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samedi 24 novembre 2018

La petite souriante

Tu n'as pas honte de dire des cochonneries pareilles ?

Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. La première édition date de 2018. Le scénario a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie), dessiné, encré et mis en couleurs par Benoît Springer, avec l'aide de Séverine Lambour pour la colorisation. Le tome se termine avec un cahier graphique de 14 pages, comprenant des études de personnages et de composition de page, ainsi que le texte intégral de la chanson Elle était souriante, paroles d'Edmond Bouchaud (dit Dufleuve), musique de Raoul Georges.

Quelque part en France, vraisemblablement dans le Sud, une nuit, non loin d'un troupeau d'autruches, un homme est en train de manier une lourde masse ensanglantée. Il s'agit de Josep Pla (Pep), et il vient d'écrabouiller le visage de sa femme Dora, la tuant sur le coup. Il charge le corps de sa femme et la masse, sur le plateau de son pickup. Il conduit jusqu'à un puits isolé et prend le cadavre de son épouse par les épaules. Contre toute attente, elle reprend connaissance et lui demande le beurre. Il se dégage d'elle, reprend la masse et abat la masse jusqu'à avoir une certitude. Alors qu'il traîne le cadavre jusqu'au puits, il lui revient en mémoire une chanson qu'il appelle La petite souriante (en fait Elle était souriante). Il jette le corps dans le puits asséché, retourne vers le plateau pour y déposer la masse, et ramasse 3 dents restées dessus, qu'il met dans sa poche. La pluie se met à tomber, lavant le plateau.


Pep monte dans la cabine et commence à se déshabiller pour enlever ses vêtements pleins de sang. Son téléphone portable sonne. Il décroche et indique qu'il a fait le travail à son interlocutrice, son amante. Il conclut sur le fait qu'avec la mort de Dora, il va y avoir plus de boulot avec les autruches. Il rentre chez lui avec son pickup et après s'être changé. Il se gare, entre dans la maison, et accroche sa casquette à la patère. Il entend la voix de sa femme qui l'accueille. Il pénètre dans la cuisine et se retrouve face à Dora avec des bigoudis sur la tête, toute souriante. Il réussit à conserver sa contenance. Il ressort pour téléphoner depuis le bâtiment où les autruches sont abattues. Il rappelle son amante pour la mettre au courant de ce fait inexplicable : Dora est encore en vie. Il brule ses vêtements dans la chaudière. Il retrouve les 3 dents dans sa poche. Le lendemain, Isabela, la fille de Dora, revient du pensionnat, déposée par Ruben, le vétérinaire. Elle explique à sa mère que des cours ont été annulés, suite à des restrictions budgétaires et qu'elle est bien contente d'être là pour fêter l'anniversaire de ses 18 ans le lendemain. Dès que sa mère commence à évoquer la possibilité d'aider Pep, son beau-père, au magasin, Isabela se lance dans une colère expliquant qu'elle ne peut pas supporter ce rustre sans éducation.


Avec la couverture, le lecteur découvre un ouvrage intriguant : une image minimaliste annonçant un meurtre (une autruche en train de picorer un cadavre), une touche d'horreur corporelle, un récit de sous-genre derrière cette couverture artificiellement fatiguée, une forme d'absurdité existentielle avec ces animaux regardant la mort d'un humain avec indifférence pour la mort humaine. Les auteurs ne perdent pas de temps avec, d'entrée de jeu, la description d'un meurtre sauvage (à la masse), et la manière de faire disparaître le corps. Le lecteur observe des dessins très efficaces, descriptifs, avec des tracés de contour assouplis pour rendre compte de l'immédiateté de ce qui est montré sans afféterie. Il regarde les gestes fermes et brutaux de Pep, en notant que son visage exprime dans le même temps une forme de dégoût, de tension et d'inquiétude. Il note la manière dont Benoît Springer accole les plans différents pour augmenter l'impact de la scène (l'alternance du visage et de la masse en page 6). Il apprécie le niveau de détails lorsque Pep se change dans la voiture, lui permettant de s'y projeter, ainsi que la manière dont le dessinateur donne à voir l'environnement pour que le lecteur dispose d'une vue d'ensemble. Les auteurs sont en phase pour montrer l'aspect très pragmatique du meurtre, la nécessité de devoir remettre des coups de masse parce que le travail n'a pas été bien fait du premier coup, le poids du cadavre à traîner jusqu'au puits, l'absence d'élégance pour le jeter dedans. Les auteurs décrivent une réalité très concrète et pragmatique, sans fioritures. La mise en couleurs de Springer et Séverine Lambour renforce le parti pris descriptif.


Les artistes définissent une teinte dominante par séquence : un bleu gris pour la nuit de la scène d'ouverture, un marron acajou pour l'incinération des vêtements, un marron tabac pour le petit déjeuner entre Isabela et Dora, un orange roux pour la visite des pensionnaires de l'hospice. Ils équilibrent savamment les zones traitées avec des aplats, et celles traitées avec un discret dégradé. Cette approche a pour premier effet d'établir une ambiance tranchée pour chaque séquence, mais aussi comme conséquence d'aplatir un peu les dessins pourtant riches en détails et en volume. Il faut donc que le lecteur conserve une attention suffisante pour pouvoir apprécier la narration visuelle. À cette condition, il observe que le dessinateur sait croquer des visages très expressifs, sans avoir besoin de les exagérer. Au vu de la nature du récit (un crime sordide avec préméditation), il ne fait pas de doute que les personnages ont un grain, que leur vie émotionnelle est perturbée par des conflits intérieurs pour lesquels ils ne disposent pas de stratégie de gestion. Le regard du lecteur étant ainsi orienté, il voit effectivement passer des émotions assez crues sur les visages, bousculant sa tranquillité, plus par leur justesse que par leur intensité. Zidrou ne se livre pas à une étude de caractère, mais les dessins montrent des personnages habités par des conflits.


La séquence d'ouverture atteste de la maîtrise de la mise en scène, du cadrage et du découpage par Benoît Springer. Le comportement des personnages fait ressortir ses qualités de directeur d'acteur. Au fil des séquences, le lecteur peut aussi observer, s'il s'en donne la peine, ses qualités de chef décorateur. Il y a donc pour commencer cette zone semi naturelle avec les puits et les clôtures, puis la maison bon marché de Pep, avec une cuisine fonctionnelle, une chambre simple et agréable à vivre. Le lecteur peut ensuite observer l'intérieur de la construction qui sert d'abattoir, à la fois dans sa géométrie, et dans ses installations techniques, les enclos des autruches, la zone naturelle autour de l'exploitation. Il bénéficie même d'une vue du ciel de l'exploitation (page 38) permettant de voir la disposition des bâtiments, le chemin d'accès et son d'isolation. Finalement sous des dehors un peu fades, la narration visuelle du récit s'avère très riche, avec des lieux bien campés, et des acteurs habitant leur rôle avec une conviction épatante.


Zidrou a choisi de montrer toute l'horreur brutale du meurtre dès la séquence d'ouverture, avec même la nécessité de se remettre à frapper sauvagement le corps parce que la victime n'était pas si morte que ça. Benoît Springer dose ses effets avec doigté : des grosses tâches de sang, mais sans giclement à plusieurs mètres de distance, dans des quantités réalistes, dans des teintes à nouveau impressionnistes. Il montre aussi le corps déformé par l'impact des coups, mais sans gros plan, laissant le libre choix au lecteur de s'y attarder ou non. En 10 pages, le scénariste a posé la dynamique du récit : Pep a-t-il bien assassiné sa femme et son retour en fait une créature surnaturelle, ou bien a-t-il tout imaginé du fait d'un cerveau dérangé ? Disposant de 54 planches, l'auteur a choisi un axe narratif auquel il se tient pour que le récit présente une réelle consistance : la réalité du meurtre. Il s'installe donc un jeu avec le lecteur qui se demande ce qui s'est vraiment passé, s'il est dans un simple polar avec enquête et individus pas très bien dans leur tête, ou s'il s'agit d'un récit de type horreur surnaturelle. Il regarde donc les personnages en notant les bizarreries comportementales, en leur supposant des intentions. Zidrou révèle vite l'instigateur du meurtre, ainsi que la motivation pour le commettre. Le lecteur plonge dans un drame de la jalousie, reposant sur les conventions du polar, mais sans dimension sociale, sans utiliser ces conventions comme révélateur d'un milieu, ou d'une pathologie psychiatrique. Le lecteur apprécie la maîtrise des conventions narratives du genre polar, mais peut rester un peu sur sa faim du fait du manque d'enjeu autre que découvrir la réalité des faits. En effet il ne développe pas d'empathie pour ces individus qu'il ne côtoie pas très longtemps, et il se doute bien qu'il n'y aura pas de fin heureuse. S'il se pose encore des questions après la dernière page, il lui suffit de réfléchir au lien avec la chanson Elle était souriante, pour éclaircir l'intention de l'auteur dans son esprit.



La lecture de cette bande dessinée laisse le lecteur sur une étrange impression. Il a pu apprécier la capacité du scénariste à mettre en œuvre les conventions du polar, et la facilité de lecture des planches. Au fil des séquences, il s'est rendu compte de la richesse de de la narration visuelle avec des performances d'acteur épatantes, tout en appréciant les moments inattendus comme la visite de la ferme. D'un autre côté, il peut ressentir une sorte de manque, la personnalité des protagonistes n'étant pas approfondies, l'intrigue étant très linéaire, le récit ne se prêtant pas à une lecture au deuxième degré sous un angle moquer ou sarcastique.



2 commentaires:

  1. Zidrou, c'est lui qui officie sur "Les Nouvelles Enquêtes de Ric Hochet". Je suis surpris de voir son nom associé à un récit quasi horrifique, comme tu le mentionnes. Je ne connaissais pas Benoît Springer.

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  2. Je n'ai découvert Zidrou que récemment, mais c'est déjà le 5ème album avec un scénario de lui que je lis. Sur le site, tu peux trouver les commentaires pour les albums 22 & 23 de Clifton (série qu'il a reprise avec Turk, succédant ainsi à De Groot), Natures mortes (un récit sur la muse d'un peintre), et Emma G. Wilford (l'histoire d'une femme se lançant à la recherche de son mari explorateur). Il a également pris la suite de Bob de Groot sur la série Léonard, toujours avec Turk.

    https://les-bd-de-presence.blogspot.com/search/label/Zidrou

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