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mardi 22 octobre 2019

Le Passager, tome 2 : L'habit du Wochita

L'habit ne fait pas le moine.

Ce tome contient la fin d'une histoire indépendante de toute autre. Il fait suite à
Le passager : La traversée des nuages. La première parution date de 2004. Il est écrit, dessiné, et encré et mis en couleurs par Vink (Vinh Khoa), avec l'aide de son épouse Cine pour les couleurs. Il s'agit d'une bande dessinée compte une cinquantaine de planches. Elle a été rééditée dans Le Passager - Intégrale. Celle-ci comprend également une introduction d'une page rédigée par F'Murrr qui loue la qualité de songe du récit, en indiquant qu'il est impossible de réduire le travail de Vink à une définition 

Il fait nuit. Grauko est installé sur le banc avant d'une petite barque dotée de 2 lumifines à l'avant. Abisa est assise sur le banc arrière et pagaye pour avancer. L'oiseau CQ se pose sur la proue et fait son rapport : Charles reste introuvable, ainsi que la gendarme, et les autres gendarmes ont arrêtés leurs recherches pour la nuit. CQ reprend son envol, et c'est au tour du monstre marin Batabouf de venir faire son rapport : il analyse les vêtements de Charles que Grauko lance dans sa gueule. Il est formel : ces vêtements proviennent d'un autre monde, confirmant ainsi ce que le seigneur Grauko sait déjà. Pour autant lorsqu'il avait avalé Charles, il avait pu établir sans doute possible qu'il est bien originaire de ce monde. Grauko sollicite l'avis d'Abisa : elle pense que les registres des gendarmes ou des wochitas peuvent contenir des renseignements sur l'ascendance de Charles. De son côté, ce dernier est avec Mijja sur le dos d'un grand volatile qui marche. Elle le rassure sur la possibilité de s'introduire dans le demeure de Grauko et dérober son grimoire qui contient, sans doute, l'explication pour que Charles puisse regagner son monde.

Le volatile continue de progresser dans la nuit et amène Mijja et Charles sur le territoire d'Otoll, l'individu qui approvisionne la demeure de Grauko en étoiles des profondeurs. Mijja doit transformer trois animaux agressifs en banane, pour que le volatile puisse continuer à progresser. Ils atteignent le rocher et la demeure d'Otoll, et se présentent à sa porte. Otoll s'avance sur le seuil et Mijja fait les présentations. Otoll les invite à entrer chez lui par la plante-porte qui n'obéit qu'à lui. À la demande de Mijja, il montre une étoile des profondeurs à Charles. Mijja covient avec Otoll de le retrouver le lendemain chez lui pour qu'il emmène Charles chez Grauko. Ayant regagné la terre ferme, Grauko, toujours accompagné d'Abisa, continue d'interroger les uns et les autres pour savoir ce qu'il est advenu de Charles. Un groupe de citoyens à tête d'animal lui rend compte : ils ont cherché et questionné des tas de gens et personne n'a vu le voyageur. Ils ont précédemment indiqué à Charles que seul Grauko est en mesure de l'aider à regagner son monde et ils supputent que Charles va essayer de se rendre chez Grauko. Lyzie et un gendarme viennent également rendre compte : le gendarme indique que les recherches reprendront le lendemain. Enfin, 2 humains (Nany et son mari) viennent solliciter Grauko pour qu'il révèle l'animal qui est en eux et les transforme. Il accepte de les recevoir le lendemain dans son château.



Le tome 2 se terminait sur la promesse de Mijja faite à Charles de l'aider à regagner son monde d'origine à Sao Polo, et elle semblait en savoir beaucoup sur Grauko et les habitants du présent monde. Le lecteur entame donc ce deuxième tome avec cette idée en tête. Le début le conforte dans ce sens : Mijja a conçu un plan pour infiltrer le château de Grauko et dérober son grimoire qui contient vraisemblablement des indications sur la manière de passer sur la Terre normale. Effectivement, la majeure partie du récit est consacrée à la préparation et à la réalisation de l'infiltration dans la demeure, ainsi qu'à la récupération de l'objet convoité. En parallèle, le lecteur suit les activités de Grauko et Abisa, ainsi que les efforts déployés pour rechercher le fuyard. De ce point de vue, l'histoire prend la forme d'un récit d'aventures, avec un suspense quant au succès de l'entreprise, et aux embûches à surmonter. Le lecteur retrouve le caractère merveilleux des décors du premier tome : un monde évoquant un mélange de renaissance et d'éléments fantastique. Vink et Cine réalisent des dessins en peinture directe, avec une minorité d'éléments détourés par un trait. Ce mode de représentation permet à la fois de rendre compte de l'ambiance lumineuse et des textures des différents éléments.

Le lecteur apprécie de pouvoir ainsi se projeter dans chaque lieu et de laisser son regard se promener s'en imprégner. Il devine les douces ondulations de la surface de la rivière où glisse la barque de Grauko dans la nuit. Il voit les rides se propager à la surface à l'approche de Batabouf, et la lumière de la barque se refléter de manière déformée sur l'eau. Comme Charles, il jette des coups d'œil sur les bords du chemin, la nature étant ponctuellement éclairée de ci de là par un champignon phosphorescent. La progression dans la propriété de Grauko recèle bien des surprises, que ce soit l'aménagement de ses jardins, ou l'arbre sacré qui traverse plusieurs étages du château. Le lecteur se projette avec facilité dans chaque lieu grâce à la qualité descriptive des illustrations. Il ne s'agit pas de dessins photoréalistes, mais de cases qui réussissent à transcrire l'impression du lieu perçu par le lecteur au travers de ses sens. Par exemple, Mijja et Charles se retrouvent agenouillés dans l'eau sur une plage de nuit. Le lecteur peut voir les vaguelettes qui moutonnent un peu, les tissus gorgés d'eau, les cheveux mouillés, les effets du courant qui façonne les vaguelettes. Par le travail sur les couleurs, les artistes donnent la sensation de l'humidité, mais aussi de l'écume évanescente, du mouvement de l'eau, du caractère nocturne de la scène. Pour autant ils ne recherchent pas la précision photographique, ou la minutie du détail, privilégiant les sensations, et par voie de conséquence la lisibilité.



Le lecteur retrouve les caractéristiques du premier tome pour la représentation des personnages, un peu particulières : des têtes un peu plus grosses qu'un strict respect de l'anatomie humaine, pour plus d'expressivité, mais aussi une sensation paradoxale entre cette exagération propre aux dessins d'enfants et des visages très adultes portant les marques de l'âge. Les artistes continuent de se montrer impliqués dans la représentation des tenues vestimentaires, et de privilégier une direction d'acteurs naturaliste, avec à nouveau des postures correspondant à l'âge des protagonistes. Les expressions des visages apparaissent juste, et donnent souvent une indication sur l'état d'esprit du personnage représenté. Le lecteur peut ainsi s'impliquer dans ces individus et se projeter en eux pour ressentir leurs émotions, s'interroger sur les motivations, sur leurs réactions. Le récit commence donc comme la continuation de la première partie : Charles veut regagner son monde, reprendre sa vie à Sao Paulo Grâce à l'aide providentielle de Mijja, il peut espérer mettre la main sur le grimoire de Grauko qui contient vraisemblablement la solution pour regagner son monde.

Dans le même temps, le lecteur s'interroge sur l'objectif réel de Grauko qui justifierait l'intérêt qu'il lui porte, tout en intégrant le fait que 2 nouveaux habitants souhaitent être en accord avec leur moi profond en bénéficiant d'une opération qui leur donnera une tête d'animal. À ce stade, le lecteur a abandonné l'idée de lire cette bande dessinée comme une potentielle métaphore, pour apprécier le divertissement au premier degré. Il s'interroge toujours aussi sur les wochitas, peuple qui brille par son absence même si leur nom figure dans le titre. Il découvre progressivement quel genre d'expérience Grauko mène dans son château : une forme très particulière de tentative de télépathie. Mais plus Charles en apprend sur ce monde étrange, plus sa situation devient compliquée, difficile à déchiffrer. Mijja semble gagner assez d'importance pour devenir le personnage principal du récit, alors même que ses motivations restent mystérieuses. À la fin du tome, Rosha explique la véritable nature de ce monde à Charles en 2 pages très fournies en phylactères. Cela change la position de Charles du tout au tout, et le mystère de Mijja reste entier. Dans l'édition intégrale, le lecteur découvre une page supplémentaire dans laquelle Mijja fournit quelques explications complémentaires à Charles, mais qui ne suffisent pas pour lever tous les mystères non résolus à l'issue du tome 2. Il est vraisemblable que l'auteur ait abandonné son projet, le laissant inachevé, faute de vente suffisante ou d'autre chose.



Dans ce deuxième tome, le lecteur retrouve les qualités du premier, à commencer par la narration graphique d'une grande sensibilité de Vink et Cine donnant un caractère unique à ce monde étrange et à leurs habitants, saisissant leur caractère onirique, sans recourir à une imagerie infantile ou naïve. Le lecteur prend grand plaisir à suivre Charles dans des endroits surprenant et pleins de caractère et à écouter, comme lui, Mijja lui expliquer certains aspects de la situation. Il découvre petit à petit que Grauko est un individu complexe, qu'il n'est pas possible de réduire à un simple rôle de méchant caricatural. Il s'interroge sur la nature et l'absence des wochitas. Il est surpris par la révélation sur la nature de Charles, et sur la remise en question des éléments établis dans le premier tome, ce qui change la nature du récit. Il ressort enchanté des aventures de Charles, des paysages et des lieux, mais aussi déconcerté par la remise en cause de certains éléments tenus par acquis, et frustré de découvrir que ce récit ne bénéficiera pas de tomes supplémentaires pour raconter la suite de l'histoire.


mercredi 25 septembre 2019

Le Passager, tome 1 : La Traversée des nuages

Qui étais-je avant mon réveil ?

Ce tome contient le début d'une histoire indépendante de toute autre. La première parution date de 2003. Il est écrit, dessiné, et encré et mis en couleurs par Vink (Vinh Khoa), avec l'aide de son épouse Cine pour les couleurs. Il s'agit d'une bande dessinée compte 46 planches. Elle a été rééditée dans une intégrale. Celle-ci comprend également une introduction d'une page rédigée par F'Murrr qui loue la qualité de songe du récit, en indiquant qu'il est impossible de réduire le travail de Vink à une définition technique.

À Sao Paulo, des dizaines de personnes sont rassemblées sur la plage à l'occasion du festival international de cerfs-volants. Un journaliste et son caméraman interviewent Serge, le responsable de l'équipe de France. Une assistante voit Charles, un participant de l'équipe de France, emporté dans le ciel par son cerf-volant. Le journaliste intime à son caméraman de filmer l'homme en train de disparaître dans les nuages. Soudain, Charles réapparaît en tombant en chute libre. Le cerf-volant pique derrière lui, le rattrape, et le remmène dans les nuages. Le journaliste se tourne vers Serge et lui demande si c'est un numéro concocté par le festival. Serge dément formellement l'hypothèse. L'organisateur suspend la manifestation pour l'après-midi et espère de tout cœur que Charles pourra se poser sain et sauf, malgré ces vents violents.

Le cerf-volant continue son vol, au-dessus de la couche nuageuse. Charles reprend conscience avec la sensation d'être dans son lit, mais il s'aperçoit qu'il se tient à un cordage du cerf-volant qui a commencé sa descente. Il fait maintenant nuit, et le cerf-volant vole à quelques mètres au-dessus des flots, passant à côté d'une arche rocheuse avec une énorme méduse bioluminescente à son sommet. Il vole maintenant au-dessus de la terre ferme, et passe par-dessus Grauko, un homme en robe blanche avec couvre-chef, en train de s'adresser à une foule, demandant qui veut venir avec lui, assurant qu'en cinq petits jours sa vie sera transformée. Le cerf-volant passe trop bas, et Charles percute doucement Grauko qui bascule en avant vers la foule. Le cerf-volant finit sa course dans une grande roue, qu'il fait basculer en avant. Cerf-volant, grande roue et Charles tombent à l'eau, et Charles se fait prendre par un tentacule d'un gros monstre marin appelé Batabouf. Ce dernier l'avale, ainsi qu'une femme, et ils se retrouvent dans une poche translucide avec vue sur l'extérieur. Finalement Charles et la femme sont recrachés sur la terre ferme où Mija une autre femme, lui tend la main pour l'aider à se révéler. Puis elle le conduit vers une pièce d'eau pour qu'il puisse se rincer, et lui offre un verre d'alcool. Grauko est arrivé sur les lieux e il hurle à Batabouf de recracher le cerf-volant qu'il commençait à avaler.

Impossible de résister à l'attrait d'une nouvelle bande dessinée réalisée par l'auteur de Le Moine Fou et Les voyages d'He Pao. Même si la couverture est assez sibylline, elle présente déjà un travail des couleurs invitant à l'imagination. Vink & Cine utilisent de manière complémentaire à la fois la technique consistant à détourer les formes avec un trait crayonné ou encré, à la fois la technique de la couleur directe. En particulier, les personnages, les vêtements, les animaux, et les principaux éléments de décors sont détourés ; les textures et certaines parties des environnements sont en couleur directe pour donner l'impression qu'ils produisent au naturel. Ainsi le lecteur a l'impression de contempler des nuages et de voir la luminosité changeante dans laquelle ils baignent. Il ressent la granulosité du sable et ses petites dépressions sur la plage. Il éprouve la sensation de la peau visqueuse et boursouflée de Batabouf. Il éprouve la sensation que les brins d'herbe lui chatouillent la peau. Il voit l'eau miroiter sous le soleil. Il voit la poussière de l'atmosphère dans un rai de lumière. Il a l'impression d'entendre le petit craquement des herbes sèches sous ses pas. Cette mise en couleurs participe à part égale avec les traits de contour pour montrer les individus et les environnements. Le lecteur peut se projeter sur cette plage de Sao Paulo, jeter un regard dans la chambre où se réveille Charles, faire une promenade en barque, déambuler dans les rues de la ville, avancer avec précaution dans la forêt.


La narration visuelle emmène donc le lecteur dans un monde entre réalité et rêve, à la fois conforme aux sensations du monde réel, à la fois en décalage, que ce soit les monstres amplifiant un animal réel, ou les individus à tête d'animal. Dès la première page, il est également surpris par les caractéristiques de la représentation des êtres humains : une tête un peu plus grosse que la normale. Cela donne l'impression d'une vision un peu enfantine des individus, comme si l'auteur se focalisait un peu plus sur les visages, pour mieux retranscrire les émotions, pour donner plus d'importance à la personnalité intérieure. De temps à autre, une expression de visage peut être exagérée, par exemple le sourire de circonstance du responsable de la délégation française sur la première page, ou le rictus de l'oiseau CQ étranglé par la cordelette de Charles, mais ça reste très exceptionnel. À la grande majorité, les visages sont ceux d'adultes, avec des émotions filtrées et maîtrisées, ce qui renforce le décalage de la représentation avec des têtes un peu plus grosses. Ce décalage se trouve également dans les différentes situations. Vink peut passer d'une image très prosaïque et ordinaire, à une scène d'aventure, ou dans le registre du merveilleux. Le lecteur éprouve la sensation de se trouver sur une plage ordinaire à regarder les cerfs-volants. Il retient sa respiration quand le cerf-volant s'écrase contre la grande roue dans une scène spectaculaire. Il se frotte les yeux en découvrant 4 personnes passer Charles par-dessus le balcon pour qu'il se rende au petit-déjeuner. L'entremêlement de ces visions de nature différente induit une sensation de conte, voire parfois de rêverie.

Les caractéristiques de la narration donnent une impression de gentillesse. Grauko a beau proposer de transformer les individus en monstre contre leur gré, il n'a pas l'air très efficace, et le résultat n'est pas si traumatisant du fait qu'il s'agit d'une sorte de rêve. Le gros monstre Batabouf qui avale les nageurs le fait en réalité pour le protéger. Les gendarmes sont là pour aider les individus, sans forme de coercition ou de violence. Le danger que représente les eaux bouillonnantes est amoindri par le jeu de mots (bouillonnante pris au sens de qui bout) et par la branche d'arbre providentielle, un cliché des films d'aventure. Le lecteur le ressent comme le fait qu'il s'agit d'un conte où vraisemblablement tout finira bien. Dès la troisième page, il comprend également que les lois de la physique ne s'appliquent pas de manière aussi implacable que dans la réalité, avec le cerf-volant qui fait un piqué pour venir rechercher Charles en chute libre. Charles ne traverse pas le miroir, mais il traverse les nuages, et il éprouve fugacement la sensation d'être dans son lit. Les paysages sont paradisiaques : petite île flottant au milieu d'un large fleuve avec une petite ville de part et d'autre, végétation verdoyante et accueillante. Certains éléments visuels appartiennent à un passé révolu (les uniformes des gendarmes), et un personnage fait observer qu'ici ils parlent en lieues, et pas en kilomètres.


Comme dans tout conte qui se respecte, le lecteur ressent l'inquiétude sourde ou exprimée du personnage principal. Pourra-t-il retourner chez lui ? Risque-t-il d'être transformé contre son gré ? Pour quelle raison son ami Jean ne le reconnaît-il pas ? Quelles sont les intentions des wochitas, cette peuplade absente ? Le lecteur entend bien le malaise de Charles qui mesure petit à petit à quel point son retour est improbable et peut-être impossible, qui découvre progressivement des règles ont il ignore tout et qui s'imposent à lui de manière arbitraire. Il dispose d'une amie Lyzie qui l'aide et le guide, qui lui laisse prendre l'initiative de ce qu'il souhaite faire, de l'endroit où il veut se rendre, mais qui ne comprend pas ses questionnements. Il constate des faits qu'il ne peut pas expliquer, qui semblent sous-entendre un ordre des choses qui n'est pas naturel, voire contre nature : des êtres humains à tête d'animal, l'absence de technologie moderne, des pierres lumineuses qui clignotent… La traversée des nuages et la case où Charles est dans son lit évoquent un songe, une déformation de la réalité soumise aux pensées refoulées, sur laquelle l'inconscient agit. Dans son introduction, F'Murr observe que ce récit présente une consistance similaire à celle d'un rêve : il est difficile d'en saisir les contours ou de s'appuyer sur des certitudes, mais sa logique interne est indéniable et implacable. Charles se retrouve dans un monde déconnecté du sien, duquel il ne peut s'échapper (il ne peut pas regagner le monde normal) et il est confronté à des anormalités. Il est avalé par un monstre, pris en charge par une charmante demoiselle, poursuivi par un individu dogmatique qui souhaite le transformer en révélant son moi véritable, choqué par une enfant dont les dents sont entretenues par des filipilis (des sortes d'insecte), déstabilisé par le fait que son ami Jean ne souhaite pas avoir de contact avec lui, etc. Le lecteur peut y voir autant de questionnements non résolus, de conflits intérieurs en suspens, de ressentis non explicités. C'est comme si Charles était encore en train de traverser les nuages, comme s'il se trouvait encore dans le passage, déjà un peu éloigné de l'état de conscience, mais pas encore pleinement capable de déchiffrer la réalité symbolique qui prend cette forme onirique.

S'il a suivi la carrière de Vink, le lecteur sait en entamant cet ouvrage qu'il peut s'attendre à un récit riche et subtil. Néanmoins, il éprouve la sensation de redécouvrir l'auteur, à la fois pour ses dessins et sa mise en couleurs, à la fois au travers d'un récit simple et facile mêlant aventure et réalité rêvée. Il lui faut un peu de temps, comme au nouveau venu, pour laisser sa lecture s'imprégner, pour laisser son cerveau décanter ces péripéties et appréhender un langage différent qui parle de processus psychiques délicats.



vendredi 25 janvier 2019

Le Temps perdu

Décrivez le monde où vous vivez en insistant sur ses aspects les plus pittoresques.

Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2013. Il a été réalisé par Rodolphe (scénario, de son vrai nom Rodolphe Daniel Jacquette), Vink (dessins et couleurs, de son vrai nom Vinh Khoa), et Cine (couleurs, l'épouse de Vink). Il comprend 56 pages de bande dessinée en couleurs. Il se termine par 12 pages d'études graphiques allant du croquis à l'illustration peinte en double page, et par un court texte de remerciements rédigé par Vink. Ce dernier est également l'auteur de la série Le moine fou et de sa suite Les voyages de He Pao.

Guillaume Romain est un auteur de bande dessinée, en train de revenir au volant de sa voiture, du Salon de Cursac, un festival de bande dessinée. En ce dimanche soir, la route lui semble encore trop longue pour terminer son voyage, et il décide de s'arrêter à une auberge appelée Le temps perdu. Il est accueilli par l'hôtelière Marie Brune, à qui il demande une chambre. Elle lui tend les clés de la numéro 11, avec douche et WC. Guillaume Romain monte à l'étage et ouvre la porte. Il éprouve une vague impression de déjà-vu. Il pose son sac et se dirige vers la salle de bain pour se laver les dents. Il passe devant une gravure intitulée La pays du temps perdu, qui montre un bûcheron tenant une hache levée et s'apprêtant à cogner un tronc, dans une forêt. En tant que dessinateur, Guillaume Romain apprécie la composition de la gravure et la touche du doigt. Il se retrouve aspiré à l'intérieur de la gravure, se tenant dans la forêt, à côté du bûcheron qui lui adresse la parole. Guillaume lui demande où il peut se diriger ; le bûcheron lui indique la direction du bourg et lui confirme qu'ils sont bien dans une gravure.


Le bûcheron est bien content de pouvoir poser sa hache ; Guillaume Romain se met en marche vers le bourg. Il croise un garçon assis sur une branche, essayant de trouver des éléments pittoresques dans ce qui l'entoure pour faire sa rédaction. Il s'appelle Yoyo. L'adulte et l'enfant décident de faire chemin ensemble vers le bourg. Le garçon demande à Guillaume de se taire car il a entendu un groupe de soldats devant eux. Le garde champêtre indique aux 4 soldats, 3 autres soldats qui sont en train de sortir de terre. Les quatre premiers aident les autres à s'extirper de la terre et à se nettoyer. Le sergent Plume prend leur tête et commence à marcher au pas, en levant bien haut la jambe. Guillaume et Yoyo sortent du bois et arrive à proximité du bourg. Ils entendent des notes de musique. Il s'agit du colporteur qui joue de la vielle, des notes vertes et bleues. Yoyo indique à Guillaume de se boucher les oreilles car ces notes ravissent et ensorcellent, ce qui lui permet de voler les enfants, de les emmener et de les revendre à l'autre bout du monde. Un garçon et une fillette qui jouent dans le jardin tombent sous le charme des notes, et suivent le colporteur en changeant de couleur, lui en bleu, elle en vert.


Le lecteur peut aussi bien être attiré par le scénariste à la carrière impressionnante, que par le dessinateur à la sensibilité remarquable, que par le programme du titre ou de la couverture. Dès le départ, les auteurs proposent une mise en abîme, avec la mise en scène d'un personnage principal, lui-même auteur de bandes dessinées. La situation banale de la nuit d'hôtel bascule dès la page 5 dans la situation fantastique où Guillaume Romain peut pénétrer dans le monde des gravures, demandant une suspension consentie d'incrédulité au lecteur. Sous réserve qu'il accepte d'y consentir, l'intrigue se révèle charmante, facile à suivre. Guillaume Romain est fasciné par ces gravures, et par ce qu'il découvre en accompagnant Yoyo. Ces séquences à l'intérieur des gravures se parent d'onirisme, qu'il s'agisse des soldats en train de pousser en terre, ou de l'arrachage d'une maison. Le lecteur y repère facilement des allusions à des contes, comme le joueur de flûte de Hamelin, ou la belle figure de proue d'un navire de pirates. Mais ces contes sont comme gauchis, avec un déroulement ou une fin bizarre et non-conforme à la forme classique. Certaines séquences reposent sur des caractéristiques macabres, telles les photographies de Ciao qui révèlent les individus dont la mort est proche, où le conteur dont la cervelle se vide et qui se creuse littéralement la tête pour chercher des traînées d'histoires, des lambeaux de rêves, dans une image littérale assez dérangeante.


Il est vraisemblable que le lecteur comprenne le fin mot de l'histoire assez rapidement, mais cela ne l'empêche pas d'apprécier cette bande dessinée. S'il est tombé amoureux des pages de Vink dans la série Le moine fou, il hâte de retrouver cet artiste. Si son regard a été arrêté par la couverture, il a feuilleté la BD et il a pu constater que les pages intérieures présentent un même niveau de qualité. Vink dessine dans un registre descriptif et réaliste, avec un détourage léger des différentes formes, un trait discret noir ou brun. Les formes ainsi détourées sont ensuite nourries par la peinture de Cine qui vient elle aussi représenter les éléments, comme une technique de couleur directe. Cette technique de représentation marie la précision des traits encrés, avec la richesse de la peinture. L'intégration des traits et de la peinture atteint un niveau fusionnel qui fait que le lecteur ne peut imaginer à quoi ressemblerait une case sans la peinture ou sans les traits.


Dans la postface, Vink précise qu'il a dessiné les personnages d'après des modèles et le lecteur peut constater la cohérence parfaite des traits de leur visage tout du long de la bande dessinée, ce qui leur donne une forte personnalité visuelle. L'artiste a choisi une approche naturaliste, avec des gestes posés pour les différents protagonistes, des expressions variées et nuancées, des tenues vestimentaires réalistes et différentes suivant les occupations. Certains des personnages dans le monde des gravures présentent des caractéristiques sortant plus de l'ordinaire, à commencer par les étranges soldats qui poussent comme des champignons, Beau qui semble souffrir de nanisme, la silhouette déformée du plus grand conteur de tout le pays et son habit de ménestrel, ou encore Rose et sa forte poitrine. Pour tous, le lecteur apprécie l'impression de vie qui se dégage d'eux, la manière dont la couleur directe apporte des reliefs à leurs vêtements, la texture de la peau, leur langage corporel.


La première page commence par une case de la largeur de la page, montrant un panoramique d'une grande zone herbue, avec un village dans le lointain, et quelques arbres. L'attention du lecteur est également retenue par les belles couleurs ciel. Il y a visiblement de longues bandes de nuages éthérés qui retiennent les derniers rayons du soleil, avec des teintes jaune, orangée, violette. Vink & Cine n'appliquent pas des teintes vives ou agressives, mas des teintes pastel, l'aquarelle s'avérant parfaite pour rendre compte des nuances délicates. Dans une case en dessous sur la même page, le ciel a viré vers des teintes plus violettes, attestant de la diminution de la luminosité. S'il y est sensible, le lecteur peut alors prêter attention aux différents rendus du ciel au fil des séquences : un beau ciel bleu de printemps en page 8, un ciel dans une nouvelle teinte de violet en page 13, un ciel bleu avec des nuages plus consistants dans un nouveau panorama en page 18, un ciel menaçant d'orage en page 24, un ciel étoilé en page 40, un ciel d'été en page 58.


Vink représente les différents environnements de manière réaliste. Le lecteur éprouve l'impression de repérer l'hôtel et d'y pénétrer avec Guillaume Romain, de regarder l'accueil, la chambre, les gravures, etc. Il regarde les différentes façades de maisons et de bâtiments, que ce soit l'alignement dans la rue où habite Romain, ou celles du village dans la première gravure. L'artiste sait aussi bien décrire une chambre d'hôtel, qu'une chambre noire, ou une salle aménagée pour un banquet de mariage. Vink & Cine sont encore meilleurs pour transcrire l'impression qui se dégage des environnements naturels. Guillaume Romain avance dans un sous-bois, avec de très belles couleurs pour les feuillages, le ruisseau, les feuilles tombées au sol, etc. Un peu plus loin (en page 18), il pique-nique avec Yoyo et Beau, et le lecteur s'installerait bien à leurs côtés, sur l'herbe accueillante, à l'ombre d'un bel arbre, avec une vue dégagée sur le village. Vers la fin, Guillaume Romain est train de passer la débroussailleuse, et le lecteur peut identifier les différentes plantes formant la végétation. Il constate aussi que Vink n'a pas oublié d'équiper Guillaume avec ses équipements de protection individuelle.


Le lecteur se laisse gentiment emmener dans ce récit sur le temps perdu, celui que Guillaume Romain perd en voyageant dans les gravures, et bien sûr celui qu'il retrouve. Il se laisse prendre au jeu des contes un peu bizarres et décalés pour essayer de comprendre la métaphore. Il prend plaisir à côtoyer ces personnages bienveillants et constructifs. Il ne sait trop comment réagir quand l'auteur explicite chaque séquence onirique à la fin tome, partagé entre la découverte de la solution qui lui indique s'il avait bien deviné, et une pointe de regret à voir ainsi l'onirisme s'évanouir au profit du réel. Par contre, il a pu se plonger dans des endroits pleinement matérialisés, avec une sensibilité d'artiste pour les décrire, et assister à une forme de remémoration très plaisante. 4 étoiles pour un lecteur venu chercher une histoire plus consistante, ou une étude de caractère. 5 étoiles pour un lecteur plus sensible à la poésie et la beauté de la narration visuelle.