Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Art martial. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Art martial. Afficher tous les articles

mardi 9 juin 2026

La montagne du Tao

Mais la voie du Tao n’est-elle pas la voie du changement ?


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, au cours de laquelle sont exposés les grands principes du Tao. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Yohan Cœurderoy Radomski pour le scénario, et par Lorenzo Chiavini pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-vingt-quatre planches de bande dessinée. Il se termine avec un texte intitulé Pour aller plus loin, et un QRcode pour découvrir sur internet des vidéos sur les trois pratiques décrites dans l’album.


Shanghai, printemps 1937, après deux mois de traversée, voilà Fanny Cœurderoy enfin parvenue au bout du monde, dans cette cité fascinante dont le nom l’a tant fait rêver. Descendue à quai, elle est abordée par un homme d’une trentaine d’années qui s’enquiert de son nom. La jeune femme ayant répondu, il lui fait la remarque qu’elle est devenue un joli bout de femme. Il s’agit de Hugues de Rochefort, l’associé de son père, venu pour l’accueillir. Dans un pousse-pousse, il lui demande quelle est la curiosité qui l’amène à Shanghai. La jeune femme répond qu’elle s’intéresse à la culture chinoise depuis déjà quelques années et qu’elle apprend le mandarin. Elle ajoute qu’il n’a pas été aisé de convaincre son père de ce voyage. De Rochefort a l’air ravi de l’arrivée de Fanny. Il a loué pour elle un joli logement près de chez lui. Elle prend les clés, et s’installe. Après s’être mise à l’aise, elle prend place dans un transat sur la terrasse et repense à son voyage : Marseille, Port-Saïd, Suez, Djibouti, Colombo, Singapour, Hong Kong, Shanghai, quel voyage ! Elle se demande si elle ne rêve pas, après tout elle est peut-être encore à Paris. Alors qu’elle a étalé une carte sur ses genoux et qu’elle savoure une cigarette, un serpent se redresse à partir de la carte, surpris qu’elle ne sache pas encore qu’il n’y a pas de différence entre le rêve et la réalité. Elle ne semble pas surprise de le voir, il lui rappelle que c’est lui, le souffle de vie, qui l’a guidée jusqu’ici.



Les jours suivants, Hugues fait découvrir à Fanny, la vieille ville si pittoresque., sa passion pour les courses, et les nuits blanches avec ses amis fêtards. Le lendemain, elle a rendez-vous pour ses études à la bibliothèque jésuite de Zikawei. Un bibliothécaire lui présente Wang Taiming, un homme qui connaît leur culture traditionnelle par cœur. Le jeune homme demande en quoi consiste les recherches de Fanny Cœurderoy, ce à quoi elle répond qu’elles portent sur des poèmes de la dynastie Song. Elle se demande pourquoi certains poètes décrivent les paysages sans évoquer les sentiments qu’ils éprouvent. Wang répond que c’est parce que, dans la culture du Tao, l’environnement n’est pas séparé des humains qui l’habitent, tout est animé du même souffle de vie. Il continue : Le poète qui ne parle pas de lui mais du paysage permet ainsi au souffle de vie de mieux entrer dans son cœur, alors le souffle de vie peut vraiment agir en lui. À la fin de la visite, il la raccompagne au centre-ville en voiture.


La montagne du Tao : deux possibilités, soit le lecteur va découvrir une sorte d’aventure reposant de plus ou moins près sur le principe du Tao, soit il s’agit d’un livre à visée pédagogique pour vulgariser le principe au cœur du taoïsme. Dans les deux cas, il peut craindre soit une approche artificielle purement cosmétique, soit une entreprise trop ambitieuse incapable de rendre compte d’une immense culture étrangère. S’il jette un coup d’œil au texte de la quatrième de couverture, il peut également craindre une forme de prosélytisme pour les médecines alternatives, car il commence par : Qu’elle soit traditionnelle, alternative, allopathique ou homéopathique, la médecine que chacun utilise révèle les liens que l’on tisse entre le corps, l’esprit et le monde. Les auteurs ont choisi de commencer par un ancrage très précis dans l’histoire : printemps 1937 à Shanghai. Le lecteur est amené à suivre une jeune femme en provenance de France pour étudier la culture chinoise. Elle bénéficie d’un premier guide, Wang Taiming, qui l’emmène dans un village de la montagne dite du Tao, où elle peut observer des pratiques traditionnelles, bénéficier de ses bienfaits, et apprendre des enseignements des praticiens. Les auteurs mêlent ainsi le récit du séjour de Fanny, à des moments d’exposition concis et digestes sur différentes facettes du Tao et de la culture afférente. L’ouvrage remplit son office de vulgarisation de manière élégante et solide.



Le lecteur tombe immédiatement sous le charme de la narration visuelle. L’artiste œuvre dans un registre descriptif et réaliste, avec un degré significatif de simplification, en particulier pour les visages ce qui rend les personnages plus vivants, avec une palette de couleurs évoquant parfois le pastel, ce qui peut donner une sensation de conte. Sous des dehors tout public et sympathiques, la reconstitution historique s’avère solide et bien documentée. Une case occupant les deux tiers supérieurs de la première planche avec la vue du port de Shanghai, l’arrivée de l’imposant navire, les tramways, les buildings, etc. Puis dans les rues, le lecteur peut voir le pousse-pousse, une voiture, les façades des immeubles. Et encore d’autres rues par la suite. Les représentations différent de photographies par l’absence de détails relevant de la voirie ou des différentes dimensions de l’urbanisme, tout en comprenant des éléments concrets comme une statue, des passants vaquant à leurs occupations, des enseignes en mandarin, etc. La représentation de Shanghai prend un tour plus dramatique en fin de récit, avec l’attaque par les Japonais le quatorze août 1937 : immeubles éventrés, décombres encore fumants, civils transportés sur des civières, etc. Dans la dernière partie, le lecteur a la surprise de découvrir une belle vue des toitures en zinc de Paris avec la tour Eiffel en arrière-plan, un pavillon à Neuilly, un bateau mouche avec ses touristes remontant la Seine. Les dessins montrent ces différents endroits avec une consistance certaine, donnant la sensation au lecteur de pouvoir s’y projeter même s’il ne s’agit pas d’une reconstitution de type photographique.


La majeure partie du récit se déroule dans le village sur la montagne du Tao, ou dans ses environs. Le dessinateur apporte le même savoir-faire pour représenter ces lieux, aussi bien extérieurs qu’intérieurs, avec le même équilibre entre éléments concrets simplifiés et impressionnisme. Le voyage commence en voiture pour monter dans des routes de moyennes montagnes : de magnifiques côteaux verdoyants, même s’il n’est pas possible d’identifier les essences présentes dans la végétation. La promenade continue à pied, avec des montagnes déchiquetées dans le lointain et une végétation qui semble passer des arbustes aux arbres. Les maisons du village apparaissent au sommet d’un long escalier sur un large plateau rocheux. L’artiste maintient ce fragile équilibre entre réalité concrète et paysage flirtant avec l’image d’Épinal, l’exotisme apporté par le regard occidental. Le lecteur découvre toute l’intelligence d’une telle approche lorsque le guide fait apparaître comment le positionnement dudit village respecte les principes nécessaires pour être protégé par les quatre esprits (Guerrier noir, Tigre blanc, Dragon d’azur, Phénix rouge). Lorsque le récit passe en mode didactique, le registre de la narration visuelle accentue un peu plus l’importance de la couleur pour quitter le domaine descriptif en toute douceur.



S’il a déjà tenté de se renseigner sur le Tao dans une encyclopédie, le lecteur a pu faire l’expérience de la difficulté de comprendre des principes qui relève d’une autre culture très riche. Le présent dispositif narratif s’avère particulièrement intelligent : le personnage principal arrive avec l’envie d’apprendre, elle se retrouve dans un milieu traditionnel, avec un guide attentionné et secondé par d’autres, ainsi qu’avec un européen vivant sur place depuis plusieurs années, toujours attaché à la culture européenne. Étant ouverte d’esprit, Fanny Cœurderoy accepte bien volontiers d’écouter et de reconnaître les bienfaits pour elle de l’acupuncture et de moxibustion. Les auteurs introduisent progressivement les notions l‘une après l’autre, en prenant soin de signaler leur interdépendance. Le premier contact s’établit avec le caractère chinois pour Tao, et une explication de sa constitution, ainsi qu’un premier sens. Puis il est question de Yin et de Yang. Puis elle doit être soignée par acupuncture et moxibustion. Viennent ensuite le principe du Qi (ou Chi), et des pratiques comme la Qi gong, le Feng shui, le Wushu, ou encore le Taijiquan (Tai-chi-chuan). Le mode narratif évite toute forme d’appropriation culturelle, et met en scène que ces pratiques s’intègrent dans un tout culturel cohérent. Cette façon de procéder fonctionne admirablement pour appréhender cette notion dans une démarche holistique. Les auteurs commencent doucement en répondant à la question qu’est-ce que le Tao : C’est la voie du retour au naturel, à la vie qui nous anime et nous régénère sans cesse. Puis ils établissent le fait qu’il s’agit de plusieurs pratiques pour entretenir ce souffle de vie qu’on retrouve partout dans le monde autour de soi. Acupuncture, massage, gymnastique, art martial, diététique, Feng shui dans une maison ou en dehors. Ou même écrire une poésie parlant de la nature, faire une peinture, une calligraphie. Bien sûr, certains Taoïstes pratiquent la religion ou la philosophie, mais souvent on se méfie de ce qui est trop intellectuel. Le principe du Tao ainsi posé dans le contexte d’une vaste culture, tout le reste en découle tout naturellement, de la cosmogonie à la calligraphie, sans autre jugement de valeur que celui d’une histoire plurimillénaire.


Pas évident d’expliquer un concept aussi vaste que celui du Tao. Les auteurs combinent le cheminement d’apprentissage d’une jeune femme, avec des phases d’exposition mises en scène. La narration visuelle utilise pleinement les possibilités de la bande dessinée, de manière plus sophistiquée que l’illustration ou l’animation d’un texte se suffisant à lui-même. Les dessins sont très agréables à l’œil par leur apparence tout public, tout en présentant un solide niveau d’information et une reconstitution historique consistante. Le lecteur de culture occidentale en ressort avec une bonne compréhension de la démarche du taoïsme, disposant des éléments lui permettant de se forger son avis personnel. Il comprend également des déclarations comme : Le vide c’est la vie, ou La voie du Tao n’est-elle pas la voie du changement ? Vulgarisation et acculturation réussies.



lundi 19 mars 2018

Le moine fou, N° 2 : La Mémoire de pierre

Ce tome fait suite à Le moine fou qu'il faut avoir lu avant. Il est initialement paru en 1985, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Il s'agit d'une série en 10 tomes qui a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).

La nonne Grande Sœur a décidé de s'établir au Mont des Nuages Colorés, au pied de la pagode construite par le Moine Fou. Sœur Esprit Limpide et He Pao ont accepté sa décision. Les 3 femmes s'occupent des fous livrés à eux-mêmes après la disparition de Wang Po, le boiteux rigolant. D'autres villageois et des itinérants viennent les consulter pour des soins ou des médicaments. He Pao est très appréciée des fous dont elle s'occupe avec dévotion. Les sœurs reçoivent la visite de l'officier qui avait poursuivi He Pao, qui s'enquiert de leurs occupations. Grande Sœur et Sœur Esprit Limpide comprennent rapidement qu'il est surtout intéressé par les techniques d'art martial qu'avait développées le boiteux rigolant.

De son côté, He Pao continue d'être fascinée par les arts martiaux et par l'assurance qu'ils peuvent donner. Elle est responsable d'administrer un remède calmant les pulsions sexuelles des fous. Elle en profite pour essayer de retrouver la composition de la drogue que le boiteux rigolant donnait aux fous pour les rendre plus combatifs. Elle essaye également de forcer la main de Grande Sœur pour lui apprendre plus de techniques d'art martial, en faisant mine d'être victime d'une agression sexuelle perpétrée par Chen, le soldat qui accompagne l'officier.

Il est vraisemblable que le lecteur avait été séduit par la personnalité unique de la narration du premier tome, et très intrigué par les questions laissées en suspens et les pistes ouvertes. Il revient donc en connaissance de cause, en sachant que l'auteur raconte l'histoire à sa manière et à son rythme, et en souhaitant retrouver l'étrange douceur des dessins. Effectivement, la manière de raconter l'histoire ménage des surprises tout du long, s'avérant imprévisible. Le comportement d'He Pao en fait une jeune adolescente aussi impétueuse qu'attachante. Vink réussit la gageure d'en faire une tête brûlée, tout en rappelant qu'elle accepte de s'en remettre à des adultes, de temps à autre.

Comme l'indique le résumé, He Pao n'en fait qu'à sa tête prenant des risques déraisonnables. Elle met en danger les fous confiés à ses bons soins, en expérimentant avec des drogues pour essayer de recomposer celle du Boiteux Rigolant. Cette action permet au lecteur de se rendre compte de son absence d'expérience, ce qui ne lui permet pas d'avoir conscience des conséquences de ses actes. Elle n'imagine pas un seul instant qu'elle peut mettre en danger la vie d'autrui avec ses décoctions, ni que le comportement de la cobaye Li Lin pourrait être dangereusement violent sous l'effet du psychotrope. Il se rend également compte de la détermination d'He Pao à atteindre son objectif : apprendre un art martial réputé dangereux et supérieur aux autres. Ce but est devenu une idée fixe pour la protagoniste qui fait tout pour y arriver, y compris provoquer l'excitation sexuelle d'un adulte. Voilà un personnage principal manipulateur, téméraire jusqu'à l'inconscience. En ayant ainsi montré le caractère d'He Pao, l'auteur pose les bases de la compréhension du lecteur pour la deuxième partie. Dans celle-ci, le comportement d'He Pao est cohérent avec celui de la première partie, tout aussi téméraire, tout aussi obnubilé par la promesse de l'acquisition d'un savoir qui la rendra plus forte que les autres.

Comme dans le premier tome, Vink prend la précaution de faire évoquer l'âge d'He Pao par un protagoniste (14 ans), pour que le lecteur ne s'y trompe pas. Lorsqu'elle défait sa tunique en découvrant ses seins, il la représente à une certaine distance, avec des tons délavés pour la peau et les auréoles. Ce mode de représentation reste descriptif et montre la nudité partielle de l'héroïne, tout en préservant sa modestie par une représentation de type naturaliste, sans les exagérations et les cadrages propres à un récit érotique. Vink ne prend pas le prétexte de cette scène pour titiller le lecteur mâle. Elle s'intègre dans le comportement naturel d'He Pao. Dans la suite de l'histoire He Pao découvre un message qui est destiné à Grande Sœur, la femme qui l'a recueillie et qui remplit le rôle de mère adoptive. He Pao n'hésite pas un seul instant à se mettre à la place de Grande Sœur, et à recevoir ce message et l'enseignement qui contient. Elle franchit une nouvelle étape sur le chemin de l'émancipation, vers un rôle de femme.

Ce positionnement narratif du personnage principal incite le lecteur à observer le rôle des adultes. Dans l'entourage d'He Pao, se trouvent les nonnes Grande Sœur et sœur Esprit Limpide. La première conserve sa position de chef, prenant la tête de la communauté installée au Mont des Nuages Colorés, prenant les décisions relatives aux services rendus aux voyageurs, et au fonctionnement quotidien. Par comparaison, sœur Esprit Limpide se place en subalterne, réalisant les tâches relatives à sa fonction, sans participer aux décisions, si ce n'est tenant le rôle de conseillère de Grande Sœur. Le lecteur comprend tout de suite quelle sorte de femme sera He Pao, à savoir une meneuse et pas une suiveuse. Ces nonnes assurent des missions de soignantes, de professeures, c’est-à-dire des modèles dignes d'être suivis. À côté d'elles, les hommes n'ont pas le beau rôle, entre des fous victimes de leur soif de violence, des soldats intéressés par l'art du Moine Fou pour vaincre leurs adversaires, ou encore des voleurs prêts à trucider ceux qu'ils veulent détrousser. Vink dépeint un monde peuplé d'adultes aux motivations complexes, et rarement altruistes.

Ce tome présente également la particularité de se dérouler dans un endroit qui semble hors du monde, à l'abri du tumulte de la société et des guerres. Le premier tome avait établi que la pagode bâtie par le Moine Fou est située dans une vallée encaissée, à l'écart des routes fréquentées. Cette localisation assure une forme de sécurité pour la petite communauté. Les dessins de Vink montrent un endroit calme au milieu de la nature, avec une poignée de constructions. Le récit s'ouvre avec un paysage sous la neige, des arbres dépouillés de leurs feuilles, un oiseau qui passe dans un ciel pur. La deuxième partie du récit se déroule au printemps, alors que le manteau de neige a disparu et que l'herbe est à nouveau verte. La dernière partie se déroule dans des grottes creusées dans une montagne, sans trace de de construction humaine. Tout du long, l'artiste représente des espèces végétales reconnaissables, arbres et fourrés. De manière très ponctuelle, il consacre une case à un nénuphar, une autre au ciel bleu. Le lecteur comprend qu'il s'agit d'un élément sur lequel s'attarde le regard d'un des personnages qui prend le temps de contempler un élément naturel.


Comme dans le premier tome, le lecteur peut admirer les paysages, voir les personnages interagir avec la nature qui les entoure, constater comment l'environnement influe sur leur comportement. L'histoire ne se déroule pas n'importe où, le décor n'est pas une simple toile tendue en arrière-plan. Au contraire, la vie des personnages est montrée à la fois comme influencée par leurs occupations, mais aussi par l'endroit où ils se trouvent. Les dessins donnent l'impression au lecteur de s'être installé avec les personnages dans cette vallée encaissée, de vivre à leur rythme, et au rythme des saisons. Dans la dernière partie, il découvre les méandres de la grotte, avec He Pao, en tâtonnant comme elle, en mettant la main sur les parois rocheuses, comme elle.

Le lecteur côtoie des personnages qui se comportent en adultes, à nouveau comme s'il se trouvait à côté d'eux, en observant leurs silhouettes normales, leurs tenues vestimentaires d'époque, et en écoutant leurs paroles. Il dispose d'un point de vue privilégié puisqu'il peut suivre les dialogues d'He Pao, mais aussi ceux des nonnes et de quelques autres personnages. Il observe que les pages sont assez denses en paroles, ce qui permet à la fois de raconter plus de choses (= une histoire plus longue), mais aussi de découvrir les pensées d'He Pao. Dans la troisième partie, elle se retrouve isolée des autres, comme pénitence. Elle s'exprime à haute voix sur chaque page commentant ses découvertes à haute voix. Il s'agit d'un dispositif narratif propre à la bande dessinée, où un personnage commente ses actions comme s'il s'agissait de son flux de pensée. Vink rédige des phylactères de manière assez écrite (en respectant la grammaire et les règles de syntaxe), sans chercher à donner l'impression de pensées vagabondes à demi formulées. Cet aspect de la narration n'est pas naturaliste. Il participe à instaurer un rythme plus posé qu'une bande dessinée d'action, avec une dimension contemplative, ou au moins réflexive.

Comme dans le premier tome, Vink met en couleurs ses planches lui-même, avec des aquarelles. Il a pris confiance en lui, en utilisant moins systématiquement le détourage des formes par un trait encré, et en laissant plus les couleurs indiquer les formes. Il varie la densité de formes détourées par un trait encré en fonction des séquences. Il en utilise plus quand il s'agit de représenter des personnages. Il se repose plus sur l'aquarelle pour les paysages naturels. À plusieurs reprises, le lecteur se rend compte qu'il ralentit son rythme de lecture pour prendre le temps de savourer le paysage représenté dans une case. La progression de 2 hommes à cheval sur un champ de neige immaculé transcrit bien leur solitude dans ce paysage, ainsi que le froid vif de l'hiver. Les 2 oiseaux perchés sur un rocher devant lequel des brins d'herbe ondulent dans le vent donnent l'impression de s'être arrêtés pour observer ce spectacle paisible, en profitant de la bise. Quelques pages plus loin, He Pao marche dans l'herbe, alors qu'une brume est en train de se dissiper, effaçant encore à demi le paysage, pour un moment presqu'irréel. Lorsqu'He Pao atteint le sommet du Col du Silence, elle regarde la ligne d'horizon, avec la cime des arbres au premier plan, et les silhouettes indistinctes des montagnes en arrière-plan, et le lecteur s'arrête avec elle pour jouir de cette vue. Les 2 pages finales montrent les 2nonnes et He Pao progressant sur un sentier au bord d'un précipice, avec une sensation délicieuse de calme et d'expérience esthétique.

Comme dans le premier tome, l'auteur donne à voir une reconstitution historique discrète et agréable. Elle passe bien sûr par la dimension visuelle des tenues vestimentaires et de l'architecture des rares constructions. Elle se trouve en creux dans l'évocation des troubles causé par la présence des barbares Jin. Elle est évoquée au travers de repères culturels comme une comparaison d'He Pao avec Sun Wukong, le roi des singes, ou l'évocation de la déesse Guan Yin. Vink continue également d'utiliser une touche de surnaturelle, en laissant le lecteur libre de l'interpréter comme l'existence d'esprits, ou comme la preuve du déséquilibre mental de personnages influençables, ou prêts à croire ce qu'ils tiennent pour certains.

Outre la construction de la personnalité d'He Pao, le récit fait également progresser l'intrigue. Le Moine Fou était surtout évoqué dans le premier tome. Ici il est question de son héritage et de son histoire commune avec un des personnages. Vink utilise la licence artistique pour présenter son héritage sous une forme romanesque (des traces laissées dans une grotte à l'attention de Grande Sœur) très efficace. Il en découle une forme de spiritualité qui incite He Pao à retracer le chemin parcouru par le Moine Fou, à nouveau à ses risques et périls pour sa santé mentale. Le lecteur peut voir dans cet élément du récit un artifice pour développer une dimension plus spectaculaire (les traves gravées à main nue dans la pierre). Il peut aussi y lire une métaphore de l'expertise. Le Moine Fou a développé son art martial plus loin que le commun des mortels. Il a utilisé des méthodes qui lui ont permis de sortir de son cadre de référence, de circonvenir les manières ordinaires de concevoir, pour développer une vision idiosyncrasique et atteindre un niveau inaccessible autrement. Cet accomplissement n'a pu être possible qu'au prix de sacrifices personnels, d'un éloignement de la pensée traditionnelle, ce qui a pour conséquence une formalisation elle-même non-conventionnelle.


Ce deuxième tome du Moine Fou tient toutes les promesses faites par le premier et au-delà. He Pao est une demoiselle très attachante et très complexe, tête brûlée et assoiffée d'absolu, entourée d'adultes à l'histoire personnelle étoffée. Les pages promènent le lecteur dans des endroits reposants, avec des visuels séduisants, et des éclats de violence d'autant plus terribles qu'ils sont en nombre réduit.