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mercredi 18 décembre 2024

Revoir Comanche

Il a pris en photo des fantômes…


Ce tome contient une histoire complète, qui libère plus de saveurs pour le lecteur familier de la série Comanche, de Greg (Michel Regnier, 1931-1999) & Hermann (Hermann Huppen). Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Romain Renard, pour le scénario, les dessins, les nuances de gris, et les références musicales. Il comprend cent-quarante-huit pages de bande dessinée.


En Californie, un cavalier fait avancer son cheval au pas, dans le bord de l’océan, sur une plage déserte. Une voiture emprunte la route sinueuse de la côte. En traversant une ville, la conductrice arrête son véhicule à la station-service Texaco. Elle pénètre dans la boutique et elle demande si les pompes sont ouvertes, tout en se massant délicatement son ventre bien arrondi. Le pompiste sort à l’extérieur pour lui faire le plein, alors que les deux clients se remettent au comptoir pour finir leur consommation. Tout en faisant le plein, le pompiste indique que c’est rare de voir des automobilistes étrangers par ici, et des dames dans son état. Elle explique qu’elle est ici pour le travail : elle cherche un certain Cole Hupp. Il lui demande si elle est de la famille, ou peut-être de la police. Elle explicite qu’elle cherche juste à le joindre pour son travail. À sa demande, elle sort une carte et il indique le chemin à suivre : faut descendre la route 1 le long de la côte, puis prendre l’embranchement à Tinder Cove, là il y a une petite route qui s’enfonce dans les bois, et la maison se trouve au bout du chemin. Arrivée sur place, Vivienne Bosch descend de voiture et demande à l‘homme en train de couper du bois si elle est bien chez monsieur Hupp, ou peut-être Red Dust.



Vivienne Bosch se présente et elle explique qu’elle travaille pour la bibliothèque du Congrès. Elle est historienne, elle collecte les témoignages des dernières personnes vivantes ayant connu l’âge du Wild West. Elle aimerait l’interviewer, et tout en discutant elle sort une photographie d’un dossier, qu’elle laisse tomber à terre dans un faux mouvement. Elle le ramasse, alors que son interlocuteur lui dit qu’elle se trompe de bonhomme. Elle lui montre le cliché, il date de l’époque du ranch Triple 6. Il répond que ce n’est pas lui, et qu’elle ferait mieux de s’adresser directement aux gens qu’elle cherche plutôt que de venir le déranger. Avec un petit sourire en coin, elle lui demande s’il ne veut pas savoir ce qu’est devenue Comanche. Il la chasse de chez lui en la menaçant avec sa hache. Elle repart. Il rentre dans sa cabane, tout en se demandant pourquoi ils ne répondent pas au ranch. Derrière lui, le spectre d’un cowboy avec son arme à la main lui fait observer que c’est bizarre qu’ils ne répondent pas, et lui demande s’il y a des souvenirs qui remontent. Le lendemain, l’homme se rend en ville et entre dans la boutique Texaco pour demander un appel téléphonique au ranch Triple 6. Personne ne décroche à l’autre bout. Il demande alors un livre avec les horaires de train, et il commence à l’étudier. En ressortant, il tombe sur Vivienne Bosch en train de mettre sa valise dans son coffre. Il aide cette femme enceinte.


Le titre promet de revoir Comanche, le personnage principal de la série du même nom, quinze tomes de 1972 à 2002, avec un scénario de Greg (avec Rodolphe pour la fin du tome 15), et des dessins d’Hermann (tomes 1 à 10), puis de Michel Rouge (tomes 11 à 15). En effet, le lecteur retrouve l’un des personnages principaux : Red Dust, qui a pris le nom de Cole Hupp et qui a vieilli puisque la présente histoire se déroule 1930 (comme en atteste une pierre tombale en page cent-onze). Avec l’impulsion de la bibliothécaire, il entreprend un voyage qui va le mener de la côte californienne au Wyoming, où se trouve le ranch Triple 6. Il sera question de Comanche (Verna Fremont), et aussi Clem Ryan, de Toby et de Tache-de-Lune, un de ces personnages jouant un rôle dans le récit. Le lecteur familier de la série reprend ainsi contact avec un des personnages principaux, et il lui tarde de retrouver les autres, de savoir ce qu’ils sont devenus. L’auteur a également pensé au lecteur néophyte : l’histoire se suffit à elle-même, y compris pour celui qui n’a jamais ouvert un tome de la série initiale ou qui n’en a jamais entendu parler. Le fil directeur s’avère d’une remarquable clarté : un voyage pour rallier le ranch Triple 6 où personne ne répond au téléphone. La jeune bibliothécaire enceinte essaye de faire œuvre de mémoire en recueillant des informations auprès d’une personne qui a vécu cette époque, alors que Cole Hupp / Red Dust est un vieil homme mutique et peu commode.



La couverture promet un récit de vengeance ou de règlement de compte, avec usage d’armes à feu. La première planche impressionne d’entrée de jeu : une illustration en pleine page, avec une impression de photographie. Celle-ci provient de la texture de la plage, de la légère brume, de l’exactitude de la silhouette des arbres. Régulièrement, le lecteur jurerait que l’artiste s’est servi d’une photographie comme fond de sa case, ou même comme support de composition de tout un dessin : la forêt autour de la cabane avec la texture d’écorce des très hauts arbres, les voitures dans la grand rue, les poteaux télégraphiques, une carte routière, une vue aérienne de la route serpentant dans la vallée, un pistolet, des images d’un film du genre Western, la file ininterrompue de voitures sur une route (des paysans fuyant l’ouragan qui approche), le nuage de poussière soulevé par un cyclone, la très surprenante pièce transformée en musée dans le ranch Triple 6, etc. Dans le même temps, le lecteur voit bien que ces images à l’allure photographique s’intègrent trop parfaitement dans le récit pour n’être que le réemploi de clichés existants, et qu’il ne peut s’agir que de constructions graphiques fort sophistiquées. Le lecteur retrouve tout ce qui fait la spécificité de cet artiste, par exemple dans sa série Melvile (trois tomes et un hors-série, 2013-2022).


L’artiste a choisi de faire ressortir les personnages par rapport aux décors, en les détourant d’un trait fin et simple, accentuant ainsi le contraste avec des arrière-plans évoquant régulièrement la photographie. Cela confère plus de vie aux personnages, tout en les rendant également plus fragiles, en particulier le vieil homme Red Dust, et la jeune femme enceinte. Le lecteur constate rapidement que le dessinateur tire parti du fait qu’il soit l’auteur complet de cette bande dessinée. Il peut ainsi moduler le ratio entre informations portées par les dialogues et informations portées exclusivement par les cases. Ainsi, il réalise quarante-deux pages totalement dépourvues de texte, laissant les images raconter l’histoire, instaurant des temps de silence entre les personnages perdus dans leurs pensées, dans leurs réminiscences. Le lecteur voit bien que Cole Hupp n’est pas très causant, et Vivienne Bosch se heurte à son caractère de solitaire. De son côté, le lecteur s’interroge sur ce à quoi ils peuvent penser chacun de leur côté durant ces longs trajets en voiture. Cette forme de narration a également pour effet de donner à voir le paysage, la manière dont il affecte les pensées des personnages, de ce qui vivent dans ces environnements.



Le scénariste a choisi une construction de récit très simple et linéaire : le voyage de la Californie jusqu’au ranch Triple 6 dans le Wyoming. Les deux voyageurs sont amenés à s’arrêter de temps à autre : pour manger, pour faire le plein, pour faire face à une panne, pour aller saluer un ancien ami. Chaque arrêt permet de voir comment se comporte Red Dust : retrouvant la superbe de sa jeunesse devant deux jeunes hommes essayant de draguer Vivienne dans un bar, discutant du bon vieux temps avec un ancien du ranch Triple, assistant pour la première fois de sa vie à la projection d’un film (The big trail, 1930, La piste des géants, de Raoul Walsh, avec John Wayne), partageant le repas d’un couple de rednecks, découvrant qui se trouve au ranch Triple 6. Et bien sûr l’évolution de sa relation avec sa conductrice Vivienne Bosch au fur et à mesure des jours qui passent. Bien sûr, la perspective de l’enfant à naître s’oppose avec la vieillesse de Red Dust, une époque qui disparaît et qui doit laisser la place à une nouvelle génération.


Le lecteur peut anticiper quelques-uns des thèmes qui vont être abordés : la nostalgie d’une époque révolue, une nouvelle ère qui n’a que faire de la précédente et de ses survivants devenus des reliques d’un autre temps, une partie de la mythologie de l’Ouest américain. Tout cela est bien présent, et bien plus encore, avec une sensibilité remarquable, dont l’auteur avait déjà fait preuve en s’associant avec la poétesse Kateri Lemmens pour Passer l’hiver (2022). Le passé est révolu et un Amérindien le constate avec violence alors qu’un photographe lui demande de revêtir sa tenue traditionnelle, et cet ancien du ranch Triple 6 éprouve la sensation que l’autre a pris en photo des fantômes. Red Dust le constate avec amertume : que ce soit les paysans abandonnant leur terre devenue stérile à force d’avoir été exploitées, ou les incendies qui ravagent la Californie, les ouragans qui ravagent le Wyoming, l’absence de bétail dans le ranch, etc. L’auteur va plus loin : lors de ce voyage, il est évoqué un pays ravagé par les catastrophes naturelles, une facette du rêve américain (le mythe de se faire tout seul, d’abord évoqué par Vivienne Bosch, puis par le propriétaire du ranch Triple 6), la réalité historique du Wild West (des hommes essayant de trouver des emplois rémunérés, des propriétaires terriens derrière leur bureau), la misère, et le cercle de la violence. Celle-ci est mise en scène et évoquée par la citation du verset quinze du livre L’Ecclésiaste : Ce qui a déjà été, et ce qui est à venir est déjà arrivé, et Dieu ramène ce qui est passé. D’une manière très délicate, l’auteur aborde également le regret associé à ce qui aurait pu être, ainsi que la souffrance engendrée par le manque de culture, par le biais d’un extrait d’un sonnet (CXLV-71) de Shakespeare, appris par cœur.


Le dernier chapitre d’une série débutée dans les années 1970, par un autre auteur, dans un registre différent. L’auteur parvient à réaliser un récit qui parle aussi bien au lecteur de la série initiale Comanche, qu’à celui qui n’en a jamais entendu parler. La narration visuelle apparaît immédiatement très personnelle, mêlant apparences quasi photographiques et des détourages classiques avec un trait fin, faisant la part belle à une narration portée uniquement par les dessins. Ce voyage en voiture fait se côtoyer un vieil homme, ancien porte-flingue, et une jeune bibliothécaire, ramenant à la surface de vieux souvenirs, le constat du temps qui passe, d’une époque révolue, de regrets, de régions sinistrées, de l’importance vitale de la poésie. Inoubliable.



mercredi 20 septembre 2023

Marshal Bass T09 Texas Rangers

Une bonne vieille pendaison avec un barbecue au programme ?


Ce tome fait suite à Marshal Bass T08: La Mort misérable et solitaire de Mindy Maguire (2022) qu’il faut avoir lu avant. Sa première publication date de 2023. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin et la supervision des couleurs, et par Nikola Vitković pour la mise en couleur. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Janvier 1878, une ferme au milieu de nulle part. Deux hommes accueillent Doc Moon, la docteure, la femme restant en arrière avec quatre enfants dans ses jupes et un cinquième dans les bras. Ils s’assurent que c’est bien celle qu’ils attendaient, ce qu’elle confirme en indiquant que les Watterson là-bas lui ont dit qu’ils avaient besoin d’elle. C’est pour leur père qui alité sur une couche de paille dans l’étable. Elle ne peut rien faire pour lui. Ils la détrompent : ils souhaitent qu’elle fasse quelque chose pour eux. Leur père met un temps infini pour mourir : voilà deux ans qu’il est allongé ici, et ils ont besoin du lit et de nourriture pour les petits. Elle entre dans l’étable et leur demande de la laisser seule. Elle s’adresse au vieillard impotent : elle n’est pas vraiment une docteure. Elle lui demande de ne pas avoir peur : il est temps de s’en aller, il est temps de rejoindre ceux qui l’aimaient, tout en plaçant une main sur sa bouche pour l’étouffer. Il rend son dernier soupir, et elle verse une vraie larme. Son acte accompli, elle ressort, reçoit une bouteille de whisky et un peu de bacon comme paiement et s’en va, vers la ferme des Abott qui souhaitent son passage. Elle se répète pour elle-même : Des tombes… Des tombes… Des tombes avides… Les êtres humains construisent des maisons et des cathédrales. Ils construisent l’espoir mais au final, seules leurs tombes leurs survivent.



Quelque part dans l’ouest du Texas, dans une région désertique, à cheval, le marshal Bass arrive devant une petite maison isolée. Il descend de cheval et hèle l’habitant : pappy Segar. Ce dernier se met à lui tirer dessus avec son fusil, une balle à la fois, le ratant à chaque fois, de peu ou de beaucoup. Le chien du fusil finit par casser blessant son bon œil. Bass n’a pas cessé d’avancer vers la bicoque : il ouvre la porte et flanque un grand coup de pied dans la main droite de Segar, faisant sauter le revolver qu’il venait de saisir. Pappy tient des propos racistes, pendant que Bass le neutralise. Doc Moon est parvenue à la ferme des Abott et elle salue la fermière qui est en train de donner le sein à sa petite dernière, avec quatre autres enfants autour d’elle. Elle l’emmène dans la grange et lui demande ce que la Doc peut faire pour sa petite fille de deux ans. Moon lui propose : l’emmener dans les bois et l’y laisser pour qu’un animal la trouve et l’élève comme un des siens ?


Au cas où le lecteur l’aurait oublié, la première séquence lui rappelle sans concession qu’il lit un western noir : Doc Moon, une femme solitaire à la forte carrure, appelée pour abréger les souffrances de malades sans espoir. Pour être bien sûr qu’il ne s’y trompe pas, ils continuent avec un quinquagénaire tirant sur un afro-américain plus contre sa couleur de peau, que pour l’autorité qu’il représente. L’humanité est toujours aussi vile, méprisable, dégoûtante, sordide, méprisable et repoussante, et parfois un peu touchante dans l’adversité de sa misère. Bien sûr, la condition d’afro-américain du personnage principal fait s’exprimer tout le racisme des personnes qu’il rencontre ou avec qui il fait un bout de chemin. Mais de temps à autre, certains voient d’abord en lui un marshal, et parfois même un autre être humain. Apparue pour la première fois dans le traumatisant Marshal Bass T03: Son nom est Personne (2018), Doc Moon ressort comme une femme singulière. Elle reprend son antienne sur les tombes, à perte de vue, qui recouvrent chaque parcelle de terre, exprimée dans le tome trois, tombes qui survivent aux êtres humains ici. Une docteure d’un genre particulier puisque ses interventions consistent surtout à abréger les souffrances par une forme d’euthanasie d’office, soit demandée par des proches, soit faute de pouvoir sauver un individu dont l’état de santé est déjà trop dégradé. De son côté, le marshal passe d’un combat à l’autre. D’abord comme cible offerte aux tirs peu précis d’un bandit assassin et raciste pendant quatre pages, puis pris comme cible par une douzaine de bandits étant la plupart des fils de pappy Segar pendant six pages, puis par une vingtaine de bandits de grand chemin pendant quatre pages, puis par un tueur de shérif pendant une bagarre à main nue de quatre pages. La vie n’est qu’une succession de combats, souvent contre autrui.



Les dessins présentent l’âpreté voulue pour une telle tonalité du récit. La première case occupe la largeur de la page avec Doc Moon de dos s’avançant vers la pauvre ferme. Le niveau de description impressionne : les petits bouts bois pour servir de clôture de fortune aux parcelles cultivées, les pierres du puits et la potence avec le sceau, l’abri de fortune pour les toilettes, la soupente pour la soue à cochon, les flaques de boue, la maison à un seul niveau et son toit lesté de pierre, la cheminée fumante. Décor auquel il convient d’ajouter les petites silhouettes des quatre enfants, de la mère, des deux hommes en train d’attendre, et au premier plan Doc Moon avec son long manteau et tout son bardas, sac à dos, gamelle et gourde attachées sur les côtés, couverture sur le dessus, sans oublier les lanières de cuir pour faire tenir le tout. De page en page, le lecteur savoure les détails pratiques : le pot de chambre à côté de la couche de paille, le modèle du fusil utilisé par pappy Segar, le puits avec sa pompe dans la ferme des Abott, le tapis de selle de la mule de Segar, l’essence des arbres présents le long du cours d’eau, l’arche avec une cloche à l’entrée de l’hacienda, le poulailler, les fontes des différents cavaliers, etc.


Le lecteur prend tout autant le temps de savourer la tenue vestimentaire de chaque personnage : les vêtements simples et fonctionnels des fermiers et de leurs enfants, le beau manteau long et les belles bottes de River Bass, sans oublier son chapeau melon toujours troué (voir le tome 1), les tenues dépareillées de pistoleros des fils Segar, la tenue un peu plus étudiée des deux Texas rangers Gabriel (surnommé le fantôme) et Dexter Miller, les belles robes des femmes de la ferme où séjournent les rangers et Bass, et les accessoires vaguement indiens pour donner le change du gang de brigands. Il contemple les paysages naturels : les grands espaces ouverts où se trouvent les deux premières fermes, avec une terre aride et peu prometteuse. Puis viennent les formations rocheuses typiques des déserts de ces états du sud : la première sous des nuages effilés. Les suivantes le long de la rivière. Vient enfin celle de la dernière séquence, en page trente-six où campe la bande de brigands se faisant passer pour des Comanches. S’il n’y a pas prêté attention auparavant, le lecteur se dit qu’il a retrouvé les sensations qu’il associe à cette série, en particulier les textures et cette impression de volume. Il retourne à la page de titre et il en a la confirmation : après un album d’absence, Nikola Vitković, le coloriste attitré, est de retour. Et ça se voit : la terre, la roche, le ciel, les nuages, tout semble plus consistant, tout déclenche une impression plus tactile.



Tout du long de cet album, les séquences mémorables se succèdent, les auteurs sachant jouer des conventions de genre du western, tirant un peu sur la corde pour susciter un petit plus de suspension d’incrédulité consentie de la part du lecteur, pour donner plus de goût. Les scènes d’affrontement physiques s’inscrivent de manière indélébile : River Bass confiant dans le manque de précision des tirs de pappy Segar, Bass à terre se protégeant tant bien que mal derrière la carcasse de son cheval pour se défendre contre une douzaine de cavaliers (séquence rendue plausible par l’art de la narraton visuelle, par une mise en scène au cordeau), Bass infiltrant le campement des brigands endormis en commençant par égorger la sentinelle. Le dernier combat, d’homme à homme, s’avère tout aussi brutal, avec Bass entièrement nu. À chaque fois, la prise de vue met en évidence la maladresse des uns et des autres, le manque d’expérience, l’absence de planification et de coordination, et l’avantage que ça procure au combattant aguerri, autant de touches participant à montrer une facette de la personnalité des personnages.


Captivé par l’intrigue, le lecteur en oublie presque de se demander où se trouve le reste de la famille Bass, Bathsheba et ses enfants. Il apparaît que le marshal est en mission pour le colonel Terrence B. Helena, ou simplement pour arrêter un individu avec une bonne prime pour sa capture. Outre les chevauchées et les fusillades, l’histoire happe le lecteur par le comportement des deux principaux personnages, plutôt taiseux, leur obstination à vivre alors que la réalité leur prouve encore et encore la vilenie de la race humaine, l’injustice arbitraire de la loi du plus fort, l’absence de tout principe, fût-il divin, aidant la vie. Gabriel incarne ce questionnement, en se demandant ce qu’il doit faire pour que Dieu le remarque… Et rien ne vient quelles que soient ses actions. River Bass porte en lui la conviction d’être un homme de bien en étant le bras armé de la justice des hommes et il se heurte de plein fouet à la limite de sa tolérance, de sa capacité à donner une seconde chance, à accepter les ouvriers de la onzième heure, à avoir la foi en la possibilité de la rédemption. En face de lui, des individus ont viré leur cuti, espérant de toute leur âme que faire œuvre de bonté les transformera en hommes bons, plaçant leurs espoirs dans le fait que la pratique ou l’existence peut précéder l’essence. Contre toute attente, Doc Moon concrétise cette étincelle d’optimisme en versant son sang pour Hope, fillette de deux ans, en lui donnant de son sang, de sa vie.


Après avoir retrouvé sa famille dans le tome sept, fait preuve de compassion dans le tome huit, River Bass voit ses convictions, les valeurs qui donnent sens à sa vie, une nouvelle fois mises à mal, percutées de front par une réalité incompatible avec elles. La formidable narration visuelle fait exister les personnages et les lieux, les rendant organiques au lecteur, donnant corps aux drames. Un western plein de bruit et de fureur, ainsi que de convictions, de tourments et d’une imprévisible lueur d’espoir.