de sa propre gêne, et la sensation que chaque effort, chaque action pour s’en défaire ne fait qu’aggraver la situation.


Les auteurs donnent accès aux pensées profondes d’une jeune femme ayant tout pour être heureuse, sauf la confiance en elle, et le recul nécessaire pour éviter de s’enfoncer toute seule. Le lecteur se trouve immédiatement séduit par les dessins fluides et faciles d’accès, par l’intimité avec Louise à la fois émotionnelle et physique. Il compatit de tout cœur, partagé entre un vague sentiment de supériorité sur cette jeune femme qui se fait des nœuds au cerveau, et celui d’être lui aussi passé par ces pensées profondes qui participent à rendre la situation plus humiliante. Trop navrant, trop vrai.



mardi 18 avril 2023

Le Rite

Aucun organisme ne peut grossir indéfiniment. Il finit inévitablement par s’effondrer sous son propre poids.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première publication date de 2022. Il a été entièrement réalisé par Amaury Bündgen, scénario et dessin. Il s’agit d’une bande dessinée en noir & blanc qui compte cent-deux planches.


Dans une zone très montagneuse, des rapaces vols au-dessus des cimes. Sur des pentes rocheuses, sans une once de végétation, une silhouette encapuchonnée avance. L’homme serre bien sa cape autour de son cou. Il avance posément, avec un rythme régulier. Son regard est calme, il contemple les sommets devant lui. Il s’arrête protégé par un énorme rocher, derrière lequel il se cache. Il regarde tranquillement par-dessus. Au loin, il aperçoit une demi-douzaine de silhouettes en train de monter la garde, une lance à la main, autour d’un feu de camp. Il continue de marcher, en faisant en sorte de rester masqué par les rochers, pour que sa présence ne soit pas détectée. Il s’engage dans une grande vallée en hauteur, et il s’arrête au bord d’un ruisseau de montagne. Il se désaltère. Il reprend sa marche et le vent souffle fort de face. Il arrive à proximité d’un lac de montagne, en prenant soin de ne pas être aperçu. Il observe et détecte d’autres sentinelles. Il déjoue leur attention et parvient à continuer à avancer. Il s’assoit adossé à un rocher et il médite. Quand les nuages masquent le soleil, il se lève et marche vers la rive du lac.



L’homme, un Kévark, laisse sa cape à capuche tomber à terre, il enlève ses bottes. Il prononce une courte incantation, effectue des passes avec les mains, en prononce une deuxième : une petite flamme apparaît entre ses paumes.il se sent investit d’une grande énergie. Il se remet en mouvement et il marche sur la surface de l’eau du lac. Arrivé au milieu de l’étendue d’eau, il s’assoit en position du lotus, toujours flottant à la surface. La nuit passe ainsi. À l’aube, un soldat haïmar va réveiller Osmir, un serviteur, pour qu’il aille chercher de l’eau lac. Celui-ci y va et commence à remplir sa jarre : il finit par remarquer la silhouette du Kévark au milieu du lac. Il va avertir les soldats haïmars. Le soldat qui l’a réveillé se moque de sa frayeur, mais Osmir se montre insistant et les convainc quand il dit qu’il s’agit d’un Kevark. Un groupe d’une demi-douzaine de soldats va voir par eux-mêmes : c’est bien un Kevark, même si leur peuple a été exterminé. L’un d’eux rappelle que c’est un peuple d’illusionnistes et de menteurs. Dans une zone boisée non loin de là dans la même région, un centaure scorne suit la trace de son gibier, un roufle, aidé par Hardelin, son traqueur. Ce dernier se met à gesticuler en s’exclamant dans sa langue. Le Scorne n’a pas tout compris, mais il a saisi le sens général : la proie est toute proche. Ils arrivent donc à l’issue de cette traque. Des préparatifs doivent être faits. Le Scorne indique à Hardelin qu’il peut ranger sa lame. Il en faut une autre pour la mise à mort. Il lui recommande de bien prendre soin de ne pas sortir Aalbex de son étui. Les conditions ne sont pas réunies.


Le lecteur regarde la couverture avec sa partie basse, l’eau, et sa partie haute, les pentes d’une montagne et la rive, et le personnage en plein rite qui fait le lien entre les deux. Il se lance dans sa lecture : quinze pages sans texte à suivre un individu progresser dans la montagne, jusqu’à s’assoir en tailleur sur l’eau d’un lac. La narration visuelle se fait par des dessins en noir & blanc, avec un trait fin et sec, parfois un peu plus épais et gras, des aplats de noir assez réduits de forme irrégulière. Une passe magique avec une incantation dans une langue inconnue, un simple glyphe, puis un second, la manifestation d’une énergie qui emplit l’individu. Une coiffure étrange, comme des tatouages sur le bas du visage. En page vingt-deux, le fil narratif quitte ce personnage et les soldats du campement avoisinant, pour prendre en cours de route la traque d’un animal sauvage, un roufle, par un centaure et un humanoïde à grosses moustaches, mais au visage caché par une capuche. Le trait est toujours aussi fin et bien dosé pour évoquer l’herbe de la forêt, les troncs d’arbre et leur texture, les rochers et leurs aspérités, le déplacement mi-homme mi-bête de Hardelin, la majesté un peu lourde du centaure, et la forme très exotique de son arme blanche. Mais que se passe-t-il ? Le narrateur sait très bien ce qu’il fait, il dose à la perfection les ingrédients de son récit, la manière dont il les égraine. Le cerveau du lecteur effectue le travail de manière automatique et inconsciente. Un homme à l’allure étrange, aux habits moyenâgeux : une forme ou une autre du genre Fantasy. Des soldats, une guerre ou plutôt une conquête. Un centaure : des créatures fantastiques, avec des us et des coutumes barbares ou primordiaux.



Le lecteur ne s’est rendu compte de rien : pourtant il est déjà en train de supputer, d’établir des liens de cause à effet, d’échafauder des schémas de fonctionnement, de s’interroger sur les motivations des uns et des autres, de projeter du sens sur la base des éléments épars dont il dispose. Il s’est pris au jeu, sans bien s’en rendre compte. Il regarde le Kévark (c’est le nom de son peuple, mais il n’est jamais mentionné son nom à lui) avancer dans la montagne et se prendre ce souffle de vent en pleine face, un instant comme il peut s’en produire en montagne. Il voit le Scorne tout à sa traque, une activité d’une grande importance dans sa culture, une traque qui participe à définir le personnage, sans qu’il n’en mesure bien toutes les ramifications. À partir de la page trente-deux, la situation est posée : un face-à-face entre ce Kévark immobile assis au beau milieu du lac, et le commandant de l’armée haïvar. La suite s’apparente donc à un face-à-face en deux parties, une nuit s’écoulant entre les deux, le commandant essayant d’établir le contact avec l’un des derniers représentants du peuple Kévark, d’abord avec un interprète, puis directement, et cet individu, peut-être un mage, seul face à une armée de la nation qui a anéanti son peuple. D’un point de vue narratif, cela constitue une gageure maintenir un suspense dans une longue discussion statique.


L’auteur s’en sort très bien, car plusieurs questions posées par le Kévark appellent une réponse développant des faits passés, ce qui donne lieu à leur représentation : des femmes esclaves, la mythologie du peuple Kévark, les conquêtes successives des Haïmars, leur formidable armée, jusqu’à une bataille entre ces deux peuples donnant lieu à une superbe illustration en double page, soixante-dix et soixante-et-onze. En fonction des séquences, l’artiste peut aussi bien réaliser une narration séquentielle traditionnelle à base d’actions découpées dans des bandes de cases, que glisser vers un registre plus illustratif, pouvant évoque Hal Foster et Prince Vaillant. Alors même qu’il sent bien l’immobilité de la confrontation de ces échanges verbaux, le lecteur ne s’ennuie pas visuellement. Le commandant a clairement expliqué à ses hommes la nature du lac : il est magique car pour les Kévarks c’est le lac originel, celui dont ils sont sortis à l’aube des temps. Puis la discussion s’engage entre le commandant et le Kévark, par l’entremise du traducteur, un érudit tavoule. Le Kévark semble bien calme. La confrontation s’engage entre l’envahisseur, le commandant à la tête de sa puissante armée, et le faible individu. Le commandant explicite clairement ce qu’il en est : les forts écrasent les faibles, et les autres doivent prendre parti. Le rapport ne force ne laisse pas place au doute.



Comme le Kévark au milieu du lac semble inoffensif, mais aussi inaccessible, le Haïmar accepte d’engager la conversation ; de toute façon, l’autre n’a aucune chance d’y réchapper. Le fort donne donc sa version des faits, sa version de la conquête, sa version de la consolidation de la position de pouvoir de son peuple, la nécessité de faire plier les autres, de grossir. L’homme au milieu du lac pose des questions qui mettent en lumière les incohérences de cette version, le fait que ces démonstrations de force cachent une faiblesse, une inquiétude tout du moins. Il bénéficie en plus d’un témoin, le Scorne, un individu capable de réfléchir par lui-même, un allié de circonstance des Haïmars, mais qui ne leur est pas inféodé. Le lecteur continue d’essayer d’anticiper les révélations, de détecter une conséquence implicite, une implication que l’un ou l’autre essaye de faire dire explicitement à son interlocuteur. Qu’est-il en train de se jouer ? Quel est l’enjeu ? Que peu un homme seul face à une armée ? Que prépare-t-il ? De temps à autre, une remarque en passant vient donner un autre sens à un fait évoqué précédemment.


En fonction de ses lectures passées, le lecteur peut estimer qu’il y a peu de chances qu’un récit de Fantasy de plus puisse receler beaucoup de surprises. Pour autant, il se laisse vite prendre à la narration visuelle, solide et délicate, claire et minutieuse. Il note les noms exotiques, les petits décalages anatomiques, la présence d’un centaure, des armes blanches. Il se rend compte que l’auteur a su capturer son attention, et que sa narration engendre une envie d’anticiper, de faire des déductions pour comprendre. Il se retrouve à jauger les deux camps lors de cette conversation où à l’évidence l’un comme l’autre cherchent à faire admettre sa vérité à son ennemi. Il se fait cueillir par la résolution de ce conflit, implacable, sans être prévisible. Un récit sans concession, en forme de jeu de pouvoir et d’intimidation, sur la détermination des forts, et celles des faibles.



mardi 13 septembre 2022

Carnets d'Orient T01 Djemilah

L’Orient est une femme qui nous échappera toujours.


Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre. Il a été publié pour la première fois en 1987, après une prépublication en 1986 dans le magazine Corto Maltese. Il s’agit d’une bande dessinée en couleurs qui compte 58 planches en couleurs. Elle a été réalisée par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins, les couleurs. Ce tome a été réédité avec les quatre suivants dans Carnets d’Orient – Intégrale 1 : 1830-1954. Ce tome s’ouvre avec une introduction rédigée par Jean Daniel (1920-2020), écrivain et journaliste français, fondateur (1964), directeur et éditorialiste du Nouvel Observateur. Il loue la narration de l’auteur qui propose une chevauchée qui facilite l’explication de choses qui ne sont pas très simples.


Le 24 mai 1836. Joseph Constant ose à peine le croire, le voici en Afrique. Voilà le triangle d’Alger dit le capitaine. Forts, murailles crénelées, minarets des mosquées. El Djezaïr, comme l’appellent les Arabes. Des canots viennent à leur rencontre. Maltais, Mahonnais, Provençaux, des canailles de tous les pays du monde. Une cohue de tous les types de la Méditerranée qui s’agitent sur le débarcadère et se disputent les bagages des voyageurs en vociférant dans un langage qui est comme le détritus de toutes les langues. Rencontrer dans la réalité ce qui jusqu’alors n’a été pour lui que costumes d’opéra et dessins d’album est une des plus vives impressions qu’on puisse éprouver en voyage. Il est accueilli par Mario Puzzo, sur le quai. Celui-ci est habillé à la mode arabe. Le chaouch du port Omar ben Kada se charge de trouver des porteurs pour les affaires de Joseph, à grands coups de bâton. Les deux amis quittent le port et montent dans la ville, avec une magnifique vue du port derrière eux.



Joseph Constant vient de parcourir la ville. Il est tout étourdi de ce qu’il a vu. Il a débarqué au milieu du peuple le plus étrange. Mario est bien installé. Belle maison mauresque. Il fallait être fou comme lui pour installer un cours de dessin à Alger. Il craint qu’à part quelques officiers et administrateurs français, il n’ait pas beaucoup de clients. Il craint même qu’il ne soit difficile de rapporter d’ici beaucoup de dessins de ces Maures. Il lui faut faire ses croquis au vol à cause de la mauvaise opinion qu’ils ont sur les images. Depuis son voyage à Rome, il n’avait plus revu Mario. Il semble prendre fait et cause pour ce peuple, allant jusqu’à vivre à l’orientale. On jurerait un Turc. Constant rencontre quelques officiers français dans l’atelier de son ami peintre. Il découvre que Mario a des liaisons avec la plupart des femmes d’officiers dont il fait le portrait. Un soir, Mario emmène son ami visiter la ville : d’abord un café bondé, puis une maison close, où une petite femme l’entraîne dans une alcôve. C’est un moment d’une tendresse extraordinaire pour Joseph. Quelques jours après, les deux amis partent à cheval : ils se rendent dans la plaine de Mitidja, chez un colon, un ancien officier de Napoléon. Celui-ci évoque les attaques menées par les Hadjoutes.


Même sans l’introduction de Jean Daniel, le lecteur se doute bien qu’il ne s’agit pas d’une série banale. Publier des bandes dessinées en France sur l’histoire de l’Algérie relève d’une ambition, ne serait-ce que pour la sensibilité du thème. Il veut bien croire que l’auteur ne prend pas parti et se montre impartial. Il comprend dès les premières pages qu’il s’agit d’un roman, l’histoire d’un artiste qui s’éprend d’une belle autochtone inaccessible car promise à un autre, et qui va voyager pour la retrouver, se retrouvant emporté par les événements de l’Histoire. Il apprécie incontinent la narration visuelle : descriptive, avec des traits encrés bien nets et propres sur eux, un investissement visible pour reconstituer l’époque, et une mise en couleurs de type aquarelle, très agréable à l’œil, rehaussant le relief des vêtements, des visages, des paysages, des décors, et rendant compte des différentes ambiances lumineuses. Cela donne un récit romanesque très agréable à lire, focalisé sur les aventures d’un peintre blanc venant de la métropole française.



Bien évidemment, le lecteur n’est pas dupe : l’annonce de la neutralité du point de vue constitue une promesse fallacieuse, même si ce n’est pas fait sciemment. Aucun auteur ne peut rendre compte de la complexité de l’histoire d’un pays : il doit choisir les événements qu’il va évoquer, il doit choisir les points de vue par lesquels il va les aborder. Pour autant, il peut aussi entendre cette promesse comme la volonté de ne pas être manichéen. Avec le recul des années passées, le lecteur sait également que Jacques Ferrandez a consacré dix tomes pour la période allant de 1830 à 1962, publiés de 1987 à 2007, dont la moitié pour les années 1954 à 1962. Il sait également qu’il a déjà entamé la suite : Suites algériennes T01, première partie des années 1962 à 2019, publié en 2021. L’auteur s’est donc investi dans cette œuvre en la considérant comme un projet de longue durée. En effet la couleur locale ne se limite pas à des tenues vestimentaires exotiques et des balades touristiques, avec quelques termes locaux saupoudrés pour faire couleur locale. L’auteur sait utiliser le bon mot à bon escient de manière organique et le lecteur pourra éprouver l’envie de se renseigner plus avant sur des termes comme chaouch, plaine de Mitidja, les Hadjoutes, le bey de Constantine, Coulougli, la tribu des Beni Zitouna, Aïn Mahdi, les oukils (avocats fondés de pouvoir), ksar, sarouel, etc.


Bien sûr, il n’existe pas de témoin encore vivant de l’année 1836 dans cette région du globe, et la photographie n’avait pas encore été inventée. Pour autant, il est visible que l’artiste a effectué des recherches conséquentes pour pouvoir représenter avec précision et exactitude les tenues vestimentaires, les constructions d’Alger, les aménagements intérieurs. Sur ce plan, cette bande dessinée est un délice, car ses cases constituent des descriptions détaillées qui donnent à voir cette époque et ces lieux, les civils comme les militaires, les navires, les armes à feu et les armes blanches, etc. Le lecteur peut se projeter en confiance dans chaque scène et prendre le temps de savourer chaque détail représenté. Il se promène au milieu de la foule dans les rues d’Alger. Il accompagne Joseph dans une maison close.il chevauche dans le désert à ses côtés, à plusieurs reprises. Il aperçoit l’intérieur d’un riche harem, et il participe à une réception donnée par le gouverneur français avec les militaires en tenue d’apparat. Il rôtit au soleil, et il grelotte de froid sous la neige. Il campe dans le désert et il séjourne dans la ville de Constantine. Il séjourne dans une geôle et il regarde Joseph peindre confortablement dans son atelier orientalisant à Paris.



L’auteur a choisi une approche romanesque pour rendre compte de la situation de l’Algérie en 1836 : la conquête du pays par la France a débuté par le débarquement de l’armée d’Afrique à Sidi-Ferruch en juin 1830, et elle s’achèvera lors de la reddition formelle de l'émir Abdelkader au duc d'Aumale, le 23 décembre 1847. Au cours de sa quête pour retrouver sa bien-aimée, Joseph Constant va apprendre l’Arabe (une idée de graphie très ingénieuse dans les phylactères), va s’habiller comme un autochtone, va devenir l’interprète particulier d’Abd el Kader (Abdelkader ibn Muhieddine, 1808-1883), puis va être considéré comme un traître par ce dernier et réintégrer l’armée française. Du fait de la pagination limitée, Jacques Ferrandez doit effectivement faire des choix. Comme l’annonce l’introduction, le manichéisme n’est pas de mise : Joseph Constant est le protagoniste, mais il n’est pas un héros. Les Français ne sont pas un grand peuple civilisateur. Les Algériens ne sont pas un peuple unifié d’un seul tenant. L’auteur choisit de mettre en scène la première expédition de Constantine qui aboutit à une opération qui est un échec, en novembre 1836. Il évoque la suffisance du gouverneur français, la bêtise de certains militaires venus imposer les us et coutumes français parce qu’ayant une valeur universelle, mais aussi la férocité des Hadjoutes, les compromissions politiques de part et d’autre, les pertes en vie humaine lors des batailles militaires. La tonalité du récit n’est pas celle de la fatalité qui vient avec la connaissance après coup du déroulement de l’Histoire, plutôt celle du constat d’une situation complexe, de conflits inéluctables.


Ce premier tome se termine avec les mots de Joseph Constant : L’Orient est une femme qui tantôt s’offre, tantôt se refuse. L’Orient est une femme que nous voulons prendre et posséder en allant jusqu’au viol. L’Orient est une femme qui nous échappera toujours. Cela peut sembler une formulation un peu simpliste et romantique de la situation de ce pays à cette époque. Il faut avoir à l’esprit que cette formulation est celle du personnage, et pas le jugement de valeur de l’auteur. Ce dernier fait démarrer son récit alors que la France est bien engagée dans la conquête de l’Algérie, un territoire qui n’est pas le sien. La reconstitution historique s’avère remarquable, et la narration visuelle riche et précise. L’intrigue constitue un fil directeur permettant de voir plusieurs aspects de la situation au travers des yeux du personnage principal. Le tout forme un récit d’aventures adulte, et un point d’entrée accessible pour le profane, à cette période de l’Histoire de l’Algérie.