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lundi 7 avril 2025

Clifton T24 Le dernier des Clifton

Comme dit le dicton : Enterrement sans parapluie, adieu le paradis.


Ce tome contient une histoire complète, et fait suite à Clifton - Tome 23 - Just Married (2017) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Zidrou (Benoit Drousie) pour le scénario, par Turk (Philippe Liégeois) pour les dessins, et par Kaël pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Ce duo de créateurs avaient repris la série avec Clifton - Tome 22 - Clifton et les gauchers contrariés (2016).


N’en déplaise à certains illuminés du M.I.L.K. (Mouvement pour l’Indépendance et la Liberté du Kérundi), le Kérundi constitue, sans nul doute, l’un des joyaux de la couronne britannique. Sa capitale Guinnesstown, son plat national le zèbre bouilli à la menthe. Le lac George VI, ses deux volcans éteints, Elizabeth I et Elizabeth II… Tout atteste que ce beau pays fut, jusqu’à il y a peu, possession britannique. Preuve ultime si besoin en était, au Kérundi, on roule à gauche. Même au milieu de la savane ! Lord Dany Buffalo Cunningham Clifton, surnommé Lord Gun-Gun, conduit une grosse Jeep dans la savane, avec Marie-France à ses côtés. Cette dernière se pâme en lui disant qu’elle n’aurait jamais pensé avoir un jour le troublant privilège de partir en safari avec la plus fine gâchette de toute l’Afrique orientale. Elle demande au conducteur si Lord Gun-Gun est son véritable nom. Il répond que c’est le surnom que les indigènes kérundais lui ont un jour donné, surnom que corroborèrent moult jolies Kérundaises. Il ajoute qu’en réalité, il est issu d’une longue lignée de fidèles serviteurs de la couronne d’Angleterre : les Clifton ! il s’interrompt et s’arrête car il a aperçu au loin le dernier éléphant afro-asiatique vivant ! Comme elle peut le constater, ce pachyderme représente la particularité de posséder une oreille énorme comme les éléphants d’Afrique et une autre de taille plus réduite, comme leurs congénères d’Asie. À elle l’honneur d’être la première à abattre le dernier des Elepha Laxodonta maximus ! En contrepartie, il lui demande d’accepter de lui révéler enfin son petit nom. Elle prend le fusil, et l’abat, lui.



Comme toute cité de la bonne vieille Angleterre, Puddington n’est jamais aussi souriante que sous les pluies persistantes des mois de mai, juin, juillet, août et plus si affinités… Dans un charmant cottage, Edward Fergus Gordon Horatio Clifton est en train de prendre une douche. Soudain, alors qu’il est encore couvert de shampoing et de savon, l’eau s’arrête de couler. Il peste : un manque d’eau dans ce pays où il pleut 365 jours par an ! Excepté les années bissextiles. Il a compris : il ne lui reste plus qu’à aller se rincer sous la pluie pour… Ses réflexions sont interrompues par la sonnette. Il descend et ouvre la porte : deux individus en ciré sortent chacun un pistolet muni d’un silencieux, et ils lui tirent dessus à bout portant. Clifton s’écroule à terre, pendant alors que le tueur énonce : Et un Clifton de moins, un ! Pendant ce temps-là, Harold Wilberforce porte les paquets achetés par Miss Partridge.


Troisième album de Clifton réalisé par Turk & Zidrou : la promesse du respect de l’esprit de la série, de dessins impeccables et d’un scénario bien troussé, amusant et taquin. En effet, les auteurs jouent avec les éléments de culture britannique et différentes formes d’humour. Le Colonel Harold Wilberforce Clifton a été créé en 1959 par Raymond Macherot dans Le journal de Tintin. Il a été repris par la suite par le tandem Bob de Groot & Turk au début des années 1960, puis par Bédu & De Groot, puis par Bédu tout seul, ensuite par Azara & Greg le temps d’un album, par Rodrigue & De Groot. Ses aventures ont été publiées régulièrement depuis, avec une interruption du 1995 à 2003, et une autre de 2008 à 2016, et enfin entre 2017 et 2024.Le titre du présent album semble annoncer qu’il pourrait s’agir du dernier de la série. Le lecteur peut donc entamer l’ouvrage dans un état d’esprit ludique, à l’aguet des remarques dénotant une culture britannique : le fait de conduire à gauche (représenté dans les cases, et mentionné par Ramalino), les commentaires sur la nourriture (la Guinness, le zèbre bouilli à la menthe, etc.), les charmants cottages de Puddington, le thé Earl Grey, le fauteuil Chesterfield de Clifton, une enseigne Dinky Toys, le tablier à l’effigie de Paul McCartney, etc. Il relève également une référence au Brexit, et plusieurs constats par des personnages arrivant à la conclusion que : S’il y a bien une chose dans leur pays qui est mauvaise santé, c’est la santé publique (NHS, National Health Service).



Les auteurs reprennent d’autres constituants classiques de la série. La représentation de modèles de voitures choisis avec goût : la MG de Clifton, la Land Rover au Kérundi, le modèle réglementaire de l’ambulance, un double-decker, une Mini Cooper, la Facel Vega de Ramalino (une marque française bien sûr), un char anglais, etc. En voyant ces modèles, le lecteur se fait la réflexion qu’ils datent de quelques décennies, et pourtant Alice Pamela Partridge mentionne qu’elle a voté en faveur du Brexit. D’ailleurs, en y repensant, nul téléphone portable à l’horizon, et un vieux modèle de téléphone fixe en bakélite se trouve encore sur le bureau du notaire Teardrops. Ainsi les phylactères distillent deux ou trois références contemporaines, alors que les images montrent une époque qui correspondrait plus à celle de la création du personnage, les écrans brillant par leur absence. Les auteurs enfoncent le clou lorsque Clifton découvre un magasin particulier en s’exclamant : Un magasin de vinyles en plein XXIe siècle ?!! En outre, l’habitué note le retour de personnages intermittents de la série : le capitaine John Haig et le sergent Strawberry.


Autre ingrédient majeur de la série : l’humour. Celui se présente sous plusieurs formes. Il peut s’agir d’un humour visuel : l’éléphant afro-asiatique avec des oreilles dissymétriques, les mimiques de Clifton vexé qu’on le voit les bras chargés de paquets en train faire les courses, Miss Partridge s’exclamant que le père de Clifton s’est servi de la serviette bleue pour les mains pour se sécher le corps alors qu’elle se trouve devant son cadavre, le jingle des cigarettes Malbobo en lieu et place de la sirène de l’ambulance parce que c’est leur sponsor, le nombre de patients dans la salle d’attente des urgences (dont un avec un couteau planté dans le dos) et la mention du temps d’attente, la case dans laquelle un jeune homme s’exclame qu’il est papa alors que Clifton s’apprête à sortir de la même en venant d’apprendre que le sien est décédé, Clifton qui se rend en robe de chambre chez le notaire et Miss Partridge en tablier avec sa cocotte-minute dans les bras, etc. À une ou deux occasions, le lecteur adulte s’interroge sur une circonstance très curieuse, par exemple quand Miss Partridge allume une pipe pour Clifton, après plusieurs réflexions d’autres personnages les prenant pour un couple. Ou encore Lord Gun-Gun parlant de celui avec la grosse trompe.



Voici donc le colonel Harold Wilberforce Clifton impliqué dans une nouvelle aventure sans avoir rien demandé. Son ennemi François-Louis Ramalino, alias Napoléon XI, a trouvé par hasard un document qui pourrait lui permettre d’imposer la nationalité française au village de Puddington et à ses habitants. Un sourire de contentement apparaît sur le visage du lecteur, dès la première planche. Turk a conservé toute son savoir-faire et reste impliqué comme au premier jour dans ses dessins. En neuf cases, le lecteur a pu voir un adolescent peindre un slogan politique sur le mur blanc de l’enceinte du gouvernement (une image faisant écho à de vraies révoltes) alors que le commentaire se fait sarcastique sur l’ex-empire britannique, puis l’urbanisme moderne d’une artère de la ville, le lac de la case suivante contrastant fortement, la circulation automobile avec des informations visuelles variées (une charrette tirée par un cheval, une voiture avec un zèbre mort sur le toit – certainement pour le faire bouillir à la menthe- , une Mini avec l’Union Jack sur le toit, la conduite à gauche, et enfin une bande montrant Lord Dany Buffalo Cunningham Cifton (Lord Gun-Gun, avec son casque colonial). La narration visuelle constitue un régal dans toutes ses composantes. L’art du détail : la publicité pour la Guinness en page neuf (pour la force) et le nom du pub (The dark side of the moon), les bagues de cigare qui tombent à terre lors d’un geste brusque de Clifton vitolphiliste émérite, les médailles disposées sur le coussin posé sur le cercueil du général Clifton, la statue dédiée à Mac Herot (pour Raymond Macherot, créateur du personnage), etc. La touche humoristique sur les personnages : les gros nez bien sûr, les stéréotypes comme la moustache de Clifton, la morphologie confortable de Miss Partridge, l’usage bien dosé de la pantomime, etc. Les scènes d’action dégagent une sensation de vitesse et de soudaineté : l’assassinat à bout portant du général Clifton, les coups de volant brusques lorsque l’ambulance se fraye un passage dans une zone piétonne, la course-poursuite entre la MG et la Facel Vega (sans oublier ce maudit Français qui roule à droite par inadvertance ou intentionnellement).


Il est fort probable que le lecteur attiré par cet album le soit en toute connaissance de cause, en amateur de la série, du dessinateur ou du scénariste. Il y trouve ce qu’il vient chercher : la narration visuelle toujours roborative de Turk, un délice mariant le sens du détail, la consistance de cases, le sens mouvement, l’humour visuel aussi bien du comportement des personnages que des situations. Zidrou continue de mettre en œuvre les caractéristiques initiales de la série (chauvinisme anglais, goût des années 1960, humour bon enfant, avec quelques sous-entendus pour les adultes), pour un récit tout public, un divertissement rythmé, sans arrière-pensée.



mardi 22 mai 2018

Clifton - tome 23 - Just Married

Le célibat est la plus belle conquête de l'homme, après le divorce.

Ce tome fait suite à Clifton et les gauchers contrariés qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. Il est paru en 2017. Cette histoire est écrite par Zidrou (Benoît Drousie), dessinée et encrée par Turk (Philippe Liégeois), avec une mise en couleurs de Kaël. Il s'agit d'une histoire tout public.

L'été de ses 17 ans, Harold Wilberforce passait une partie de ses vacances à Brighton, et un jour il se promenait aux côtés de Maureen Melbourne, une de ses professeures. Malgré la différence d'âge, ce fut l'expérience de son premier baiser, sur la plage. Au temps présent, il fait sa toilette matinale, quand il détecte, oh horreur !, un poil blanc dans sa moustache. Il a vite fait de le teindre. Dans la cuisine, il trouve Miss Partridge (sa gouvernante) en train d'écouter les prédictions d'Hildira, une indienne qui lui prédit des mariages et du sang. Piqué au vif, Clifton accepte d'écouter ses prédictions également. Elle évoque l'avènement d'un groupe de rock de hannetons, la victoire de l'Angleterre lors de la coupe du monde football à Wembley, l'entrée du Royaume-Uni dans la communauté européenne (et sa sortie), et le mariage de Clifton. Il promet de se raser la moustache si jamais il venait à se marier.

Le même jour, les photographes Neckerchief du Clarion et Gutter du Daisy Mirror viennent couvrir le mariage de Lord Baltimore Arthus Wreck (très âgé et riche) et Betty Margaret Shyless (jeune et belle). La cérémonie se déroule bien, jusqu’au baiser où le bouquet de la mariée émet un clic et explose tuant les membres de l'assemblée sur le coup. Après un vague moment d'hésitation, les 2 photographes mitraillent la scène pour leur journal respectif. Le soir Clifton se souvient de son intégration dans le club des vitolphilistes de son lycée, le Dukobull College. Le lendemain, après une scène gênante dans la salle bain, Miss Partridge répond à un coup de sonnette, et se retrouve nez à nez avec le général Edward Fergus Gordon Horatio Clifton qui vient passer quelques jours chez son fils.


En 2016, Zidrou avait déjà fait la preuve qu'il est capable de se couler dans le moule et d'écrire un récit de Clifton en en respectant les caractéristiques, et Turk était très en jambe visuellement pour le tome précédent. Il n'y a donc pas de raison qu'ils fassent moins bien pour cette deuxième collaboration sur cette série, d'autant qu'ils collaborent également pour la reprise des gags de Léonard, à commencer par Léonard - tome 47 - Master génie (2016). Le scénariste ressort le même méchant que dans le tome précédent, avec un nouveau plan aussi loufoque qu'invraisemblable pour nuire au Royaume-Uni, basé sur des attentats au mariage. L'intrigue n'est pas plus idiote, ni plus intelligente que celle du tome précédent, et dans la droite lignée des histoires de Clifton. Le scénariste déroule une enquête réalisée par le personnage principal avec l'aide du MI5. Elle avance au gré d'échec, jusqu'au mariage final, avec une résolution haute en couleurs, sur la base d'une coïncidence bien pratique, mais cohérente avec la nature du récit.

Le lecteur remarque également que Zidrou continue de jouer le jeu des conventions des récits de Clifton. Il insère de nombreuses références à la culture typiquement anglaise. Il peut s'agir de références facilement accessibles comme les Beatles, les toasts (croustillants au dehors, moelleux en dedans), une citation très connue de Winston Churchill (Je n'ai à offrir que du sang, des larmes et de la sueur), ou encore la cathédrale de Canterbury. Comme dans le tome précédent, il insère également des références plus pointues : les séjours à Bath, les suffragettes (1914), l'appellation des églises commençant par sint, (plutôt que saint), la victoire des britanniques lors de la coupe du monde de football à Wembley en 1966, ou encore la spécialité culinaire appelée bubble and squeak (des restes de légumes frits). L'auteur s'adresse également aux adultes avec la référence à l'intégration du Royaume-Uni dans la communauté européenne et sa sortie lors du Brexit en 2016. Il met en scène les principaux personnages à commencer par Clifton lui-même et Miss Partridge, mais aussi le général Edward Fergus Gordon Horatio Clifton, le père de Clifton, créé par Bob de Groot. C'est également le retour de l'archevêque Beliefless qui était apparu dans le tome précédent.


Comme d'habitude, le lecteur est immédiatement séduit par l'expressivité des personnages. Ça commence dès la couverture avec la mine déconfite et résignée de Clifton qui a renoncé à son principe le plus cher, celui du célibat. Ça continue avec la douce gentillesse exprimée par le visage de Maureen Melbourne s'apprêtant à embrasser le jeune Clifton. Tout du long du tome, le lecteur ressent les émotions très variées des personnages : la consternation de Clifton en découvrant un poil banc dans sa moustache et sa volonté farouche de le colorer, la ferveur de madame Hildira à formuler ses prédictions, la morgue des 2 photographes se lançant des noms d'oiseau à la tête, le contentement de la jeune mariée à l'idée de ce qu'elle va hériter de son vieux mari, la sérénité de Miss Partridge face à la nudité de Clifton, l'assurance suffisante du père de Clifton, etc. En simplifiant les visages des personnages, le dessinateur les rend beaucoup plus expressifs, et capture avec une justesse exemplaire leur état d'esprit. Les personnages ressortent d'autant mieux que les décors sont représentés de manière réaliste. Dès la première case, Turk prouve à nouveau qu'il s'investit du temps dans la représentation de chaque environnement, à commencer par la promenade Brighton. Le lecteur qui l'a déjà vu la reconnait immédiatement. Il en va de même pour la représentation de la cathédrale de Canterbury, des rues de Londres, ou des différentes églises. Il apporte le même soin pour habiller ses personnages de vêtements plausibles.

Le lecteur familier de Turk recherche bien sûr les différents modèles de voiture. Ce récit s'y prêtant moins que le précédent, il retrouve la MG de Clifton (et celle de son père), mais aussi la voiture de sport du photographe Gutter (page 7), le double-decker (page 13), les 5 voitures dans la rue page 27, ou encore les voitures qui attisent l'envie de Phil et Bennie (page 38). Tout du long il se régale des détails inattendus dont Turk parsème ses planches. Les ustensiles de madame Hildira pour prévenir l'avenir valent le coup d'œil (sa tenue aussi). Chaque fois qu'il y a une scène de foule, le temps passé pour détailler les personnages vaut le coup pour la découverte des visages et des tenues (par exemple les invités à la noce dans l'église page 9, page 23, page 39). Il est impossible de ne pas compatir avec le pauvre pigiste en train de vomir dans une poubelle à la vue des clichés du premier attentat à la bombe dans l'église. Le lecteur remarque également à plusieurs reprises que le comportement des chats dans la maison de Clifton évoque parfois Raoul Chatigré, celui de Léonard. La mise en scène des avances du photographe Neckerchief sur la personne de Clifton bénéficie d'une mise en scène comique irrésistible. La roublardise avec laquelle les 2 comparses de François-Louis Bonaparte embobinent les bobbies est redoutable d'efficacité.


La lecture de cette bande dessinée s'avère donc très divertissante au premier degré, et irrésistible du fait des dessins expressifs de Turk. Au fil des pages, le lecteur observe également que Zidrou a gagné en confiance et qu'il insère d'autres composantes plus inattendues. Il y a les jeux de mot sur les noms des personnages, comme le nom du Collège de Clifton (Dukobull) qui rappelle le titre d'une série dont il est le scénariste (l'élève Ducobu). Les noms des 2 photographes sont tout aussi évocateurs : Gutter pour le ruisseau c’est-à-dire la presse à scandale, et Neckerchief sur le modèle de handkerchief comme s'il s'agissait d'un foulard, accessoire de mode indispensable aux individus de sa classe sociale. La mise en scène des 2 photographes (l'un de la presse à scandale, l'autre favorable à l'establishment) montre que les 2 prennent des photographies des victimes des attentats et les vendent à leur journal, se nourrissant des catastrophes. Le lecteur se rend également compte que de manière fugace il considère Clifton comme un personnage réel, et pas comme un simple dispositif comique. En particulier il est question de son âge, avec ses poils de moustache qui blanchissent, et son début de presbytie (page 14 avec les lettres floues dans le phylactère). Ce sentiment du temps qui passe se trouve renforcé par le fait que Zidrou évoque le passé du personnage : sa relation avortée avec une de ses professeures, son intégration dans le club de vitolphilie. Il y a là un constat des choix d'une vie, et des occasions manquées à jamais perdues. Dans ces moments, le lecteur lit le regret teinté de résignation sur le visage de Clifton, des sentiments complexes transcrits avec une grande sensibilité.

L'autre thème surprenant relève de la sexualité. Bien sûr, cette bande dessinée reste chaste et tout public, sans image offensante pour des enfants. Cependant le lecteur adulte a l'attention attirée par une remarque en passant de Miss Partridge se demandant si la polygamie pourrait être à considérer (page 5). Il y a bien sûr le mariage d'intérêt de la jeune Betty Margaret Shyless pour le vieux riche au regard concupiscent. Le lecteur n'est pas au bout de surprise quand il voit Miss Partridge faire irruption dans la salle de bain de Clifton et découvrir la nudité de son employeur. Le contexte (une BD tout public) produit un décalage d'autant plus important. Les tentatives de séduction de Neckerchief sur Clifton sont mises en scène de manière comique, mais sans utiliser la caricature de la grande folle. Le comportement sexiste du général Clifton prend alors une autre dimension lorsqu'on le rapproche de ces sous-entendus. D'un côté, Zidrou tourne en dérision les idées rétrogrades d'une autre époque, celle à laquelle se déroule le récit, en 1959 à un ou deux ans près. D'un autre côté, le choix du célibat par Clifton fils finit par apparaître comme une peur de l'autre sexe, plus que comme une volonté assumée.


Ce vingt-troisième tome ne dépare pas dans la série des Clifton, avec une intrigue loufoque dans la droite lignée des autres, où un mégalomane français essaye de saper la grandeur du Royaume-Uni, ce qui fait dire à Clifton que venant d'un français, il faut s'attendre à tout. Turk est toujours dans une forme éblouissante, que ce soit pour l'expressivité comique des personnages, ou pour la consistance et l'exactitude des environnements, ainsi que pour les petits détails. Les lecteurs de tout âge apprécient l'humour omniprésent. Le lecteur plus âgé détecte des références adultes, ainsi que des thèmes plus délicats. 5 étoiles. À la fin le lecteur obtient sa réponse : Clifton se rase-t-il oui non la moustache ?


vendredi 2 mars 2018

Clifton - tome 22 - Clifton et les gauchers contrariés

Plus qu'un bel hommage, une réussite

Ce tome comprend une histoire complète et indépendante de toute autre. Il n'est pas besoin de connaître le personnage de Clifton pour apprécier ce récit. Il est initialement paru en 2016, écrit par Zidrou (Benoît Drousie), dessiné et encré par Turk (Philippe Liégeois), avec une mise en couleurs de Kaël. Il s'agit d'une histoire tout public.

Dans une belle rue de Londres, par une belle matinée ensoleillée du mois de mai, un conducteur se met brusquement à rouler à droite, et manque d'écraser un cycliste. Quelques rues plus loin, c'est une Jaguar qui se met à circuler sur la file de droite et qui finit sa course dans la Tamise, après avoir manqué de percuter une dizaine de véhicules. En assemblée générale de la LALA (Ligue des Assureurs Londoniens et Anglais), Lord Climber propose aux autres membres d'engager le Colonel Harold Wilberforce Clifton, exerçant maintenant le métier de détective privé.

Lord Climber et son secrétaire Oswald Artemis Milborn se rendent au domicile de Clifton, en devant eux aussi éviter un conducteur roulant à droite sur une route de campagne. Il trouve sa maison dans un état de saleté et de désordre repoussant car sa gouvernante Miss Partridge l'a quitté. La même nuit, c'est l'archevêque Beliefless qui se met à rouler à droite, finissant par percuter une voiture en panne à l'arrêt sur la chaussée. Le lendemain, Clifton se rend chez le garagiste ayant récupéré l'épave pour commencer son enquête en examinant le véhicule de l'archevêque.

Le Colonel Harold Wilberforce Clifton est personnage qui a été créé en 1959 par Raymond Macherot dans Le journal de Tintin. Il a été repris par la suite par le tandem Bob de Groot & Turk au début des années 1960. Ses aventures ont été publiées régulièrement depuis, avec une interruption du 1995 à 2003, et une autre de 2008 à 2016. Il est passé entre les mains de plusieurs scénaristes et dessinateurs. C'est au tour de Zidrou d'ajouter un chapitre à ses aventures. Il est également le scénariste de séries comme Tamara avec Christian Darasse, L'élève Ducobu avec Godi, Les nouvelles enquêtes de Ric Hochet avec Van Liemt. Il est aussi l'auteur complet de récits autonomes comme Pendant que le roi de Prusse faisait la guerre, qui donc lui reprisait ses chaussettes ? ou Les Folies Bergères.


Reprendre une série installée depuis des décennies, c'est accepter de se couler dans un moule pour faire honneur à sa tradition, tout en essayant d'y apporter un petit plus. C'est aussi prendre le risque de faire moins bien que les auteurs originaux car les lecteurs fidèles ne manqueront pas d'établir la comparaison. Zidrou effectue un travail remarquable de présentation du personnage, rappelant ses principales caractéristiques : colonel de la Royal Air Force, vivant avec des chats, ayant une gouvernante à sa disposition (Miss Partridge), collectionnant les bagues de cigare, et roulant à bord d'une MG d'époque. Il évoque bien sûr son amour du scoutisme et il ne manque pas de prendre le thé.

Les auteurs ont pris le parti de ne pas moderniser l'environnement du personnage. Par exemple ils n'utilisent pas de téléphones portables et il n'y a pas d'ordinateur. Cependant les personnages et les décors ne font pas datés, plus intemporels. Le lecteur qui y prête attention éprouve l'impression que le récit peut se dérouler dans les années 1960 ou 1970.

Conformément aux canons de la série, Zidrou a imaginé un phénomène mystérieux et intriguant : des anglais qui se mettent à conduire à droite. Cela fournit le fil conducteur de l'intrigue, avec découverte d'un méchant comploteur, d'une invention de type anticipation un peu loufoque, des rebondissements, et des courses poursuites, mais sans affrontement physique. Clifton se rend sur les lieux des accidents ou chez le garagiste pour trouver des indices, puis l'enquête entre dans une deuxième phase lorsqu'il a identifié un suspect. De ce point de vue, l'intrigue n'est ni plus réaliste que celles des autres tomes, ni plus bête.

Il apparaît rapidement que Zidrou a taillé son histoire sur mesure pour Turk. Le lecteur est frappé par la densité narrative fluide, sans être indigeste. Pourtant la couverture repose sur un dessin avec peu de composantes : Clifton, un bus double-decker, une voiture, un bobby et la silhouette de la Tour de Londres. Dès la première page l'attention portée au détail impressionne. La première case occupe la moitié de la première page et le lecteur découvre une rue avec un profil de chaussée conforme à la réalité, jusqu'à la présence d'une plaque d'égout, des voitures garées, une autre qui circule à gauche, une cycliste, 2 piétons, et un oiseau qui lance des trilles. Certes les personnages sont affublés de gros nez, et les visages sont caricaturaux. Mais l'environnement est très détaillé et reflète une solide connaissance du milieu urbain, anglais de surcroît, avec les entresols typiques des immeubles de ce pays.

Au fur et à mesure des pages, le lecteur apprécie la qualité discrète des dessins. Certes les personnages ont cette apparence un peu exagérée propre aux bandes dessinées franco-belge de type humoristique, avec les moustaches impossibles de Clifton, des grosses lèvres systématiques pour les femmes (pulpeuses forcément), des doigts bien cylindriques, des mentons un peu exagérés (soit très développé pour Clifton, soit inexistant pour Millborn). Ce parti pris permet à l'artiste de forcer les traits des visages et faire apparaître de manière claire (et parfois comique) l'état d'esprit du personnage. Par le biais de ces visages, il se dégage une empathie irrésistible, en dépit de l'absence de personnalité marquée des protagonistes. Turk emploie régulièrement l'astuce qui consiste à faire regarder un personnage droit vers le lecteur, pour insister sur sa surprise. Il est impossible de ne pas sourire lorsque Clifton ou un autre se tourne ainsi vers le lecteur pour grimacer, brisant ainsi discrètement le quatrième mur.

Tout au long de ces 46 pages, Turk accomplit un travail phénoménal pour donner de la consistance à cet univers de bande dessinée. Les rues de Londres et de la banlieue donnent à voir un monde propre, bien agencé, avec une authenticité quant à l'architecture. Ainsi le lecteur n'a pas de doute que le dessin de The Savoy Court (la seule rue de Londres où l'on roule à droite, authentique) la représente bien telle qu'elle est aménagée. Il prête également attention à varier et adapter le mobilier urbain en fonction des rues, par exemple les potelets en bordure de trottoir. Il s'implique tout autant pour dessiner les intérieurs. Les fauteuils de cuir du Centaur Club ont l'air bien confortable, et donnent envie d'aller y prendre un verre de Sherry. En page 12, le lecteur découvre l'intérieur de la maison de Clifton, à Puddington. Pour des raisons exposées dans le récit, c'est un capharnaüm indescriptible jonché d'objets innombrables : carton ouvert, assiettes sales empilées, tâches de sauce, poubelle pleine, planche à repasser adossée à un mur, boîte de conserve ouverte, tasse sur une soucoupe à même le sol, bouteille vide au pied de Clifton, parapluie suspendu au lustre, toile d'araignée sur une applique murale, 3 chats, une bombe anti-moustique, une ceinture sans pantalon, etc., etc., tout ça en 1 seule image. Libre au lecteur de choisir une lecture rapide en ne retenant que l'impression de désordre, ou de détailler chaque élément et de savourer la composition. Difficile de ne pas sourire devant la collection de mitres de l'archevêque, à nouveau un exemple du niveau de détails des dessins.


À 68 ans, Turk réalise des planches impressionnantes et très agréables à l'œil. À l'évidence, Zidrou a fait en sorte d'inclure des éléments qu'il aime dessiner. C'est ainsi que le lecteur voit passer un nombre considérable de voitures de collection : Jaguar, Rolls Royce Silver Cloud, Wosley Tourer 1907, MG, Jaguar MK VIII, une DS, représentées avec soin. Les déplacements en voiture sont l'occasion d'admirer les routes urbaines ou de campagne en cohérence avec la tonalité graphique, l'artiste les représente parfois en train de progresser, avec les rues légèrement au-dessus de la surface de la route. Cela n'enlève rien au fait qu'il sait rendre visuellement intéressante chaque phase de conduite, grâce à des prises de vue variées et au défilement des arrière-plans représentés dans le détail.

Le lecteur se laisse prendre avec plaisir à la lecture de cette bande dessinée tout public, conscient du recyclage des éléments constitutifs de la série, totalement sous le charme des dessins de Turk. En tant que lecteur adulte, il s'aperçoit que Zidrou ne ménage aucun effort pour nourrir son récit et lui en donner pour son argent. Il truffe sa narration de références anglaises : des unités de mesure en pouce (avec la conversion indiquée dans les espaces entre les cases), la chanson Fall in love with you (1960) de Cliff Richard (chanteur britannique), le British Royal Automobile Club, Jack Brabham (1926-2014, pilote automobile australien), le bœuf Wellington et sa Worcestshire Sauce, les cabines téléphoniques rouges, et cette fameuse rue de Londres où la conduite se fait à droite, ou encore cette terrible insulte de "espèce de travailliste".

Le lecteur constate également que l'auteur a conçu son récit de manière à opposer anglais et français, ou tout du moins à faire ressortir quelques différences culturelles, comme le fait de rouler à gauche. C'est l'occasion pour un personnage d'évoquer la raison pour laquelle les anglais ont choisi ce côté de la route, et qu'ils ont tout naturellement résisté lorsque Napoléon a imposé l'autre côté de la route pour son empire. Le lecteur apprécie le développement de cette curiosité, voire cela peut provoquer en lui l'irrépressible envie d'en savoir plus sur l'historique de cette décision (ce qui lui permettra de découvrir l'impact décisif de l'usage des chariots américains de type Conestoga). Le scénariste développe son intrigue en phase avec la nationalité de son personnage principal. Il ne calque pas une intrigue toute faite et générique sur Clifton, il a pris le soin de construire son intrigue à partir des spécificités du personnage.

Pour un adulte, cette lecture recèle encore d'autres particularités qui augmentent sa saveur. Zidrou a choisi d'écarter momentanément Miss Partridge (la gouvernante de Clifton), suite à une remarque indélicate (et inexcusable de sa part), ce qui aboutit au capharnaüm dans son logis. Elle refait une courte apparition quand elle revient chercher son rouleau à pâtisserie. Non seulement, l'auteur se sert de cette scène pour faire s'exprimer le respect mutuel qui existe entre ces 2 personnages, mais en plus il en profite pour glisser des sous-entendus sur l'usage du rouleau à pâtisserie comme arme féminine lors des disputes. Il est possible de s'offusquer d'une remarque misogyne, mais il est plus logique de sourire devant cette évocation des relations entre Cunégonde et le Shérif de Nottingham, ou entre Mathurine et Léonard (2 autres séries de Turk & De Groot).

Zidrou glisse également discrètement un ou deux sous-entendus de nature plus adulte. En page 15, l'archevêque Beliefless est en train de lire un registre de doléances rempli par des paroissiens. Le lecteur commence par sourire du nom de l'homme d'église, qui signifie littéralement qu'il n'a pas de croyance, ou pas de foi. L'archevêque est en train de parler à haute voix, se plaignant des parents qui relayent les élucubrations de leur progéniture. Le lecteur se rend compte que le scénariste est en train de parler de pédophilie des prêtres. En page 16, John est en train de fourrager en vain dans le moteur de sa voiture en panne sur la route, de nuit. Il se fait houspiller par Emma, la jeune femme qu'il raccompagnait chez elle. Cette dernière ironise sur le coup de la panne et sur le confort des sièges arrières de son véhicule, avec une acrimonie réjouissante.

Le lecteur se rend donc compte que Zidrou a vraiment écrit un récit tout public, sans oublier des clins d'œil à destination de son lectorat adulte. S'il prend l'envie au lecteur de relire le récit ou de le refeuilleter une fois sa lecture terminée, il se rend compte que le scénariste a glissé une référence au coupable sur un bus, dès la page 6, attestant de la rigueur de la structure du récit.


Ce tome 22 des enquêtes de Clifton bénéfice des dessins de Turk, en très grande forme, que ce soit pour donner corps aux décors anglais, pour dessiner des personnages sympathiques aux expressions très parlantes, ou ajouter des détails invitant le lecteur à prendre son temps pour savourer cette aventure. Les pages de ce dessinateur ont aussi comme particularité de montrer un monde dépourvu de méchanceté et de cynisme, avec un criminel d'opérette, ce qui participe à rendre ce récit tout public, en particulier pour les enfants, mais ce qui ne le rend pas fade pour les adultes. Ayant participé à établir le personnage en dessinant plusieurs albums de la série, il est fidèle à ses travaux précédents, avec une qualité intacte. Zidrou relève le défi cruel de se mesurer aux scénarios et à l'écriture de Bob de Groot, devant en plus faire honneur à Turk. Il réussit son pari, avec une écriture bien fournie, respectant les conventions de la série, sans sembler passéiste ou trop intimidé.