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lundi 24 juin 2024

Blake & Mortimer T10 L'affaire du collier

Mais soudain… une vitre vient d’être fracassée par un projectile qui rebondit sur le tapis.


Article coécrit avec Barbüz 

L'affaire du collier est la septième aventure (du point de vue de l'historique de publication) de Blake et Mortimer. Elle fut publiée dans le Journal de Tintin (version belge), du 24 août 1965 (nº34) au 19 juillet 1966 (nº29). En septembre 1967, Le Lombard la réédite en un album de soixante-deux planches. L'histoire a été entièrement produite par Edgar P. Jacobs (1904-1987), avec l’aide de Gérald Forton pour les premières planches, reprises ensuite par Jacobs. Pour cet article, la mission de Barbüz était de réussir à faire voir la lumière à Présence quant à l’excellence de ce créateur.

Intrigue

Paris, par une journée orageuse. Blake et Mortimer, arrivés de Londres par l'aéroport d'Orly, se sont installés dans un taxi qui, aux abords du boulevard de Port-Royal, ne peut que suivre le flot des voitures prises dans les embouteillages. Pour patienter, Mortimer demande un exemplaire de France-Soir à un vendeur de journaux à la criée. Parmi les gros titres, l'affaire du collier : sir Williamson, un richissime collectionneur anglais, aurait l'intention d'offrir le fameux bijou de Marie-Antoinette à la reine d'Angleterre. L'auteur de l'article s'indigne. Mortimer remarque que cette affaire ne laisse personne indifférent et que le ton monte, ce sur quoi Blake ironise. Il ajoute néanmoins que sir Williamson risque de commettre une lourde faute ; pourtant, leur compatriote connaît bien la France. La circulation est à nouveau stoppée par un agent de police. Les deux Britanniques regrettent de ne pas avoir pris le métro ; à ce rythme-là, ils n'arriveront jamais à temps au palais de justice, où ils sont attendus pour le procès d'Olrik. Lorsque Mortimer interroge Blake sur leur ennemi juré, son compagnon d'armes lui répond qu'il étudie l'archéologie parisienne, et qu'il aurait dévoré la bibliothèque de la prison de la Santé. Leur taxi s'arrête une nouvelle fois : contrôle de police…

Gna gna gna

Les aventures de Blake & Mortimer, les albums d’Edgar P. Jacobs constituent une pierre angulaire de la culture BD, une part essentielle des fondations de ce mode d’expression. Pour autant, malgré leur classicisme, leur lecture peut sembler ardue, voire rebuter certains (on ne citera pas de nom, promis Présence). Parmi les caractéristiques qui peuvent apparaître datées ou maladroites, se trouvent la densité de la narration, en particulier la quantité de texte (deux cases interminables en planches vingt-huit et vingt-neuf avec juste le dessin d’un magnétophone à bande), les cartouches redondants, c’est-à-dire décrivant ce que montre le dessin (dès la troisième planche avec la description de la pierre qui brise la vitre), des commentaires qui auraient pu être remplacés par un dessin ou un détail dans une case (par exemple : Puis soudain, il tourne le commutateur), des passages où le lecteur peut faire l’expérience de soit lire le texte soit regarder les dessins et disposer des mêmes informations (la planche six en est un cas d’école), des effets de colorisation qui peuvent sembler hasardeux par leur artificialité dans une représentation réaliste et descriptive, un jeu d’acteurs parfois appuyé comme au théâtre ou à l’opéra, et même des coïncidences opportunes pour faire fonctionner l’intrigue (par exemple Blake et Mortimer arrivant exactement au moment où Olrik vient de s’échapper par les égouts, la cavalerie qui arrive juste à temps pour le dénouement, Olrik réussissant à intercepter Duranton alors qu’il fuit du parc Montsouris, etc.).


Structure et mécanismes narratifs

Ouste, le râleur ! place au connaisseur pour évoquer cet album dans la perspective de l’œuvre de l’auteur, et développer un avis informé et nuancé. Pas d’introduction longuette ici : le lecteur retrouve Blake et Mortimer dès la première case, ce qui n’est pas systématique dans les albums de la série. Évidemment, le lecteur exigeant pourra voir dans les premières pages une invraisemblable accumulation de coïncidences (comme par hasard…), bien qu’elles restent du domaine du plausible.

S’ensuit un jeu du chat et de la souris qui dure une bonne vingtaine de planches, dont certaines (les 10 et 11) ne rappelleront que trop le second tome du Mystère de la grande pyramide. Le lecteur fidèle devra l’admettre : le maître se répète. Soit il rend hommage à son propre travail (et peut-être s’agit-il d’un clin d’œil à ses fidèles), soit il recycle les idées d’autres aventures pour celle-ci. Il en va de même avec l’itinéraire de Duranton (planche 33) ; Blake fait à ce sujet preuve d’une clairvoyance similaire à celle qu’il montre dans S.O.S. Météores.

Néanmoins, Jacobs instaure dans cet acte un climat de suspense qui fonctionne : la disparition du joyau, le nom d’Olrik qui circule comme celui d’un brigand insaisissable, alors que son visage n’apparaît pas, les appels téléphoniques stressants (un bel exemple d’itération : même vignette, même dessin, mêmes onomatopées, seules les couleurs changent), la nervosité croissante de Duranton et les tentatives d’enlèvement, dont la seconde – avec un Duranton effrayé et à bout de forces – est un modèle absolu en la matière.

Il y a des longueurs dans cet album : elles trouvent autant leur origine autant dans la réutilisation de certaines situations que dans la linéarité qui en découle, bien que Jacobs s’efforce – sans y parvenir – de dérouler ses fils narratifs avec un souci d’équilibre. Par exemple, les séquences de la chambre forte (planches 10 et 11) et l’errance de Blake et Mortimer dans les carrières souterraines (44 et 47). Deux moments spectaculaires compensent largement : la descente de police dans le quartier général des malfaiteurs et la fusillade spectaculaire qui s’ensuit, et le face-à-face entre Olrik et ses ennemis, sans oublier la conclusion finale. Alors, on se plaint toujours de la densité ?

Personnages

Par ailleurs, le lecteur est venu pour retrouver ses héros récurrents. Blake et Mortimer émettent une aura de confiance en soi, de certitude et d’aisance. Ils ont été convoqués par la justice française pour témoigner contre Olrik. Ils résolvent la question de l’évasion en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Ils ont toujours une réflexion d’avance sur Pradier. Ils affichent toujours les mêmes manières distinguées, que vient pimenter un imperturbable sens de l’humour. Des personnages établis, autant que pouvait l’être Jacobs dans son art. Cependant, ils se jettent parfois tête baissée dans l’action sans se soucier de qui peut les suivre.

Sosie de Jean Gabin, le commissaire Pradier brille plus par son opiniâtreté que par son flair. Il est plus fort en gueule que vraiment malin. Il sait néanmoins faire montre d’autorité lorsque c’est nécessaire et ne fait pas traîner les choses. Il parvient donc à une certaine forme d’efficacité, malgré son indéniable défaut d’inspiration et son singulier manque de lucidité. Une façon pour Jacobs de railler le Français moyen ? Olrik n’a ici qu’un rôle secondaire. Jacobs l’a utilisé parce qu’il lui fallait un méchant d’envergure et surtout parce qu’il n’avait pas d’autre choix. L’aventurier n’apparaît pas forcément à son avantage, d’ailleurs. En fin de compte, il ne maîtrise aucun élément de cette affaire ; cela ferait presque peine à voir, mais son sens de l’improvisation, son intrépidité et sa crise de colère finale réjouiront le lecteur. Duranton-Claret est la véritable vedette de cet opus. Mondain et élégant, malin, rusé et roublard, le joailler est aussi et surtout un acteur de premier plan qui n’a pas froid aux yeux et qui ne manque pas de ressources, bien qu’il n’ait pas le répondant nécessaire face aux bandits endurcis qui le mettent sous pression. Dès lors, la panique s’empare de lui. Assez curieusement, aucune précision n’est révélée quant à son sort lors du dénouement.

Vincent est l’archétype du majordome discret, parfaitement professionnel, efficace et dévoué. Mais Jacobs soigne également – avec un plaisir évident – les petits rôles, tout particulièrement les gangsters de la bande d’Olrik : Sharkey, Herrman, Jo et Gros Louis, avec leurs dialogues souvent truculents. Enfin, les figurants ont leur petit mot à dire. Les journalistes sont obsédés par le scoop, et Jacobs s’est amusé à imaginer quelques répliques du Français de la rue. Voir notamment la planche 4.

Cadre

Le cadre, c’est Paris. Mais le Paris souterrain autant que celui de la surface. En surface, ce sont les élégants hôtels particuliers, et quelques lieux choisis, tels que la place Denfert-Rochereau, le passage des Postes ou encore le parc Montsouris. Sous terre, ce sont les carrières, les galeries, ces labyrinthes qui n’en finissent plus et qu’il serait bien téméraire d’arpenter seul. Ce sont aussi des endroits incroyables, tels que ce quartier général de la Résistance, dont Jacobs nous offre une belle vue de coupe (planche 49). 

Les dessins

Sadoul a écrit que les vingt premières planches n’étaient pas suffisamment soignées. C’est un peu dur, mais ce n’est pas entièrement faux (Hé ho, c’est quoi c’t’histoire, je croyais que Présence faisait les critiques négatives). Le trait de Jacobs n’est pas d’une régularité irréprochable. Prenons l’exemple de Harry Adams, l’attaché culturel de l’ambassade britannique : il est présent dans les planches 4 à 8, mais son premier portrait en planche 4 ne ressemble pas aux autres. En planche 8, une mèche blanche fait son apparition dans sa chevelure, alors qu’il n’y en avait pas avant. En outre, la mise en couleurs présente de nombreux petits débordements. Et la colorisation de la moustache de Blake a été oubliée à plus d’une reprise (Ah ben j’l’avais bien dit pour les couleurs !). Les postures ne sont pas toujours plausibles : ainsi, Mortimer heurte la porte de façon presque horizontale dans la dernière case de la planche 21 ; et en planche 52, l’enchaînement des deux premières cases semble avoir été inversé tant il est irréaliste. Autre détail rigolo : Mortimer n’a pas d’alliance dans la case deux de la planche 31, mais il en a une dans la quatrième case de cette même page !

Cela étant, Jacobs brille par bien d’autres aspects. Il y a évidemment ces personnages instantanément identifiables. Ce sens du détail, malgré quelques cases très rationalisées : l’embouteillage parisien (planche 1), la réception chez Duranton-Claret (la 4), les journalistes avec leurs appareils en pleine discussion (la 13), sans oublier les superbes véhicules (les Peugeot 404, le Citroën Type H, les Citroën DS) et les différents endroits de Paris. Le découpage et la lisibilité – faut-il encore le préciser – sont irréprochables et ses compositions dont d’une lisibilité exemplaire.

Une remarque supplémentaire à propos de la mise en couleurs. Beaucoup de scènes se déroulant dans une quasi pénombre, Jacobs fait souvent le choix de la bichromie en variant les couleurs utilisées (orange, jaune, vert, beige, kaki). Le rendu n’est pas des plus convaincants et pourra peut-être finir par irriter certains lecteurs.


Narration visuelle

Oui, mais quand même, côté face la lecture demande donc un investissement significatif du lecteur, qu’il accepte de prendre le temps nécessaire pour lire le texte et pour regarder les dessins en détail, pour s’adapter aux idiosyncrasies du mode narratif d’E.P. Jacobs. Le côté pile de cette lecture réside dans le fait que ces caractéristiques reflètent le degré d’investissement de l’auteur, sa rigueur et la densité de sa narration. Dès la première planche, le lecteur peut constater la minutie avec laquelle l’artiste représente les différents modèles de voiture, les vêtements conformément à la mode de l’époque, puis les façades des immeubles parisiens, l’aménagement du parc Montsouris jusque dans ses clôtures, et bien évidemment les galeries des carrières mentionnées ci-dessus. La biographie de l’auteur indique qu’il a contacté le Service des carrières du département de la Seine. Celui-ci lui a fourni des cartes détaillées des galeries souterraines, et a délivré l’autorisation pour qu’il puisse les visiter. Jacobs a parcouru les trajets décrits dans l’album, à la fois sur la voie publique, et dans les carrières. Ainsi, les itinéraires de filature en voiture dans les rues de Paris, de fuite à pied dans le quartier du parc Montsouris et de parcours souterrain dans les carrières présentent une épatante plausibilité et une cohérence remarquable, jusqu’à l’utilisation de quelques termes techniques à bon escient, comme celui de Fontis.

Sous une apparence aussi monolithique que contrôlée, rigide pourrait-on même dire, la narration visuelle met en œuvre des techniques et des dispositifs très diversifiés. Au fil des pages le lecteur relève l’utilisation d’un article de journal, l’intégration de plusieurs émissions de radio, un dessin en coupe du repaire d’Olrik, un ancien poste de commandement de la Résistance. Il note le recours à une palette des couleurs inattendues, pour rendre compte de l’éclairage, de la luminosité et parfois de la violence avec une couleur orangée en fond de case. La première fois en planche quatre, il sourit en voyant un dessin de téléphone en gros plan avec plusieurs onomatopées de sonnerie, un exemple de représentation très littérale. Puis il remarque que l’auteur en insère une deuxième en planche treize, une troisième en planche quatorze, encore une autre en planche dix-neuf, et avec facétie uniquement l’onomatopée de la sonnerie en planche vingt-sept. Il crée ainsi un leitmotiv visuel, un événement anodin (un téléphone qui sonne) qui devient une menace répétée, qui génère une sensation d’oppression et de malaise chez le joailler, et un danger lancinant dans l’esprit du lecteur. Dans le même esprit, le bédéiste réalise quelques cases composées uniquement d’une onomatopée, avec éventuellement une mise en scène de l’effet sonore (par exemple planche huit : BRRROOM), le texte passant ainsi la frontière des lettres pour acquérir le statut d’élément visuel.

Toujours dans le registre de la variété visuelle pour raconter, le lecteur retrouve également l’usage des ombres chinoises pour une scène nocturne, dispositif utilisé régulièrement par l’artiste depuis la première partie de Le mystère de la grande pyramide, pour quelques cases ou pour une séquence. Il sourit en voyant que Jacobs pousse le principe de la case minimaliste jusqu’à en réaliser deux ou trois totalement noires, une autre de nature très conceptuelle noire avec une sorte de bandeau irrégulier (seul le texte permet de comprendre qu’il s’agit de la fumée d’une cigarette qui s’élève dans l’obscurité), ou encore une case noire avec deux phylactères (une conversation dans l’obscurité). Chaque case donne l’impression d’une description très claire, très construite pour être le plus lisible possible. Pour autant, le lecteur découvre régulièrement une case avec une construction sophistiquée, contenant un niveau d’information très élevé. Par exemple, planche seize, Blake et Mortimer regardent par la fenêtre, plan sous-entendu dans l’hôtel particulier, premier plan dans la cour avec le livreur, arrière-plan avec l’ombre qui fuit. En prenant un peu de recul, il détecte un autre leitmotiv visuel d’une nature différente et plus métaphorique. Régulièrement, le décor (dans l’hôtel particulier de Duranton) comprend une rampe, et un personnage s’y tient d’une main. Cet aménagement de l’escalier devient alors un symbole d’un support pour le personnage qui l’utilise sciemment pour se soutenir, voire un dispositif qui le guide quant au chemin à suivre. Presque un signe avant-coureur que son absence dans les carrières induira les errements des personnages.



Les thèmes abordés

En filigrane, le lecteur prend conscience que l’auteur met en scènes de nombreux thèmes. Cela commence par le sensationnalisme des médias, avec des gros titres bien orientés. À la lecture, il apparaît que le commissionnaire divisionnaire et son équipe de la Direction de la Sécurité du Territoire (DST) sont des individus compétents et professionnels, une forme de reconnaissance de l’auteur dans les capacités de la police. Il montre leur travail comme étant très pragmatique et concret, sans le romanesque des enquêtes à la Sherlock Holmes. Il intègre également la part de hasard qui intervient dans ces enquêtes, l’un des exemples les plus patents étant la manière dont Mortimer découvre les symboles au plafond qui vont lui permettre avec Blake de retrouver leur chemin dans les galeries souterraines. L’intrigue repose sur les conséquences d’événements historiques, tels que l’affaire du collier de 1784 à 1786. Au travers du comportement d’Olrik, le lecteur voit une façon de vouloir impliquer ses ennemis, de les manipuler par de la désinformation, d’établir une forme d’emprise sur eux. De contrariétés en échecs, le lecteur constate également que les personnages ne renoncent jamais : les héros à déjouer les plans du criminel, Olrik à mettre la main sur le bijou, le joailler à tirer son épingle du jeu, une véritable ode à la persévérance et à la résolution.


Conclusion

Blake et Mortimer ratissent Paris pour retrouve le joyau le plus iconique de l’histoire de France dans une enquête qui exhale des parfums hitchcockiens. L’affaire du collier demeure un album à part. C’est le témoignage d’une tentative du maître de s’éloigner de son fonds de commerce habituel pour proposer quelque chose de différent. Bien que l’exercice présente quelques faiblesses, notamment dans les longueurs, n’oublions pas à quel niveau d’excellence l’on se situe. D’autant qu’il s’agit de la dernière histoire entièrement réalisée par Jacobs. Cette affaire sait embarquer le lecteur, l’immerger dans ce lieu et cette époque très concrets, le convaincre de la plausibilité et de la réalité de ce vol complexe. Intemporel.



vendredi 27 avril 2018

Les aventures de Scott Leblanc, Tome 2 : Menace sur Apollo

Tout est bien qui finit bien.

Ce tome fait suite à Alerte sur Fangataufa qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Il est initialement paru en 2010, écrits par Philippe Geluck (le créateur du Chat), dessiné et encré par Devig (de son vrai nom Christophe de Viguerie), avec une mise en couleurs de Camille Paganotto.

Le récit commence le 25 janvier 1967, à Orlando sur la côte Est des États-Unis, en Floride, où une récompense doit être remise à Scott Leblanc pour ses actes de bravoure en Polynésie. En fait il s'adresse à un groupe de 5 vieilles femmes, dans le jardin de l'une d'elle, pour évoquer la mémoire défunte de Tino son oiseau. Il leur projette ensuite quelques photographies prises lors de son passage à Hollywood, des doublures de Rintintin et de Lassie. Malheureusement, Rachel, leur hôtesse, fait une chute malencontreuse, et est transportée à l'hôpital. Leblanc accepte de prendre en charge Bruce, son chien de la race des pékinois. Peu de temps après, le professeur Dimitri Moleskine atterrit à Orlando, où il a le fort déplaisir d'être pris en charge par Scott Leblanc. Son déplaisir s'accroît encore quand il constate la présence de Bruce dans la voiture, alors que pourtant ce dernier le prend immédiatement affection. Sur le chemin vers le motel, ils se font tamponner par une conduite intérieure noire, avec plus de peur que de mal.

Le lendemain, Scott Leblanc conduit le professeur Moleskine à la base de la Nasa. Le premier a droit à une visite guidée du site. Le second retrouve ses homologues avec qui il a fait le voyage en avion, les professeurs Zecke et Rospo, ainsi que Werner von Blitz (un haut responsable de la recherche) et son assistant le professeur Smith. Pendant la seconde guerre mondiale, le professeur von Blitz a fait partie de l'équipe de scientifiques qui a développé le V1 (Vergeltungswaffe), puis le V2. Peu de temps avant la défaite allemande, il a préféré passer à l'Ouest et s'établir aux États-Unis. En rentrant au motel le soir, Moleskine et Leblanc voient passer une soucoupe volante dans le ciel. Le lendemain, ils se rendent à Cap Kennedy pour assister au premier décollage d'une fusée avec 3 astronautes.


Le premier tome n'avait pas déclenché un gros enthousiasme chez le lecteur, entre hommage sympathique et sans prétention à Tintin et Blake & Mortimer, aventure classique au point d'en devenir convenue, et personnages peu épais, servis par des dessins agréables à l'œil et également déférents vis-à-vis de la ligne claire, mais manquant un peu de personnalité et de substance par moment. Pourtant, malgré ces faiblesses, l'esprit de dérision des auteurs s'incarnait en Scott Leblanc, le rendant vaguement attachant, bien qu'il soit particulièrement falot. La tentation de savoir si Philippe Geluck avait gagné en habileté dans ce médium reste forte. Ce deuxième album permet de constater les invariants de la série : Scott Leblanc toujours naïf à en être niais par moment, cette fois-ci accompagné par un autre animal familier, mais aussi le professeur Dimitri Moleskine aux réflexions cassantes et à la mentalité vaguement réactionnaire. L'intrigue repose sur un autre développement scientifique de l'époque : une fusée pour atteindre la Lune, ainsi que sur une localisation clairement identifiée, à savoir la base spatiale de la NASA à Cap Kennedy. Le lecteur y retrouve également l'intention d'hommage clairement affiché, que ce soit la base secrète digne d'une installation du colonel d'Olrik, ou que ce soit Objectif Lune dont Velig reprend la composition de la couverture en page 18. Enfin le récit se termine de la même manière que Le trésor de Rackham le rouge, avec la phrase Tout est bien qui finit bien.

L'histoire se déroule donc 2 ans avant le premier alunissage d'un homme le 21 juillet 1969. À la différence d'Hergé et de Jacobs, Geluck choisit d'inscrire son récit dans des repères réels. Il déroule une intrigue reposant sur des soupçons de sabotage du programme de la NASA, avec une deuxième partie faisant appel à des méchants bien pratiques, étant devenus des stéréotypes sans beaucoup de personnalité, du fait d'un usage intensif par tous les scénaristes en mal d'inspiration depuis la seconde guerre mondiale. Le scénariste utilise à nouveau quelques pages d'exposition assez denses pour intégrer les éléments nécessaires à l'intrigue (parfois un peu pesantes à la lecture), ainsi qu'une technologie d'anticipation d'opérette (des soucoupes volantes), cette dernière inscrivant le récit dans un registre tout public et divertissement sans prétention. À l'exception de Leblanc et de Moleskine, les personnages ne disposent pas de beaucoup de caractère. Une scène ou deux ressortent comme un hommage gratuit, plaqué artificiellement dans le récit, comme par exemple la lutte contre l'alligator. Enfin les personnages papotent tranquillement en toute circonstance, même en cas de danger grave et imminent comme l'alligator. Cette approche narrative est cohérente avec la volonté d'hommage, mais elle date aussi le récit, en lui donnant une forme un peu surannée. Comme dans le premier tome, il s'agit essentiellement d'un monde d'hommes, où la gente féminine s'incarne de manière peu flatteuse et très restreinte, dans ce petit groupe de femmes âgées au centre d'intérêt futile.


Devig reste adepte de la ligne claire, avec un détourage des formes sur la base de 2 épaisseurs de traits, la plus fine pour les éléments de décors et accessoires, une autre un peu plus épaisse pour les vêtements et les personnages. Cette distinction permet de donner un peu plus de poids aux personnages et de les faire ressortir par rapport aux décors. Il continue de simplifier les traits des visages : souvent un simple point pour les yeux, rehaussé par un trait très arrondi pour les sourcils. Les bouches des personnages sont le plus souvent entrouvertes sur une zone blanche, sans représentation des dents. Les personnages semblent porter des costumes trop larges pour eux, même en tenant compte des spécificités de la mode de l'époque. Par moment, l'hommage visuel se rapproche du décalque basique, soit en reprenant un plan d'Hergé ou de Jacobs le temps d'une case, soit en dupliquant leur façon de dessiner, que ce soit les barbes d'Hergé, ou les costumes moulants des hommes de main chez Jacobs.

Mais au fur et à mesure des planches, le lecteur prend conscience qu'effectivement les auteurs maîtrisent mieux leur art que dans le premier tome et qu'il apparaît des particularités qui donnent plus de goût à la lecture. Pour commencer, Devig se montre convaincant dans sa reconstitution historique, que ce soit au travers des modèles de voiture, du jardin propret de Rachel, du bâtiment de l'aéroport à Orlando, de la salle des opérations au centre de contrôle de Cap Kennedy, de l'appartement du professeur Smith, d'une station-service, ou encore du motel où sont descendus Moleskine et Leblanc. Le lecteur peut aussi jouer au jeu des différences entre la couverture d'Objectif Lune et la case correspondante page 18 pour constater qu'il n'utilise pas la ligne claire comme alibi pour s'économiser. En outre la narration visuelle est fluide et structurée. Le dessinateur conçoit un plan de prise de vue pour chaque séquence. En particulier lors des dialogues, il ne se cantonne pas à une alternance de champ et contrechamp des interlocuteurs, mais il les suit dans leurs déplacements et leurs mouvements.


Ainsi à plusieurs reprises, le lecteur apprécie que Devig porte une partie significative de la narration, ce qui atteste d'une bonne coordination entre lui et le scénariste. On peut d'ailleurs supposer que Philippe Geluck conçoit les scènes en termes visuels, étant lui-même un dessinateur. L'avantage de cette collaboration réside dans une narration moins pesante, un bon niveau de complémentarité et d'interaction entre texte et dessins, et quelques gags visuels bien minutés. En particulier, il est difficile de résister à l'excitation de Bruce (le pékinois) quand il se frotte sur la jambe de pantalon du professeur Moleskine. Même s'il s'agit d'un gag en dessous de la ceinture et très convenu, les auteurs l'inscrivent dans un comique de répétition en l'allégeant à chaque fois (puisque le lecteur l'a aisément identifié et l'anticipe même), finissant par s'en servir pour amener les remarques acerbes de Moleskine qui gagnent en teneur humoristique.

Philippe Geluck a également gagné en familiarité avec ses personnages, ce qui se ressent dans la saveur de leurs interactions. Il ne s'agit pas d'une étude de mœurs, mais plus d'une aventure mâtinée de comédie de situation. Or la dynamique entre Scot Leblanc et Dimitri Moleskine s'affine pour gagner en comique. Ce dernier se montre plus cassant envers Leblanc, un peu plus méprisant, et un peu acariâtre. Face à lui, Scott Leblanc reste d'une candeur désarmante, incapable de percevoir le ton insultant du professeur dans ses propos désobligeant. Il poursuit ses propres idées, comme peut le faire Tryphon Tournesol en mésinterprétant des propos qu'il déforme du fait d'une surdité avérée. De son côté, le professeur Moleskine reste stoïque face à une telle naïveté qui confine à la niaiserie, obligé de prendre des décisions et d'agir en homme d'expérience, porteur de responsabilité. De scène en scène, l'alchimie de ce duo mal assorti gagne en saveur, le lecteur finissant par sourire franchement à leurs échanges.


En refermant ce deuxième tome, le lecteur se rend compte que le charme désuet de la narration s'est avéré plus efficace que celui du premier tome, du fait de références plus organiques, et de plusieurs dialogues à la dérision sous-jacente plus piquante. La lecture exhale le classicisme de la ligne claire d'Hergé sans son élégance raffinée, et d'Edgar P. Jacobs sans sa narration empesée. Geluck & Devig se montrent très élégants dans leurs hommages, et le lecteur adulte se sent réconforté par l'amitié vache entre Leblanc et Moleskine.

mercredi 4 avril 2018

Les aventures de Scott Leblanc, Tome 1 : Alerte sur Fangataufa

Avez-vous un animal de compagnie ?

Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute autre. Il est paru initialement en 2009, écrit par Philippe Geluck (le créateur du Chat, dessiné et encré par Devig, avec une mise en couleurs de Camille Paganotto.

L'histoire se déroule en 1966, et commence à Paris dans les bureaux de la rédaction du magazine Bien en Vue. Scott Leblanc (jeune journaliste blond avec belle chemise d'un blanc immaculé et une cravate) rend compte de son dernier reportage à son patron. Il est allé interviewer une l'actrice Laurette Pujol sur son animal de compagnie (un petit chien appelé Loulou). Pendant l'interview, les 2 ont pu voir un cambriolage spectaculaire se dérouler au pied de l'immeuble, mais tout ce qu'a ramené Leblanc c'est l'avis de Laurette sur Loulou. Accompagné par les railleries de ses collègues, il hérite d'une nouvelle mission : aller interviewer le professeur Dimitri Moleskine, l'un des scientifique pressentis pour recevoir le prix Nobel. Leblanc part en voiture pour la demeure dudit professeur à une quarantaine kilomètres de Paris, en compagnie de son canari Tino, dans sa cage.

Arrivé sur place, Scott Leblanc salue le professeur et commence à le questionner sr son animal de compagnie. Mais une explosion survient dans le bureau du professeur : son chat est mort, le canari Tino a survécu, le coffre-fort a été pillé. Dimitri Moleskine explique à Scott Leblanc la nature des documents qui ont été dérobés : une partie des plans pour un rayon Zêta capable d'arrêter à distance l'alimentation électrique de n'importe quel moteur. Le professeur Moleskine contacte le professeur Paul Mortemort pour lui indiquer qu'il passe d'abord chez le professeur Thaddeus Seigle, avant de le rejoindre. Pendant le trajet, Moleskine explique à Leblanc l'histoire de la mise au point de ce rayon Zêta par le professeur Darmagnac, et celle du partage des plans entre ses 4 assistants.


La couverture ne laisse aucun planer aucun doute sur le genre de cette nouvelle série : un hommage aux séries comme Tintin et Blake & Mortimer. La quatrième de couverture reprend même le nom des albums présenté sous forme de liste avec les personnages en bas. Scott Leblanc est également un reporter comme Tintin, mais pas au Petit Journal, au magazine Bien en Vue. Par contre ce jeune homme est incompétent, obnubilé par les animaux de compagnie et totalement oublieux des accomplissements des êtres humains et de son environnement. Il est malgré tout possible de lire cette bande dessinée au premier degré, sans avoir à l'esprit cette dimension d'hommage. Le lecteur découvre alors une intrigue très linéaire, à l'exception du retour en arrière pour l'explication de la création du rayon Zêta. Les 2 personnages principaux (Scott Leblanc, et Dimitri Moleskine) se rendent d'un endroit à un autre, pour chaque étape de l'enquête, jusqu'à la confrontation finale avec le scélérat de l'histoire, sur l'île de Fangataufa comme indiqué sur la couverture. Les péripéties interviennent régulièrement, ainsi que les changements de lieux, avec quelques courtes séquences d'action. Il est vraisemblable qu'une telle histoire soit exotique et mouvementée pour un jeune lecteur. Elle apparaît beaucoup plus convenue et plate pour un lecteur adulte.

Du point de vue graphique, Devig réalise des dessins qui s'inscrivent dans la tradition de la ligne claire : chaque forme est délimitée par un contour, les aplats de couleurs sont unis pour chaque surface, il n'y a pas d'ombre portée des personnages, les phylactères sont rectangulaires et la police de caractères est en minuscules. Il n'y a que les traits de contours qui dérogent aux principales caractéristiques de la ligne claire, en variant parfois un peu d'épaisseur. Devig réalise donc des dessins descriptifs. Les personnages présentent des morphologies différentes, et des tenues vestimentaires variées et cohérentes avec les années 1960. Le lecteur peut remarquer que plusieurs personnages sont aisément identifiables grâce à leur coupe de cheveux, la taille de leur barbe ou de leur moustache, conformément à la théorie du poil, à nouveau une caractéristique très marquée dans les personnages de Tintin.

Avec des traits de contour d'épaisseur uniforme, l'artiste plante des décors de manière détaillée et très régulière : il y a moins de 5 cases dans tout l'album, dépourvues d'arrière-plan. Le lecteur peut ainsi laisser errer son regard sur l'aménagement des bureaux du magazine Bien en Vue (avec ses téléphones en bakélite). Il détaille la façade de la demeure du professeur Dimitri Moleskine, ainsi que les différentes pièces traversées par Scott Leblanc et son hôte. Il en fait de même pour la demeure et le laboratoire du professeur Thaddeus Seigle, les bureaux de la base militaire de Scaw-Fell, le pub Blue Parrot, les entreponts du paquebot Polynesia, etc. Il peut également apprécier les différents modèles de voitures.


La narration visuelle est posée, sur la base de cases sagement rectangulaires et apposées en bande, majoritairement 3 bandes par page, avec quelques variations. À nouveau, l'artiste respecte la forme de bandes dessinés comme celles d'Hergé ou d'Edgar Félix Pierre Jacob. Le lecteur remarque encore des signes spécifiques à la bande dessinée comme des gouttelettes pour indiquer la tension ou l'angoisse, des tourbillons pour indiquer l'ivresse ou une réaction soudaine, et quelques onomatopées. À nouveau ces dispositifs font penser aux mêmes créateurs de bande dessinée. En fait, à plusieurs reprises, le lecteur ayant déjà lu des albums de Tintin observe des hommages directs. Il ne s'agit pas d'hommages qui doivent être identifiés pour comprendre le récit. Il s'agit d'une mise en forme qui évoque un passage d'un album de Tintin par les circonstances et une similarité visuelle. Les demeures des professeurs Moleskine et Seigle ne ressemblent pas à Moulinsart, mais la progression sur des allées pour y parvenir provoque un ressenti similaire.

Lorsque Moleskine et Leblanc essayent d'entrer dans la demeure de seigle, la similitude avec Tintin et Haddock essayant d'entrer dans la demeure du professeur Topolino à Nyon est frappante. Lorsqu'ils découvrent le laboratoire saccagé de Seigle, le lecteur éprouve la sensation d'également revenir à l'album L'affaire Tournesol quand Tintin et Haddock découvre un cambrioleur dans le laboratoire de Tryphon Tournesol. Moleskine et Leblanc découvrent le professeur Paul Mortemort évanoui dans son bureau, comme l'un des savants dans Les sept boules de cristal. Lorsqu'ils se retrouvent sur l'île de Fangataufa, le lecteur pense immédiatement à la progression de Tintin et Haddock dans la végétation de l'île dans Vol 714 pour Sydney. Le récit navigue donc entre un hommage appuyé et une narration à la manière de. Le talent de Philippe Geluck et de Devig n'est pas à la hauteur de celui de Hergé, mais en s'inspirant du meilleur, le résultat est agréable à lire, car l'immersion dans les années 1960 est soignée et minutieuse, et l'intrigue contient son lot de péripéties, et d'événements exotiques.

Le lecteur apprécie donc un album de bonne facture, avec un parfum nostalgique développé sciemment. Mais il n'est pas sûr que cela lui suffise. Il peut avoir été attiré par les dessins de cet album, utilisant avec application un style contraignant et difficile à mettre en œuvre, celui de la ligne claire. De ce point de vue, il découvre des planches respectant les propriétés de ce style, avec une forme vaguement naïve du fait de visages un peu simples, avec des points pour les yeux et du blanc au niveau de la bouche, quand ils l'ont ouverte. La ligne claire induit également que la représentation de la réalité est très propre, sans aucune texture, une forme un peu aseptisée, sans être insipide. Cette forme semble s'adresser plutôt à des enfants, même si le degré élevé de détails vient contrebalancer cette intention, le temps pour lire les dessins destinant cette bande dessinée à des individus plus sensibles à cette dimension.


Par contre, le lecteur a du mal à s'attacher aux personnages. Scott Leblanc n'est pas un doux rêveur ou un pierrot lunaire, mais un jeune homme dont le seul centre d'intérêt réside dans les animaux de compagnie des individus qu'il interviewe et il apparaît un peu benêt, sans être franchement ridicule au point que les moments d'humour virent à l'absurde. Le professeur Moleskine n'a pas de réelle personnalité, à part son habitude de fumer régulièrement. Les femmes ont une place très réduite, Louise Fudge étant décédée avant le début du récit en 1966. Il y a très peu de figurantes, ce qui reste cohérent avec les références des séries Tintin, ou Blake & Mortimer, mais ce qui retient le récit trop dans l'hommage, et pas assez dans l'œuvre indépendante, ayant une valeur pour elle-même. Enfin les références à l'Histoire sont très superficielles, qu'il s'agisse de la fin de la seconde guerre mondiale, ou de la mention Gugliemo Marconi (1874-1937) juste le temps d'une case.


Au final, il est difficile pour le lecteur adulte de trouver son content dans cette lecture trop dérivative de Tintin, avec une intrigue trop linéaire et des dessins trop respectueux des canons de la ligne claire. En même temps, il ne peut pas non plus renier un sentiment agréable à la lecture de ce tome, du fait d'un hommage très réussi, sans être trop servile et d'une forme de dérision un peu absurde, mais aussi un peu trop douce.