Intrigue classique, dessins expressifs
Ce tome comprend une histoire complète parue en mai 2017 en français. Ce récit est initialement paru dans le numéro 13 du hors-série annuel Speciale Dylan Dog, en octobre 1999. Le scénario est de Pasquale Ruju, et les dessins ont été réalisés par Nicola Mari, comme pour les 2 tomes précédents publiés par Mosquito. C'est un album en noir & blanc. Dylan Dog est un personnage récurrent de fiction, dont les aventures paraissent mensuellement en Italie depuis 1986.
L'histoire se déroule au temps présent de sa publication, c’est-à-dire en 1999. Dylan Dog a été embauché par Jenna Walken pour le compte de l'entreprise pétrolière Shermann Oil. Il se trouve avec Groucho sur un bateau bravant le mauvais temps de la Mer du Nord pour rejoindre une plate-forme offshore appelée Goliath. À bord du navire, se trouvent Elke Christiansen (la capitaine) et son second Wolf, Sven Helmer (co-concepteur de la plate-forme) dont la femme Lotte Helmer se trouve sur la plate-forme, Jérôme Shermann (le fils de Dwight Shermann, PDG de Shermann Oil, également sur la plate-forme), Jenna Walken (médecin biologiste), Doyle et 2 de ses hommes, armés et prêts à tout affronter. Le navire a été affrété suite à la réception de 2 communications vidéo inquiétantes. La première montre Lotte Helmer paniquée en voyant quelque chose arriver d'en bas. La seconde est de mauvaise qualité, mais on voit des employés en train de fuir, et de se jeter à l'eau pour essayer d'échapper à l'emprise de ce qui ressemble vaguement à des tentacules.
Après avoir visionné les 2 courtes séquences à partir de cassettes vidéo, les différentes personnes expliquent la situation à Dylan Dog et à Groucho. La plate-forme étant située dans les eaux internationales, l'entreprise Shermann Oil a dû monter sa propre expédition de secours, rendue impérieuse du fait de la présence du PDG sur la plate-forme. La mauvaise qualité de la vidéo ne permet pas de savoir exactement ce qu'il s'est passé, mais il n'y a plus de contact radio avec l'équipage. Le navire arrive en vue de la plate-forme et Dylan Dog remarque un marin mort, suspendu dans les chaînes à l'extérieur de la plate-forme. La capitaine Christiansen explique que le premier problème est de savoir comment aborder sur la plate-forme alors que la mer est démontée. Effectivement la manœuvre se révèle périlleuse et même mortelle pour plusieurs.
L'éditeur Mosquito persiste et signe avec le troisième tome consacré aux aventures de Dylan Dog dessinées par Nicola Mari, après Statue vivante et La sorcière de Brentford. Le lecteur découvre un troisième scénariste après Bruno Enna, puis Claudio Chiaverotti. Il constate rapidement que le récit a pris quelques années, puisque les personnages n'utilisent pas de téléphone portable, et qu'ils utilisent encore des K7 vidéo pour magnétoscope. Toutefois, le reste du récit est moins daté dans la mesure où il ne rentre pas trop dans le détail technologique du forage en pleine mer. À plusieurs reprises, le lecteur peut constater que le scénariste comprend les principes du forage, que ce soit la dimension et la capacité de production de la plate-forme, ou les sondes et les explosions. Le caractère de chaque personnage est établi à gros traits : courageux, séducteur, réfléchi, ouvert à d'autres réalités pour Dylan Dog (conforme au personnage, à l'exception de sa flûte qu'il n'a pas emmenée), facétieux, absurde et toujours prêt à aider Dylan Dog pour Groucho, dure et fantasque pour la capitaine Elke Christiansen, plus réfléchie et introvertie pour la docteur Jenna Walken, autoritaire et manquant de confiance en lui pour Jérôme Shermann, constructif et endeuillé pour Sven Helmer, etc. Pasquale Ruju fait en sorte que les personnages ne soient ni anonymes, ni interchangeables, sans réussir à les rendre assez consistant pour que le lecteur ait envie de s'investir émotionnellement dans ce qui leur arrive.
Le scénariste affiche d'entrée de jeu le moteur de l'intrigue : la plate-forme de forage pétrolière est attaquée par un monstre avec des tentacules évoquant un Grand Ancien d'HP Lovecraft. Il établit la dichotomie habituelle entre les tenants de la raison scientifique, et ceux plus sensibles à une explication de nature surnaturelle. Dans les 2 cas, il joue carte sur table, entre la possibilité d'une forme de vie encore non répertoriée, ou la manifestation d'une déité décrite par William Blake (1757-1827) dans son ouvrage le Livre d'Urizen. Autant dans le premier cas, il se montre convainquant ; autant le lecteur a dû mal à voir ce qu'apporte la référence à Urizen, si ce n'est un nom, et la possibilité d'intégrer quelques vers dans la narration. L'intrigue se déroule donc de manière classique, avec un site isolé difficile d'accès (la plate-forme offshore), les premiers contacts avec la créature indicible, les confrontations avec perte en vies humaines, et la confrontation finale dont on sait que Dylan Dog sortira vivant puisque c'est un héros de fiction récurent. En fonction de son état d'esprit du moment, le lecteur peut trouver les blagues de Groucho amusantes parce qu'absurdes et décalées, ou alors totalement hors sujet, l'évocation de zombies trop facile ou au contraire dans la logique de l'analyse du phénomène surnaturel, le moyen d'en finir avec Urizen trop évident ou au contraire bien amené depuis le début.
Pasquale Ruju se conforme aux spécifications des aventures de Dylan Dog, consciencieusement, avec une logique narrative cohérente, et en ménageant de nombreux moments visuels, voire des planches quasiment muettes. De ce point de vue, le choix de cette histoire par Mosquito remplit encore plus son objectif que les 2 tomes précédents, pour constituer un exemple parlant du talent du dessinateur. Nicola Mari réalise des dessins vraisemblablement à l'encre et au pinceau, réalisant aussi bien des traits de contours réguliers et arrondis, que des aplats de noir aux formes un peu pâteuses, faisant perdre de la précision dans le rendu. La combinaison de ces 2 composantes aboutit à des dessins pouvant passer du domaine descriptif et précis, au domaine presque abstrait en passant par l'expressionnisme. Dans la première page, le lecteur se tient aux côtés de Dylan Dog dans un poste de communication du navire. Il peut voir une vanne, un écran, des tuyauteries, et différents éléments de la console qu'il ne peut pas identifier. L'artiste a su trouver le point d'équilibre entre les éléments reconnaissables et identifiables, et des formes plus génériques pour préserver la rapidité de lecture du dessin, tout en donnant une impression de décor consistant et plausible. Quelques pages plus loin (page 13), le lecteur lève la tête et voit le commandant sur la passerelle, pour un aperçu très réaliste des ponts supérieurs. De la même manière, Mari rend bien compte de l'environnement très particulier de la plate-forme, avec les poutrelles métalliques, les tuyauteries, les caillebotis métalliques, les puits et leurs échelles métalliques, la masse de la plate-forme, etc.
L'artiste a conçu des apparences spécifiques pour chaque personnage, que ce soit la forme du visage, sa coiffure, sa taille, ou encore sa tenue vestimentaire (qui reste la même tout d long du récit car ils n'ont pas l'occasion de se changer). Les expressions des visages sont assez parlantes, et Mari ne dessine pas pour faire joli. Du coup, il peut ainsi rapprocher visuellement les êtres humains normaux, avec ceux possédés, puisque l'écart visuel n'est pas énorme. Certaines séquences reposent sur des dialogues copieux. En fonction, Mari peut soit organiser une prise de vue sur la base uniquement des visages des interlocuteurs, ou les suivre dans leurs déplacements. Du fait de la copieuse pagination de cette histoire (environ 130 pages), le lecteur ne se formalise pas trop de ces suites de têtes en train de parler car elles sont contrebalancées par des séquences visuellement plus intéressantes.
S'il a lu les 2 premiers tomes, il est possible que le lecteur en soit encore à se demander pour quelle raison les éditions Mosquito ont souhaité se focaliser sur cet artiste parmi tous ceux qui ont contribué à mettre en image les aventures de Dylan Dog. Sa manière de traiter le noir & blanc est personnelle, que ce soit pour cet amalgame étonnant entre traits de contour propres et net, et aplats de noir massifs et plus irréguliers. Sa façon de dessiner les visages, sans afféterie ni volonté de beau rend les personnages plus mystérieux. En arrivant à la page 12, le lecteur découvre une mer démontée dont la force des vagues semble surgir de la page. Il retrouve cette même impression d'entrechoquement en page 16, encore plus violent à l'approche de la plate-forme en page 23, puis avec la force d'un ouragan en pages 31 à 36, avec une lame de fond qui emmène tout sur son passage. Dans cette séquence, l'artiste réalise une séquence d'action dans laquelle la mise en scène et le découpage semblent ballotter et tremper le lecteur, aux côtés des protagonistes. À chaque séquence d'action, Nicola Mari élève ses pages et ses cases au-dessus des stéréotypes visuels, pour une narration qui rend compte de la soudaineté des événements, des réactions des personnages dans le feu de l'action, de la rapidité de l'enchaînement des mouvements. Devenu sensible à la qualité de la mise en scène, le lecteur se rend compte que le dessinateur est tout aussi habile à faire apparaître les tensions sous-jacentes lors des conversations, par le langage corporel des interlocuteurs, par exemple quand la capitaine Elke Christiansen se retrouve seule en compagnie des barbouzes de la Shermann Oil.
Il est possible que le lecteur apprécie plus la qualité de la narration de Nicola Mari dans ce tome que dans les précédents. Le scénario suit une trame peu originale, mais bien maîtrisée et bien nourrie par les personnages et les remarques en cours de route, ménageant de nombreuses séquences reposant sur la narration visuelle. Avec leur apparence très particulière, les dessins extirpent ces séquences des clichés habituels, pour leur rendre leur force et leur sens, insufflant de la tension et du suspense.
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jeudi 24 mai 2018
mercredi 23 mai 2018
La petite Bédéthèque des Savoirs - tome 18 - Le conflit israélo-palestinien. Deux peuples condamnés à cohabiter
Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes
Il s'agit d'une bande dessinée de 86 pages, en couleurs. Elle est initialement parue en 2017, écrite par Vladimir Grigorieff (1931-2017), dessinée et mise en couleurs par Abdel de Bruxelles, avec l'aide d'Aélys Abdun pour les couleurs. Elle fait partie de la collection intitulée La petite bédéthèque des savoirs, éditée par Le Lombard. Cette collection s'est fixé comme but d'explorer le champ des sciences humaines et de la non-fiction. Elle regroupe donc des bandes dessinées didactiques, associant un spécialiste à un dessinateur professionnel, en proscrivant la forme du récit de fiction. Il s'agit donc d'une entreprise de vulgarisation sous une forme qui se veut ludique.
Cette bande dessinée se présente sous une forme assez petite, 13,9cm*19,6cm. Elle commence par un avant-propos de David Vandermeulen de 4 pages, plus une page de notes. Il commence par évoquer quelques caractéristiques du conflit : un pays qui subit une guerre tous les 7 ans en moyenne, avec l'implication d'une dizaine d'autres pays de par le monde, une population de 6,4 millions de Juifs israéliens, un pays représentant à peine 0,01% de la superficie globale de la planète. Il présente ensuite les qualifications de Vladimir Grigorieff pour rédiger un tel ouvrage, ainsi que la volonté d'avoir un discours non partisan. Enfin il revient sur l'importance de la résolution 2334 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, votée le 23 décembre 2016.
La bande dessinée commence avec une mise en scène dans laquelle Vladimir Grigorieff répond aux questions de 2 journalistes fictifs. Ils lui expliquent qu'ils souhaitent un ouvrage qui s'adressent à des lecteurs non spécialistes que le sujet interpelle, dont les sources d'informations sont télévisuelles et journalistiques. Ils souhaitent une présentation digeste et non partisane, basique et impartiale, qui dépasse le format des brèves de comptoir. Avec cette lettre de mission, Vladimir Grigorieff se lance dans exposé chronologique, incorporant les points de vue et les arguments des 2 camps.
Dès la première page, le lecteur comprend bien comment cette bande dessinée a été conçue. L'éditeur a proposé le projet au spécialiste qui a fourni un texte, et charge au dessinateur de faire de son mieux pour transformer ça en une bande dessinée. Effectivement, il y a quelques pages où les images luttent pour réussir à occuper la moitié de la surface de la page. Effectivement il y a quelques cases qui représentent exactement ce qui est écrit dans l'encart de texte, mais finalement pas beaucoup. En regardant les dessins après avoir fini l'ouvrage, le lecteur prend mieux conscience de l'apport des dessins. Pour commencer s'il a été attiré par cette lecture, il y a fort à parier que c'est pour sa forme en bande dessinée. Ensuite la narration visuelle permet d'humaniser le texte, même par un procédé aussi simple que celui de mettre en scène deux personnes (ou plus) en train de discuter. D'une manière générale, les dessins d'Abdel de Bruxelles donnent une impression de simplicité, de formes simplifiées rapidement réalisées, ce qui contrebalance la densité d'informations contenue dans les textes. Le lecteur constate également que l'artiste utilise des références photographiques ou vidéo pour représenter les personnages historiques, et que les dessins de ces cases sont plus travaillés pour capturer la ressemblance recherchée.
En outre à plusieurs reprises, Abdel de Bruxelles utilise des procédés spécifiques à la bande dessinée. Pour commencer il y a cette possibilité de mettre sur le même plan des personnages fictifs (les interlocuteurs) et des représentations issues de photographies, sans donner l'impression de sauter d'un média à un autre. Ensuite, il y la possibilité de créer une narration séquentielle, y compris dans un exposé aussi contraint que celui-ci. Ainsi les pages 15 à 17 montrent un groupe de juifs et un groupe de palestiniens se tenant au pied de la muraille de Jérusalem, interagissant l'un avec l'autre, montrant l'évolution des rapports de force. Les dessins servent également à évoquer un temps passé (biblique, page 24) où l'artiste évite l'écueil de la représentation naïve, et celui d'une représentation trop photographique. Enfin, il utilise également les images pour des compositions rapprochant des éléments visuels, comme l'horloge symbolique de l'apocalypse superposée au globe terrestre, avec Kofi Annan dénonçant l'irresponsabilité de la prolifération des armes atomiques.
Ainsi, malgré un niveau de contrainte très élevé peu compatible avec une narration séquentielle et des dessins en apparence simplistes, Abdel de Bruxelles fait bien plus que juste illustrer le discours de Vladimir Grigorieff. Dès la conception de l'ouvrage, ce dernier sait bien qu'il s'expose à toutes les critiques possibles et imaginables. À l'évidence, une bande dessinée (même si l'on ne tient pas compte de la forme dessinée) de 86 pages est forcément réductrice par rapport à une situation évolutive aussi complexe. D'un autre côté, ne rien écrire sur le sujet est également l'aveu d'une impuissance et d'un échec. Outre les précautions prises par David Vandermeulen dans l'avant-propos, l'auteur prend soin de bien expliciter ses intentions le plus clairement possible : faire œuvre de vulgarisation non partisane. En page 10, un interlocuteur lui demande s'il pense que cet ouvrage pourrait être utile. L'auteur répond : Utile dans un conflit d'une telle complexité tragique, je n'en sais rien. Ce que j'espère surtout, c'est trouver des lecteurs subtils qui corrigeront par leur propre réflexion les insuffisances de la mienne. Il indique qu'il ne détient pas la vérité absolue et incite le lecteur à faire preuve d'esprit critique.
Rapidement le lecteur se rend compte de la densité du propos et de la rigueur de la démarche des auteurs. Il vaut qu'il soit familier de l'actualité concernant Israël et qu'il ait déjà une idée de qui sont les principaux dirigeants politiques concernés par son histoire. En outre, les auteurs ont inclus un glossaire de 24 mots ou expression en fin d'ouvrage pour éviter de surcharger encore plus la bande dessinée. Un simple coup d'œil au glossaire montre qu'il ne s'agit pas de notions superficielles puisqu'il y trouve aussi bien le sens du mot Naka, que celui de l'expression de rocher d'Israël. Le livre est divisé en 3 grands chapitres chronologiques : (1) la situation à l'époque de l'Empire ottoman (15 pages), (2) Au temps du mandat britannique (12 pages), (3) l'état d'Israël et les palestiniens (50 pages), avec une introduction et une conclusion. Chaque chapitre est divisé en séquences, au nombre de 23 au total, ce qui facilite les pauses dans la lecture. Vladimir Grigorieff utilise bien sûr une approche historique et chronologique, ayant choisi de commencer à partir de 1880, en passant par le mandat britannique (1920 à 1948), la guerre des six jours, du 5 au 10 juin 1967, la guerre du Kippour, du 6 au 24 octobre 1973, les 2 intifada, les accords d'Oslo (1993), etc. En fonction de sa familiarité avec ce thème historique, le lecteur peut regretter que tel ou tel événement ne soit pas développé, par exemple le massacre de Sabra et Chatila en 1982, c'est la limite d'un ouvrage de vulgarisation. Mais dès le départ, il ne se limite pas à une série de date, ou de décisions politiques.
À chaque notion, Vladimir Grigorieff développe ce que son appellation recouvre. Cela commence avec une séquence intitulée Comprendre le sionisme. Au fil des pages, il développe également les différents mouvements antisionistes (au nombre de 3), en quoi les termes d'esclavage et de colonialisme sont impropres à la situation, ainsi que celui d'apartheid, la distinction à établir entre post-judaïsme et néo-judaïsme, entre panarabisme et palestinisme. Ces développements s'inscrivent dans la perspective d'une vulgarisation qui ne se contente pas d'enfiler les termes, sans les expliquer. L'auteur fait preuve d'une démarche plus holistique, en envisageant ce conflit sous de nombreux points de vue. Il n'hésite pas à mettre en scène un dialogue sur le conflit israélo-arabe entre David ben Gourion (1886-1975) et Yasser Arafat (1929-2004), les faisant parler à partir de leurs déclarations. Il développe également une réflexion de nature philosophique et aborde toutes les questions qui fâchent. La (re)création d'Israël est-elle moralement justifiée ? Pourquoi un tel intérêt pour le conflit israélo-arabe ? La violence est-elle contre-productive ? Entre israéliens et palestiniens aurait-il pu y avoir un échange de populations ? Israël et la bombe atomique. À chaque fois, il prend bien soin de donner les arguments des différents partis, sans prendre position, mais en ouvrant parfois la discussion sur un questionnement philosophique. Le seul parti pris de l'auteur est celui du pacifisme.
Tout au long de ces 23 séquences, Vladimir Grigorieff a à cœur de présenter les différentes facettes de chaque enjeu, de chaque politique, pour ne pas laisser place au doute sur le fait que le conflit israélo-palestinien, c'est plus compliqué que ça. Il ne prend jamais son lecteur pour un idiot et n'hésite pas à employer des termes précis comme la dhimmitude : condition sociale et juridique des dhimmis (personne non musulmane, dans les sociétés islamiques), en terre d'islam. Il examine la question du terrorisme des 2 côtés de la barrière, et il évoque les raisons du soutien des États-Unis, ainsi que le statut des populations juives au cours de la diaspora (page 33). Il évoque le droit politique, mais aussi le droit moral, et le positionnement en victime.
Le projet d'évoquer le conflit israélo-palestinien en 86 pages (denses) de bande dessinée est condamné à être critiqué de bien des manières avant même qu'il ne soit réalisé. Après lecture de l'ouvrage, il apparaît qu'Abdel de Bruxelles a fait plus que simplement essayer de trouver des images pour illustrer un texte copieux et immuable, complétant le propos par des images d'archives, mais aussi des mises en scène spécifiques à la bande dessinée. Vladimir Grigorieff dresse un portrait bien plus ambitieux qu'une simple vulgarisation en examinant ce conflit sous l'angle historique, politique, religieux, moral, philosophique et pacifiste, avec un degré de réflexion nourri par une solide connaissance et une solide culture. Il ne reste plus alors au lecteur qu'à se faire sa propre opinion.
Il s'agit d'une bande dessinée de 86 pages, en couleurs. Elle est initialement parue en 2017, écrite par Vladimir Grigorieff (1931-2017), dessinée et mise en couleurs par Abdel de Bruxelles, avec l'aide d'Aélys Abdun pour les couleurs. Elle fait partie de la collection intitulée La petite bédéthèque des savoirs, éditée par Le Lombard. Cette collection s'est fixé comme but d'explorer le champ des sciences humaines et de la non-fiction. Elle regroupe donc des bandes dessinées didactiques, associant un spécialiste à un dessinateur professionnel, en proscrivant la forme du récit de fiction. Il s'agit donc d'une entreprise de vulgarisation sous une forme qui se veut ludique.
Cette bande dessinée se présente sous une forme assez petite, 13,9cm*19,6cm. Elle commence par un avant-propos de David Vandermeulen de 4 pages, plus une page de notes. Il commence par évoquer quelques caractéristiques du conflit : un pays qui subit une guerre tous les 7 ans en moyenne, avec l'implication d'une dizaine d'autres pays de par le monde, une population de 6,4 millions de Juifs israéliens, un pays représentant à peine 0,01% de la superficie globale de la planète. Il présente ensuite les qualifications de Vladimir Grigorieff pour rédiger un tel ouvrage, ainsi que la volonté d'avoir un discours non partisan. Enfin il revient sur l'importance de la résolution 2334 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, votée le 23 décembre 2016.
La bande dessinée commence avec une mise en scène dans laquelle Vladimir Grigorieff répond aux questions de 2 journalistes fictifs. Ils lui expliquent qu'ils souhaitent un ouvrage qui s'adressent à des lecteurs non spécialistes que le sujet interpelle, dont les sources d'informations sont télévisuelles et journalistiques. Ils souhaitent une présentation digeste et non partisane, basique et impartiale, qui dépasse le format des brèves de comptoir. Avec cette lettre de mission, Vladimir Grigorieff se lance dans exposé chronologique, incorporant les points de vue et les arguments des 2 camps.
Dès la première page, le lecteur comprend bien comment cette bande dessinée a été conçue. L'éditeur a proposé le projet au spécialiste qui a fourni un texte, et charge au dessinateur de faire de son mieux pour transformer ça en une bande dessinée. Effectivement, il y a quelques pages où les images luttent pour réussir à occuper la moitié de la surface de la page. Effectivement il y a quelques cases qui représentent exactement ce qui est écrit dans l'encart de texte, mais finalement pas beaucoup. En regardant les dessins après avoir fini l'ouvrage, le lecteur prend mieux conscience de l'apport des dessins. Pour commencer s'il a été attiré par cette lecture, il y a fort à parier que c'est pour sa forme en bande dessinée. Ensuite la narration visuelle permet d'humaniser le texte, même par un procédé aussi simple que celui de mettre en scène deux personnes (ou plus) en train de discuter. D'une manière générale, les dessins d'Abdel de Bruxelles donnent une impression de simplicité, de formes simplifiées rapidement réalisées, ce qui contrebalance la densité d'informations contenue dans les textes. Le lecteur constate également que l'artiste utilise des références photographiques ou vidéo pour représenter les personnages historiques, et que les dessins de ces cases sont plus travaillés pour capturer la ressemblance recherchée.
En outre à plusieurs reprises, Abdel de Bruxelles utilise des procédés spécifiques à la bande dessinée. Pour commencer il y a cette possibilité de mettre sur le même plan des personnages fictifs (les interlocuteurs) et des représentations issues de photographies, sans donner l'impression de sauter d'un média à un autre. Ensuite, il y la possibilité de créer une narration séquentielle, y compris dans un exposé aussi contraint que celui-ci. Ainsi les pages 15 à 17 montrent un groupe de juifs et un groupe de palestiniens se tenant au pied de la muraille de Jérusalem, interagissant l'un avec l'autre, montrant l'évolution des rapports de force. Les dessins servent également à évoquer un temps passé (biblique, page 24) où l'artiste évite l'écueil de la représentation naïve, et celui d'une représentation trop photographique. Enfin, il utilise également les images pour des compositions rapprochant des éléments visuels, comme l'horloge symbolique de l'apocalypse superposée au globe terrestre, avec Kofi Annan dénonçant l'irresponsabilité de la prolifération des armes atomiques.
Ainsi, malgré un niveau de contrainte très élevé peu compatible avec une narration séquentielle et des dessins en apparence simplistes, Abdel de Bruxelles fait bien plus que juste illustrer le discours de Vladimir Grigorieff. Dès la conception de l'ouvrage, ce dernier sait bien qu'il s'expose à toutes les critiques possibles et imaginables. À l'évidence, une bande dessinée (même si l'on ne tient pas compte de la forme dessinée) de 86 pages est forcément réductrice par rapport à une situation évolutive aussi complexe. D'un autre côté, ne rien écrire sur le sujet est également l'aveu d'une impuissance et d'un échec. Outre les précautions prises par David Vandermeulen dans l'avant-propos, l'auteur prend soin de bien expliciter ses intentions le plus clairement possible : faire œuvre de vulgarisation non partisane. En page 10, un interlocuteur lui demande s'il pense que cet ouvrage pourrait être utile. L'auteur répond : Utile dans un conflit d'une telle complexité tragique, je n'en sais rien. Ce que j'espère surtout, c'est trouver des lecteurs subtils qui corrigeront par leur propre réflexion les insuffisances de la mienne. Il indique qu'il ne détient pas la vérité absolue et incite le lecteur à faire preuve d'esprit critique.
Rapidement le lecteur se rend compte de la densité du propos et de la rigueur de la démarche des auteurs. Il vaut qu'il soit familier de l'actualité concernant Israël et qu'il ait déjà une idée de qui sont les principaux dirigeants politiques concernés par son histoire. En outre, les auteurs ont inclus un glossaire de 24 mots ou expression en fin d'ouvrage pour éviter de surcharger encore plus la bande dessinée. Un simple coup d'œil au glossaire montre qu'il ne s'agit pas de notions superficielles puisqu'il y trouve aussi bien le sens du mot Naka, que celui de l'expression de rocher d'Israël. Le livre est divisé en 3 grands chapitres chronologiques : (1) la situation à l'époque de l'Empire ottoman (15 pages), (2) Au temps du mandat britannique (12 pages), (3) l'état d'Israël et les palestiniens (50 pages), avec une introduction et une conclusion. Chaque chapitre est divisé en séquences, au nombre de 23 au total, ce qui facilite les pauses dans la lecture. Vladimir Grigorieff utilise bien sûr une approche historique et chronologique, ayant choisi de commencer à partir de 1880, en passant par le mandat britannique (1920 à 1948), la guerre des six jours, du 5 au 10 juin 1967, la guerre du Kippour, du 6 au 24 octobre 1973, les 2 intifada, les accords d'Oslo (1993), etc. En fonction de sa familiarité avec ce thème historique, le lecteur peut regretter que tel ou tel événement ne soit pas développé, par exemple le massacre de Sabra et Chatila en 1982, c'est la limite d'un ouvrage de vulgarisation. Mais dès le départ, il ne se limite pas à une série de date, ou de décisions politiques.
À chaque notion, Vladimir Grigorieff développe ce que son appellation recouvre. Cela commence avec une séquence intitulée Comprendre le sionisme. Au fil des pages, il développe également les différents mouvements antisionistes (au nombre de 3), en quoi les termes d'esclavage et de colonialisme sont impropres à la situation, ainsi que celui d'apartheid, la distinction à établir entre post-judaïsme et néo-judaïsme, entre panarabisme et palestinisme. Ces développements s'inscrivent dans la perspective d'une vulgarisation qui ne se contente pas d'enfiler les termes, sans les expliquer. L'auteur fait preuve d'une démarche plus holistique, en envisageant ce conflit sous de nombreux points de vue. Il n'hésite pas à mettre en scène un dialogue sur le conflit israélo-arabe entre David ben Gourion (1886-1975) et Yasser Arafat (1929-2004), les faisant parler à partir de leurs déclarations. Il développe également une réflexion de nature philosophique et aborde toutes les questions qui fâchent. La (re)création d'Israël est-elle moralement justifiée ? Pourquoi un tel intérêt pour le conflit israélo-arabe ? La violence est-elle contre-productive ? Entre israéliens et palestiniens aurait-il pu y avoir un échange de populations ? Israël et la bombe atomique. À chaque fois, il prend bien soin de donner les arguments des différents partis, sans prendre position, mais en ouvrant parfois la discussion sur un questionnement philosophique. Le seul parti pris de l'auteur est celui du pacifisme.
Tout au long de ces 23 séquences, Vladimir Grigorieff a à cœur de présenter les différentes facettes de chaque enjeu, de chaque politique, pour ne pas laisser place au doute sur le fait que le conflit israélo-palestinien, c'est plus compliqué que ça. Il ne prend jamais son lecteur pour un idiot et n'hésite pas à employer des termes précis comme la dhimmitude : condition sociale et juridique des dhimmis (personne non musulmane, dans les sociétés islamiques), en terre d'islam. Il examine la question du terrorisme des 2 côtés de la barrière, et il évoque les raisons du soutien des États-Unis, ainsi que le statut des populations juives au cours de la diaspora (page 33). Il évoque le droit politique, mais aussi le droit moral, et le positionnement en victime.
Le projet d'évoquer le conflit israélo-palestinien en 86 pages (denses) de bande dessinée est condamné à être critiqué de bien des manières avant même qu'il ne soit réalisé. Après lecture de l'ouvrage, il apparaît qu'Abdel de Bruxelles a fait plus que simplement essayer de trouver des images pour illustrer un texte copieux et immuable, complétant le propos par des images d'archives, mais aussi des mises en scène spécifiques à la bande dessinée. Vladimir Grigorieff dresse un portrait bien plus ambitieux qu'une simple vulgarisation en examinant ce conflit sous l'angle historique, politique, religieux, moral, philosophique et pacifiste, avec un degré de réflexion nourri par une solide connaissance et une solide culture. Il ne reste plus alors au lecteur qu'à se faire sa propre opinion.
mardi 22 mai 2018
Clifton - tome 23 - Just Married
Le célibat est la plus
belle conquête de l'homme, après le divorce.
Ce tome fait suite à Clifton et les gauchers contrariés qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. Il est paru en 2017. Cette histoire est écrite par Zidrou (Benoît Drousie), dessinée et encrée par Turk (Philippe Liégeois), avec une mise en couleurs de Kaël. Il s'agit d'une histoire tout public.
L'été de ses 17 ans, Harold Wilberforce passait une partie de ses vacances à Brighton, et un jour il se promenait aux côtés de Maureen Melbourne, une de ses professeures. Malgré la différence d'âge, ce fut l'expérience de son premier baiser, sur la plage. Au temps présent, il fait sa toilette matinale, quand il détecte, oh horreur !, un poil blanc dans sa moustache. Il a vite fait de le teindre. Dans la cuisine, il trouve Miss Partridge (sa gouvernante) en train d'écouter les prédictions d'Hildira, une indienne qui lui prédit des mariages et du sang. Piqué au vif, Clifton accepte d'écouter ses prédictions également. Elle évoque l'avènement d'un groupe de rock de hannetons, la victoire de l'Angleterre lors de la coupe du monde football à Wembley, l'entrée du Royaume-Uni dans la communauté européenne (et sa sortie), et le mariage de Clifton. Il promet de se raser la moustache si jamais il venait à se marier.
Le même jour, les photographes Neckerchief du Clarion et Gutter du Daisy Mirror viennent couvrir le mariage de Lord Baltimore Arthus Wreck (très âgé et riche) et Betty Margaret Shyless (jeune et belle). La cérémonie se déroule bien, jusqu’au baiser où le bouquet de la mariée émet un clic et explose tuant les membres de l'assemblée sur le coup. Après un vague moment d'hésitation, les 2 photographes mitraillent la scène pour leur journal respectif. Le soir Clifton se souvient de son intégration dans le club des vitolphilistes de son lycée, le Dukobull College. Le lendemain, après une scène gênante dans la salle bain, Miss Partridge répond à un coup de sonnette, et se retrouve nez à nez avec le général Edward Fergus Gordon Horatio Clifton qui vient passer quelques jours chez son fils.
En 2016, Zidrou avait déjà fait la preuve qu'il est capable de se couler dans le moule et d'écrire un récit de Clifton en en respectant les caractéristiques, et Turk était très en jambe visuellement pour le tome précédent. Il n'y a donc pas de raison qu'ils fassent moins bien pour cette deuxième collaboration sur cette série, d'autant qu'ils collaborent également pour la reprise des gags de Léonard, à commencer par Léonard - tome 47 - Master génie (2016). Le scénariste ressort le même méchant que dans le tome précédent, avec un nouveau plan aussi loufoque qu'invraisemblable pour nuire au Royaume-Uni, basé sur des attentats au mariage. L'intrigue n'est pas plus idiote, ni plus intelligente que celle du tome précédent, et dans la droite lignée des histoires de Clifton. Le scénariste déroule une enquête réalisée par le personnage principal avec l'aide du MI5. Elle avance au gré d'échec, jusqu'au mariage final, avec une résolution haute en couleurs, sur la base d'une coïncidence bien pratique, mais cohérente avec la nature du récit.
Le lecteur remarque également que Zidrou continue de jouer le jeu des conventions des récits de Clifton. Il insère de nombreuses références à la culture typiquement anglaise. Il peut s'agir de références facilement accessibles comme les Beatles, les toasts (croustillants au dehors, moelleux en dedans), une citation très connue de Winston Churchill (Je n'ai à offrir que du sang, des larmes et de la sueur), ou encore la cathédrale de Canterbury. Comme dans le tome précédent, il insère également des références plus pointues : les séjours à Bath, les suffragettes (1914), l'appellation des églises commençant par sint, (plutôt que saint), la victoire des britanniques lors de la coupe du monde de football à Wembley en 1966, ou encore la spécialité culinaire appelée bubble and squeak (des restes de légumes frits). L'auteur s'adresse également aux adultes avec la référence à l'intégration du Royaume-Uni dans la communauté européenne et sa sortie lors du Brexit en 2016. Il met en scène les principaux personnages à commencer par Clifton lui-même et Miss Partridge, mais aussi le général Edward Fergus Gordon Horatio Clifton, le père de Clifton, créé par Bob de Groot. C'est également le retour de l'archevêque Beliefless qui était apparu dans le tome précédent.
Comme d'habitude, le lecteur est immédiatement séduit par l'expressivité des personnages. Ça commence dès la couverture avec la mine déconfite et résignée de Clifton qui a renoncé à son principe le plus cher, celui du célibat. Ça continue avec la douce gentillesse exprimée par le visage de Maureen Melbourne s'apprêtant à embrasser le jeune Clifton. Tout du long du tome, le lecteur ressent les émotions très variées des personnages : la consternation de Clifton en découvrant un poil banc dans sa moustache et sa volonté farouche de le colorer, la ferveur de madame Hildira à formuler ses prédictions, la morgue des 2 photographes se lançant des noms d'oiseau à la tête, le contentement de la jeune mariée à l'idée de ce qu'elle va hériter de son vieux mari, la sérénité de Miss Partridge face à la nudité de Clifton, l'assurance suffisante du père de Clifton, etc. En simplifiant les visages des personnages, le dessinateur les rend beaucoup plus expressifs, et capture avec une justesse exemplaire leur état d'esprit. Les personnages ressortent d'autant mieux que les décors sont représentés de manière réaliste. Dès la première case, Turk prouve à nouveau qu'il s'investit du temps dans la représentation de chaque environnement, à commencer par la promenade Brighton. Le lecteur qui l'a déjà vu la reconnait immédiatement. Il en va de même pour la représentation de la cathédrale de Canterbury, des rues de Londres, ou des différentes églises. Il apporte le même soin pour habiller ses personnages de vêtements plausibles.
Le lecteur familier de Turk recherche bien sûr les différents modèles de voiture. Ce récit s'y prêtant moins que le précédent, il retrouve la MG de Clifton (et celle de son père), mais aussi la voiture de sport du photographe Gutter (page 7), le double-decker (page 13), les 5 voitures dans la rue page 27, ou encore les voitures qui attisent l'envie de Phil et Bennie (page 38). Tout du long il se régale des détails inattendus dont Turk parsème ses planches. Les ustensiles de madame Hildira pour prévenir l'avenir valent le coup d'œil (sa tenue aussi). Chaque fois qu'il y a une scène de foule, le temps passé pour détailler les personnages vaut le coup pour la découverte des visages et des tenues (par exemple les invités à la noce dans l'église page 9, page 23, page 39). Il est impossible de ne pas compatir avec le pauvre pigiste en train de vomir dans une poubelle à la vue des clichés du premier attentat à la bombe dans l'église. Le lecteur remarque également à plusieurs reprises que le comportement des chats dans la maison de Clifton évoque parfois Raoul Chatigré, celui de Léonard. La mise en scène des avances du photographe Neckerchief sur la personne de Clifton bénéficie d'une mise en scène comique irrésistible. La roublardise avec laquelle les 2 comparses de François-Louis Bonaparte embobinent les bobbies est redoutable d'efficacité.
La lecture de cette bande dessinée s'avère donc très divertissante au premier degré, et irrésistible du fait des dessins expressifs de Turk. Au fil des pages, le lecteur observe également que Zidrou a gagné en confiance et qu'il insère d'autres composantes plus inattendues. Il y a les jeux de mot sur les noms des personnages, comme le nom du Collège de Clifton (Dukobull) qui rappelle le titre d'une série dont il est le scénariste (l'élève Ducobu). Les noms des 2 photographes sont tout aussi évocateurs : Gutter pour le ruisseau c’est-à-dire la presse à scandale, et Neckerchief sur le modèle de handkerchief comme s'il s'agissait d'un foulard, accessoire de mode indispensable aux individus de sa classe sociale. La mise en scène des 2 photographes (l'un de la presse à scandale, l'autre favorable à l'establishment) montre que les 2 prennent des photographies des victimes des attentats et les vendent à leur journal, se nourrissant des catastrophes. Le lecteur se rend également compte que de manière fugace il considère Clifton comme un personnage réel, et pas comme un simple dispositif comique. En particulier il est question de son âge, avec ses poils de moustache qui blanchissent, et son début de presbytie (page 14 avec les lettres floues dans le phylactère). Ce sentiment du temps qui passe se trouve renforcé par le fait que Zidrou évoque le passé du personnage : sa relation avortée avec une de ses professeures, son intégration dans le club de vitolphilie. Il y a là un constat des choix d'une vie, et des occasions manquées à jamais perdues. Dans ces moments, le lecteur lit le regret teinté de résignation sur le visage de Clifton, des sentiments complexes transcrits avec une grande sensibilité.
L'autre thème surprenant relève de la sexualité. Bien sûr, cette bande dessinée reste chaste et tout public, sans image offensante pour des enfants. Cependant le lecteur adulte a l'attention attirée par une remarque en passant de Miss Partridge se demandant si la polygamie pourrait être à considérer (page 5). Il y a bien sûr le mariage d'intérêt de la jeune Betty Margaret Shyless pour le vieux riche au regard concupiscent. Le lecteur n'est pas au bout de surprise quand il voit Miss Partridge faire irruption dans la salle de bain de Clifton et découvrir la nudité de son employeur. Le contexte (une BD tout public) produit un décalage d'autant plus important. Les tentatives de séduction de Neckerchief sur Clifton sont mises en scène de manière comique, mais sans utiliser la caricature de la grande folle. Le comportement sexiste du général Clifton prend alors une autre dimension lorsqu'on le rapproche de ces sous-entendus. D'un côté, Zidrou tourne en dérision les idées rétrogrades d'une autre époque, celle à laquelle se déroule le récit, en 1959 à un ou deux ans près. D'un autre côté, le choix du célibat par Clifton fils finit par apparaître comme une peur de l'autre sexe, plus que comme une volonté assumée.
Ce vingt-troisième tome ne dépare pas dans la série des Clifton, avec une intrigue loufoque dans la droite lignée des autres, où un mégalomane français essaye de saper la grandeur du Royaume-Uni, ce qui fait dire à Clifton que venant d'un français, il faut s'attendre à tout. Turk est toujours dans une forme éblouissante, que ce soit pour l'expressivité comique des personnages, ou pour la consistance et l'exactitude des environnements, ainsi que pour les petits détails. Les lecteurs de tout âge apprécient l'humour omniprésent. Le lecteur plus âgé détecte des références adultes, ainsi que des thèmes plus délicats. 5 étoiles. À la fin le lecteur obtient sa réponse : Clifton se rase-t-il oui non la moustache ?
Ce tome fait suite à Clifton et les gauchers contrariés qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. Il est paru en 2017. Cette histoire est écrite par Zidrou (Benoît Drousie), dessinée et encrée par Turk (Philippe Liégeois), avec une mise en couleurs de Kaël. Il s'agit d'une histoire tout public.
L'été de ses 17 ans, Harold Wilberforce passait une partie de ses vacances à Brighton, et un jour il se promenait aux côtés de Maureen Melbourne, une de ses professeures. Malgré la différence d'âge, ce fut l'expérience de son premier baiser, sur la plage. Au temps présent, il fait sa toilette matinale, quand il détecte, oh horreur !, un poil blanc dans sa moustache. Il a vite fait de le teindre. Dans la cuisine, il trouve Miss Partridge (sa gouvernante) en train d'écouter les prédictions d'Hildira, une indienne qui lui prédit des mariages et du sang. Piqué au vif, Clifton accepte d'écouter ses prédictions également. Elle évoque l'avènement d'un groupe de rock de hannetons, la victoire de l'Angleterre lors de la coupe du monde football à Wembley, l'entrée du Royaume-Uni dans la communauté européenne (et sa sortie), et le mariage de Clifton. Il promet de se raser la moustache si jamais il venait à se marier.
Le même jour, les photographes Neckerchief du Clarion et Gutter du Daisy Mirror viennent couvrir le mariage de Lord Baltimore Arthus Wreck (très âgé et riche) et Betty Margaret Shyless (jeune et belle). La cérémonie se déroule bien, jusqu’au baiser où le bouquet de la mariée émet un clic et explose tuant les membres de l'assemblée sur le coup. Après un vague moment d'hésitation, les 2 photographes mitraillent la scène pour leur journal respectif. Le soir Clifton se souvient de son intégration dans le club des vitolphilistes de son lycée, le Dukobull College. Le lendemain, après une scène gênante dans la salle bain, Miss Partridge répond à un coup de sonnette, et se retrouve nez à nez avec le général Edward Fergus Gordon Horatio Clifton qui vient passer quelques jours chez son fils.
En 2016, Zidrou avait déjà fait la preuve qu'il est capable de se couler dans le moule et d'écrire un récit de Clifton en en respectant les caractéristiques, et Turk était très en jambe visuellement pour le tome précédent. Il n'y a donc pas de raison qu'ils fassent moins bien pour cette deuxième collaboration sur cette série, d'autant qu'ils collaborent également pour la reprise des gags de Léonard, à commencer par Léonard - tome 47 - Master génie (2016). Le scénariste ressort le même méchant que dans le tome précédent, avec un nouveau plan aussi loufoque qu'invraisemblable pour nuire au Royaume-Uni, basé sur des attentats au mariage. L'intrigue n'est pas plus idiote, ni plus intelligente que celle du tome précédent, et dans la droite lignée des histoires de Clifton. Le scénariste déroule une enquête réalisée par le personnage principal avec l'aide du MI5. Elle avance au gré d'échec, jusqu'au mariage final, avec une résolution haute en couleurs, sur la base d'une coïncidence bien pratique, mais cohérente avec la nature du récit.
Le lecteur remarque également que Zidrou continue de jouer le jeu des conventions des récits de Clifton. Il insère de nombreuses références à la culture typiquement anglaise. Il peut s'agir de références facilement accessibles comme les Beatles, les toasts (croustillants au dehors, moelleux en dedans), une citation très connue de Winston Churchill (Je n'ai à offrir que du sang, des larmes et de la sueur), ou encore la cathédrale de Canterbury. Comme dans le tome précédent, il insère également des références plus pointues : les séjours à Bath, les suffragettes (1914), l'appellation des églises commençant par sint, (plutôt que saint), la victoire des britanniques lors de la coupe du monde de football à Wembley en 1966, ou encore la spécialité culinaire appelée bubble and squeak (des restes de légumes frits). L'auteur s'adresse également aux adultes avec la référence à l'intégration du Royaume-Uni dans la communauté européenne et sa sortie lors du Brexit en 2016. Il met en scène les principaux personnages à commencer par Clifton lui-même et Miss Partridge, mais aussi le général Edward Fergus Gordon Horatio Clifton, le père de Clifton, créé par Bob de Groot. C'est également le retour de l'archevêque Beliefless qui était apparu dans le tome précédent.
Comme d'habitude, le lecteur est immédiatement séduit par l'expressivité des personnages. Ça commence dès la couverture avec la mine déconfite et résignée de Clifton qui a renoncé à son principe le plus cher, celui du célibat. Ça continue avec la douce gentillesse exprimée par le visage de Maureen Melbourne s'apprêtant à embrasser le jeune Clifton. Tout du long du tome, le lecteur ressent les émotions très variées des personnages : la consternation de Clifton en découvrant un poil banc dans sa moustache et sa volonté farouche de le colorer, la ferveur de madame Hildira à formuler ses prédictions, la morgue des 2 photographes se lançant des noms d'oiseau à la tête, le contentement de la jeune mariée à l'idée de ce qu'elle va hériter de son vieux mari, la sérénité de Miss Partridge face à la nudité de Clifton, l'assurance suffisante du père de Clifton, etc. En simplifiant les visages des personnages, le dessinateur les rend beaucoup plus expressifs, et capture avec une justesse exemplaire leur état d'esprit. Les personnages ressortent d'autant mieux que les décors sont représentés de manière réaliste. Dès la première case, Turk prouve à nouveau qu'il s'investit du temps dans la représentation de chaque environnement, à commencer par la promenade Brighton. Le lecteur qui l'a déjà vu la reconnait immédiatement. Il en va de même pour la représentation de la cathédrale de Canterbury, des rues de Londres, ou des différentes églises. Il apporte le même soin pour habiller ses personnages de vêtements plausibles.
Le lecteur familier de Turk recherche bien sûr les différents modèles de voiture. Ce récit s'y prêtant moins que le précédent, il retrouve la MG de Clifton (et celle de son père), mais aussi la voiture de sport du photographe Gutter (page 7), le double-decker (page 13), les 5 voitures dans la rue page 27, ou encore les voitures qui attisent l'envie de Phil et Bennie (page 38). Tout du long il se régale des détails inattendus dont Turk parsème ses planches. Les ustensiles de madame Hildira pour prévenir l'avenir valent le coup d'œil (sa tenue aussi). Chaque fois qu'il y a une scène de foule, le temps passé pour détailler les personnages vaut le coup pour la découverte des visages et des tenues (par exemple les invités à la noce dans l'église page 9, page 23, page 39). Il est impossible de ne pas compatir avec le pauvre pigiste en train de vomir dans une poubelle à la vue des clichés du premier attentat à la bombe dans l'église. Le lecteur remarque également à plusieurs reprises que le comportement des chats dans la maison de Clifton évoque parfois Raoul Chatigré, celui de Léonard. La mise en scène des avances du photographe Neckerchief sur la personne de Clifton bénéficie d'une mise en scène comique irrésistible. La roublardise avec laquelle les 2 comparses de François-Louis Bonaparte embobinent les bobbies est redoutable d'efficacité.
La lecture de cette bande dessinée s'avère donc très divertissante au premier degré, et irrésistible du fait des dessins expressifs de Turk. Au fil des pages, le lecteur observe également que Zidrou a gagné en confiance et qu'il insère d'autres composantes plus inattendues. Il y a les jeux de mot sur les noms des personnages, comme le nom du Collège de Clifton (Dukobull) qui rappelle le titre d'une série dont il est le scénariste (l'élève Ducobu). Les noms des 2 photographes sont tout aussi évocateurs : Gutter pour le ruisseau c’est-à-dire la presse à scandale, et Neckerchief sur le modèle de handkerchief comme s'il s'agissait d'un foulard, accessoire de mode indispensable aux individus de sa classe sociale. La mise en scène des 2 photographes (l'un de la presse à scandale, l'autre favorable à l'establishment) montre que les 2 prennent des photographies des victimes des attentats et les vendent à leur journal, se nourrissant des catastrophes. Le lecteur se rend également compte que de manière fugace il considère Clifton comme un personnage réel, et pas comme un simple dispositif comique. En particulier il est question de son âge, avec ses poils de moustache qui blanchissent, et son début de presbytie (page 14 avec les lettres floues dans le phylactère). Ce sentiment du temps qui passe se trouve renforcé par le fait que Zidrou évoque le passé du personnage : sa relation avortée avec une de ses professeures, son intégration dans le club de vitolphilie. Il y a là un constat des choix d'une vie, et des occasions manquées à jamais perdues. Dans ces moments, le lecteur lit le regret teinté de résignation sur le visage de Clifton, des sentiments complexes transcrits avec une grande sensibilité.
L'autre thème surprenant relève de la sexualité. Bien sûr, cette bande dessinée reste chaste et tout public, sans image offensante pour des enfants. Cependant le lecteur adulte a l'attention attirée par une remarque en passant de Miss Partridge se demandant si la polygamie pourrait être à considérer (page 5). Il y a bien sûr le mariage d'intérêt de la jeune Betty Margaret Shyless pour le vieux riche au regard concupiscent. Le lecteur n'est pas au bout de surprise quand il voit Miss Partridge faire irruption dans la salle de bain de Clifton et découvrir la nudité de son employeur. Le contexte (une BD tout public) produit un décalage d'autant plus important. Les tentatives de séduction de Neckerchief sur Clifton sont mises en scène de manière comique, mais sans utiliser la caricature de la grande folle. Le comportement sexiste du général Clifton prend alors une autre dimension lorsqu'on le rapproche de ces sous-entendus. D'un côté, Zidrou tourne en dérision les idées rétrogrades d'une autre époque, celle à laquelle se déroule le récit, en 1959 à un ou deux ans près. D'un autre côté, le choix du célibat par Clifton fils finit par apparaître comme une peur de l'autre sexe, plus que comme une volonté assumée.
Ce vingt-troisième tome ne dépare pas dans la série des Clifton, avec une intrigue loufoque dans la droite lignée des autres, où un mégalomane français essaye de saper la grandeur du Royaume-Uni, ce qui fait dire à Clifton que venant d'un français, il faut s'attendre à tout. Turk est toujours dans une forme éblouissante, que ce soit pour l'expressivité comique des personnages, ou pour la consistance et l'exactitude des environnements, ainsi que pour les petits détails. Les lecteurs de tout âge apprécient l'humour omniprésent. Le lecteur plus âgé détecte des références adultes, ainsi que des thèmes plus délicats. 5 étoiles. À la fin le lecteur obtient sa réponse : Clifton se rase-t-il oui non la moustache ?
lundi 21 mai 2018
Requiem - Tome 05: Dragon Blitz
L'heure est venue d'un peu de harcèlement sur le lieu du travail.
Ce tome fait suite à Le bal des vampires qu'il faut avoir lu avant. Il est initialement paru en 2004, publié par les éditions Nickel (il a bénéficié d'une réédition en 2017 par Glénat). Le scénario est de Pat Mills. Olivier Ledroit a réalisé les dessins et la mise en couleurs. Le tome se termine avec 2 pages d'étude graphique sur Requiem, 2 autres sur Claudia, et un bestiaire passant en revue les miroirs, les mutants des champs de bataille, les zombies, l'arachnoïde, le centaure.
En 1961, en Terre de Feu (Argentine), 4 individus arrivent dans une auberge isolée au pied d'une montagne enneigée. Leur chef demande à l'aubergiste s'il sait où se trouve Otto Holmann, en lui présentant une photographie d'un dignitaire nazi en uniforme. Dans un premier temps, l'aubergiste nie avoir vu cet individu. Quand le chef lui indique que le chef de la police a balancé Holmann, il accepte de leur dire qu'il est parti dans les montagnes. Otto Holmann est prêt à les recevoir, mais il finit par se faire avoir, et découvre qu'il reçoit le coup de grâce porté par Sarah, la sœur de Rebecca. Dans le ciel de Résurrection, la bataille aérienne se poursuit au-dessus du Satanik, le vaisseau amiral du comte Dracula. À bord d'une Faucheuse (un triplan démoniaque), Heinrich Augsburg fait tout son possible pour rester hors de portée des griffes des dragons, et Rebecca n'arrive pas à ajuster son tir depuis son poste de mitrailleur. Fort heureusement, Thurim réaffirme son emprise sur le corps d'Augsburg, chassant l'esprit de son propriétaire. Il met immédiatement à profit ses talents de pilote, acquis pendant la première guerre mondiale.
Tout de suite, la Faucheuse d'Augsburg fait une différence, affrontant les dragons de front, et permettant à Rebecca de viser précisément. Ses acrobaties sont observées par le comte Dracula et Néron, depuis la cabine de commandement du Satanik. Elles leur évoquent à tous deux les talents de Thurim qui avait mystérieusement échappé à son supplice pour retourner sur la grande roue de la réincarnation. Ils évoquent aussi la disparition de son marteau de combat. Ils sont interrompus par l'arrivée du Grand-Prêtre qui leur explique que la fragilité et la faillibilité des boucliers psychiques sont imputables à la pénurie d'opium noir à bord du vaisseau. Le comte Dracula lui rétorque qu'il a mis en œuvre une mission de récupération de cargaison d'opium noir. À l'extérieur, le combat aérien continue. À sa grande surprise, Thurim est pris en chasse par un autre pilote de Faucheuse : Otto von Todt. Rebecca lui explique qu'il en a après Heinrich Augsburg, mais aussi après elle du fait de sa judéité. Dans les gorges des schismatiques, en Draconie du nord, les goules (avec à leur tête Dame Vénus) s'apprêtent à prendre à l'abordage, le train transportant l'opium noir.
Après 4 albums, le lecteur a pris conscience de la démarche hors norme des 2 auteurs : mettre en scène les pires travers de l'humanité, dans une forme exubérante, à la fois dans le fond de l'intrigue (une planète où se retrouvent la réincarnation des plus grands tortionnaires de l'humanité), et des dessins ostentatoires, très chargés et débridés. Même s'il éprouve quelques désagréments en s'investissant dans l'histoire, il est subjugué par la force des images. Cette immersion dans un univers consistant et cohérent commence dès la couverture (réédition 2017), avec cette femme à la plastique parfaite (il y a une justification dans le récit) maniant des armes à feu finement ouvragées, et outrageusement détaillées, ces cordages auxquels il ne manque aucun toron, et ces 6 goules tous différents, tous avec une tenue spécifique. Comme le lecteur a pu le constater les pages intérieures offre la même qualité d'illustration que la couverture. Dès la première scène, il peut se projeter dans ce petit village de Terre de Feu, entendre la neige crisser sous ses pas, scruter les habitations basses, reconnaître un vieux modèle de pompe à essence, détailler les modèles de voiture, suivre les traces de pneus dans la neige, et tout cela en une seule case. Par la suite, le lecteur peut ressentir le froid alors que les traqueurs s'engagent dans une gorge rocailleuse, avec des rochers couverts de neige.
Lors de la séquence de combat aérien, Olivier Ledroit transforme le ciel en un environnement fourmillant de détails et de textures, comme s'il s'agissait d'un organisme vivant, d'un biotope regorgeant de vie et de flux. Bien évidemment, il y a des nuées tourbillonnantes et des nuages aux formes torturées, mais aussi des volées de diablotins, des éclairs, et des dragons gigantesques. Même dans le ciel, le lecteur peut se livrer à une longue observation de chaque détail : la morphologie des dragons, la structure du triplan, les mitrailleuses montées sur la Faucheuse, les cadrans de son tableau de bord, le casque ouvragé de Rebecca, le casque hérissé de pointes et d'yeux d'Heinrich Augsburg, les motifs sur les crêtes des dragons, leur dentition, les formes prises par les flammes qu'ils crachent. Comme à son habitude, l'artiste ne laisse pas un seul centimètre carré vide dans ses planches, et il les compose souvent à l'échelle des 2 pages qui se font face. La scène suivante se déroule dans la pièce d'apparat du comte Dracula, à bord du Satanik. L'attention du lecteur est accaparée par le faste des tenues de Dracula et de Néron, et il lui faut un temps d'adaptation pour se rendre compte que les arrière-plans représentent bel et bien les murs de la salle, avec les colonnades, les balcons et les gigantesques baies vitrées.
Les endroits suivants sont tout aussi dantesques. Lors de l'attaque du train, le lecteur découvre un mastodonte à vapeur conjuguant steampunk et gothique de la plus noire eau. L'amateur de hard rock reconnaît un bel hommage au train figurant sur la pochette de l'album Orgasmatron (1986) de Mötorhead. Le métro menant à Nécropolis est tout aussi gigantesque et victorien dans l'âme. L'arrivée à Nécropolis donne lieu à un dessin occupant la moitié de 2 pages, une vision déformée de Londres vu par Charles Dickens, avec d'étranges attelages dans les rues, rappelant des corbillards, des races diverses et variées, des mendiants, et des dignitaires drapés de noir. Le lecteur pénètre ensuite dans une taverne tout en bois du plancher aux poutres du plafond, en passant par les tables, les chaises, le comptoir ébréché et les étagères. Les bougies des tables reposent sur des crânes, et il y a même un orchestre miteux de 6 personnes qui jouent sur une estrade minuscule. Le lecteur peut voir la graisse sale suinter des lattes du parquet, ainsi que la suie imprégnée dans les piliers. Comme dans les tomes précédents, les dessins obsessionnels d'Olivier Ledroit donnent une consistance exceptionnelle à ce monde, comme s'il existait vraiment. Le lecteur éprouve même un sentiment familier en se retrouvant dans les appartements de Requiem, avec son cercueil en ébène, les chaînes descendant du plafond, auxquelles il ne manque pas un seul maillon.
Les personnages bénéficient du même niveau de détails, et de la même manière de les sublimer, en exagérant plusieurs de leurs caractéristiques. Même dans la scène d'ouverture qui se passe dans le monde normal, la peau du visage du meneur est particulièrement parcheminée, les yeux de l'aubergiste sont fortement plissés rendant son visage indéchiffrable, et la peau du visage de Sarah est d'une blancheur immaculée, à la fois maladive, à la fois surnaturelle. Ledroit prend soin de faire changer de vêtement le groupe de traqueurs, abandonnant leurs costumes de ville, pour des tenues adaptées au froid de la montagne enneigée. Lors du combat aérien, le lecteur ne peut apercevoir que les casques des pilotes et des mitrailleurs, mais il y a quand même la cuirasse d'un monstre, noire et hérissée de pointes, avec des articulations qui assure une mobilité suffisante au monstre. La cuirasse de Dracula impressionne par sa couleur sanglante et son faste. La robe violette et le bras mécanique de Néron viennent compléter son masque baroque et décadent. Dame Vénus est magnifique en tenue pirate, avec son bustier pigeonnant, sa taille de guêpe enserrée dans 2 ceintures, son pantalon à rayure allongeant ses jambes, et ses bottes en cuir, à talon haut, ouvragées au niveau du genou. L'apparence de Sabre Erectica en dit long sur sa personnalité : très sensible à la mode, une belle tignasse soigneusement entretenue, sa belle redingote militaire avec ses galons d'apparat, et ses lunettes de soleil effilées. Dans les pages bonus des arcanes du Hellfire Club, le lecteur prend la mesure du travail préparatoire de l'artiste pour l'un des costumes de Requiem avec des recherches sur 5 blousons différents, et pour les cuissardes de Dame Claudia dans 2 autres pages. Olivier Ledroit se livre à un véritable travail de costumier professionnel, spécialisé dans le gothique et le sadomasochisme.
Alors qu'il peut craindre une surcharge cognitive du fait de la densité d'informations visuelles, le lecteur s'aperçoit que ça ne gêne en rien le plaisir de lecture, ni même la fluidité des scènes d'action. Il peut suivre les évolutions des dragons dans le ciel, la descente des goules sur le train depuis leur navire céleste, ou encore la bagarre généralisée dans la taverne de Nécropolis. Bien sûr le spectacle visuel est de chaque page, et le lecteur qui prend le temps de scruter chaque case est récompensé par le train d'Orgasmatron, mais aussi par Hellboy (de Mike Mignola) en train de balayer des mort-nés cannibales. De son côté, Pat Mills intègre également 2 ou 3 références dont celle à la pratique du Chicken run (2 véhicules qui se foncent dessus, pour savoir quel conducteur changera de direction le premier), une à la chanson Fais-moi mal Johnny (1955), de Boris Vian et Alain Goraguer. Le scénariste reste donc concentré sur son récit. Dans ce tome, il entremêle donc plusieurs fils narratifs : Rebecca et Heinrich Augsburg réunis pour le moment, la défense de la forteresse volante de Dracula, l'attaque du train pour s'emparer de la cargaison d'opium noir, les manigances de Sire Mortis et Black Sabbat, l'introduction d'un nouveau personnage Sabre Erectica, l'existence du marteau de Thurim et le mystère de sa disparition, et rapidement les agissements de Claudia Démona. Le lecteur reste impressionné par l'aisance avec laquelle Pat Mills réussit à évoquer autant de personnages et de situations, sans donner l'impression de papillonner ou de se disperser. L'intrigue avance donc à un rythme satisfaisant.
Au fil des différentes séquences, le scénariste aborde plusieurs thèmes dont certains très inattendus. Sans surprise, il retrouve les évocations de la seconde guerre mondiale, avec l'obsession d'Otto von Todt de tuer les juifs, mais aussi la traque aux anciens nazis s'étant réfugiés en Amérique du Sud pour échapper à la justice, et en particulier Adolf Eichmann (1906-1962) exilé en Argentine sous le nom de Riccardo Klement. Il constate également des références à la première guerre mondiale comme les triplans, ou encore les bombardiers de modèle Gotha G. Ce qui le prend par surprise est que l'un des personnages s'avère être une féministe convaincue, dénonçant la discrimination et le harcèlement. Il prend un malin plaisir à la faire parler avec une terminologie politiquement correcte au point d'en être lourde et parfois hypocrite à vouloir être trop inclusive. Par exemple, elle n'utilise pas le mot de Vampire qui est trop connoté ; elle préfère le terme plus neutre de photoréceptivement ingrat. Il ne s'attend pas non plus à des remarques de nature écologiste, sur les armes non polluantes et renouvelables, entre préoccupation décalée (par rapport à l'environnement de Résurrection) et dérision sarcastique. Il finit même par s'offusquer d'un humour assez lourd : des étrons de dragon explosifs, des jeux de mots sexuels sur le nom de Sabre Erectica (Sabre Erotica / Sabre Erectica), l'attitude sexiste de ce même personnage, et même un dragon qui essaye de se reproduire avec un triplan Faucheuse.
Cet humour bas du front détone en comparaison de la sophistication des dessins, et d'un scénario mettant en scène les comportements violents et meurtriers d'individus ayant commis des atrocités durant leur vivant, avec une réelle adresse, en jouant sur les forces graphiques de l'artiste. Le lecteur peut voir dans cet humour un reflet de la bassesse des âmes des personnages, une preuve du nivellement par le bas qu'occasionne une absence de valeurs morales. Cette dépravation apparaît également les rapports sexuels entre les personnages. Olivier Ledroit y va franchement avec le corps de Claudia, en particulier ses seins pointant fièrement en avant, et il n'hésite pas à la dessiner prenant à pleine main le membre turgescent de Sean. Le lecteur se souvient d'ailleurs de la position indécente d'Elizabeth Bathory dans le tome précédent, ou encore cette dame avec un bijou vulvaire. Mills joue avec le sous-entendu que Thurim habite le corps de Requiem sans prévenir, ce qui expose Rébecca à un viol par Thurim, alors qu'elle aurait consenti au rapport avec Heinrich Augsburg. Là encore, les auteurs décrivent les mœurs d'individus préoccupés de leur propre plaisir, du paraître, jouissant sans entrave de leur position dominante. Dans ce contexte, l'amour entre Rébecca et Requiem, entre une goule et un vampire, devient plus qu'une utilisation primaire de la situation de Roméo & Juliette, en opposant au comportement égocentré et dépourvu d'empathie, les principes de confiance et d'amour. En tous les cas, du fait de la nature du récit, il n'est pas possible de n'y voir qu'une bluette de circonstance.
Dans ce cinquième tome, le lecteur retrouve Olivier Ledroit toujours aussi en verve, proposant page après page d'excès visuels, tout en restant au service de la narration du récit, et en lui donnant une consistance extraordinaire. Pat Mills déroule son intrigue de manière intelligible, en imaginant des situations et des scènes qui jouent sur la démesure des illustrations de l'artiste. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver que la tonalité du récit se fait trop graveleuse, un peu facile, ou que le scénariste en dénonçant certains comportements est trop premier degré et tombe dans le piège de se montrer tout aussi grossier. Mais il ne s'agit que de quelques cases, au milieu d'autres thèmes abordés de manière bien plus subversive.
Ce tome fait suite à Le bal des vampires qu'il faut avoir lu avant. Il est initialement paru en 2004, publié par les éditions Nickel (il a bénéficié d'une réédition en 2017 par Glénat). Le scénario est de Pat Mills. Olivier Ledroit a réalisé les dessins et la mise en couleurs. Le tome se termine avec 2 pages d'étude graphique sur Requiem, 2 autres sur Claudia, et un bestiaire passant en revue les miroirs, les mutants des champs de bataille, les zombies, l'arachnoïde, le centaure.
En 1961, en Terre de Feu (Argentine), 4 individus arrivent dans une auberge isolée au pied d'une montagne enneigée. Leur chef demande à l'aubergiste s'il sait où se trouve Otto Holmann, en lui présentant une photographie d'un dignitaire nazi en uniforme. Dans un premier temps, l'aubergiste nie avoir vu cet individu. Quand le chef lui indique que le chef de la police a balancé Holmann, il accepte de leur dire qu'il est parti dans les montagnes. Otto Holmann est prêt à les recevoir, mais il finit par se faire avoir, et découvre qu'il reçoit le coup de grâce porté par Sarah, la sœur de Rebecca. Dans le ciel de Résurrection, la bataille aérienne se poursuit au-dessus du Satanik, le vaisseau amiral du comte Dracula. À bord d'une Faucheuse (un triplan démoniaque), Heinrich Augsburg fait tout son possible pour rester hors de portée des griffes des dragons, et Rebecca n'arrive pas à ajuster son tir depuis son poste de mitrailleur. Fort heureusement, Thurim réaffirme son emprise sur le corps d'Augsburg, chassant l'esprit de son propriétaire. Il met immédiatement à profit ses talents de pilote, acquis pendant la première guerre mondiale.
Tout de suite, la Faucheuse d'Augsburg fait une différence, affrontant les dragons de front, et permettant à Rebecca de viser précisément. Ses acrobaties sont observées par le comte Dracula et Néron, depuis la cabine de commandement du Satanik. Elles leur évoquent à tous deux les talents de Thurim qui avait mystérieusement échappé à son supplice pour retourner sur la grande roue de la réincarnation. Ils évoquent aussi la disparition de son marteau de combat. Ils sont interrompus par l'arrivée du Grand-Prêtre qui leur explique que la fragilité et la faillibilité des boucliers psychiques sont imputables à la pénurie d'opium noir à bord du vaisseau. Le comte Dracula lui rétorque qu'il a mis en œuvre une mission de récupération de cargaison d'opium noir. À l'extérieur, le combat aérien continue. À sa grande surprise, Thurim est pris en chasse par un autre pilote de Faucheuse : Otto von Todt. Rebecca lui explique qu'il en a après Heinrich Augsburg, mais aussi après elle du fait de sa judéité. Dans les gorges des schismatiques, en Draconie du nord, les goules (avec à leur tête Dame Vénus) s'apprêtent à prendre à l'abordage, le train transportant l'opium noir.
Après 4 albums, le lecteur a pris conscience de la démarche hors norme des 2 auteurs : mettre en scène les pires travers de l'humanité, dans une forme exubérante, à la fois dans le fond de l'intrigue (une planète où se retrouvent la réincarnation des plus grands tortionnaires de l'humanité), et des dessins ostentatoires, très chargés et débridés. Même s'il éprouve quelques désagréments en s'investissant dans l'histoire, il est subjugué par la force des images. Cette immersion dans un univers consistant et cohérent commence dès la couverture (réédition 2017), avec cette femme à la plastique parfaite (il y a une justification dans le récit) maniant des armes à feu finement ouvragées, et outrageusement détaillées, ces cordages auxquels il ne manque aucun toron, et ces 6 goules tous différents, tous avec une tenue spécifique. Comme le lecteur a pu le constater les pages intérieures offre la même qualité d'illustration que la couverture. Dès la première scène, il peut se projeter dans ce petit village de Terre de Feu, entendre la neige crisser sous ses pas, scruter les habitations basses, reconnaître un vieux modèle de pompe à essence, détailler les modèles de voiture, suivre les traces de pneus dans la neige, et tout cela en une seule case. Par la suite, le lecteur peut ressentir le froid alors que les traqueurs s'engagent dans une gorge rocailleuse, avec des rochers couverts de neige.
Lors de la séquence de combat aérien, Olivier Ledroit transforme le ciel en un environnement fourmillant de détails et de textures, comme s'il s'agissait d'un organisme vivant, d'un biotope regorgeant de vie et de flux. Bien évidemment, il y a des nuées tourbillonnantes et des nuages aux formes torturées, mais aussi des volées de diablotins, des éclairs, et des dragons gigantesques. Même dans le ciel, le lecteur peut se livrer à une longue observation de chaque détail : la morphologie des dragons, la structure du triplan, les mitrailleuses montées sur la Faucheuse, les cadrans de son tableau de bord, le casque ouvragé de Rebecca, le casque hérissé de pointes et d'yeux d'Heinrich Augsburg, les motifs sur les crêtes des dragons, leur dentition, les formes prises par les flammes qu'ils crachent. Comme à son habitude, l'artiste ne laisse pas un seul centimètre carré vide dans ses planches, et il les compose souvent à l'échelle des 2 pages qui se font face. La scène suivante se déroule dans la pièce d'apparat du comte Dracula, à bord du Satanik. L'attention du lecteur est accaparée par le faste des tenues de Dracula et de Néron, et il lui faut un temps d'adaptation pour se rendre compte que les arrière-plans représentent bel et bien les murs de la salle, avec les colonnades, les balcons et les gigantesques baies vitrées.
Les endroits suivants sont tout aussi dantesques. Lors de l'attaque du train, le lecteur découvre un mastodonte à vapeur conjuguant steampunk et gothique de la plus noire eau. L'amateur de hard rock reconnaît un bel hommage au train figurant sur la pochette de l'album Orgasmatron (1986) de Mötorhead. Le métro menant à Nécropolis est tout aussi gigantesque et victorien dans l'âme. L'arrivée à Nécropolis donne lieu à un dessin occupant la moitié de 2 pages, une vision déformée de Londres vu par Charles Dickens, avec d'étranges attelages dans les rues, rappelant des corbillards, des races diverses et variées, des mendiants, et des dignitaires drapés de noir. Le lecteur pénètre ensuite dans une taverne tout en bois du plancher aux poutres du plafond, en passant par les tables, les chaises, le comptoir ébréché et les étagères. Les bougies des tables reposent sur des crânes, et il y a même un orchestre miteux de 6 personnes qui jouent sur une estrade minuscule. Le lecteur peut voir la graisse sale suinter des lattes du parquet, ainsi que la suie imprégnée dans les piliers. Comme dans les tomes précédents, les dessins obsessionnels d'Olivier Ledroit donnent une consistance exceptionnelle à ce monde, comme s'il existait vraiment. Le lecteur éprouve même un sentiment familier en se retrouvant dans les appartements de Requiem, avec son cercueil en ébène, les chaînes descendant du plafond, auxquelles il ne manque pas un seul maillon.
Les personnages bénéficient du même niveau de détails, et de la même manière de les sublimer, en exagérant plusieurs de leurs caractéristiques. Même dans la scène d'ouverture qui se passe dans le monde normal, la peau du visage du meneur est particulièrement parcheminée, les yeux de l'aubergiste sont fortement plissés rendant son visage indéchiffrable, et la peau du visage de Sarah est d'une blancheur immaculée, à la fois maladive, à la fois surnaturelle. Ledroit prend soin de faire changer de vêtement le groupe de traqueurs, abandonnant leurs costumes de ville, pour des tenues adaptées au froid de la montagne enneigée. Lors du combat aérien, le lecteur ne peut apercevoir que les casques des pilotes et des mitrailleurs, mais il y a quand même la cuirasse d'un monstre, noire et hérissée de pointes, avec des articulations qui assure une mobilité suffisante au monstre. La cuirasse de Dracula impressionne par sa couleur sanglante et son faste. La robe violette et le bras mécanique de Néron viennent compléter son masque baroque et décadent. Dame Vénus est magnifique en tenue pirate, avec son bustier pigeonnant, sa taille de guêpe enserrée dans 2 ceintures, son pantalon à rayure allongeant ses jambes, et ses bottes en cuir, à talon haut, ouvragées au niveau du genou. L'apparence de Sabre Erectica en dit long sur sa personnalité : très sensible à la mode, une belle tignasse soigneusement entretenue, sa belle redingote militaire avec ses galons d'apparat, et ses lunettes de soleil effilées. Dans les pages bonus des arcanes du Hellfire Club, le lecteur prend la mesure du travail préparatoire de l'artiste pour l'un des costumes de Requiem avec des recherches sur 5 blousons différents, et pour les cuissardes de Dame Claudia dans 2 autres pages. Olivier Ledroit se livre à un véritable travail de costumier professionnel, spécialisé dans le gothique et le sadomasochisme.
Alors qu'il peut craindre une surcharge cognitive du fait de la densité d'informations visuelles, le lecteur s'aperçoit que ça ne gêne en rien le plaisir de lecture, ni même la fluidité des scènes d'action. Il peut suivre les évolutions des dragons dans le ciel, la descente des goules sur le train depuis leur navire céleste, ou encore la bagarre généralisée dans la taverne de Nécropolis. Bien sûr le spectacle visuel est de chaque page, et le lecteur qui prend le temps de scruter chaque case est récompensé par le train d'Orgasmatron, mais aussi par Hellboy (de Mike Mignola) en train de balayer des mort-nés cannibales. De son côté, Pat Mills intègre également 2 ou 3 références dont celle à la pratique du Chicken run (2 véhicules qui se foncent dessus, pour savoir quel conducteur changera de direction le premier), une à la chanson Fais-moi mal Johnny (1955), de Boris Vian et Alain Goraguer. Le scénariste reste donc concentré sur son récit. Dans ce tome, il entremêle donc plusieurs fils narratifs : Rebecca et Heinrich Augsburg réunis pour le moment, la défense de la forteresse volante de Dracula, l'attaque du train pour s'emparer de la cargaison d'opium noir, les manigances de Sire Mortis et Black Sabbat, l'introduction d'un nouveau personnage Sabre Erectica, l'existence du marteau de Thurim et le mystère de sa disparition, et rapidement les agissements de Claudia Démona. Le lecteur reste impressionné par l'aisance avec laquelle Pat Mills réussit à évoquer autant de personnages et de situations, sans donner l'impression de papillonner ou de se disperser. L'intrigue avance donc à un rythme satisfaisant.
Au fil des différentes séquences, le scénariste aborde plusieurs thèmes dont certains très inattendus. Sans surprise, il retrouve les évocations de la seconde guerre mondiale, avec l'obsession d'Otto von Todt de tuer les juifs, mais aussi la traque aux anciens nazis s'étant réfugiés en Amérique du Sud pour échapper à la justice, et en particulier Adolf Eichmann (1906-1962) exilé en Argentine sous le nom de Riccardo Klement. Il constate également des références à la première guerre mondiale comme les triplans, ou encore les bombardiers de modèle Gotha G. Ce qui le prend par surprise est que l'un des personnages s'avère être une féministe convaincue, dénonçant la discrimination et le harcèlement. Il prend un malin plaisir à la faire parler avec une terminologie politiquement correcte au point d'en être lourde et parfois hypocrite à vouloir être trop inclusive. Par exemple, elle n'utilise pas le mot de Vampire qui est trop connoté ; elle préfère le terme plus neutre de photoréceptivement ingrat. Il ne s'attend pas non plus à des remarques de nature écologiste, sur les armes non polluantes et renouvelables, entre préoccupation décalée (par rapport à l'environnement de Résurrection) et dérision sarcastique. Il finit même par s'offusquer d'un humour assez lourd : des étrons de dragon explosifs, des jeux de mots sexuels sur le nom de Sabre Erectica (Sabre Erotica / Sabre Erectica), l'attitude sexiste de ce même personnage, et même un dragon qui essaye de se reproduire avec un triplan Faucheuse.
Cet humour bas du front détone en comparaison de la sophistication des dessins, et d'un scénario mettant en scène les comportements violents et meurtriers d'individus ayant commis des atrocités durant leur vivant, avec une réelle adresse, en jouant sur les forces graphiques de l'artiste. Le lecteur peut voir dans cet humour un reflet de la bassesse des âmes des personnages, une preuve du nivellement par le bas qu'occasionne une absence de valeurs morales. Cette dépravation apparaît également les rapports sexuels entre les personnages. Olivier Ledroit y va franchement avec le corps de Claudia, en particulier ses seins pointant fièrement en avant, et il n'hésite pas à la dessiner prenant à pleine main le membre turgescent de Sean. Le lecteur se souvient d'ailleurs de la position indécente d'Elizabeth Bathory dans le tome précédent, ou encore cette dame avec un bijou vulvaire. Mills joue avec le sous-entendu que Thurim habite le corps de Requiem sans prévenir, ce qui expose Rébecca à un viol par Thurim, alors qu'elle aurait consenti au rapport avec Heinrich Augsburg. Là encore, les auteurs décrivent les mœurs d'individus préoccupés de leur propre plaisir, du paraître, jouissant sans entrave de leur position dominante. Dans ce contexte, l'amour entre Rébecca et Requiem, entre une goule et un vampire, devient plus qu'une utilisation primaire de la situation de Roméo & Juliette, en opposant au comportement égocentré et dépourvu d'empathie, les principes de confiance et d'amour. En tous les cas, du fait de la nature du récit, il n'est pas possible de n'y voir qu'une bluette de circonstance.
Dans ce cinquième tome, le lecteur retrouve Olivier Ledroit toujours aussi en verve, proposant page après page d'excès visuels, tout en restant au service de la narration du récit, et en lui donnant une consistance extraordinaire. Pat Mills déroule son intrigue de manière intelligible, en imaginant des situations et des scènes qui jouent sur la démesure des illustrations de l'artiste. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver que la tonalité du récit se fait trop graveleuse, un peu facile, ou que le scénariste en dénonçant certains comportements est trop premier degré et tombe dans le piège de se montrer tout aussi grossier. Mais il ne s'agit que de quelques cases, au milieu d'autres thèmes abordés de manière bien plus subversive.
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