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mercredi 4 juin 2025

Erostrate

L’ennui avec la réputation, c’est qu’il faut l’entretenir.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, de nature biographique. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Martin Veyron pour le scénario et les dessins, avec une mise en couleurs réalisée par Charles Veyron. Il comprend deux-cent-onze pages de bande dessinée.


En -356, Éphèse, de nuit dans le temple d’Atémis, un homme vient d’estourbir le gardien, et il tient une torche à la main.il renverse à terre les énormes vasques sur pied servant d’éclairage, et il se rend dans le sanctuaire pour mettre le feu aux rouleaux présents. L’incendie commençant à se propager, il sort dans la nuit douce et fraîche. Il s’éloigne en courant tranquillement d’une bonne foulée. Il s’arrête à bonne distance pour se retourner et contempler l’incendie. Un vieil homme arrive à cheval en sens inverse et sent l’odeur du brûlé. Il découvre le temple qui est la proie des flammes, et il fait demi-tour pour aller annoncer la nouvelle en ville, sans faire attention au jeune homme qui vient de donner son nom, Érostrate, et de s’accuser comme étant l’incendiaire. Il arrive enfin en ville et tout le monde est dans la rue, en train de regarder l’incendie au loin et de s’interroger sur ce qui a pu se passer, sans prêter attention au jeune homme qui dit tout haut qu’il s’appelle Érostrate et que c’est lui qui vient de mettre le feu au temple d’Artémis. Sur la terrasse, les sages du Conseil se lamentent quand arrive un messager essoufflé qui finit par parvenir à leur annoncer que l’incendiaire sur le port a été arrêté. Peu de temps après, trois soldats font leur entrée sur la terrasse, encadrant le jeune homme auquel ils ont mis les fers aux poignets.



Un des Sages entame le dialogue avec le prisonnier. Érostrate explique fièrement qu’il s’est auto-dénoncé ce qui a permis son arrestation en un temps record, il annonce son nom et il reconnaît sa culpabilité dans l’incendie du temple d’Artémis. En réponse au sage qui lui demande pourquoi il s’est livré, il répond : Quel intérêt de commettre un spectaculaire attentat si personne ne sait qui en est l’auteur ? Il ajoute qu’il a agi en son nom propre, pas celui d’Athènes. Les Sages lui demandent pourquoi il a fait ça, et il répond ingénument : Pour devenir célèbre ! Les Sages s’offusquent d’une telle réponse : ils ne se voient pas expliquer aux Éphésiens que le temple d’Artémis qui faisait leur fierté a été tout bonnement détruit parce qu’un type de passage comptait en retirer quelque célébrité. Ils seraient ridicules. Ils décident de livrer le criminel au bourreau pour qu’il le fasse avouer le motif véritable. Le bourreau ressort de la longue séance en chialant comme un veau. Il a mal à son âme car depuis le temps qu’il questionne Érostrate, celui-ci, tel le perroquet, ne fait que répéter : Pour la gloire, pour la gloire ! Pourtant il a fait son travail consciencieusement : enfoncer une aiguille sous les ongles, passer la plante des pieds au fer rouge, le fouetter bien comme il faut, tout aussi consciencieusement écraser les noix et les tétons. Il n’a rien négligé, il connaît son métier, mais ne veut plus l’exercer tant cet Érostrate l’a découragé.


Soit le lecteur connaît déjà le nom et l’histoire d’Érostrate, soit il ne lui faut pas longtemps pour se renseigner. Cet individu a connu la postérité pour avoir incendié le temple d’Artémis, c’est-à-dire une des sept merveilles du monde (quand même) : les pyramides de Gizeh en Égypte, les jardins suspendus de Babylone, la statue de Zeus à Olympie, le temple d'Artémis à Éphèse, le mausolée d'Halicarnasse, le colosse de Rhodes et le phare d'Alexandrie. Quant à sa gloire : elle évoquée par Jean-Paul Sartre (1905-1982) dans la nouvelle portant le nom du pyromane, incluse dans le recueil Le mur (1939). Dans un dialogue de trois répliques deux personnages évoquent Érostrate, son forfait. Le premier demande au second s’il se souvient du nom de l’architecte du temple, et l’autre reconnaît qu’il n’en a aucune idée, ce qui atteste bien de la gloire de l’incendiaire. Une seconde recherche permet d’apprendre que le temple fut bâti vers -560 par Théodore de Samos, Chersiphron et Métagénès et financé par le roi Crésus de Lydie. La structure du récit s’avère simple : Érostrate commet son forfait, se dénonce aux autorités et les sages du Conseil l’interroge pour qu’il raconte sa vie afin de comprendre son geste, jusqu’à ce que le jugement soit rendu, puis, vingt-deux ans plus tard, son nom est transmis par Diogène de Sinope (-413 à -323) au plus grand conquérant de l’époque : Alexandre le Grand (-356 à -323), par avec la célèbre réplique : Ôte-toi de mon soleil !



Étrange récit que celui-ci où le coupable est connu dès la première page, où il se livre volontairement à la justice, où il se vante de son crime, pour acquérir la gloire, c’est-à-dire la renommée brillante, universelle et durable, toutefois sans disposer de vertus particulières, d’un mérite quelconque, encore moins de grandes qualités, ou après avoir accompli de grandes actions ou de grandes œuvres. L’auteur réalise cette œuvre avec près de cinquante ans de carrière d’expérience. Il crée une bande dessinée dans laquelle il invente une biographie à cet individu singulier, les éléments historiques étant quasiment inexistants, et il en profite pour faire de lui un Athénien, plutôt qu’un simple berger éphésien, cette modification trouvant son explication dans le récit même. Le lecteur passe outre la couverture un peu austère, dépourvue d’illustration. Il découvre une première planche magnifique : une vue en plongée oblique à l’intérieur du temple avec une minuscule silhouette à terre et une autre guère plus grande tenant une torche. Si l’envie lui vient, il peut prendre le temps d’admirer les colonnes et leurs rainures, les chapiteaux sculptés, les grandes décorations aux murs, les tentures, la couche, les dessins au sol. Il ne s’attendait pas forcément à ce que l’artiste se montre aussi investi dans la reconstitution historique. Dans une interview, celui-ci a indiqué qu’il s’est fortement documenté, sans pour autant faire œuvre de reconstitution parfaite, prenant quelques menues libertés de ci de là, en particulier dans la narration visuelle des mythes.


La narration visuelle s’avère très agréable de bout en bout, facile à lire, riche et variée. L’investissement de l’artiste se ressent du début à la fin. La variété et de la consistance des décors : le temple d’Artémis (c’était la moindre des choses qu’il se montre à la hauteur de l’une des sept merveilles du monde), le chemin côtier, la scène de foule dans la rue, la belle terrasse de l’immeuble abritant le Conseil des Sages, la grande salle intérieure avec son bassin pour se baigner, les ruines du temple encore fumantes (snif), la cour de l’installation du potier (Pélogène, le père d’Érostrate) et ses ateliers, les arènes d’Athènes et la foule venue pour la fête publique avec la traversée de l’agora, plusieurs quartiers d’Athènes avec les temples et les statues, l’atelier du peintre Apelle, la somptueuse demeure de Callimaque (l’éraste d’Érostrate son éromène), la salle où se réunit l’aéropage des juges d’Athènes, l’atelier du sculpteur Praxitèle, le temple de la pythie de Delphes, une galère en mer Méditerranée, etc. Le lecteur apprécie également la personnalité de la mise en couleurs, avec l’usage de teintes inattendues, pouvant aussi bien être naturalistes pour un magnifique coucher de soleil, que décliner plusieurs nuances d’une même couleur pour créer une ambiance particulière dans une séquence. Inconsciemment, il ressent la variété des cadrages, des prises de vue des mises en scène, etc. Il peut voir les petits glissements visuels lors de l’évocation de scènes relevant de la mythologie. Il sourit régulièrement à de discrètes touches comiques, soit une exagération bien placée, soit un comportement glissant vers la pantomime ou la farce. Par exemple le contentement extraordinaire d’Érostrate bébé qui vient de faire sa première crotte dans une chaise et qui est applaudi par une dizaine de personnes présentes.



Le lecteur découvre également avec plaisir que l’auteur met à profit la richesse culturelle de l’époque, que ce soient par les personnalités, ou par les récits mythologiques. Ainsi Érostrate croise Diogène (plusieurs fois), le philosophe Aristote, la Pythie, le sculpteur Praxitèle, le peintre Apelle, la célèbre prostituée Phryné, et Alexandre le Grand vient saluer Diogène dans l’épilogue. Chacune de ses rencontres est l’occasion d’évoquer la pensée ou l’art de ces personnes illustres, elles aussi passées à la postérité. L’auteur met également à profit plusieurs récits où les dieux interviennent : l’histoire de Hélios, les hauts faits d’Héraclès, Achille déguisé en femme, le duel musical entre Marsyas et Apollon, Hésiode recevant la visite des Muses, Apollon courtisant Cassandre et lui faisant don d’un cadeau empoisonné, Éos & Arès, Ésope et les Delphiens, Héraclite et les Éphésiens, etc. Bien sûr, le lecteur établit le lien à la fois avec ces personnalités, à la fois avec ces contes, et le désir de gloire d’Érostrate. Il y repère à la fois l’humour de l’auteur (un glissement de registre de vocabulaire, une touche d’insolence), à la fois la renommée et parfois la gloire qui vient avec les hauts faits des uns, leur talent, et aussi le comportement indigne et mesquin des dieux dont la gloire est assurée par les dévotions du peuple grec. Il apprécie en outre les remarques teintées d’ironie des uns et des autres. La classification des individus les plus utiles à la République, en ordre décroissant, établie par Platon : le philosophe sur le premier échelon, puis les rois et les guerriers, les politiques et les financiers, les médecins et les hygiénistes, les devins, les peintres et les poètes, les artisans et les paysans, les sophistes, les tyrans. Tout en lui préférant peut-être celle de Diogène : les paysans, les marins, les artisans, les architectes, et Phryné, éventuellement les astronomes. Les explications de Diogène sur la mendicité : il s’est entraîné à demander l’aumône à des statues, c’est souverain pour se faire une âme d’airain face à l’échec. Le constat de Callimaque : il n’a pas les moyens de sa vanité. Etc.


Le complexe d’Érostrate existe : il identifie celle ou celui qui est prêt à tout pour se mettre en avant, pour devenir célèbre, pour que l'on parle de lui, et il a été imaginé à l’occasion de tels comportements sur les réseaux sociaux.


Une couverture un peu austère, un thème sous forme de péplum, une pagination conséquente. Une lecture facile et fluide, une narration visuelle riche et accessible. Un ton à la fois persifleur et cultivé. Le lecteur attend les réponses d’Érostrate aux questions des sages du conseil d’Éphèse, curieux aussi de savoir ce qui a conduit cet individu à détruire l’une des sept merveilles du monde, comment sa soif de gloire apparaît par comparaison à la gloire d’autres de ses contemporains. Insolent.



lundi 13 mai 2024

Histoire de Jérusalem

En fait, Bonaparte n’est jamais venu à Jérusalem


Ce tome retrace l’histoire la ville de Jérusalem depuis -1900 jusqu’en 2022. Sa première édition date de 2022. Il a été réalisé par Vincent Lemire pour le texte et le scénario, Christophe Gaultier pour les dessins et Marie Galopin pour les couleurs. Il comprend deux-cent-quarante-cinq pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une carte de Jérusalem aujourd’hui : les différents quartiers, les huit portes (des Lions, Dorée, des Maghrébins, de Sion, de Jaffa, Neuve, de Damas, d’Hérode), ainsi que la ligne de cessez-le-feu de 1949 séparant Jérusalem Ouest et Est. En fin de tome se trouvent deux pages de repères chronologiques pour chacun des dix chapitres, deux pages de ressources et bibliographie (recueils de sources, ressources en lignes, quelques ouvrages cités, ouvrages de synthèse, pour aller plus loin), une page de remerciements, et une page listant les autres ouvrages du scénariste et du dessinateur.


Un olivier salue le lecteur. Il se présente : il s’appelle Zeitoun, ou Olivia, comme on préfère. Il est né il y a environ quatre mille ans, au sommet d’une colline qui porte son nom : le mont des Oliviers. Har Ha-Zeitim en hébreu, Jabal al-Zaytoun en arabe. Derrière lui, le soleil levant, le désert à perte de vue, la mer Morte. Devant lui, Jérusalem, le soleil couchant, la plaine fertile et la Méditerranée. Sur cette ligne de crête, à huit cents mètres d’altitude, entre la terre et le ciel, entre les hommes et les dieux, entre le monde des vivants et le monde des morts. Jérusalem est le point de contact entre tout cela. Au commencement de cette histoire, il n’y avait rien. Enfin, il y avait lui, un noyau craché au sol par un berger qui passait par là. Il a fallu de l’eau, beaucoup d’eau, peut-être même un déluge, un peu de chance et du soleil. Beaucoup de soleil. Depuis quatre mille ans, ses racines se sont enfoncées dans le sol, ses branches se sont élancées haut dans le ciel. Il a tout vu, tout vécu, tout observé.



Pas facile de comprendre comment cette petite ville perdue au milieu des montagnes est devenue le nombril du monde. D’abord, Jérusalem est presque dépourvue d’eau potable. Jusqu’au milieu du 20e siècle, ce sera une vraie contrainte pour son développement. Il y a bien une maigre source, le Gihon, qui coule au pied du mont des Oliviers. C’est autour de ce point d’eau que les premières populations sédentaires se sont installées il y a environ 4000 ans, à l’époque où il est né. Il a alors vu apparaître les premières sépultures, sur le versant oriental du Cédron… et cela n’a jamais cessé depuis. Il est bien placé pour savoir que le climat de Jérusalem est particulièrement rude. Pas une goutte de pluie pendant six mois de l’année, entre avril et octobre. Des hivers rigoureux, des tempêtes de neige, des étés suffocants, des nuits froides, des orages, du vent. Dans la Ville sainte, le ciel se rappelle souvent au bon souvenir des hommes. Et puis, Jérusalem a toujours été située à l’écart des routes commerciales. De fait, Jérusalem est une ville assez inaccessible, on n’y vient pas par hasard.


L’histoire de Jérusalem en bande dessinée contient une double promesse, celle d’un ouvrage sérieux et documenté, et celle d’une lecture plus facile grâce aux dessins. L’auteur a adopté une construction chronologique, depuis -2000 à l’époque contemporaine. Cet exposé est découpé en dix chapitres : Au commencement était le Temple (–2000 à -586), L’ombre des empires (-586 à 312), Genèse de la Jérusalem chrétienne (312-614), Al-Qods, ville sainte de l’Islam (614-1095), Le siècle des croisades (1095-1187), L’héritage de Saladin, l’empire des Mamelouks (1187-1516), La paix des Ottomans (1516-1799), La Ville sainte réinventée (1799-1897), Le rêve de Sion (1897-1947), L’impossible capitale (1947-…). Ces différentes époques sont racontées au travers de séquences mettant en scène des personnages historiques et de simples citoyens de différentes confessions. L’exposé se fait sous la forme de cellules de texte et de phylactères, comme pour une bande dessinée traditionnelle. Comme il est coutume dans ce genre d’ouvrage historique, l’exposé mène la narration et les dessins y sont assujettis. Le registre visuel est de nature réaliste avec un degré de simplification dans le rendu, et de nombreux détails descriptifs pour la reconstitution historique. Comme l’indique le titre, le point de vue choisi se focalise sur l’évolution de la ville, la coexistence des différentes communautés, les alternances de gouvernance, les guerres, les croisades, etc.



Le lecteur constate rapidement qu’il s’agit d’un livre d’histoire d’un genre différent, dans le sens où il ne raconte pas ou il ne reconstitue pas des événements historiques, par exemple il ne détaille pas la destruction du premier Temple ou du second Temple, il ne contextualise pas les conquêtes de Saladin, il ne donne pas le contexte de la guerre des Six Jours. Dans le même ordre idée, il ne fait œuvre d’aucune manière de prosélytisme pour l’une ou l’autre des religions, ni ne porte de jugement de valeur sur leur credo. L’exposé commence par une contextualisation géographie sur le relief, le climat et l’approvisionnement en eau. Puis il est question des premiers témoignages existants sur cette cité, sur son développement, mêlé à la tradition comme le sacrifice d’Isaac ou la vocation de bâtisseur du roi Salomon fils de David. Viennent ensuite des personnages dont la réalité historique est avérée conquérant Jérusalem ou l’administrant. Une ville conquise puis reconquise, détrônée puis restaurée, détruite puis reconstruite. L’auteur met l’accent sur l’installation des tenants d’une religion puis d’une autre, sur leur cohabitation pacifique, sur les tensions, les massacres, la nature de l’autorité plutôt bienveillante et tolérante, ou au contraire exclusive et persécutrice. La gestion des lieux de culte et des lieux saints occupent une place essentielle dans chaque chapitre : leur préservation, leur gestion, leur accaparation.


Il est vraisemblable que le lecteur soit venu à cet ouvrage parce qu’il s’agit d’une bande dessinée, c’est-à-dire une forme narrative particulière qu’il apprécie ou qui lui semble appropriée à sa sensibilité pour aborder ce sujet complexe et passionnant. Il sait par avance que cette narration visuelle présentera un goût et un rythme très différent de celui d’une bande dessinée d’aventure, quel que soit le genre littéraire. Dans un premier temps, il goûte à l’incarnation du narrateur sous la forme d’un olivier, à la présentation visuelle de la ville, de ses abords, par le biais du survol d’une colombe. Puis il voit bien ce qu’apporte une reconstitution visuelle : montrer une époque au travers des tenues vestimentaires, des accessoires, des ameublements, des rues et des pièces intérieures, et bien sûr les états successifs du développement de la ville. Les limites de l’exercice lui apparaissent tout autant : la densité fluctuante du niveau de détails, les cases attestant d’un manque de matériau source pour représenter l’aspect d’un mur, ou l’aménagement d’une voirie. Pour autant, cela ne retire rien au fait de voir chaque époque, les bâtiments, les individus vivant dans cette ville.



Rapidement, le lecteur prend le rythme : la densité d’informations à chaque page, la mise en scène visuelle. L’artiste fait vivre les personnages aux différentes époques, permettant à ces différentes phases de s’incarner, faisant apparaître la continuité des lieux. Il montre aussi bien des scènes de la vie quotidienne que des moments historiques significatifs, ou encore le regard porté par des voyageurs ayant écrit sur la ville, et des voyageurs connus, écrivains ou généraux, chefs d’état. À quelques reprises, il met en scène un guide commentant un site aux bénéfices de touristes. Le lecteur prend progressivement conscience de la coordination entre scénariste et dessinateur, de ce que le premier a confié au second en faisant porter des informations par les visuels. Il retrouve régulièrement cette conscience incarnée dans un olivier plurimillénaire. Il se rend compte que l’auteur a conçu un mode d’exposé qui repose essentiellement sur la parole des individus, par opposition à des sentences ou des explications professorales. Contrairement à ses a priori, le lecteur voit que les dessins dépassent la simple illustration littérale, pour raconter beaucoup dans une interaction pensée spécifiquement pour cet exposé.


Les auteurs tiennent la distance pour retracer les grandes phases de l’évolution de Jérusalem au fil des siècles. Ils font des choix quant à ce qu’ils évoquent, et ce qu’ils laissent de côté, au cours de ces quatre millénaires d’histoire. De séquence en séquence, le lecteur voit se dessiner des thèmes récurrents : les conquêtes de la ville, la prise par les armes, la politique inclusive ou exclusive, l’appropriation et l’accaparation de certains lieux symboliques. Les différents paramètres qui régissent la coexistence pacifique ou antagoniste entre les différentes religions. Le deuxième effet est une évidence qui devient concrète : tout n'a pas toujours été comme la situation contemporaine. Le troisième effet émerge petit à petit : au fil de l’alternance des gouvernances et la popularité de la Ville sainte en Europe, la façon dont elle est envisagée alterne entre un lieu de résidence pour des pratiquants bien vivants, et une ville abritant des lieux saints devant être préservés, sanctuarisés, comme dans un musée. Et bien sûr, chaque communauté l’instrumentalise pour son propre bénéfice, au gré des siècles.


Un projet déraisonnable : rendre compte du développement, de la vie d’une ville, encore plus ambitieux du fait qu’il s’agit de Jérusalem. Tout ne peut pas tenir dans un tel ouvrage : les auteurs ont fait des choix qui donnent un point de vue à leur approche, ainsi qu’une cohérence thématique tout du long, sans prendre parti, sans prosélytisme. Le lecteur voit Jérusalem se développer sous yeux, voit les populations gérer l’importance accordée au lieux saints, cohabiter en bonne intelligence, se combattre, s’exterminer, subir les contingences politiques des empires et des nations. Mission accomplie.