Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Vinh Khoa. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Vinh Khoa. Afficher tous les articles

mardi 22 octobre 2019

Le Passager, tome 2 : L'habit du Wochita

L'habit ne fait pas le moine.

Ce tome contient la fin d'une histoire indépendante de toute autre. Il fait suite à
Le passager : La traversée des nuages. La première parution date de 2004. Il est écrit, dessiné, et encré et mis en couleurs par Vink (Vinh Khoa), avec l'aide de son épouse Cine pour les couleurs. Il s'agit d'une bande dessinée compte une cinquantaine de planches. Elle a été rééditée dans Le Passager - Intégrale. Celle-ci comprend également une introduction d'une page rédigée par F'Murrr qui loue la qualité de songe du récit, en indiquant qu'il est impossible de réduire le travail de Vink à une définition 

Il fait nuit. Grauko est installé sur le banc avant d'une petite barque dotée de 2 lumifines à l'avant. Abisa est assise sur le banc arrière et pagaye pour avancer. L'oiseau CQ se pose sur la proue et fait son rapport : Charles reste introuvable, ainsi que la gendarme, et les autres gendarmes ont arrêtés leurs recherches pour la nuit. CQ reprend son envol, et c'est au tour du monstre marin Batabouf de venir faire son rapport : il analyse les vêtements de Charles que Grauko lance dans sa gueule. Il est formel : ces vêtements proviennent d'un autre monde, confirmant ainsi ce que le seigneur Grauko sait déjà. Pour autant lorsqu'il avait avalé Charles, il avait pu établir sans doute possible qu'il est bien originaire de ce monde. Grauko sollicite l'avis d'Abisa : elle pense que les registres des gendarmes ou des wochitas peuvent contenir des renseignements sur l'ascendance de Charles. De son côté, ce dernier est avec Mijja sur le dos d'un grand volatile qui marche. Elle le rassure sur la possibilité de s'introduire dans le demeure de Grauko et dérober son grimoire qui contient, sans doute, l'explication pour que Charles puisse regagner son monde.

Le volatile continue de progresser dans la nuit et amène Mijja et Charles sur le territoire d'Otoll, l'individu qui approvisionne la demeure de Grauko en étoiles des profondeurs. Mijja doit transformer trois animaux agressifs en banane, pour que le volatile puisse continuer à progresser. Ils atteignent le rocher et la demeure d'Otoll, et se présentent à sa porte. Otoll s'avance sur le seuil et Mijja fait les présentations. Otoll les invite à entrer chez lui par la plante-porte qui n'obéit qu'à lui. À la demande de Mijja, il montre une étoile des profondeurs à Charles. Mijja covient avec Otoll de le retrouver le lendemain chez lui pour qu'il emmène Charles chez Grauko. Ayant regagné la terre ferme, Grauko, toujours accompagné d'Abisa, continue d'interroger les uns et les autres pour savoir ce qu'il est advenu de Charles. Un groupe de citoyens à tête d'animal lui rend compte : ils ont cherché et questionné des tas de gens et personne n'a vu le voyageur. Ils ont précédemment indiqué à Charles que seul Grauko est en mesure de l'aider à regagner son monde et ils supputent que Charles va essayer de se rendre chez Grauko. Lyzie et un gendarme viennent également rendre compte : le gendarme indique que les recherches reprendront le lendemain. Enfin, 2 humains (Nany et son mari) viennent solliciter Grauko pour qu'il révèle l'animal qui est en eux et les transforme. Il accepte de les recevoir le lendemain dans son château.



Le tome 2 se terminait sur la promesse de Mijja faite à Charles de l'aider à regagner son monde d'origine à Sao Polo, et elle semblait en savoir beaucoup sur Grauko et les habitants du présent monde. Le lecteur entame donc ce deuxième tome avec cette idée en tête. Le début le conforte dans ce sens : Mijja a conçu un plan pour infiltrer le château de Grauko et dérober son grimoire qui contient vraisemblablement des indications sur la manière de passer sur la Terre normale. Effectivement, la majeure partie du récit est consacrée à la préparation et à la réalisation de l'infiltration dans la demeure, ainsi qu'à la récupération de l'objet convoité. En parallèle, le lecteur suit les activités de Grauko et Abisa, ainsi que les efforts déployés pour rechercher le fuyard. De ce point de vue, l'histoire prend la forme d'un récit d'aventures, avec un suspense quant au succès de l'entreprise, et aux embûches à surmonter. Le lecteur retrouve le caractère merveilleux des décors du premier tome : un monde évoquant un mélange de renaissance et d'éléments fantastique. Vink et Cine réalisent des dessins en peinture directe, avec une minorité d'éléments détourés par un trait. Ce mode de représentation permet à la fois de rendre compte de l'ambiance lumineuse et des textures des différents éléments.

Le lecteur apprécie de pouvoir ainsi se projeter dans chaque lieu et de laisser son regard se promener s'en imprégner. Il devine les douces ondulations de la surface de la rivière où glisse la barque de Grauko dans la nuit. Il voit les rides se propager à la surface à l'approche de Batabouf, et la lumière de la barque se refléter de manière déformée sur l'eau. Comme Charles, il jette des coups d'œil sur les bords du chemin, la nature étant ponctuellement éclairée de ci de là par un champignon phosphorescent. La progression dans la propriété de Grauko recèle bien des surprises, que ce soit l'aménagement de ses jardins, ou l'arbre sacré qui traverse plusieurs étages du château. Le lecteur se projette avec facilité dans chaque lieu grâce à la qualité descriptive des illustrations. Il ne s'agit pas de dessins photoréalistes, mais de cases qui réussissent à transcrire l'impression du lieu perçu par le lecteur au travers de ses sens. Par exemple, Mijja et Charles se retrouvent agenouillés dans l'eau sur une plage de nuit. Le lecteur peut voir les vaguelettes qui moutonnent un peu, les tissus gorgés d'eau, les cheveux mouillés, les effets du courant qui façonne les vaguelettes. Par le travail sur les couleurs, les artistes donnent la sensation de l'humidité, mais aussi de l'écume évanescente, du mouvement de l'eau, du caractère nocturne de la scène. Pour autant ils ne recherchent pas la précision photographique, ou la minutie du détail, privilégiant les sensations, et par voie de conséquence la lisibilité.



Le lecteur retrouve les caractéristiques du premier tome pour la représentation des personnages, un peu particulières : des têtes un peu plus grosses qu'un strict respect de l'anatomie humaine, pour plus d'expressivité, mais aussi une sensation paradoxale entre cette exagération propre aux dessins d'enfants et des visages très adultes portant les marques de l'âge. Les artistes continuent de se montrer impliqués dans la représentation des tenues vestimentaires, et de privilégier une direction d'acteurs naturaliste, avec à nouveau des postures correspondant à l'âge des protagonistes. Les expressions des visages apparaissent juste, et donnent souvent une indication sur l'état d'esprit du personnage représenté. Le lecteur peut ainsi s'impliquer dans ces individus et se projeter en eux pour ressentir leurs émotions, s'interroger sur les motivations, sur leurs réactions. Le récit commence donc comme la continuation de la première partie : Charles veut regagner son monde, reprendre sa vie à Sao Paulo Grâce à l'aide providentielle de Mijja, il peut espérer mettre la main sur le grimoire de Grauko qui contient vraisemblablement la solution pour regagner son monde.

Dans le même temps, le lecteur s'interroge sur l'objectif réel de Grauko qui justifierait l'intérêt qu'il lui porte, tout en intégrant le fait que 2 nouveaux habitants souhaitent être en accord avec leur moi profond en bénéficiant d'une opération qui leur donnera une tête d'animal. À ce stade, le lecteur a abandonné l'idée de lire cette bande dessinée comme une potentielle métaphore, pour apprécier le divertissement au premier degré. Il s'interroge toujours aussi sur les wochitas, peuple qui brille par son absence même si leur nom figure dans le titre. Il découvre progressivement quel genre d'expérience Grauko mène dans son château : une forme très particulière de tentative de télépathie. Mais plus Charles en apprend sur ce monde étrange, plus sa situation devient compliquée, difficile à déchiffrer. Mijja semble gagner assez d'importance pour devenir le personnage principal du récit, alors même que ses motivations restent mystérieuses. À la fin du tome, Rosha explique la véritable nature de ce monde à Charles en 2 pages très fournies en phylactères. Cela change la position de Charles du tout au tout, et le mystère de Mijja reste entier. Dans l'édition intégrale, le lecteur découvre une page supplémentaire dans laquelle Mijja fournit quelques explications complémentaires à Charles, mais qui ne suffisent pas pour lever tous les mystères non résolus à l'issue du tome 2. Il est vraisemblable que l'auteur ait abandonné son projet, le laissant inachevé, faute de vente suffisante ou d'autre chose.



Dans ce deuxième tome, le lecteur retrouve les qualités du premier, à commencer par la narration graphique d'une grande sensibilité de Vink et Cine donnant un caractère unique à ce monde étrange et à leurs habitants, saisissant leur caractère onirique, sans recourir à une imagerie infantile ou naïve. Le lecteur prend grand plaisir à suivre Charles dans des endroits surprenant et pleins de caractère et à écouter, comme lui, Mijja lui expliquer certains aspects de la situation. Il découvre petit à petit que Grauko est un individu complexe, qu'il n'est pas possible de réduire à un simple rôle de méchant caricatural. Il s'interroge sur la nature et l'absence des wochitas. Il est surpris par la révélation sur la nature de Charles, et sur la remise en question des éléments établis dans le premier tome, ce qui change la nature du récit. Il ressort enchanté des aventures de Charles, des paysages et des lieux, mais aussi déconcerté par la remise en cause de certains éléments tenus par acquis, et frustré de découvrir que ce récit ne bénéficiera pas de tomes supplémentaires pour raconter la suite de l'histoire.


mercredi 25 septembre 2019

Le Passager, tome 1 : La Traversée des nuages

Qui étais-je avant mon réveil ?

Ce tome contient le début d'une histoire indépendante de toute autre. La première parution date de 2003. Il est écrit, dessiné, et encré et mis en couleurs par Vink (Vinh Khoa), avec l'aide de son épouse Cine pour les couleurs. Il s'agit d'une bande dessinée compte 46 planches. Elle a été rééditée dans une intégrale. Celle-ci comprend également une introduction d'une page rédigée par F'Murrr qui loue la qualité de songe du récit, en indiquant qu'il est impossible de réduire le travail de Vink à une définition technique.

À Sao Paulo, des dizaines de personnes sont rassemblées sur la plage à l'occasion du festival international de cerfs-volants. Un journaliste et son caméraman interviewent Serge, le responsable de l'équipe de France. Une assistante voit Charles, un participant de l'équipe de France, emporté dans le ciel par son cerf-volant. Le journaliste intime à son caméraman de filmer l'homme en train de disparaître dans les nuages. Soudain, Charles réapparaît en tombant en chute libre. Le cerf-volant pique derrière lui, le rattrape, et le remmène dans les nuages. Le journaliste se tourne vers Serge et lui demande si c'est un numéro concocté par le festival. Serge dément formellement l'hypothèse. L'organisateur suspend la manifestation pour l'après-midi et espère de tout cœur que Charles pourra se poser sain et sauf, malgré ces vents violents.

Le cerf-volant continue son vol, au-dessus de la couche nuageuse. Charles reprend conscience avec la sensation d'être dans son lit, mais il s'aperçoit qu'il se tient à un cordage du cerf-volant qui a commencé sa descente. Il fait maintenant nuit, et le cerf-volant vole à quelques mètres au-dessus des flots, passant à côté d'une arche rocheuse avec une énorme méduse bioluminescente à son sommet. Il vole maintenant au-dessus de la terre ferme, et passe par-dessus Grauko, un homme en robe blanche avec couvre-chef, en train de s'adresser à une foule, demandant qui veut venir avec lui, assurant qu'en cinq petits jours sa vie sera transformée. Le cerf-volant passe trop bas, et Charles percute doucement Grauko qui bascule en avant vers la foule. Le cerf-volant finit sa course dans une grande roue, qu'il fait basculer en avant. Cerf-volant, grande roue et Charles tombent à l'eau, et Charles se fait prendre par un tentacule d'un gros monstre marin appelé Batabouf. Ce dernier l'avale, ainsi qu'une femme, et ils se retrouvent dans une poche translucide avec vue sur l'extérieur. Finalement Charles et la femme sont recrachés sur la terre ferme où Mija une autre femme, lui tend la main pour l'aider à se révéler. Puis elle le conduit vers une pièce d'eau pour qu'il puisse se rincer, et lui offre un verre d'alcool. Grauko est arrivé sur les lieux e il hurle à Batabouf de recracher le cerf-volant qu'il commençait à avaler.

Impossible de résister à l'attrait d'une nouvelle bande dessinée réalisée par l'auteur de Le Moine Fou et Les voyages d'He Pao. Même si la couverture est assez sibylline, elle présente déjà un travail des couleurs invitant à l'imagination. Vink & Cine utilisent de manière complémentaire à la fois la technique consistant à détourer les formes avec un trait crayonné ou encré, à la fois la technique de la couleur directe. En particulier, les personnages, les vêtements, les animaux, et les principaux éléments de décors sont détourés ; les textures et certaines parties des environnements sont en couleur directe pour donner l'impression qu'ils produisent au naturel. Ainsi le lecteur a l'impression de contempler des nuages et de voir la luminosité changeante dans laquelle ils baignent. Il ressent la granulosité du sable et ses petites dépressions sur la plage. Il éprouve la sensation de la peau visqueuse et boursouflée de Batabouf. Il éprouve la sensation que les brins d'herbe lui chatouillent la peau. Il voit l'eau miroiter sous le soleil. Il voit la poussière de l'atmosphère dans un rai de lumière. Il a l'impression d'entendre le petit craquement des herbes sèches sous ses pas. Cette mise en couleurs participe à part égale avec les traits de contour pour montrer les individus et les environnements. Le lecteur peut se projeter sur cette plage de Sao Paulo, jeter un regard dans la chambre où se réveille Charles, faire une promenade en barque, déambuler dans les rues de la ville, avancer avec précaution dans la forêt.


La narration visuelle emmène donc le lecteur dans un monde entre réalité et rêve, à la fois conforme aux sensations du monde réel, à la fois en décalage, que ce soit les monstres amplifiant un animal réel, ou les individus à tête d'animal. Dès la première page, il est également surpris par les caractéristiques de la représentation des êtres humains : une tête un peu plus grosse que la normale. Cela donne l'impression d'une vision un peu enfantine des individus, comme si l'auteur se focalisait un peu plus sur les visages, pour mieux retranscrire les émotions, pour donner plus d'importance à la personnalité intérieure. De temps à autre, une expression de visage peut être exagérée, par exemple le sourire de circonstance du responsable de la délégation française sur la première page, ou le rictus de l'oiseau CQ étranglé par la cordelette de Charles, mais ça reste très exceptionnel. À la grande majorité, les visages sont ceux d'adultes, avec des émotions filtrées et maîtrisées, ce qui renforce le décalage de la représentation avec des têtes un peu plus grosses. Ce décalage se trouve également dans les différentes situations. Vink peut passer d'une image très prosaïque et ordinaire, à une scène d'aventure, ou dans le registre du merveilleux. Le lecteur éprouve la sensation de se trouver sur une plage ordinaire à regarder les cerfs-volants. Il retient sa respiration quand le cerf-volant s'écrase contre la grande roue dans une scène spectaculaire. Il se frotte les yeux en découvrant 4 personnes passer Charles par-dessus le balcon pour qu'il se rende au petit-déjeuner. L'entremêlement de ces visions de nature différente induit une sensation de conte, voire parfois de rêverie.

Les caractéristiques de la narration donnent une impression de gentillesse. Grauko a beau proposer de transformer les individus en monstre contre leur gré, il n'a pas l'air très efficace, et le résultat n'est pas si traumatisant du fait qu'il s'agit d'une sorte de rêve. Le gros monstre Batabouf qui avale les nageurs le fait en réalité pour le protéger. Les gendarmes sont là pour aider les individus, sans forme de coercition ou de violence. Le danger que représente les eaux bouillonnantes est amoindri par le jeu de mots (bouillonnante pris au sens de qui bout) et par la branche d'arbre providentielle, un cliché des films d'aventure. Le lecteur le ressent comme le fait qu'il s'agit d'un conte où vraisemblablement tout finira bien. Dès la troisième page, il comprend également que les lois de la physique ne s'appliquent pas de manière aussi implacable que dans la réalité, avec le cerf-volant qui fait un piqué pour venir rechercher Charles en chute libre. Charles ne traverse pas le miroir, mais il traverse les nuages, et il éprouve fugacement la sensation d'être dans son lit. Les paysages sont paradisiaques : petite île flottant au milieu d'un large fleuve avec une petite ville de part et d'autre, végétation verdoyante et accueillante. Certains éléments visuels appartiennent à un passé révolu (les uniformes des gendarmes), et un personnage fait observer qu'ici ils parlent en lieues, et pas en kilomètres.


Comme dans tout conte qui se respecte, le lecteur ressent l'inquiétude sourde ou exprimée du personnage principal. Pourra-t-il retourner chez lui ? Risque-t-il d'être transformé contre son gré ? Pour quelle raison son ami Jean ne le reconnaît-il pas ? Quelles sont les intentions des wochitas, cette peuplade absente ? Le lecteur entend bien le malaise de Charles qui mesure petit à petit à quel point son retour est improbable et peut-être impossible, qui découvre progressivement des règles ont il ignore tout et qui s'imposent à lui de manière arbitraire. Il dispose d'une amie Lyzie qui l'aide et le guide, qui lui laisse prendre l'initiative de ce qu'il souhaite faire, de l'endroit où il veut se rendre, mais qui ne comprend pas ses questionnements. Il constate des faits qu'il ne peut pas expliquer, qui semblent sous-entendre un ordre des choses qui n'est pas naturel, voire contre nature : des êtres humains à tête d'animal, l'absence de technologie moderne, des pierres lumineuses qui clignotent… La traversée des nuages et la case où Charles est dans son lit évoquent un songe, une déformation de la réalité soumise aux pensées refoulées, sur laquelle l'inconscient agit. Dans son introduction, F'Murr observe que ce récit présente une consistance similaire à celle d'un rêve : il est difficile d'en saisir les contours ou de s'appuyer sur des certitudes, mais sa logique interne est indéniable et implacable. Charles se retrouve dans un monde déconnecté du sien, duquel il ne peut s'échapper (il ne peut pas regagner le monde normal) et il est confronté à des anormalités. Il est avalé par un monstre, pris en charge par une charmante demoiselle, poursuivi par un individu dogmatique qui souhaite le transformer en révélant son moi véritable, choqué par une enfant dont les dents sont entretenues par des filipilis (des sortes d'insecte), déstabilisé par le fait que son ami Jean ne souhaite pas avoir de contact avec lui, etc. Le lecteur peut y voir autant de questionnements non résolus, de conflits intérieurs en suspens, de ressentis non explicités. C'est comme si Charles était encore en train de traverser les nuages, comme s'il se trouvait encore dans le passage, déjà un peu éloigné de l'état de conscience, mais pas encore pleinement capable de déchiffrer la réalité symbolique qui prend cette forme onirique.

S'il a suivi la carrière de Vink, le lecteur sait en entamant cet ouvrage qu'il peut s'attendre à un récit riche et subtil. Néanmoins, il éprouve la sensation de redécouvrir l'auteur, à la fois pour ses dessins et sa mise en couleurs, à la fois au travers d'un récit simple et facile mêlant aventure et réalité rêvée. Il lui faut un peu de temps, comme au nouveau venu, pour laisser sa lecture s'imprégner, pour laisser son cerveau décanter ces péripéties et appréhender un langage différent qui parle de processus psychiques délicats.



vendredi 25 janvier 2019

Le Temps perdu

Décrivez le monde où vous vivez en insistant sur ses aspects les plus pittoresques.

Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2013. Il a été réalisé par Rodolphe (scénario, de son vrai nom Rodolphe Daniel Jacquette), Vink (dessins et couleurs, de son vrai nom Vinh Khoa), et Cine (couleurs, l'épouse de Vink). Il comprend 56 pages de bande dessinée en couleurs. Il se termine par 12 pages d'études graphiques allant du croquis à l'illustration peinte en double page, et par un court texte de remerciements rédigé par Vink. Ce dernier est également l'auteur de la série Le moine fou et de sa suite Les voyages de He Pao.

Guillaume Romain est un auteur de bande dessinée, en train de revenir au volant de sa voiture, du Salon de Cursac, un festival de bande dessinée. En ce dimanche soir, la route lui semble encore trop longue pour terminer son voyage, et il décide de s'arrêter à une auberge appelée Le temps perdu. Il est accueilli par l'hôtelière Marie Brune, à qui il demande une chambre. Elle lui tend les clés de la numéro 11, avec douche et WC. Guillaume Romain monte à l'étage et ouvre la porte. Il éprouve une vague impression de déjà-vu. Il pose son sac et se dirige vers la salle de bain pour se laver les dents. Il passe devant une gravure intitulée La pays du temps perdu, qui montre un bûcheron tenant une hache levée et s'apprêtant à cogner un tronc, dans une forêt. En tant que dessinateur, Guillaume Romain apprécie la composition de la gravure et la touche du doigt. Il se retrouve aspiré à l'intérieur de la gravure, se tenant dans la forêt, à côté du bûcheron qui lui adresse la parole. Guillaume lui demande où il peut se diriger ; le bûcheron lui indique la direction du bourg et lui confirme qu'ils sont bien dans une gravure.


Le bûcheron est bien content de pouvoir poser sa hache ; Guillaume Romain se met en marche vers le bourg. Il croise un garçon assis sur une branche, essayant de trouver des éléments pittoresques dans ce qui l'entoure pour faire sa rédaction. Il s'appelle Yoyo. L'adulte et l'enfant décident de faire chemin ensemble vers le bourg. Le garçon demande à Guillaume de se taire car il a entendu un groupe de soldats devant eux. Le garde champêtre indique aux 4 soldats, 3 autres soldats qui sont en train de sortir de terre. Les quatre premiers aident les autres à s'extirper de la terre et à se nettoyer. Le sergent Plume prend leur tête et commence à marcher au pas, en levant bien haut la jambe. Guillaume et Yoyo sortent du bois et arrive à proximité du bourg. Ils entendent des notes de musique. Il s'agit du colporteur qui joue de la vielle, des notes vertes et bleues. Yoyo indique à Guillaume de se boucher les oreilles car ces notes ravissent et ensorcellent, ce qui lui permet de voler les enfants, de les emmener et de les revendre à l'autre bout du monde. Un garçon et une fillette qui jouent dans le jardin tombent sous le charme des notes, et suivent le colporteur en changeant de couleur, lui en bleu, elle en vert.


Le lecteur peut aussi bien être attiré par le scénariste à la carrière impressionnante, que par le dessinateur à la sensibilité remarquable, que par le programme du titre ou de la couverture. Dès le départ, les auteurs proposent une mise en abîme, avec la mise en scène d'un personnage principal, lui-même auteur de bandes dessinées. La situation banale de la nuit d'hôtel bascule dès la page 5 dans la situation fantastique où Guillaume Romain peut pénétrer dans le monde des gravures, demandant une suspension consentie d'incrédulité au lecteur. Sous réserve qu'il accepte d'y consentir, l'intrigue se révèle charmante, facile à suivre. Guillaume Romain est fasciné par ces gravures, et par ce qu'il découvre en accompagnant Yoyo. Ces séquences à l'intérieur des gravures se parent d'onirisme, qu'il s'agisse des soldats en train de pousser en terre, ou de l'arrachage d'une maison. Le lecteur y repère facilement des allusions à des contes, comme le joueur de flûte de Hamelin, ou la belle figure de proue d'un navire de pirates. Mais ces contes sont comme gauchis, avec un déroulement ou une fin bizarre et non-conforme à la forme classique. Certaines séquences reposent sur des caractéristiques macabres, telles les photographies de Ciao qui révèlent les individus dont la mort est proche, où le conteur dont la cervelle se vide et qui se creuse littéralement la tête pour chercher des traînées d'histoires, des lambeaux de rêves, dans une image littérale assez dérangeante.


Il est vraisemblable que le lecteur comprenne le fin mot de l'histoire assez rapidement, mais cela ne l'empêche pas d'apprécier cette bande dessinée. S'il est tombé amoureux des pages de Vink dans la série Le moine fou, il hâte de retrouver cet artiste. Si son regard a été arrêté par la couverture, il a feuilleté la BD et il a pu constater que les pages intérieures présentent un même niveau de qualité. Vink dessine dans un registre descriptif et réaliste, avec un détourage léger des différentes formes, un trait discret noir ou brun. Les formes ainsi détourées sont ensuite nourries par la peinture de Cine qui vient elle aussi représenter les éléments, comme une technique de couleur directe. Cette technique de représentation marie la précision des traits encrés, avec la richesse de la peinture. L'intégration des traits et de la peinture atteint un niveau fusionnel qui fait que le lecteur ne peut imaginer à quoi ressemblerait une case sans la peinture ou sans les traits.


Dans la postface, Vink précise qu'il a dessiné les personnages d'après des modèles et le lecteur peut constater la cohérence parfaite des traits de leur visage tout du long de la bande dessinée, ce qui leur donne une forte personnalité visuelle. L'artiste a choisi une approche naturaliste, avec des gestes posés pour les différents protagonistes, des expressions variées et nuancées, des tenues vestimentaires réalistes et différentes suivant les occupations. Certains des personnages dans le monde des gravures présentent des caractéristiques sortant plus de l'ordinaire, à commencer par les étranges soldats qui poussent comme des champignons, Beau qui semble souffrir de nanisme, la silhouette déformée du plus grand conteur de tout le pays et son habit de ménestrel, ou encore Rose et sa forte poitrine. Pour tous, le lecteur apprécie l'impression de vie qui se dégage d'eux, la manière dont la couleur directe apporte des reliefs à leurs vêtements, la texture de la peau, leur langage corporel.


La première page commence par une case de la largeur de la page, montrant un panoramique d'une grande zone herbue, avec un village dans le lointain, et quelques arbres. L'attention du lecteur est également retenue par les belles couleurs ciel. Il y a visiblement de longues bandes de nuages éthérés qui retiennent les derniers rayons du soleil, avec des teintes jaune, orangée, violette. Vink & Cine n'appliquent pas des teintes vives ou agressives, mas des teintes pastel, l'aquarelle s'avérant parfaite pour rendre compte des nuances délicates. Dans une case en dessous sur la même page, le ciel a viré vers des teintes plus violettes, attestant de la diminution de la luminosité. S'il y est sensible, le lecteur peut alors prêter attention aux différents rendus du ciel au fil des séquences : un beau ciel bleu de printemps en page 8, un ciel dans une nouvelle teinte de violet en page 13, un ciel bleu avec des nuages plus consistants dans un nouveau panorama en page 18, un ciel menaçant d'orage en page 24, un ciel étoilé en page 40, un ciel d'été en page 58.


Vink représente les différents environnements de manière réaliste. Le lecteur éprouve l'impression de repérer l'hôtel et d'y pénétrer avec Guillaume Romain, de regarder l'accueil, la chambre, les gravures, etc. Il regarde les différentes façades de maisons et de bâtiments, que ce soit l'alignement dans la rue où habite Romain, ou celles du village dans la première gravure. L'artiste sait aussi bien décrire une chambre d'hôtel, qu'une chambre noire, ou une salle aménagée pour un banquet de mariage. Vink & Cine sont encore meilleurs pour transcrire l'impression qui se dégage des environnements naturels. Guillaume Romain avance dans un sous-bois, avec de très belles couleurs pour les feuillages, le ruisseau, les feuilles tombées au sol, etc. Un peu plus loin (en page 18), il pique-nique avec Yoyo et Beau, et le lecteur s'installerait bien à leurs côtés, sur l'herbe accueillante, à l'ombre d'un bel arbre, avec une vue dégagée sur le village. Vers la fin, Guillaume Romain est train de passer la débroussailleuse, et le lecteur peut identifier les différentes plantes formant la végétation. Il constate aussi que Vink n'a pas oublié d'équiper Guillaume avec ses équipements de protection individuelle.


Le lecteur se laisse gentiment emmener dans ce récit sur le temps perdu, celui que Guillaume Romain perd en voyageant dans les gravures, et bien sûr celui qu'il retrouve. Il se laisse prendre au jeu des contes un peu bizarres et décalés pour essayer de comprendre la métaphore. Il prend plaisir à côtoyer ces personnages bienveillants et constructifs. Il ne sait trop comment réagir quand l'auteur explicite chaque séquence onirique à la fin tome, partagé entre la découverte de la solution qui lui indique s'il avait bien deviné, et une pointe de regret à voir ainsi l'onirisme s'évanouir au profit du réel. Par contre, il a pu se plonger dans des endroits pleinement matérialisés, avec une sensibilité d'artiste pour les décrire, et assister à une forme de remémoration très plaisante. 4 étoiles pour un lecteur venu chercher une histoire plus consistante, ou une étude de caractère. 5 étoiles pour un lecteur plus sensible à la poésie et la beauté de la narration visuelle.



dimanche 1 avril 2018

He Pao (Les Voyages d') - tome 5 - Un matin pour tout horizon
Ce tome fait suite à Neige blanche, chemin d'antan ; c'est le quinzième et le dernier, à la suite de la série Le Moine Fou qu'il vaut mieux avoir lu avant. La première série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). Le présent tome est initialement paru en 2010, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Les 4 premiers tomes de ces voyages sont regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).

Cette histoire est divisée en 4 chapitres correspondant à 4 localisations différentes. Le premier chapitre s'intitule (1) Les boucles de Tsomo. Sur un chemin du Bouthan, He Pao surprend 3 malfrats ayant déjà massacré une escorte et s'attaquant à leur chef Jamshid. He Pao le secourt, et ils constatent qu'ils disposent l'un et l'autre d'une boucle d'oreille formant une paire, ayant appartenu à l'ermite Suddha. Jamshid souhaite aller délivrer Tsomo Namgiel son amante, mariée à un riche propriétaire. (2) Orage sur le fleuve - En Inde, Jamshi et Tsomo ont changé de nom pour Ali et Indira, et ils voyagent avec He Pao sur le fleuve. Cette dernière accepte de transporter un pèlerin estropié nommé Ravij. Ils ont tous les trois des doutes quant à la réelle motivation de Ravij, en particulier s'il n'aurait pas comme intention de tuer le couple fuyard pour toucher la récompense de 30 lingots d'or.

(3) Bons comptes et vils marchands - En perse, He Pao voyage toujours avec Jamshid et Tsomo. Ils se sont arrêtés pour essayer de soigner le serviteur du fils d'un seigneur, qui a été piqué par un scorpion. Le fils du seigneur fait le commerce de la traite des femmes et il a été lui-même piqué par un scorpion de la même espèce. Le seigneur exige la présence d'He Pao pour le soigner. Elle comprend bien qu'elle n'aura la vie sauve que si elle parvient à le guérir. (4) Terres Saintes - He Pao s'apprête à traverser la mer méditerranée avec Jamshi et Tsomo, par l'intermédiaire d'un croisé et de sa femme Leila, avec leur écuyer. Le petit groupe est attaqué sur la plage pendant la nuit par des individus qui enlèvent Leila. Mais il n'est pas sûr qu'ils ne l'aient pas confondue avec Tsomo.


Le lecteur entame ce tome en sachant qu'il s'agit du dernier. Étant accoutumé au format d'une aventure par tome, il ne peut pas s'empêcher de se demander si ce dernier tome ne constitue pas une coda du fait de sa forme, en 4 chapitres et autant d'aventures, voire si l'auteur n'a pas rabouté des morceaux de récits qui ne méritaient pas un tome chacun. Ce qui le déconcerte également, c'est qu'à la fin du tome précédent, rien ne laissait présager que l'aventure s'arrêterait là. Il est tentant de se perdre en conjectures sur l'intention de l'auteur, une possible lassitude, ou toute autre hypothèse aussi farfelue qu'il est possible d'inventer. Comme dans les 14 précédents tomes, c'est à lui de choisir s'il veut récriminer par ce que ce tome ne correspond pas à ce qu'il aurait souhaité, ou s'il accepte de se laisser emporter sur le chemin choisi par l'auteur. Le dilemme est vitre tranché, car s'il a apprécié les tomes précédents, il est prêt à accorder sa confiance à Vink une fois de plus.

Même si le récit est découpé en 4 chapitres, avec 4 histoires différentes trouvant à chaque fois leur résolution, il y a bien un fil conducteur : He Pao poursuit ses voyages, en ayant toujours pour destination l'Italie, c’est-à-dire le pays de ses parents Maria Della et Luigi Roca. Comme dans les tomes précédents, Vink choisit de lui donner des compagnons de voyage, issu du premier chapitre, à savoir Tsomo Namgiel et Jamshid. Bien qu'He Pao se soit fait la réflexion que la solitude ne la gêne pas dans le tome Quand s'éteignent les lampions, sa force semble attirer à elle d'autres voyageurs. La présence de Tsomo et Jamshi permet des dialogues pour exposer les informations et les faits de manière plus naturelle. Elle fait aussi ressortir le caractère d'He Pao : plus indépendante, plus aventureuse, plus guerrière. Pour autant, Vink ne la dépeint pas en farouche indépendante, montrant aussi que ses talents de soignante sont plus faciles à mettre en œuvre pour elle, quand elle dispose d'une aide, ici celle de Tsomo et de sa pharmacopée.

Au fil des 4 aventures, le lecteur retrouve également la propension d'He Pao à aider son prochain, à éprouver de l'empathie : elle arrête le massacre d'une troupe de voyageurs, elle aide le pèlerin estropié, elle soigne le fils du seigneur tout en cherchant une stratégie pour sauver les femmes destinées à être vendues au caravansérail, elle se lance à la poursuite des ravisseurs de Leila. Il assiste à l'utilisation de l'art martial du Moine Fou à plusieurs reprises, sans qu'elle ne semble souffrir d'autres conséquences de cet art. Elle a laissé la Confrérie des mendiants derrière elle, suite aux événements du tome précédent.


Le lecteur retrouve également l'alliance de Vinh Khoa, avec sa femme Claudine (surnommée Cine) pour les illustrations. Tang He Pao a grandi depuis le premier tome et elle semble maintenant avoir entre 25 et 30 ans, avec un visage expressif, des cheveux ondulés, et la même tenue pour tout ce tome : une tunique violette descendant à mi-cuisse, un pantalon bouffant et des bottes en cuir. Tous les autres personnages sont représentés avec le même soin dans le détail des visages, des plis de la peau, des marques de l'âge, des différentes coiffures et pilosités. Les tenues vestimentaires rendent compte de la classe sociale à laquelle appartient le personnage, de la région du monde où se déroule le chapitre, des conditions climatiques. C'est ainsi que Jamshid porte un lourd manteau et une toque doublée en fourrure sur les chemins du Bouthan. Par contraste, Tsomo ne porte qu'une simple robe longue lorsqu'elle échappe au bûcher. Le lecteur observe ensuite les tuniques blanches simples des pèlerins, les étoles à motifs des femmes au marché, les robes un peu élégantes des femmes destinées à être vendues, les turbans des persans, les djellabas des assassins en Terre Sainte.

Ce tome mérite encore plus que les précédents le titre de voyages puisque le personnage principal visite 4 régions du globe différente. Les aquarelles du couple Khoa sont peut-être plus que dans les tomes précédents, la technique de dessin et de représentation. Comme toujours, elles servent à rendre compte de la couleur de chaque surface, de chaque étoffe, de chaque texture, etc. Les variations de teinte servent à modeler les surfaces, y compris la peau des visages, à montrer l'ombre portée, et à établir des ambiances lumineuses. La première séquence se déroule au crépuscule dans la montagne, avec une magnifique lueur violette teintée de vert. Lorsque le récit se déroule à nouveau de nuit en Terre Sainte, la luminosité de la nuit a changé de teinte, se faisant plus bleue et grise. Ainsi les tenues vestimentaires et la luminosité participent à établir que chaque chapitre se déroule dans un endroit du monde différent.


Dans une interview (reproduite à la fin de Voyages de He Pao (les) - Intégrale), Vink indique qu'il réalise des recherches historiques et géographiques pour chacun des tomes de la série. Le lecteur prend donc plaisir à regarder les détails des environnements et des civilisations, en sachant qu'il peut avoir confiance en leur authenticité. Il observe d'autant plus les tenues vestimentaires, mais aussi la barque utilisée par le trio pour descendre le fleuve, le palais du seigneur perse, les ustensiles utilisés pour préparer le remède contre la piqûre de scorpion, les tapis et les soieries de la chambre du seigneur perse, ainsi que la marquèterie de sa table de nuit. De temps à autre, il tombe en arrêt devant la beauté d'un site : la pente herbue parsemée de fleurs blanches où se tient la discussion entre He Pao et Suddha, le fleuve tranquille et ses rives arborées que descend la barque, une rive herbue sur laquelle paissent des vaches, les lianes qui pendent d'un arbre, des branches de palmier agitées par le vent. En outre, Vink et Cine ont réalisé 3 illustrations en double page pour l'ouverture des chapitres 2, 3 et 4. Le lecteur contemple ainsi la barque d'He Pao passant à proximité d'un brahmane assis sur les marches plongeant dans l'eau dans une lumière mordorée, He Pao, Jamshid et Tsomo progressant avec leurs trois chameaux sur un sentier pierreux dans une lumière mauve, et He Pao contemplant la côte méditerranéenne depuis une hauteur dans une lumière vert pâle. Vink s'offre aussi une page inhabituelle quand He Pao affronte un tigre. Ce n'est pas la première fois qu'elle met en déroute un tel animal, la fois précédente c'était dans le tome 7 du Moine Fou Les tourbillons de fleurs blanches. Mais il est inhabituel qu'un combat d'He Pao dure toute une page. D'un autre côté cette séquence a sa place dans l'intrigue et sert à développer la perception d'He Pao par d'autres personnages.

Du fait du découpage du récit en 4 chapitres, Vink dispose de moins de pages pour développer les différents personnages. Même Tsomo et Jamshid ont moins d'épaisseur que les précédents compagnons de voyage d'He Pao, qui, il est vrai, l'accompagnaient pendant plusieurs tomes. Il en va de même pour les autres protagonistes, même si le fils du seigneur et le seigneur perse ont droit à une critique sévère. Dans les tomes précédents, Vink dénonçait les abus de pouvoir sous des formes diverses et variées. Ici, il fait ressortir toute la méchanceté du fils du seigneur qui, soigné par He Pao, ne voit en elle qu'une marchandise susceptible de lui rapporter de l'agent à la vente après qu'il soit guéri. Le seigneur s'avère tout aussi cupide en ne pensant qu'à ce que lui coûtera l'intervention d'He Pao pour sauver son fils. Le sort initial de Leila, l'épouse d'un homme riche, est d'être incinérée vivante avec la dépouille de son mari, l'intrigue faisant ressortir toute la cruauté de cette coutume barbare.


La condition féminine est ainsi évoquée à plusieurs reprises. He Pao reste un individu de sexe féminin, totalement libre de ses mouvements et de ses décisions, indépendante et autonome, sûre de sa sécurité grâce à l'art martial du Moine Fou. Même sans être très développé, le personnage de Leila prend une autre dimension grâce à sa connaissance des plantes médicinales et son savoir de soignante. Le sort des femmes devant être vendues sur le marché se révèle un peu plus compliqué. He Pao tient à leur rendre leur liberté d'action et de mouvements, en leur épargnant d'être vendues comme de simples marchandises, mais l'une d'entre elles refuse cette option. Son choix repose sur l'analyse du système auquel est soumis sa vie. Elle a conscience de sa beauté et de sa valeur marchande, et elle table qu'elle sera vendue à un riche marchand. Elle parie sur le fait qu'elle ne pourra pas trouver de sort plus enviable que celui-là, dans la société dont elle fait partie. En outre, l'attitude d'He Pao est à double tranchant. D'un côté elle a sauvé plusieurs jeunes femmes, ou en tout cas elle leur a évité d'être vendues comme du bétail. De l'autre côté, elle ne prend pas sur elle de remettre en cause l'ordre établi.

Dans le deuxième chapitre, l'auteur met en scène un pèlerin se rendant à une assemblée de sa communauté, présidée par leur chef spirituel Soundarajan, âgé de 22 ans. Ce dernier se lance dans une oraison relative aux méfaits de la religion organisée. Le lecteur est un peu pris au dépourvu car Vink s'était jusqu'alors contenté de décrire des bribes de systèmes politiques et religieux, sans porter de jugement de valeur sur les systèmes, uniquement sur les individus. En ce qui concerne la dimension spirituelle, il n'avait pas abordé les croyances des régions visitées, s'en tenant à utiliser quelques manifestations surnaturelles comme ressort de l'intrigue. Il le fait à nouveau dans ce tome, avec la préscience de Suddha. Or le discours de Soundarajan est tranché sur l'idiotie du principe d'une religion organisée, avec une rhétorique solide, adulte et réfléchie. Il en ajoute d'ailleurs une couche avec la dernière histoire où 2 croisés doivent faire passer He Pao de l'autre côté de la mer Méditerranée. He Pao est alors amenée à se prononcer sur la possibilité d'une fin à la guerre en cours, à nouveau de manière tranchante.


Après 15 albums passés en compagnie d'He Pao, le lecteur ne regrette en rien de l'avoir accompagnée dans ses aventures. Il a bénéficié d'une lecture d'une grande qualité, tant sur le plan esthétique, que sur celui des intrigues, ou encore de points de vue sur différentes facettes de la condition humaine. Dans une interview, Vink a indiqué que l'histoire d'He Pao a pour trame la quête d'amélioration personnelle de la principale protagoniste. De ce point de vue, il est normal que le récit s'achève en cours de route, car c'est une quête sans fin, la quête d'une vie. Toujours de ce point de vue, ce dernier tome remplit son office, en montrant He Pao confrontée à plusieurs problématiques et intervenant en son âme et conscience, sans se croire supérieure aux autres, sans se prendre pour un messie, ou une sauveuse. Contenté par les aventures et les visuels toujours enchanteurs, le lecteur se résout à accepter que cette histoire n'apporte pas une résolution ou un aboutissement aux aventures d'He Pao, que seule une fin ouverte peut être cohérente avec le thème principal de cette série : l'amélioration personnelle.


samedi 31 mars 2018

He Pao (Les Voyages d') - tome 4 - Neige blanche, chemin d'antan

Ce tome fait suite à Quand s'éteignent les lampions ; c'est le quatrième sur 5 de la suite de la série Le Moine Fou qu'il vaut mieux avoir lu avant. La première série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). Le présent tome est initialement paru en 2008, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Les 4 premiers tomes de ces voyages sont regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm). La série se conclut dans Un matin pour tout horizon (2010).

Conformément à la promesse faite à He Pao avant qu'elle ne perde tout à fait conscience, Tashi Tsangpo la porte sur son dos, emmitouflée dans une couverture, progressant dans une zone aride et rocheuse du Tibet, en route pour la ville de Geladandong. Il a été repéré par trois bandits de grand chemin dont leur meneur Dilgo Lingpa qui l'interpelle. Comprenant que son fardeau l'alourdit trop pour qu'il puisse les semer, il interrompt sa course et répond aux questions du meneur. Il est pris par surprise, par l'un des brigands qui s'est approché par derrière et le tient en respect avec son couteau. Dilgo Lingpa monte jusqu'à sa hauteur et s'agenouille devant He Pao pour l'examiner. Il promet de tout faire pour la guérir.

Tashi Tsangpo redescend avec les deux comparses pour récupérer les chevaux. Il constate qu'il y en a 4 pour 3 cavaliers, et se fait assommer par derrière et jeter dans le fleuve. Dilgo Lingpa se sépare de ses 2 acolytes de manière malhonnête, après leur avoir fait charger He Pao (toujours inconsciente et emmaillotée dans une couverture) sur son dos. Il se retrouve contraint et forcé de prendre la route de Geladandong. Les 2 acolytes sont rejoints par les hommes armés de Zhou Mei, toujours transportée en palanquin. C'est à son tour d'exprimer son déplaisir sur la situation, et d'en faire porter la responsabilité sur eux.


Le lecteur avait laissé He Pao dans une fâcheuse posture à la fin du tome précédent puisqu'elle avait glissé dans le coma, du fait d'avoir enfreint l'une des règles de l'art martial du Moine Fou. Il se lance dans une lecture un peu paradoxale, puisque le personnage principal (He Pao) est bien présent, mais réduit au rôle d'impedimenta inanimés. Il se sent tout de suite un peu moins concerné par ces aventures, ne pouvant pas se projeter dans le personnage ou ressentir d'empathie du fait de l'absence d'émotion manifestée. Certes il reste le paysage aride à contempler : les aquarelles de Vink et de sa femme Cine (Claudine Khoa) servent toujours à donner du relief et de la texture à chaque surface, voire représentent en peinture directe les éléments de l'environnement, sans contour tracé à l'encre. Les artistes montrent le relief de cette zone désertique et montagneuse, ainsi que la texture de la roche et de la terre, et les pierres roulant sous les pieds. Mais ce paysage désertique n'a rien d'accueillant, ou de plaisant, dans son aridité dépourvue de vie. Il reste les visages des protagonistes, et leur tenue vestimentaire pour trouver un plaisir esthétique, encore que les 3 brigands aient des expressions dépourvues de toute chaleur humaine, et que le lecteur a appris à se méfier de Tashi Tsangpo.

L'enthousiasme du lecteur n'est pas avivé par la suite de l'intrigue, les événements survenant avec une rare opportunité pour relancer l'intrigue à point nommé. Certes, il est logique que Zhou Mei et la confrérie des mendiants s'enferrent dans leur volonté de mettre un terme à l'existence des techniques du Moine Fou, mais la survenance d'une armée chinoise, puis d'une armée tibétaine arrive vraiment trop à point nommé. Les sursauts de conscience d'He Pao pour maintenir Dilgo Lingpa dans le droit de chemin (au sens premier du terme) arrivent également à point nommé, sans parler du passage providentiel pour passer le col. Par contre, petit à petit, le lecteur retombe sous le charme des illustrations, toujours aussi plaisante à l'œil, riches en dépaysement, et porteuses d'informations narratives. L'aridité de la zone traversée n'est pas synonyme d'uniformité, l'artiste montrant bien les changements dans le relief, la progression des personnages restant dictée par les obstacles dudit relief. Le lecteur soupire d'aise en voyant que Vink n'a rien perdu de sa capacité à représenter l'eau en mouvement, celle de la rivière en l'occurrence. Il sourit en voyant un personnage lancer son cheval au galop pour charger droit sur une armée, dans une pente herbue, avec les montagnes en arrière-plan. L'artiste réalise à nouveau un tour de force narratif pour que les images montrent avec clarté les caractéristiques de cet endroit, afin que le lecteur voit la pertinence de la stratégie adoptée par le cavalier, en fonction du terrain. Un sens exceptionnel de la spatialisation et de la configuration géométrique, doublé d'un plan de prise de vue sophistiqué d'une rare intelligence pour donner à voir toute la complexité de ces déplacements, en toute simplicité.


Au bout de 16 pages, le lecteur se retrouve de nouveau totalement immergé dans cette aventure exotique, à la fois du point de vue de l'époque, et du point de vue de l'endroit, dans la Chine féodale des Song. Il tique à nouveau quand l'auteur lui assène une coïncidence supplémentaire très pratique, avec le retour d'un des précédents compagnons de voyage d'He Pao, pas apparu depuis plusieurs tomes. Il a bien conscience en commençant sa lecture qu'il s'agit de l'avant dernier tome de la série, et que l'auteur peut avoir envie de boucler ses intrigues secondaires proprement et de faire apparaître une (avant) dernière fois les protagonistes les plus remarquables. Mais cette apparition-ci est vraiment énorme au point de paraître artificielle et gratuite. Cette série aurait-elle glissé vers l'aventure et le divertissement en perdant toutes les résonnances qui en font sa richesse ? Dans une interview donnée au cours de la série, et reproduite dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale, Vink indique qu'il a souhaité tout au long de la série, transcrire la richesse des romans de cape et d'épée chinois, de l'auteur Jin Yong. Malgré son début de déception, le lecteur apprécie la qualité de la reconstitution historique et le tourisme géographique, cependant il s'était habitué à plusieurs niveaux de lecture.

Mais en arrivant à la trentième page du récit, le lecteur prend conscience de sa suffisance. Vink n'a en rien renoncé à son ambition, et il n'a pas sacrifié son exigence personnelle de créateur, à l'attrait financier de produire un tome supplémentaire. He Pao est amenée à traverser un pic par le biais d'un tunnel, à emprunter des passages creusés à même la roche, ce qui est un leitmotiv dans la série, que ce soit les grottes où elle s'est retrouvée face aux écrits du Moine Fou la première fois dans le tome 2 La mémoire de la Pierre, ou encore dans le tome 6 Les matins du serpent pour ne citer que 2 exemples. À chaque fois, ces passages ont été, pour elle, l'occasion de découvertes, voire de révélations. C'en est une pour le lecteur qui retrouve toute la confiance qu'il avait investi en Vink comme auteur. La dernière partie du récit vient apporter un nouvel éclairage sur ce qui a précédé dans ce tome, montrant le peu de foi du lecteur. Vink n'a en rien changé sa manière de concevoir un récit, et il y a bel et bien un mystère au cœur de l'intrigue, mais moins visible que d'habitude, car il ne prend pas la forme d'un crime ou d'un vol établi en début de récit.

Rasséréné, le lecteur poursuit sa lecture, en recommençant à apprécier pleinement les images, débarrassé d'arrières pensées sur l'intrigue. Les scènes suivantes se déroulent sur le toit du monde, dans des paysages recouverts de neige. À l'opposé d'un dessinateur pressé, Vink et Cine continuent de matérialiser le relief du terrain par le biais d'aquarelles délicates. Le lecteur se surprend à humer l'air pur des montagnes (depuis le lieu où il tourne les pages), et à ressentir le calme et le bien être émanant du beau ciel où paressent quelques nuages blancs immaculés. Les artistes jouent avec la luminosité et la réverbération sur la neige, pour des cases splendides avec une belle profondeur de champ. Ils projettent si bien le lecteur dans ces étendues enneigées, qu'il ressent la sensation d'He Pao ayant l'impression que son esprit rejoint le ciel jusqu'à pouvoir contempler la scène en contrebas. Le lecteur flotte entre expérience mystique et sentiment de sérénité, proche d'une forme d'extase, alors qu'He Pao fait l'expérience d'appartenir à un tout.


Le lecteur sourit en voyant le spectre d'He Pao surgir de la rivière pour guider les 2 brigands vers le corps inconscient de Tashi Tsangpo, reconnaissant là l'utilisation du surnaturelle telle qu'elle est déjà présente dans les tomes précédents. Pour le coup, il s'agit effectivement d'un artifice narratif, mais qui peut aussi être interprété par l'influence de la forte personnalité sur l'inconscient des individus. En cela, Vink file son thème sur la perception inconsciente et la force persuasion de certains individus, phénomène qu'He Pao elle-même a encore subi dans le tome précédent. Par contre en voyant la conscience d'He Pao se projeter dans les nuages, il n'y voit pas un truc pour épater, mais bien l'expression d'une philosophie de vie. En se rappelant le début de ce tome, il voit encore He Po inconsciente, le déroulement de sa vie évoluant au gré du bon vouloir d'autres personnes comme Tashi Tsangpo ou Dilgo Lingpa. Il y a là une illustration de l'interdépendance qui existe entre tous les êtres humains de la planète, le fait que personne n'existe dans un vide. De ce point de vue, l'expérience mystique d'He Pao prend tout son sens.

Dans ce tome, He Pao se retrouve à nouveau sous l'emprise de l'art du Moine Fou, à son corps défendant. Elle y est confrontée de plusieurs manière, ce qui permet au lecteur de voir en quoi ces périodes diffèrent des précédentes, de constater le chemin parcouru par He Pao depuis le premier tome de la série précédente. He Pao a mûri et appris au contact des autres, le lecteur a encore en mémoire la relation sujette à interprétation qu'elle a entretenu avec Tashi dans le tome précédent. Toujours du tome précédent, il se rappelle une séquence au début où elle disposait d'assez de confiance en elle pour ne pas recourir à la violence pour ne pas régler un problème en faisant usage de la force pour soumettre son interlocuteur (un chamelier). Alors même qu'elle découvre un nouveau mentor potentiel, le lecteur voit bien que son évolution personnelle fera d'elle un élève disposant déjà d'une solide expérience, et donc capable de prise de recul.

Rétrospectivement, le lecteur se remet alors à penser aux deux premiers tiers de ce tome. Il constate à posteriori que Tashi Tsangpo dispose de moins de personnalité que dans le tome précédent. Pour commencer, l'auteur a rectifié son nom qui passe de Tsanpo (dans le tome précédent) à Tsangpo, sans qu'il soit possible d'en deviner une raison, si ce n'est peut-être une orthographe plus respectueuse du nom chinois original. Par contre, fidèle à ses principes de narrateur, Vink fait en sorte que les 2 autres personnages secondaires ne soient pas réduits au simple rôle de faire-valoir d'He Pao. Ainsi Dilgo Lingpa n'est pas un simple brigand profiteur, détroussant les voyageurs sur les grands chemins. L'auteur prend le temps de lui donner une histoire dont découlent des motivations ambivalentes. De la même manière, Zhou Mei ne sert pas uniquement de méchante poursuivant He Pao pour l'exterminer. Son histoire personnelle s'avère particulière, donnant un sens à ses actions, sens qui ne se limite pas à la vengeance ou à la volonté de soumettre sa rivale depuis plusieurs années.


Comme dans les tomes précédents, le lecteur constate qu'il n'y a pas une case en trop, et que plusieurs d'entre elles valent le coup de refeuilleter les pages après avoir terminé la lecture, pour le plaisir esthétique qu'elles procurent, considérées en dehors de la narration. La tête d'He Pao sortant de l'eau du fleuve produit un fort effet, avec un air malicieux parfaitement rendu sur son visage. He Pao s'élançant au-devant de l'armée en déployant le tissu qui l'emmaillotait ressemble à une danseuse folklorique, avec un décalage qui génère un sourire chez le lecteur. Le visage d'un mourant blanchissant sous la neige donne une impression macabre, mâtinée de surnaturel, des plus funestes. Le lecteur a l'impression de pouvoir toucher les traces de doigts ayant dessiné un arbre dans un rocher. He Pao ressortant à la lumière après avoir progressé dans un tunnel donne une scène de nouvelle naissance. Alors même que ce tome se lit rapidement et semble moins sophistiqué, un deuxième coup d'œil atteste que la fluidité de la narration ne s'est pas faite aux dépends de la qualité picturale.


En entamant ce tome, le lecteur a conscience qu'il s'agit de l'avant-dernier et il interprète donc les coïncidences qui surviennent comme le signe que l'auteur souhaite boucler plusieurs intrigues secondaires rapidement et efficacement. En outre, il ressent la première moitié comme un récit d'aventures un peu rapide par rapport au rythme des tomes précédents. Le plaisir de la lecture ne s'en trouve pas amoindri, mais le récit semble moins riche que d'habitude. En découvrant la dernière partie, il comprend l'étendue de sa méprise, et toute la saveur des scènes précédentes s'exhalent. Il ne reste que la coïncidence un peu grosse relative à l'un des premiers compagnons de route d'He Pao qui subsiste comme une synchronicité un peu trop pratique. Vink (aidé par Cine) n'a en rien abandonné son ambition littéraire de conteur. A posteriori, le lecteur prend pleinement conscience que l'auteur a encore franchi un palier dans son art narratif.


vendredi 30 mars 2018

He Pao (Les Voyages d') - tome 3 - Quand s'éteignent les lampions

Ce tome fait suite à L'ombre du ginkgo ; c'est le troisième sur 5 de la suite de la série Le Moine Fou qu'il vaut mieux avoir lu avant. La première série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). Le présent tome est initialement paru en 2002, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Les 4 premiers tomes de ces voyages sont regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).

Tang He Pao et Tashi Tsanpo (le tibétain du tome précédent) ont poursuivi leur voyage et arrive dans une ville en bordure d'un grand fleuve. Sans argent, ils se contentent de s'abreuver au puits de la grande place. Ils sont abordés par un mendiant (Yi le Vieux) qui les conduit à la soupe populaire de la ville, où ils obtiennent un bol de soupe, même si Tashi se fait doubler par un individu malpoli. Le vieux leur propose de les mener à un endroit où ils pourront s'abriter pour dormir, un vieux palais romain. Entre-temps le malpoli est revenu, mais Tashi a vite fait de le calmer.

En se rendant au palais abandonné, un chameau mâchonne les cheveux d'He Pao qui le frappe et il s'enfuit. Le chamelier vient la trouver pour exiger réparation, mais il se calme vite en voyant le regard d'He Pao qui, elle, ne fait aucun geste agressif, ne fait pas mine de le corriger. Leur guide les amène dans l'une des pièces du palais abandonné. Tashi part chercher du petit bois pour y faire un feu, mais son fagot est ramené par une jeune fille qui indique qu'il est parti soigner une femme malade dans un village avoisinant. He Pao s'endort en rêvant de ses vrais parents Maria & Luigi Della Roca. À son réveil, Tashi n'est pas revenu. Un jeune homme vient lui apporter une note indiquant qu'il a été enlevé et demandant qu'elle attende les prochaines instructions.


Le lecteur sait parfaitement à quoi s'attendre en ouvrant un nouveau tome de cette série, continuation directe de celle du Moine Fou, sous un autre nom, plus approprié au fait qu'He Pao a repris le dessus sur son héritage : de beaux décors naturels, une narration fluide et dense, une intrigue à suspense, un regard sous-jacent sur la vie. Le plaisir du voyage est immédiat : l'arrivée des 2 voyageurs par une colline qui permet d'admirer les toits des maisons en contrebas, l'escalier qui y mène, un bel arbre au premier plan, la courbe d'une rivière avec un navire marchand, une rive abrupte en face, et tout ça en une seule case. En déambulant dans la ville, le lecteur observe, par les yeux des protagonistes, les différentes façades, un ouvrier en train de manger son bol de nouilles, l'aménagement du puits, la distribution de la soupe. La marche reprend sur un chemin de terre assez large, serpentant en hauteur de la rivière, au milieu d'une végétation dense et rase, avec une petite caravane de 3 chameaux, et un palanquin, sans oublier les bâtiments du palais abandonné dans le lointain. Vient ensuite le temps de regarder l'aménagement du palais, la disposition des bâtiments, la végétation qui a envahi les allées, etc. Le lecteur fait encore le touriste dans un autre village en bordure du fleuve, et il suit He Pao dans ses pérégrinations dans la forêt avoisinante, à la recherche de Tashi. Il a également l'occasion de se tenir dans une carrière à ciel ouvert, de nuit, à la faveur de la lumière d'une centaine de lampions, un moment visuel saisissant.

Les aquarelles de Vink (et de Cine, sa femme) sont toujours enchanteresses pour évoquer la couleur de chaque endroit, la lumière changeante, l'ambiance lumineuse particulière de la nuit. Les 2 artistes peuvent aussi bien l'utiliser sous forme de tâches de couleurs pour rendre compte de l'impression produite sur l'œil par la masse végétale, le miroitement de l'eau du fleuve, le tapis de verdure en forêt, la vivacité de l'eau d'une cascade, une mer de nuages vue en contrebas, ou encore l'ambiance féérique créée par l'accumulation de lampions. La peinture peut également être utilisée à des fins de description précise, pour rendre compte de la couleur d'un vêtement ou d'un mur, pour reproduire de manière réaliste leur texture, et accentuer leur volume.

Comme à son habitude, l'auteur met sa technique au service de la narration du récit, ne cherchant jamais à réaliser une case pour provoquer l'admiration du lecteur, mais il ne sacrifie aucune case, tout au long de ces 46 pages, il n'y en a pas qui soit moins importante qu'une autre, ou juste fonctionnelle. L'objectif de Vink est avant tout de raconter une histoire, et de faire en sorte que le lecteur en ait pour son argent en 46 pages. Il n'y a donc pas de décompression narrative, ou d'étirement d'une action ou d'un geste. Lorsqu'He Pao se bat contre un assaillant il n'y en pas pour des pages, quelques cases, 2 pages au grand maximum, pourtant le lecteur peut suivre chacun de ses gestes, son économie de mouvement, son efficacité.


Comme dans les tomes précédents, Vink raconte une histoire avec une intrigue en bonne et due. En cela, ses histoires se conforment toujours au schéma de l'aventure, He Pao arrivant dans un nouvel endroit, se retrouvant au milieu d'une situation conflictuelle dont elle est la source, ou juste un témoin de passage, et une résolution du conflit, avec souvent des explications sur le déroulement et les enjeux. Ce tome ne déroge pas à ce schéma, même si le lecteur ne sait pas trop dans quoi il s'engage de prime abord. Des regards furtifs à la dérobée et la remarque des passagers du palanquin indiquent rapidement (au bout de 7 pages) que l'antagonisme sous-jacent trouve à nouveau ses sources dans la maîtrise de l'art du Moine Fou dont He Pao est la dernière pratiquante. Un personnage fait référence aux événements survenus dans le tome 4 de la série du Moine Fou Le col du vent, confirmant une fois de plus qu'il s'agit bien de la continuation de l'histoire personnelle d'He Pao de cette première série à celle-ci.

À la fin de l'aventure, le lecteur constate qu'à nouveau, sans avoir l'air d'y toucher, l'intrigue imaginée par Vink met en scène des situations amenant à s'interroger sur les valeurs des personnages, leur façon d'appréhender leur existence. L'auteur ne jette pas ses interrogations au visage du lecteur par le biais des dialogues. Ce dernier est libre de s'arrêter au plaisir de l'intrigue, ou de chercher un deuxième niveau de lecture en fonction de ses inclinations personnelles. Bien sûr He Pao reste au centre de la narration, peut-être même plus que dans d'autres tomes puisqu'elle apparaît dans chacune des 46 planches. Le lecteur peut donc l'observer à loisir. Il voit une jeune femme sûre d'elle, sans être méprisante vis-à-vis des autres, ou même condescendante. Elle refuse de se laisser marcher sur les pieds ou de se laisser intimider parce qu'elle est une femme ou une cible facile. C'est la raison pour laquelle elle écarte avec force le chameau, puis le chamelier. Elle est consciente de sa place dans l'ordre social et n'abuse pas de sa force pour obtenir ce à quoi elle n'a pas droit. Réciproquement pas, elle n'hésite pas à corriger ceux qui abusent de leur force à l'encontre des faibles. En 5 cases (une seule bande), elle met fin à un braconnage s'exerçant sur les pandas, et elle souhaite que Tashi Tsanpo fasse usage de ses connaissances médicales pour aider la mère souffrante d'une enfant. Elle ne compte pas son énergie pour retrouver Tashi qui a été enlevé. De ce point de vue, elle se conforme aux caractéristiques du héros d'une aventure.


Le lecteur apprécie également que l'auteur montre qu'elle se sert aussi bien de ses capacités physiques pour couvrir le plus de terrain possible, que de son intelligence pour retrouver la trace de Tashi, en surveillant ceux qui la surveillent. Dans la scène finale sous les lampions qu'évoque le titre, elle expose les agissements du criminel de l'histoire, et démonte son argumentaire, comme à la fin d'un roman policier où tout est révélé. De fait cette forme d'exposition donne également un sens métaphorique à l'affrontement physique qui devient également un affrontement moral. Le lecteur est admiratif de cette jeune femme assurée sans se croire supérieure, capable de se servir de son intelligence sans pour autant être infaillible. Fidèle à ses convictions, l'auteur développe également le personnage de Tashi Tsanpo. Alors qu'il n'avait pas eu droit à un nom dans le tome précédent (un des tics d'écriture de Vink), ici il est nommé. Tashi Tsanpo ne dispose pas du caractère noble d'He Pao, ce qui a été établi dans le tome précédent. Néanmoins il est lui aussi attentif à la souffrance d'autrui et prêt à aider. D'ailleurs il a apporté son aide à He Pao pour commencer, en l'aidant à canaliser son trop plein d'énergie. Vink taquine le lecteur en sous-entendant que le mode de soin passer par le contact physique, sans bien définir la nature de ce contact. Ni Tashi, ni He Pao ne manifestent de velléité de commandement ou d'autorité, ils se satisfont de ce que leur apporte la journée. Les 2 personnages principaux ne semblent donc pas avoir de problème d'égo, ce qui apparaît de manière plus manifeste par comparaison quand le criminel explique son but.

Le lecteur se rend compte que l'auteur continue d'évoquer des thèmes récurrents. À nouveau He Pao a une vision de ses parents. Si dans les premiers tomes, ces visions semblaient être le fruit du cerveau exploitant des informations perçues de manière inconsciente par un individu, ici le lecteur n'y voit qu'une forme de synchronicité et de dispositif narratif pour montrer que le chemin d'He Pao passe par les traces laissées par ses parents. D'un autre côté, la séquence au cours de laquelle He Pao observe le sol et la végétation pour retrouver les traces laissées par le passage de Tashi Tsanpo met en scène l'importance d'être attentif à son environnement, de l'observer avec tous les sens en éveil. Vink aborde encore les troubles causés par l'héritage du Moine Fou. Il y a bien sûr la motivation de de Yi le Vieux, découlant de l'affaire du Col du Vent. Tome 4 Le col du vent. Il y a aussi cette question de savoir maîtriser ou canaliser son énergie. La résolution de l'intrigue revient sur un autre thème développé dans le tome 9 Le tournoi des licornes : celui de la force de persuasion exercée par une personne sur une autre. Le lecteur ne sait pas trop si l'auteur soit faire une observation sur la force de l'éducation et le formatage de la pensée qu'elle peut induire, ou s'il utilise ce souvenir uniquement pour amener He Pao où il le souhaite pour le tome suivant.


Comme à son habitude, l'auteur sait aussi surprendre son lecteur. Par exemple, il brise une habitude qu'il avait lui-même instaurée, celle de terminer chaque tome par un court poème. Il n'y en a pas à la fin de cette histoire, peut-être parce qu'He Pao n'est pas consciente dans la dernière case. Il surprend également son lecteur en laissant planer l'ambiguïté sur la nature de la relation existant entre He Pao et Tashi Tsanpo. Bien évidemment, il le surprend par les rebondissements de l'intrigue qu'il n'est jamais possible d'anticiper, que ce soit les événements inopinés ou la motivation du criminel, le retour d'un personnage, ou encore une nouvelle destination (se rendre dans une ville nommée Geladandong, située au Tibet). Il étonne aussi par sa narration visuelle, toujours épatante, et réservant encore des surprises. Le lecteur a déjà vu He Pao bondir de la cime d'un arbre à la suivante (par exemple dans le tome 10 du Moine Fou La Poussière d'or), mais pas encore s'élancer à la poursuite d'un pigeon, pour 2 pages d'une beauté à couper le souffle, montrant que le monde est le terrain de jeu d'He Pao. Un peu avant, il découvre 4 cases occupant la moitié d'une page, baignant dans une lumière verte enchanteresse pour indiquer qu'il s'agit d'un souvenir. Quelques pages après, He Pao est sur une hauteur au-dessus des nuages, dans une posture d'observation, pour un très beau portrait en pied le temps d'une case. Le lecteur apprécie la beauté plastique de l'image, mais Vink n'est pas en train d'attirer l'attention sur son talent. Cette image se justifie par le fait qu'He Pao est en train de réfléchir à sa situation en se disant qu'elle avait oublié ce que c'était d'être seule, qu'elle redécouvre la solitude et qu'elle lui va aussi. Le lecteur sourit en son for intérieur car il avait déjà observé que l'auteur avait jusqu'alors préféré donner un compagnon de voyage à son personnage : d'abord Kim Ki Ju, puis Petit Li, et maintenant Tashi Tsanpo. Il peut interpréter cette phrase soit comme une conviction personnelle de l'auteur que la vie est plus agréable à vivre à deux, soit comme une réflexion ironique sur son choix constant dans la narration d'attribuer un compagnon de voyage à He Pao. Vink surprend à nouveau son lecteur avec la mise en scène des lampions allumés, pour un effet saisissant.


Comme à chaque fois, le lecteur ressort enchanté de cette nouvelle étape dans les voyages d'He Pao. La qualité graphique est toujours au rendez-vous avec plusieurs surprises visuelles qui montrent que l'auteur ne se repose pas sur une recette toute faite. Vink choisit de revenir à un des aspects de l'héritage du Moine Fou pour construire son intrigue, toujours aussi savamment construite et dense en rebondissements et en action. Le récit montre des facettes supplémentaires et complémentaires d'He Pao. L'auteur se montre parfois un peu facétieux vis-à-vis de son lecteur en sous-entendant des éléments de la relation entre He Pao et Tashi, sans les rendre explicites. Il se montre subtil en donnant à voir une jeune femme épanouie, et en laissant le lecteur réfléchir à ce qui la contente, et par contraste ce qui rend insatisfait d'autres personnages.