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jeudi 24 mai 2018

Dylan Dog : Goliath

Intrigue classique, dessins expressifs

Ce tome comprend une histoire complète parue en mai 2017 en français. Ce récit est initialement paru dans le numéro 13 du hors-série annuel Speciale Dylan Dog, en octobre 1999. Le scénario est de Pasquale Ruju, et les dessins ont été réalisés par Nicola Mari, comme pour les 2 tomes précédents publiés par Mosquito. C'est un album en noir & blanc. Dylan Dog est un personnage récurrent de fiction, dont les aventures paraissent mensuellement en Italie depuis 1986.

L'histoire se déroule au temps présent de sa publication, c’est-à-dire en 1999. Dylan Dog a été embauché par Jenna Walken pour le compte de l'entreprise pétrolière Shermann Oil. Il se trouve avec Groucho sur un bateau bravant le mauvais temps de la Mer du Nord pour rejoindre une plate-forme offshore appelée Goliath. À bord du navire, se trouvent Elke Christiansen (la capitaine) et son second Wolf, Sven Helmer (co-concepteur de la plate-forme) dont la femme Lotte Helmer se trouve sur la plate-forme, Jérôme Shermann (le fils de Dwight Shermann, PDG de Shermann Oil, également sur la plate-forme), Jenna Walken (médecin biologiste), Doyle et 2 de ses hommes, armés et prêts à tout affronter. Le navire a été affrété suite à la réception de 2 communications vidéo inquiétantes. La première montre Lotte Helmer paniquée en voyant quelque chose arriver d'en bas. La seconde est de mauvaise qualité, mais on voit des employés en train de fuir, et de se jeter à l'eau pour essayer d'échapper à l'emprise de ce qui ressemble vaguement à des tentacules.

Après avoir visionné les 2 courtes séquences à partir de cassettes vidéo, les différentes personnes expliquent la situation à Dylan Dog et à Groucho. La plate-forme étant située dans les eaux internationales, l'entreprise Shermann Oil a dû monter sa propre expédition de secours, rendue impérieuse du fait de la présence du PDG sur la plate-forme. La mauvaise qualité de la vidéo ne permet pas de savoir exactement ce qu'il s'est passé, mais il n'y a plus de contact radio avec l'équipage. Le navire arrive en vue de la plate-forme et Dylan Dog remarque un marin mort, suspendu dans les chaînes à l'extérieur de la plate-forme. La capitaine Christiansen explique que le premier problème est de savoir comment aborder sur la plate-forme alors que la mer est démontée. Effectivement la manœuvre se révèle périlleuse et même mortelle pour plusieurs.


L'éditeur Mosquito persiste et signe avec le troisième tome consacré aux aventures de Dylan Dog dessinées par Nicola Mari, après Statue vivante et La sorcière de Brentford. Le lecteur découvre un troisième scénariste après Bruno Enna, puis Claudio Chiaverotti. Il constate rapidement que le récit a pris quelques années, puisque les personnages n'utilisent pas de téléphone portable, et qu'ils utilisent encore des K7 vidéo pour magnétoscope. Toutefois, le reste du récit est moins daté dans la mesure où il ne rentre pas trop dans le détail technologique du forage en pleine mer. À plusieurs reprises, le lecteur peut constater que le scénariste comprend les principes du forage, que ce soit la dimension et la capacité de production de la plate-forme, ou les sondes et les explosions. Le caractère de chaque personnage est établi à gros traits : courageux, séducteur, réfléchi, ouvert à d'autres réalités pour Dylan Dog (conforme au personnage, à l'exception de sa flûte qu'il n'a pas emmenée), facétieux, absurde et toujours prêt à aider Dylan Dog pour Groucho, dure et fantasque pour la capitaine Elke Christiansen, plus réfléchie et introvertie pour la docteur Jenna Walken, autoritaire et manquant de confiance en lui pour Jérôme Shermann, constructif et endeuillé pour Sven Helmer, etc. Pasquale Ruju fait en sorte que les personnages ne soient ni anonymes, ni interchangeables, sans réussir à les rendre assez consistant pour que le lecteur ait envie de s'investir émotionnellement dans ce qui leur arrive.

Le scénariste affiche d'entrée de jeu le moteur de l'intrigue : la plate-forme de forage pétrolière est attaquée par un monstre avec des tentacules évoquant un Grand Ancien d'HP Lovecraft. Il établit la dichotomie habituelle entre les tenants de la raison scientifique, et ceux plus sensibles à une explication de nature surnaturelle. Dans les 2 cas, il joue carte sur table, entre la possibilité d'une forme de vie encore non répertoriée, ou la manifestation d'une déité décrite par William Blake (1757-1827) dans son ouvrage le Livre d'Urizen. Autant dans le premier cas, il se montre convainquant ; autant le lecteur a dû mal à voir ce qu'apporte la référence à Urizen, si ce n'est un nom, et la possibilité d'intégrer quelques vers dans la narration. L'intrigue se déroule donc de manière classique, avec un site isolé difficile d'accès (la plate-forme offshore), les premiers contacts avec la créature indicible, les confrontations avec perte en vies humaines, et la confrontation finale dont on sait que Dylan Dog sortira vivant puisque c'est un héros de fiction récurent. En fonction de son état d'esprit du moment, le lecteur peut trouver les blagues de Groucho amusantes parce qu'absurdes et décalées, ou alors totalement hors sujet, l'évocation de zombies trop facile ou au contraire dans la logique de l'analyse du phénomène surnaturel, le moyen d'en finir avec Urizen trop évident ou au contraire bien amené depuis le début.


Pasquale Ruju se conforme aux spécifications des aventures de Dylan Dog, consciencieusement, avec une logique narrative cohérente, et en ménageant de nombreux moments visuels, voire des planches quasiment muettes. De ce point de vue, le choix de cette histoire par Mosquito remplit encore plus son objectif que les 2 tomes précédents, pour constituer un exemple parlant du talent du dessinateur. Nicola Mari réalise des dessins vraisemblablement à l'encre et au pinceau, réalisant aussi bien des traits de contours réguliers et arrondis, que des aplats de noir aux formes un peu pâteuses, faisant perdre de la précision dans le rendu. La combinaison de ces 2 composantes aboutit à des dessins pouvant passer du domaine descriptif et précis, au domaine presque abstrait en passant par l'expressionnisme. Dans la première page, le lecteur se tient aux côtés de Dylan Dog dans un poste de communication du navire. Il peut voir une vanne, un écran, des tuyauteries, et différents éléments de la console qu'il ne peut pas identifier. L'artiste a su trouver le point d'équilibre entre les éléments reconnaissables et identifiables, et des formes plus génériques pour préserver la rapidité de lecture du dessin, tout en donnant une impression de décor consistant et plausible. Quelques pages plus loin (page 13), le lecteur lève la tête et voit le commandant sur la passerelle, pour un aperçu très réaliste des ponts supérieurs. De la même manière, Mari rend bien compte de l'environnement très particulier de la plate-forme, avec les poutrelles métalliques, les tuyauteries, les caillebotis métalliques, les puits et leurs échelles métalliques, la masse de la plate-forme, etc.

L'artiste a conçu des apparences spécifiques pour chaque personnage, que ce soit la forme du visage, sa coiffure, sa taille, ou encore sa tenue vestimentaire (qui reste la même tout d long du récit car ils n'ont pas l'occasion de se changer). Les expressions des visages sont assez parlantes, et Mari ne dessine pas pour faire joli. Du coup, il peut ainsi rapprocher visuellement les êtres humains normaux, avec ceux possédés, puisque l'écart visuel n'est pas énorme. Certaines séquences reposent sur des dialogues copieux. En fonction, Mari peut soit organiser une prise de vue sur la base uniquement des visages des interlocuteurs, ou les suivre dans leurs déplacements. Du fait de la copieuse pagination de cette histoire (environ 130 pages), le lecteur ne se formalise pas trop de ces suites de têtes en train de parler car elles sont contrebalancées par des séquences visuellement plus intéressantes.


S'il a lu les 2 premiers tomes, il est possible que le lecteur en soit encore à se demander pour quelle raison les éditions Mosquito ont souhaité se focaliser sur cet artiste parmi tous ceux qui ont contribué à mettre en image les aventures de Dylan Dog. Sa manière de traiter le noir & blanc est personnelle, que ce soit pour cet amalgame étonnant entre traits de contour propres et net, et aplats de noir massifs et plus irréguliers. Sa façon de dessiner les visages, sans afféterie ni volonté de beau rend les personnages plus mystérieux. En arrivant à la page 12, le lecteur découvre une mer démontée dont la force des vagues semble surgir de la page. Il retrouve cette même impression d'entrechoquement en page 16, encore plus violent à l'approche de la plate-forme en page 23, puis avec la force d'un ouragan en pages 31 à 36, avec une lame de fond qui emmène tout sur son passage. Dans cette séquence, l'artiste réalise une séquence d'action dans laquelle la mise en scène et le découpage semblent ballotter et tremper le lecteur, aux côtés des protagonistes. À chaque séquence d'action, Nicola Mari élève ses pages et ses cases au-dessus des stéréotypes visuels, pour une narration qui rend compte de la soudaineté des événements, des réactions des personnages dans le feu de l'action, de la rapidité de l'enchaînement des mouvements. Devenu sensible à la qualité de la mise en scène, le lecteur se rend compte que le dessinateur est tout aussi habile à faire apparaître les tensions sous-jacentes lors des conversations, par le langage corporel des interlocuteurs, par exemple quand la capitaine Elke Christiansen se retrouve seule en compagnie des barbouzes de la Shermann Oil.


Il est possible que le lecteur apprécie plus la qualité de la narration de Nicola Mari dans ce tome que dans les précédents. Le scénario suit une trame peu originale, mais bien maîtrisée et bien nourrie par les personnages et les remarques en cours de route, ménageant de nombreuses séquences reposant sur la narration visuelle. Avec leur apparence très particulière, les dessins extirpent ces séquences des clichés habituels, pour leur rendre leur force et leur sens, insufflant de la tension et du suspense.


lundi 12 mars 2018

Statue vivante : Dylan dog

Nous nous mourons d’amour si nous n’en pouvons vivre.

Ce tome contient une histoire complète mettant en scène Dylan Dog, un personnage de fiction récurrent, publié dans des fumetti (bande dessinée italienne) depuis 1986. Il contient un récit initialement paru en novembre 2008 sous le titre La Statua di carne, en noir & blanc, écrit par Bruno Enna, dessiné et encré par Nicola Mari. Il s'agit du premier tome édité par les éditions Mosquito, le suivant est La sorcière de Brentford écrit par le scénariste Chiaverotti et également dessiné par Mari. Il n'est pas nécessaire d'avoir une connaissance préalable du personnage Dylan Dog pour apprécier cette histoire.

De nos jours, Dylan Dog déambule dans un cimetière londonien, en se récitant un extrait d'un poème de John Donne. Il repense à la visite de Violet (une jeune femme) dans son bureau qui lui a parlé de la mort de la veuve Annabel Green Sprouth alors qu'elle se recueillait sur la tombe de son mari Léopold Sprouth dans ce même cimetière (après avoir fauché des fleurs sur une tombe voisine). Elle demande à Dylan Dog de se rendre sur place car ce n'est pas la première fois qu'une personne y trouve la mort, semble-t-il tuée par une statue.

Peu de temps après, Albert Berrymann un fossoyeur, est tué par une statue, alors que Freddy et Harold (2 de ses collègues) descendaient une bouteille non loin de là, en attendant qu'il ait fini. Dog se rend à New Scotland Yard voir l'inspecteur Bloch pour qu'il lui donne des informations sur l'affaire, ce que ce dernier fait bien volontiers car la police ne dispose d'aucune piste solide.

A priori la curiosité du lecteur est éveillée par ce tome, soit parce qu'il connaît déjà Dylan Dog et qu'il apprécie le ton de ses aventures, soit parce qu'il apprécie la politique éditoriale des éditions Mosquito. Sans être conquis d'avance, il part avec une prédisposition d'esprit plutôt bienveillante vis-à-vis de cette lecture. S'il connaît Dylan Dog, il s'attend à une enquête sur un ton gothique, avec un peu de macabre, une jolie donzelle et un peu de noirceur. Il a le plaisir de retrouver Groucho (l'employé de maison de Dog, il apparaît à 2 reprises), avec une ou deux réparties à l'humour décalé ou absurde, de voir Dog s'emparer de sa clarinette (mais sans dire de manière explicite qu'il va jouer ou massacrer la sonate des trilles du Diable, de Giuseppe Tartini), de voir la Volkswagen Coccinelle blanche (immatriculée DYD 666) à 3 reprises. Par contre Dog ne prononce pas son juron fétiche (Judas danseur), se contentant juste d'un "Sacré foutriquet".


Pour un lecteur novice en Dylan Dog, il découvre un homme d'une trentaine d'années, bien de sa personne, au regard intense, à la posture évoquant vaguement celle de Sherlock Holmes (quand il reçoit Violet dans son salon), effectuant une enquête en interrogeant diverses personnes, disposant d'une arme à feu dont il ne se sert qu'à une seule occasion. Ce n'est donc pas un récit d'aventures au premier degré, et le personnage principal ne dispose que d'une personnalité superficielle. Le dialogue des fossoyeurs Harold et Freddy les rend humains, mais là encore sans grande personnalité, avec un recours au cliché qu'il s'agit d'une profession dans laquelle on boit beaucoup. Violet est assez mystérieuse avec un caractère marqué, peut-être celle avec le plus de personnalité. Néanmoins, les relations mises en scène relèvent bien d'individus adultes, que ce soit la causticité de l'inspecteur Bloch, le cynisme d'Annabel Sprouth, ou encore le caractère emporté du sculpteur Roman Digor.

Le scénariste s'emploie à développer une atmosphère gothique en utilisant des poèmes de John Donne (1572-1631, poète et prédicateur anglais), pour lesquels une encyclopédie en ligne indique qu'ils s'inscrivent dans la poésie métaphysique. Effectivement, ils apportent une touche macabre au récit. Bruno Enna s'amuse à intégrer un professeur d'université qu'il dénomme T.S. Eliot en référence au poète, dramaturge et critique littéraire américain (1888-1965) du même nom, qui participa à la redécouverte de Donne au vingtième siècle.

L'intérêt du récit réside donc essentiellement dans son ambiance et dans son intrigue plus que dans la personnalité des protagonistes. Le scénariste déroule posément les fils de l'histoire, dans une intrigue linéaire au cours de laquelle Dylan Dog est amené à interroger quelques individus sur le passé d'un ou deux personnages. La structure est classique, le fin mot de l'histoire sort de l'ordinaire et la motivation derrière ces morts dépasse les clichés habituels. Par contre il est un peu difficile de s'investir émotionnellement dans ces personnages manquant de profondeur. Mais l'éditeur a choisi de traduire ce récit, avant tout pour l'artiste.


Le lecteur prend en main une bande dessinée à la production soignée, format bande dessinée européenne, avec un papier assez épais pour qu'on ne voit pas la page suivante (ou précédente) au travers. Nicola Mari réalise des dessins dans une veine réaliste, avec des aplats de noir consistants, sans qu'ils ne tirent les images vers l'expressionnisme ou l'abstraction. Pas de doute, Dylan Dog et Groucho sont reconnaissables au premier coup d'œil. L'évocation de l'Angleterre est suffisante pour être crédible : la façade en briques de l'immeuble où habite Dog, l'uniforme du bobby en faction devant New Scotland Yard, l'intérieur du pub servant de lieu de détente aux fossoyeurs, et les pintes de bière. Mari s'avère être un chef décorateur professionnel, qu'il s'agisse du bureau fonctionnel de l'inspecteur Bloch, de l'atelier du sculpteur Roman Digor et des outils qu'il est possible d'y voir, ou encore de la chambre à l'ameublement un peu vieillot de madame Forsythe.

Nicola Mari dessine des adultes au visage marqué. Il n'y a pas de volonté de rendre chaque individu séduisant, ou avec un visage lisse. Cela participe à l'ambiance mystérieuse, les expressions des visages restant interprétables tout en étant juste, le langage corporel étant mesuré, sans être surjoué. Cette approche réaliste rend la narration plus concrète, préservant la plausibilité de l'intrigue. Ainsi quand le lecteur voit au début une statue s'animer, il reste dans le doute de savoir s'il doit prendre l'image au premier degré comme une représentation littérale, ou s'il s'agit de la vision qu'en a la victime, c'est-à-dire une interprétation de la réalité déformée par la peur ou par un esprit embrumé. Ainsi la solidité et la cohérence de la narration doivent beaucoup au juste équilibre trouvé par l'artiste.


Le dessinateur doit donc préserver le doute sur la nature de ces statues (vivantes ou non), en les représentant immobiles, mais aussi en suggérant la possibilité qu'elles peuvent se déplacer. Il rend bien la texture de la pierre et les poses des individus sculptés évoquent de vraies statues avec un thème mortuaire bien respecté. En fonction des séquences, il les nimbe d'ombres mangeant les détails de leur forme, ou il les représente plus vaguement et de plus loin. Du fait de son parti pris figuratif, il n'arrive pas à leur donner cette aura de mystère ou de ténèbres tel que peut le faire Mike Mignola avec ses dessins exagérant les ombres jusqu'à en devenir expressionnistes. Du coup, la part de ténèbres et d'angoisse se trouve ailleurs, dans des éléments plus banals.

La première fois que le lecteur s'en rend compte, il n'identifie pas forcément le phénomène. En bas de la page 9, une case est consacrée à un gros plan sur une sirène en train de sonner pour annoncer l'heure de fermeture du cimetière. C'est si inattendu dans la séquence en question que cette intrusion des règles de fonctionnement constitue une irruption brutale d'une règle à respecter, au beau milieu d'un instant de réflexion. En page 20, Groucho arrive encombré par un sac de fruits et légumes, à nouveau une irruption saugrenue du réel dans une conversation évoquant les morts. Page 30, le lecteur contemple un visage en gros plan, arborant un œil au beurre noir. À nouveau, c'est le contraste de cet élément avec le flux de la séquence qui crée un décalage déstabilisant, faisant prendre conscience au lecteur qu'il n'est peut-être pas assez attentif, qu'il ne voit pas vraiment ce qui est pourtant en train de se passer sous yeux.


Au fil des pages, le lecteur apprécie également l'art de la mise en scène de l'artiste. Alors que le déroulement de l'intrigue repose plus sur une succession de dialogues, la narration conserve une forte part visuelle, grâce à la richesse des dessins, au fait qu'il n'y ait pas de redondance entre les dessins et les conversations, et par des prises de vue élaborées qui évitent les enfilades de cases uniquement composées de têtes en train de parler.


Ce tome contient une histoire à base d'enquête avec une dimension horrifique et une dimension surnaturelle, avec comme personnage principal Dylan Dog, un héros de fiction récurrent des fumetti. L'intrigue est bien troussée, malgré des personnages pas très approfondis d'un point de vue psychologique. Les dessins sont mieux que compétents, avec un soin apporté aux détails (des éléments typiquement anglais, aux aménagements intérieurs), et une utilisation intéressante des aplats de noir. 3 étoiles pour une histoire sympathique sans être mémorable, ou 4 étoiles pour le plaisir de retrouver Dylan Dog dans une ambiance gothique réelle sans être assénée.

samedi 3 mars 2018

Dylan Dog : La sorcière de Brentford

La sorcière arrache les âmes comme des cœurs, des cœurs pleins de ténèbres.

Ce tome comprend une histoire complète, mettant en scène le personnage de Dylan Dog. Il n'est pas nécessaire d'avoir lu d'autres histoires de ce personnage pour comprendre et apprécier ce récit. Il est initialement paru en 2002, dans l'album mensuel 195, sous le titre La strega di Brentford, écrit par Claudio Chiaverotti, dessiné et encré par Nicola Mari. Ce récit est en noir & blanc. Dylan Dog est un personnage récurrent de fiction, dont les aventures paraissent mensuellement en Italie depuis 1986.

Dylan Dog est chez lui à Londres, bien installé dans son fauteuil en train de regarder les informations télévisées. Il est question de la disparition de 3 personnes Russell Dixon, Susan Manning et Albert Crowe. Ils recherchaient des traces de Sybill Warwick, une femme enterrée vivante 2 siècles plutôt, accusée de sorcellerie à Brentford, une bourgade située à 30 miles au nord de Londres. L'affaire intrigue Dog, et Claire (sa compagne du moment) lui demande d'enquêter dessus pour qu'elle puisse s'en servir dans le cadre de ses études sur l'occultisme. Ils partent dans sa Volkswagen Coccinelle, immatriculée DYD 666, sous les quolibets de Groucho.

Sur place, le prêtre Harry procède à une prière collective pour les disparus, en présence de Deanna Dixon (l'épouse de Russell), Jennifer & Harvey Crowe (les parents d'Albert) et Roxanne Manning (la sœur de Susan). Interpellés par Deanna Dixon, Dylan Dog et Claire se rendent chez elle, pour écouter comment les 3 chercheurs se sont rencontrés, puis ce qu'ils espéraient trouver. Ils vont ensuite s'entretenir avec les parents d'Albert Crowe, et enfin avec la sœur de Susan qui leur remet une copie des recherches effectuées par Susan. Rentré à l'hôtel Dylan Dog se lance dans la lecture de l'ébauche de mémoire de Susan Manning, et découvre l'histoire de Sybill Warwick.

Ce tome est le deuxième des aventures de Dylan Dog publié par les éditions Mosquito, après Statue vivante écrit par Bruno Enna, dessiné et encré par Nicola Mari. Le choix de l'éditeur est de retenir des récits mis en image par Nicola Mari, artiste ayant illustré 24 histoires longues de Dylan Dog, entre 1996 et 2013. La curiosité du lecteur est éveillée par ce tome, soit parce qu'il connaît déjà Dylan Dog et qu'il apprécie le ton de ses aventures, soit parce qu'il apprécie la politique éditoriale des éditions Mosquito. S'il connaît Dylan Dog, il s'attend à une enquête sur un ton gothique, avec un peu de macabre, une jolie donzelle et un peu de noirceur. Il a le plaisir de retrouver Groucho (l'employé de maison de Dog, il n'apparaît qu'une seule fois), et de de voir la Volkswagen Coccinelle blanche (immatriculée DYD 666). Dog fait appel à l'inspecteur Bloch (de New Scotland Yard), pour profiter de son entregent au sein de la police. Il a la surprise de découvrir que Dylan Dog est dans une relation suivie avec une femme (Claire). Par contre, il n'y a ni clarinette, ni juron fait maison. Mais Dylan Dog gagne un nouveau titre, celui de cauchemardologue.


Le scénariste propose d'éloigner son personnage principal de Londres et de le transplanter dans une bourgade dont on apprend quasiment rien et dont on ne voit pas grand-chose, si ce n'est la forêt avoisinante. Il a choisi une histoire de sorcière revenant se venger et de 3 étudiants ayant mystérieusement disparu. Quand leur caméra vidéo est retrouvée, le sergent Thompson (responsable de la police de Brentford) fait référence à Le projet Blair Witch (1999) écrit et réalisé par Daniel Myrick et Eduardo Sánchez. De fait les auteurs rendent un hommage appuyé au film, avec des séquences vidéo mal cadrées, des coupures abruptes, et des ellipses inquiétantes. Pour un lecteur ayant vu le film, le décalque se repère immédiatement, et l'effet est celui d'un hommage, sans la force du film. Pour un lecteur n'ayant pas vu le film, il s'agit d'un dispositif original et efficace, même s'il est un peu surprenant de parler de bande vidéo dans les années 2010, alors qu'elles étaient d'usage courant au moment de la réalisation de cet album.

Le scénariste suit le schéma habituel des histoires de Dylan Dog : un mystère enraciné dans le surnaturel, une enquête, des rebondissements, et un peu d'action. Pour nourrir son intrigue, il intègre une histoire dans l'histoire, celle de Sybill Warwick (racontée sur 8 pages). Il évoque les individus ayant été témoin des apparitions de la sorcière, dont les pauvres 2 sœurs Elen & Debra Leibnitz le 20 juin 1938, devenues folles, et internées à vie. Il ajoute quelques disparations ou meurtres supplémentaires (le pauvre chien Booghy et son maître Buzz Stanton, 42 ans). Il intègre quelques éléments surnaturels inquiétants comme des poupées de chiffons, des signes magiques tracés à même le sol, ou encore un escalier menant au Paradis. Le lecteur est donc en terrain connu, sachant pertinemment qu'il doit garder à l'esprit que dans les histoires mettant en scène Dylan Dog, le surnaturel ne se trouve pas forcément là où il l'attend. La tâche du scénariste n'en est donc que plus ardue car il sait qu'il s'adresse à des lecteurs sur leur garde.


Au vu de la date de parution de cette histoire, Nicalo Mari est donc déjà rompu aux histoires de Dylan Dog, avec une bonne habitude du personnage et de l'ambiance particulière de ses récits. Dans la mesure où l'histoire se déroule majoritairement dans les bois, et dans des intérieurs, il n'a pas trop de recherches à faire pour décrire les environnements anglais, avec leurs spécificités culturelles. Le volant de la voiture DYD 666 est bien situé à droite (par contre la voiture de Dylan Dog circule une ou deux fois à droite de la chaussée, certainement une voie de circulation à sens unique…). Les services à thé sont impeccables. Pour le reste l'aménagement des intérieurs ne présentent pas de caractéristiques très marquées, et il est impossible d'avoir une certitude quant à la foi de la congrégation que le prêtre Harry dirige. Cet artiste sait donner une impression générale de chaque lieu, sans devoir représenter une foultitude de détails.

Les personnages disposent tous d'une apparence immédiatement reconnaissable. Ils sont majoritairement longilignes, avec des tenues vestimentaires diversifiées, sans être non plus très détaillées. Dylan Dog ne quitte pas sa chemise rouge, son pantalon et sa veste noir, avec une coiffure un peu en bataille. Nicola Mari doit dessiner de nombreuses scènes de dialogue, auxquelles il sait donner vie. Il aime bien les plans rapprochés sur les visages, tout en variant les cadrages pour montrer le positionnement du personnage, sa posture, son activité. Les expressions des visages sont variées, pas toujours très parlantes. Il n'est pas toujours possible de déduire l'état d'esprit du personnage en regardant son visage.

Le lecteur se retrouve donc à côtoyer des êtres humains ordinaires, à hauteur d'œil, avec quelques plongées discrètes. Dans cet environnement ordinaire, il appartient à l'artiste de donner corps aux actes violents et aux éléments surnaturels. La première séquence de cette nature correspond au retour en arrière pour l'histoire de Sybill Warwick. Nicola Mari met en œuvre un encrage plus hachuré pour montrer qu'il s'agit d'une séquence du passé. La violence n'est pas montrée au premier plan, elle reste suggérée, sans devenir graphique. La séquence suivante comprenant un affrontement correspond aux séquences vidéo tournées par les chercheurs. À nouveau la violence reste suggérée par les mouvements des personnages, et le tangage des angles de vue. Même lors du meurtre du chien et de son maître, la prise de vue est éloignée sans montrer la brutalité ou les éléments gore.


Il en va de même pour les éléments surnaturels qui sont eux aussi relégués en arrière-plan, ou montré de manière vague quand le récit l'exige. Ainsi lors de la séquence du passé, le lecteur voit les mains de la sorcière transpercer le torse de 2 hommes, mais sans souci de réalisme, pour attester qu'il s'agit de racontars auxquels il n'est pas possible d'ajouter foi. Il dessine de manière beaucoup plus littérale (et un peu naïve) l'escalier du Paradis, page 79. Le lecteur arrive dans cette séquence avec la conviction qu'elle agit comme une métaphore, et que le choix de l'artiste est en phase avec l'intention de l'auteur. D'ailleurs quand le scénariste révèle ce qu'il en était vraiment, le lecteur se retrouve un peu atterré devant le simplisme de l'explication.


Le lecteur se laisse bien volontiers emporter dans ce récit hommage au Projet Blair Witch, aux côtés de cet enquêteur flegmatique, mais décidé. Il se laisse emmener dans ces bois mystérieux, baignant dans une légende inquiétante. Il fait le tour des suspects avec Dylan Dog et Claire, et il les regarde émettre de vagues hypothèses. L'hommage au Projet Blair Witch est respectueux, sans en avoir l'intensité, sans se l'approprier pour en faire autre chose. L'intrigue s'avère un peu faible, trop conforme aux attentes d'un habitué de la série, sans réelle surprise, sans prise de risque, sans implication émotionnelle du scénariste. L'histoire est plaisante parce que le lecteur retrouve un personnage qu'il apprécie, mais les autres protagonistes ne dépassent pas beaucoup l'état de dispositif narratif et la résolution de l'intrigue s'avère convenue (même le dernier mystère non résolu). Entre 3 et 4 étoiles en fonction de l'attachement du lecteur pour cette série.

samedi 3 février 2018

Dylan dog deluxe T01: La planète des morts

4 équipes artistiques s'approprient le personnage de Dylan Dog dans des récits courts.

Ce tome comprend 4 histoires courtes, récentes, et en couleurs, ayant comme personnage principal Dylan Dog. Il s'agit de la traduction en français du numéro 2 de la série "Dylan Dog color fest", initialement paru en août 2008.

La planète des morts (scénario d'Alessandro Bilotta, dessins de Carmine di Giandomenico) - Londres de nos jours, ou juste un peu plus tard, les humains vivent en bonne intelligence (tout est relatif) avec les zombies qui sont cantonnés à des tâches subalternes dans la société. Il se produit encore quelques incidents au cours desquels un zombie ou un autre s'en prend à un humain pour étancher sa faim de chair fraîche (mais il s'agit d'incidents isolés). Dylan Dog travaille pour la police et a l'impression que certains zombies essayent de communiquer avec lui. Son supérieur a décidé que les zombies représentent une menace trop importante pour l'humanité et que la coexistence n'est plus possible. Il fait suivre Dog par Bree qui ne tarde pas à se ranger de son coté.

Il semble que le principe des numéros "color fest" soit de permettre aux artistes d'utiliser le personnage de Dylan Dog, dans des histoires ne se déroulant pas forcément dans l'environnement traditionnel du personnage. Ici, Bilotta imagine une réalité où les zombies côtoient les humains, avec une condition sociale inférieure. Di Giandomenico réalise des dessins très soignés, avec une forte personnalité au niveau des visages pour lesquels son objectif n'est pas de faire joli, mais de faire ressortir leur coté adulte, sans recourir au photoréalisme. Le résultat est très convaincant, et fonctionne également très bien sûr les zombies qui sont repoussants, sans être sanguinolents. Giandomenico effectue également un travail impressionnant pour les décors, que ce soit les rues de Londres ou la décoration intérieure du bureau du supérieur de Dog, ou celle du laboratoire de Lord Wells (où il est possible de reconnaître Ranxerox, Kermit la grenouille, et Pinocchio).



Au départ, le scénario de Bilotta semble très linéaire, avec une interprétation des zombies un peu trop sage pour être intéressante. Petit à petit, le lecteur s'aperçoit que Dylan Dog prend le parti des zombies, position pour le moins discutable. Et son juron favori "Nom d'un Judas funambule"' sonne toujours aussi faux et artificiel. Petit à petit, le scénario révèle la complexité de la situation dans laquelle se trouve le héros, ainsi que l'ambigüité de sa position morale. Billota ajoute un élément onirique qui renforce l'ambiance de manière remarquable. Et l'apparition de Groucho achève le lecteur. 5 étoiles pour un récit ambitieux qui révèle toute sa saveur petit à petit.

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Videokiller (scénario de Paola Barbato, dessins d'Angelo Stano) - Dylan Dog a reçu une vidéo dans laquelle il se voit en train de contempler un mur dans une pièce d'un appartement où une partie du papier peint est déchirée et laisse voir une inscription "DYD 666 your fate !". Par la fenêtre, il est possible d'apercevoir Big Ben. Puis un homme avec une hache apparaît sur l'écran et agresse Dylan Dog. Ce dernier se rend chez un expert de Big Ben, à bord de sa Coccinelle décapotable immatriculée "DYD 666" pour essayer de déterminer l'emplacement de l'appartement disposant d'une telle vue sur Big Ben.

Le lecteur retrouve Angelo Stano, l'un des dessinateurs historiques de la série (il a dessiné le premier épisode réédité dans L'aube des morts-vivants). Stano réalise également la mise en couleurs par peinture. Le résultat est classique dans sa forme, facilement lisible, avec une très belle évocation de Londres et de Big Ben, sans saveur marquée pour les personnages.

Barbato propose un suspense psychologique, mâtiné de thriller, dans lequel Dog doit découvrir les règles d'une partie de cache-cache bizarre. Le résultat n'est pas entièrement convaincant : l'ambiance est bien étrange, mais pas tout à fait assez inquiétante. Le final repose sur une chute fort prévisible établissant un cycle peu palpitant. 3 étoiles.

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Le magicien des affaires (scénario de Pasquale Ruju, dessins de Nicola Mari) - Ethan Warwick est le nouveau golden boy de la City. Après avoir gagné 2 millions de livres sterlings en une matinée, il se rend dans son restaurant préféré. Il s'aperçoit qu'il est suivi par un étrange individu en chemise rouge et veste noire. Il se remémore son ascension sociale, son ascendant sur les femmes, et sa jeunesse sur l'île isolée d'Anglesey, recueilli par un vieux monsieur appelé Gellar. Mais que lui veut cet individu qui lui suit à la trace ?

Nicola Mari utilise un style qui s'approche de celui de di Giandomenico, avec un peu plus de concession sur le plan esthétique. Le lecteur peut à nouveau pleinement se projeter dans cet environnement, dans Londres, dans les différents appartements. On pourra juste reprocher à Mari une forme d'hypocrisie pour la jeune femme étendue pour le sacrifice (une position avilissante, mais pas de nudité), et une liberté de mouvement surprenante pour la victime d'après uniquement attachée par les mains et pas par les pieds (un oubli qui vient fort à propos pour faciliter le retournement de situation). Les responsables des couleurs ont également décidé que tout devait être nimbé d'un halo lumineux qui finit par être aussi systématique que pénible.

Ruju fait le nécessaire pour étoffer l'histoire d'Ethan Warwick, mais il a du mal à dépasser les clichés de ce type d'histoire. Par contre, il développe une ambiance dense et convaincante. 4 étoiles.

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L'enfer sur terre (scénario de Giovanni Gualdoni, dessins de Roberto de Angelis) - Dylan Dog sort de chez lui prendre l'air, après avoir pris congé de Groucho. Alors qu'il circule en voiture dans Londres, il se retrouve bloqué par un barrage établi par l'armée, pour contrôle d'identité. Il descend de voiture pour estimer ce qui se passe et le temps que ça prendra. Une jeune femme enceinte est prise à partie par les soldats. Dog la prend en pitié et s'occupe d'elle. Le trajet jusqu'à un hôpital pour l'accouchement va s'avérer un véritable parcours du combattant, dans une ville de Londres soumise à la loi martiale, et dévastée par un conflit intangible.


Cette histoire constitue un nouveau dérapage dans une réalité alternative où Londres est une ville sous la menace d'une guerre dans laquelle il n'est pas possible d'identifier l'ennemi, un état de guerre tellement épuré qu'il en devient conceptuel. De Angelis dispose lui aussi d'un style réaliste, sans être photoréaliste, qui plonge le lecteur dans cet environnement délétère et angoissant. Il n'y a que la double page consacrée à une vision onirique du conflit (avec un squelette chevauchant une bombe) qui ressort comme trop outrée par contraste. Le scénario combine les actions de protection de Dog vis-à-vis de la femme enceinte, avec la découverte progressive de l'état de siège de Londres, dans une dégradation croissante de la situation. La fin est peu prévisible et apporte une autre touche onirique des plus adaptées. La conclusion et la morale sont délivrées par Groucho très en verve et très pertinent. 5 étoiles.