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mercredi 4 juin 2025

Erostrate

L’ennui avec la réputation, c’est qu’il faut l’entretenir.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, de nature biographique. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Martin Veyron pour le scénario et les dessins, avec une mise en couleurs réalisée par Charles Veyron. Il comprend deux-cent-onze pages de bande dessinée.


En -356, Éphèse, de nuit dans le temple d’Atémis, un homme vient d’estourbir le gardien, et il tient une torche à la main.il renverse à terre les énormes vasques sur pied servant d’éclairage, et il se rend dans le sanctuaire pour mettre le feu aux rouleaux présents. L’incendie commençant à se propager, il sort dans la nuit douce et fraîche. Il s’éloigne en courant tranquillement d’une bonne foulée. Il s’arrête à bonne distance pour se retourner et contempler l’incendie. Un vieil homme arrive à cheval en sens inverse et sent l’odeur du brûlé. Il découvre le temple qui est la proie des flammes, et il fait demi-tour pour aller annoncer la nouvelle en ville, sans faire attention au jeune homme qui vient de donner son nom, Érostrate, et de s’accuser comme étant l’incendiaire. Il arrive enfin en ville et tout le monde est dans la rue, en train de regarder l’incendie au loin et de s’interroger sur ce qui a pu se passer, sans prêter attention au jeune homme qui dit tout haut qu’il s’appelle Érostrate et que c’est lui qui vient de mettre le feu au temple d’Artémis. Sur la terrasse, les sages du Conseil se lamentent quand arrive un messager essoufflé qui finit par parvenir à leur annoncer que l’incendiaire sur le port a été arrêté. Peu de temps après, trois soldats font leur entrée sur la terrasse, encadrant le jeune homme auquel ils ont mis les fers aux poignets.



Un des Sages entame le dialogue avec le prisonnier. Érostrate explique fièrement qu’il s’est auto-dénoncé ce qui a permis son arrestation en un temps record, il annonce son nom et il reconnaît sa culpabilité dans l’incendie du temple d’Artémis. En réponse au sage qui lui demande pourquoi il s’est livré, il répond : Quel intérêt de commettre un spectaculaire attentat si personne ne sait qui en est l’auteur ? Il ajoute qu’il a agi en son nom propre, pas celui d’Athènes. Les Sages lui demandent pourquoi il a fait ça, et il répond ingénument : Pour devenir célèbre ! Les Sages s’offusquent d’une telle réponse : ils ne se voient pas expliquer aux Éphésiens que le temple d’Artémis qui faisait leur fierté a été tout bonnement détruit parce qu’un type de passage comptait en retirer quelque célébrité. Ils seraient ridicules. Ils décident de livrer le criminel au bourreau pour qu’il le fasse avouer le motif véritable. Le bourreau ressort de la longue séance en chialant comme un veau. Il a mal à son âme car depuis le temps qu’il questionne Érostrate, celui-ci, tel le perroquet, ne fait que répéter : Pour la gloire, pour la gloire ! Pourtant il a fait son travail consciencieusement : enfoncer une aiguille sous les ongles, passer la plante des pieds au fer rouge, le fouetter bien comme il faut, tout aussi consciencieusement écraser les noix et les tétons. Il n’a rien négligé, il connaît son métier, mais ne veut plus l’exercer tant cet Érostrate l’a découragé.


Soit le lecteur connaît déjà le nom et l’histoire d’Érostrate, soit il ne lui faut pas longtemps pour se renseigner. Cet individu a connu la postérité pour avoir incendié le temple d’Artémis, c’est-à-dire une des sept merveilles du monde (quand même) : les pyramides de Gizeh en Égypte, les jardins suspendus de Babylone, la statue de Zeus à Olympie, le temple d'Artémis à Éphèse, le mausolée d'Halicarnasse, le colosse de Rhodes et le phare d'Alexandrie. Quant à sa gloire : elle évoquée par Jean-Paul Sartre (1905-1982) dans la nouvelle portant le nom du pyromane, incluse dans le recueil Le mur (1939). Dans un dialogue de trois répliques deux personnages évoquent Érostrate, son forfait. Le premier demande au second s’il se souvient du nom de l’architecte du temple, et l’autre reconnaît qu’il n’en a aucune idée, ce qui atteste bien de la gloire de l’incendiaire. Une seconde recherche permet d’apprendre que le temple fut bâti vers -560 par Théodore de Samos, Chersiphron et Métagénès et financé par le roi Crésus de Lydie. La structure du récit s’avère simple : Érostrate commet son forfait, se dénonce aux autorités et les sages du Conseil l’interroge pour qu’il raconte sa vie afin de comprendre son geste, jusqu’à ce que le jugement soit rendu, puis, vingt-deux ans plus tard, son nom est transmis par Diogène de Sinope (-413 à -323) au plus grand conquérant de l’époque : Alexandre le Grand (-356 à -323), par avec la célèbre réplique : Ôte-toi de mon soleil !



Étrange récit que celui-ci où le coupable est connu dès la première page, où il se livre volontairement à la justice, où il se vante de son crime, pour acquérir la gloire, c’est-à-dire la renommée brillante, universelle et durable, toutefois sans disposer de vertus particulières, d’un mérite quelconque, encore moins de grandes qualités, ou après avoir accompli de grandes actions ou de grandes œuvres. L’auteur réalise cette œuvre avec près de cinquante ans de carrière d’expérience. Il crée une bande dessinée dans laquelle il invente une biographie à cet individu singulier, les éléments historiques étant quasiment inexistants, et il en profite pour faire de lui un Athénien, plutôt qu’un simple berger éphésien, cette modification trouvant son explication dans le récit même. Le lecteur passe outre la couverture un peu austère, dépourvue d’illustration. Il découvre une première planche magnifique : une vue en plongée oblique à l’intérieur du temple avec une minuscule silhouette à terre et une autre guère plus grande tenant une torche. Si l’envie lui vient, il peut prendre le temps d’admirer les colonnes et leurs rainures, les chapiteaux sculptés, les grandes décorations aux murs, les tentures, la couche, les dessins au sol. Il ne s’attendait pas forcément à ce que l’artiste se montre aussi investi dans la reconstitution historique. Dans une interview, celui-ci a indiqué qu’il s’est fortement documenté, sans pour autant faire œuvre de reconstitution parfaite, prenant quelques menues libertés de ci de là, en particulier dans la narration visuelle des mythes.


La narration visuelle s’avère très agréable de bout en bout, facile à lire, riche et variée. L’investissement de l’artiste se ressent du début à la fin. La variété et de la consistance des décors : le temple d’Artémis (c’était la moindre des choses qu’il se montre à la hauteur de l’une des sept merveilles du monde), le chemin côtier, la scène de foule dans la rue, la belle terrasse de l’immeuble abritant le Conseil des Sages, la grande salle intérieure avec son bassin pour se baigner, les ruines du temple encore fumantes (snif), la cour de l’installation du potier (Pélogène, le père d’Érostrate) et ses ateliers, les arènes d’Athènes et la foule venue pour la fête publique avec la traversée de l’agora, plusieurs quartiers d’Athènes avec les temples et les statues, l’atelier du peintre Apelle, la somptueuse demeure de Callimaque (l’éraste d’Érostrate son éromène), la salle où se réunit l’aéropage des juges d’Athènes, l’atelier du sculpteur Praxitèle, le temple de la pythie de Delphes, une galère en mer Méditerranée, etc. Le lecteur apprécie également la personnalité de la mise en couleurs, avec l’usage de teintes inattendues, pouvant aussi bien être naturalistes pour un magnifique coucher de soleil, que décliner plusieurs nuances d’une même couleur pour créer une ambiance particulière dans une séquence. Inconsciemment, il ressent la variété des cadrages, des prises de vue des mises en scène, etc. Il peut voir les petits glissements visuels lors de l’évocation de scènes relevant de la mythologie. Il sourit régulièrement à de discrètes touches comiques, soit une exagération bien placée, soit un comportement glissant vers la pantomime ou la farce. Par exemple le contentement extraordinaire d’Érostrate bébé qui vient de faire sa première crotte dans une chaise et qui est applaudi par une dizaine de personnes présentes.



Le lecteur découvre également avec plaisir que l’auteur met à profit la richesse culturelle de l’époque, que ce soient par les personnalités, ou par les récits mythologiques. Ainsi Érostrate croise Diogène (plusieurs fois), le philosophe Aristote, la Pythie, le sculpteur Praxitèle, le peintre Apelle, la célèbre prostituée Phryné, et Alexandre le Grand vient saluer Diogène dans l’épilogue. Chacune de ses rencontres est l’occasion d’évoquer la pensée ou l’art de ces personnes illustres, elles aussi passées à la postérité. L’auteur met également à profit plusieurs récits où les dieux interviennent : l’histoire de Hélios, les hauts faits d’Héraclès, Achille déguisé en femme, le duel musical entre Marsyas et Apollon, Hésiode recevant la visite des Muses, Apollon courtisant Cassandre et lui faisant don d’un cadeau empoisonné, Éos & Arès, Ésope et les Delphiens, Héraclite et les Éphésiens, etc. Bien sûr, le lecteur établit le lien à la fois avec ces personnalités, à la fois avec ces contes, et le désir de gloire d’Érostrate. Il y repère à la fois l’humour de l’auteur (un glissement de registre de vocabulaire, une touche d’insolence), à la fois la renommée et parfois la gloire qui vient avec les hauts faits des uns, leur talent, et aussi le comportement indigne et mesquin des dieux dont la gloire est assurée par les dévotions du peuple grec. Il apprécie en outre les remarques teintées d’ironie des uns et des autres. La classification des individus les plus utiles à la République, en ordre décroissant, établie par Platon : le philosophe sur le premier échelon, puis les rois et les guerriers, les politiques et les financiers, les médecins et les hygiénistes, les devins, les peintres et les poètes, les artisans et les paysans, les sophistes, les tyrans. Tout en lui préférant peut-être celle de Diogène : les paysans, les marins, les artisans, les architectes, et Phryné, éventuellement les astronomes. Les explications de Diogène sur la mendicité : il s’est entraîné à demander l’aumône à des statues, c’est souverain pour se faire une âme d’airain face à l’échec. Le constat de Callimaque : il n’a pas les moyens de sa vanité. Etc.


Le complexe d’Érostrate existe : il identifie celle ou celui qui est prêt à tout pour se mettre en avant, pour devenir célèbre, pour que l'on parle de lui, et il a été imaginé à l’occasion de tels comportements sur les réseaux sociaux.


Une couverture un peu austère, un thème sous forme de péplum, une pagination conséquente. Une lecture facile et fluide, une narration visuelle riche et accessible. Un ton à la fois persifleur et cultivé. Le lecteur attend les réponses d’Érostrate aux questions des sages du conseil d’Éphèse, curieux aussi de savoir ce qui a conduit cet individu à détruire l’une des sept merveilles du monde, comment sa soif de gloire apparaît par comparaison à la gloire d’autres de ses contemporains. Insolent.



mardi 5 novembre 2024

Le monde de Sophie T01 La philo de Socrate à Galilée

N’oublie jamais que tout est éphémère.


Ce tome est le premier d’un diptyque constituant l’adaptation du roman du même nom, écrit par Jostein Gaarder, publié en 1991. Il a été réalisé par Vincent Zabus pour l’adaptation en scénario, par Nicoby pour les dessins, et Philippe Ory pour les dessins. Son édition originale date de 2022. Il comprend deux-cent-cinquante pages de bande dessinée.


Dans une petite ville de banlieue, Sophie Amundsen et sa copine Coline marchent tranquillement sur la route, en se demandant s’il y aura beaucoup de personnes à la manifestation. Coline sait qu’il y a une centaine d’inscrits. Son oncle s’est même amusé à écrire des slogans. Par exemple : On est plus chaud que le climat, Les dinosaures aussi pensaient avoir le temps, Les calottes sont cuites. Elles se séparent alors que Sophie arrive devant chez elle, en se donnant rendez-vous dans trois jours pour la manifestation. L’adolescente entre et se rend à la cuisine pour donner à manger à son chat Shere Khan, prendre une pomme et regarder le courrier. Elle trouve une enveloppe marron avec son nom. Dedans se trouve un petit morceau de papier où il est écrit : Qui es-tu ? Elle trouve ça bizarre, ne sachant pas qui a pu lui envoyer cette carte. Elle se rend devant un miroir en pied et se tire la langue. Elle se dit que si elle avait pu choisir, elle se serait bien vue avec un autre nez et des cheveux bouclés par exemple. Elle se fait la réflexion que c’est dommage qu’on ne puisse pas choisir qui on est. En revenant dans la cuisine, elle découvre une autre enveloppe marron, plus grande, également à son nom. Elle se rend dans le jardin pour la lire. Son esprit fait remonter un souvenir d’elle enfant à six ans, sur la balançoire, poussée par son père. Cela l’attriste car elle n’a toujours pas compris pourquoi son papa était mort. Une petite fille bien triste de ne se souvenir ni de son visage, ni de sa voix. Elle s’allonge dans l’herbe et se rend compte qu’il y a une autre question au dos du carton : D’où vient le monde ?



Sophie ouvre la grande enveloppe : à l’intérieur se trouvent les premiers feuillets d’un cours de philosophie, avec la précision À manipuler avec grande précaution. Elle éternue dessus, et les lettres sautent de la page pour se retrouver flottant dans l’air. Elle est prise par surprise. Les lettres se réarrangent pour former un message : Bravo Sophie ! la première qualité du philosophe, c’est de s’étonner. Le texte flottant continue à s’assembler en répondant à ses réactions : Pour devenir philosophe, il faut commencer par se poser des questions. Ça continue : Il y a des questions que devraient se poser tous les êtres humains, c’est précisément l’objet de ce cours. Savoir qui nous sommes et pourquoi nous vivons, par exemple. Toutes les générations se sont posé ces questions et ont essayé d’y répondre d’une façon ou d’une autre. La meilleure façon de faire de la philosophie est de se poser des questions philosophiques. Comment le monde a-t-il été créé ? Y a-t-il une volonté ou un sens derrière ce qui arrive ? Existe-t-il une vie après la mort ? Comment faut-il vivre ?


Une belle gageure : adapter en bande dessinée une roman philosophique, un succès littéraire remarquable traduit en cinquante-quatre langues, qui se veut une introduction à la philosophie, à ses différents mouvements et à son évolution. Tout d’abord il s’agit d’un ouvrage ambitieux qui dépasse la simple vulgarisation, ensuite le lecteur pressent qu’il s’agira essentiellement de personnages en train de parler, c’est-à-dire un dispositif qui constitue un défi pour le rendre visuellement intéressant, pour aboutir à une vraie bande dessinée, plutôt qu’une enfilade de cases d’exposition de noms, de dates et de théories. Les auteurs disposent de cinq cents pages pour réaliser leur adaptation en deux tomes, et d’une accroche de nature à permettre la projection du lecteur ou son identification : Sophie, adolescente curieuse et refusant d’être cantonnée au rôle d’écolière docile recevant la bonne parole, béate d’admiration. Le lecteur relève également qu’il s’agit d’une adaptation, par des remarques de Sophie qui constituent un marqueur temporel postérieur à la date de parution originelle du roman. Ainsi, elle et son amie Coline se préparent pour participer à une manifestation pour éveiller les consciences à la réalité du réchauffement climatique et à la nécessité d’agir. S’il conserve quelques doutes sur la prégnance de ce sujet en 1991, le lecteur n’en conserve aucun quand il est question de l’épidémie de COVID en page soixante-seize, pandémie s’étant répandue en 2020.



Le lecteur confronte vite ses a priori sur la narration à ce qu’il voit, et lève ou non les réserves qu’il pouvait entretenir. L’artiste réalise des dessins dans un registre descriptif, avec un degré de simplification qui l’éloigne du photoréalisme, sans aller jusqu’au dessin tout public pour enfant. Cela induit une facilité de lecture, l’œil captant immédiat les éléments d’une case. Dans le même temps, les dessins montrent une grande diversité d’environnement : l’avenue principale d’une petite ville de banlieue avec quelques habitations et les champs alentours, un pavillon à l’écart avec son jardin et sa balançoire, la cachette douillette au milieu de la haie, plusieurs pièces du pavillon dont la chambre de Sophie, la cuisine, le salon, un chalet isolé au bord d’un lac avec sa barque, dans lequel se trouve un studio de dessinateur. Au fil des rencontres chronologiques avec des philosophes, l’artiste représente des décors épurés correspondant à chaque époque : des champs pour commencer, un temple grec avec une inscription sur son frontispice (Connais-toi toi-même), une vue du ciel de l’Acropole, du Parthénon, du théâtre de Dionysos, la cour de justice sur l’Aréopage, l’Académie de Platon à Athènes, une grande avenue à Alexandrie, une abbaye, une église et des catacombes, un château de la Renaissance, un tribunal de l’Inquisition, une grande bibliothèque, etc. Les traits de contours sont fins et fragiles, avec quelques irrégularités imperceptibles, un niveau de détail simplifié, avec assez de particularités pour rendre compte des volumes, des dimensions, des époques, etc.


D’un autre côté, le lecteur se retrouve également rapidement devant des pages où Sophie Amundsen et son guide Alberto Knox devisent ensemble, où Knox expose le contexte historique, présente des pensées philosophiques, et bien évidemment ils rencontrent des philosophes avec lesquels ils discutent ou ces derniers expliquent leur système de pensée. En fait, elle commence par se retrouver devant les sept philosophes de la nature qui apparaissent comme des géants assis, par rapport à elle toute petite qui sautille sur leur tête et sur leurs épaules. La seconde apparition revêt une forme originale : Démocrite (-460 à -370) est jugé sur le dos d’un éléphant dans la chambre de la demoiselle, l’homme et l’animal étant composés de Lego. Puis elle rencontre Socrate et ils devisent en marchant. Alors qu’il s’éloigne, elle est rejointe par Platon, et ils réfléchissent en marchant. Le dispositif de la marche se retrouve dans la plupart des rencontres, celle-ci apparaissant propice à la réflexion, et permettant également de passer d’un décor à un autre, d’interagir avec des accessoires, de se retrouver dans des environnements métaphoriques (par exemple pour le mythe de la caverne) ou de se retrouver dans une mise en scène conçue pour l’occasion (par exemple des enluminures comme suspendues dans l’air pendant que Saint Thomas d’Aquin parle), allant jusqu’à un cas très singulier (une double en page avec un arbre au milieu, à gauche les neuf racines indo-européennes de la philosophie, à droite les neuf racines sémitiques de la philosophie). Bien sûr, le lecteur peut avoir l’impression que cette bande dessinée constitue une longue enfilade de discussions en marchant, toutefois un peu de recul permet de voir la diversité des mises en scène.



Les auteurs ont choisi de réaliser une transposition fidèle et très proche du roman : mêmes personnages, même dispositif des missives apparaissant comme par enchantement, et passage en revue par ordre chronologique des grands philosophes. Ce premier tome comprend onze chapitres : 1. Qui es-tu ?, 2. Mythes et philosophes de la nature, 3. Atome et destin, 4. Athènes et Socrate, 5. Platon, 6. Aristote, 7. L’Hellénisme, 8. Deux cultures, 9. Saint Augustin et Averroès et Saint Thomas, 10. La Renaissance, 11. Le Baroque, ce qui correspond au dix-sept premiers chapitres du livre. Sophie Amudsen rencontre les trois philosophes de Milet, Parménide, Héraclite, Empédocle, Anaxagore, puis Démocrite, Hérodote, Socrate, Platon, Aristote, Diogène, la pensée des stoïciens, Épicure, Saint Augustin, Averroès, Saint Thomas, Galilée. Le lecteur bénéficie ainsi d’une remise dans l’ordre de ces philosophes, d’une indication de la filiation de pensée qui peut exister, et de la mise en perspective de l’importance déterminante des penseurs grecs. Il peut s’interroger sur cette vision très européenne de ce domaine. En fin et en début de chapitre, Sophie revient au temps présent, ce qui est pour elle l’occasion de se poser d’autres questions. À commencer par se demander qui lui adresse ces lettres. Puis à s’interroger sur son mystérieux guide, et vers la fin de ce tome sur ces lettres alphabétiques qui flottent dans l’air, sur ces mises en scène commodément pédagogiques, etc. Le processus philosophique fait son œuvre et elle questionne son environnement, et même un peu plus.


Il est probable que le lecteur ait choisi cette bande dessinée en toute connaissance de cause, c’est-à-dire qu’il sait qu’elle constitue un exposé sur la philosophie, qu’elle fait œuvre de vulgarisation, et que la narration visuelle sera assujettie dans sa forme à ce principe didactique. La lecture au fil de l’eau le conforte dans cet a priori : un ouvrage pédagogique, avec des discussions régulières, en marchant. Progressivement il se rend compte que la narration visuelle s’avère plus variée que cette première impression, mettant à profit les possibilités infinies de mises en scène offerte par des effets spéciaux qui ne coûtent pas un centime de plus. Il prend également conscience petit à petit que le cadre de départ, une adolescente contemporaine, ne sert pas qu’à incarner un dispositif d’identification pour le lecteur. Le mystère du guide inconnu incite incidemment Sophie à questionner cette situation, à adopter d’autres points de vue pour considérer son expérience de vie, et donc sa réalité.



mardi 7 mars 2023

Humaine, trop humaine

La joie, c’est tout ce qui consiste à remplir une puissance.


Ce tome est un recueil de scénettes de deux pages, chacune consacrée à un philosophe différent, qui était initialement parues dans Philosophie Magazine. Il comprend quarante-six entrées, toutes réalisées par Catherine Meurisse, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il se termine par une liste alphabétique des quarante-six philosophes ainsi évoqués. Les trois lignes de texte en bas de chaque deuxième page ont été rédigées par l’épicurienne Mathilde Chédru. L’autrice termine l’ouvrage en indiquant qu’elle sait qu’elle ne sait rien sinon ce qu’elle doit à René Pétillon.


Mépilation métaphysique : une dame pénètre dans l’institut de beauté Sois belle et tais-toi. Elle passe en cabine pour se déshabiller et va s’allonger pour une épilation des jambes puis du maillot. Dans le même temps, le récitatif invite à commencer par la considération des choses les plus communes, à savoir les corps qu’on touche et qu’on voit. Prendre par exemple un morceau de cire. Mais voici qu’on l’approche du feu. Ce qui y restait de sa saveur s’exhale, sa couleur change, sa figure se perd. Il devient liquide, il s’échauffe, à peine le peut-on toucher. La même cire demeure-t-elle après ce changement ? il faut avouer qu’elle demeure et personne ne peut le nier. Qu’est-ce donc que l’on connaissait en ce morceau de cire avec tant de distinction ? – Mauvaises herbes : Voltaire est assis à sa table de travail et il écrit. Ayant terminé, il part se promener dans le parc, dans un salon, dans la rue, au bal, puis il monte sur scène. Tout du long, il repense à son écrit : il faut cultiver notre jardin, en répétant cette phrase comme un mantra, jusqu’à hurler à plein poumon à l’adresse du public : Make jardin great again!



Abécédaire : bien installé dans son fauteuil, Gilles Deleuze discourt au profit de son interlocutrice. I, comme idée. L’idée traverse toutes les activités créatrices. Créer, c’est avoir une idée. L’idée, en philosophie, se présente sous forme de concepts. Un peintre n’a pas moins d’idées qu’un philosophe. L’artiste, lui, crée des percepts, c’est-à-dire un ensemble de perceptions et de sensations qui survient à ceux qui les éprouvent. D, comme désir. La philosophie du désir, ça consiste à dire aux gens : n’allez pas vous faire psychanalyser, n’interprétez jamais, expérimentez des agencements. - Les tweetées de Pascal : le philosophe est assis un banc dans un parc et il poste ses pensées sur les réseaux sociaux. L’amour-propre est un avertissement pathétique. Nous haïssons et la vérité et ceux qui la disent. Nous aimons qu’ils se trompent à notre avantage, et nous voulons être estimés d’eux. On nous traite comme nous voulons être traités. Nous voulons être flattés, on nous flatte. Nous aimons à être trompés, on nous trompe. La vie humaine n’est qu’une illusion perpétuelle : on ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter. - Langue vivante : attablé à la terrasse du café Flore, Gottlob Frege s’adresse à la jeune femme assise avec lui. Elle se plaint qu’il l’a chauffée et que finalement il refuse d’aller plus loin.


Le titre constitue une déclinaison de l’ouvrage Humain, trop humain, un livre pour esprits libres (1878/1886) écrit par Friedrich Nietzsche (1844-1900), avec une connotation féminine L’autrice réalise quarante-six scénettes, mettant en scène des philosophes de tout horizon, de Héraclite (-541 à -480) à Jean Baudrillard (1929-2007), en passant par René Descartes ou Gottlob Fregge. Elle intègre également un mythe, celui d’Ulysse, et les trois singes de la sagesse. Chaque philosophe dispose de ses deux pages en vis-à-vis, une courte mise en scène indépendante de toutes les autres, avec un titre, une forme d’intrigue, une chute, et trois lignes en bas de la deuxième page, la première indiquant son nom, son métier, ses dates de naissance et de mort, les deux suivantes exposant de manière très synthétique le concept mis en scène et l’ouvrage dans lequel il apparaît. Chaque page est constituée de cases alignées en bande, leur nombre pouvant varier d’un unique dessin en double page pour Edmund Husserl (1859-1938), à deux pages en gaufrier de trois bandes de trois cases chacune pour chaque page dans l’entrée consacrée à René Descartes (1596-1650). Une poignée d’entrées sont construites sur des cases de la largeur de la page, telle celle de Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831). Pour chaque présentation, l’autrice choisit un thème précis ou un concept de l’œuvre du philosophe considéré. Dans la majeure partie d’entre elles, elle prend le parti de mettre en scène ledit philosophe en train d’énoncer ce principe, en reprenant un texte extrait de son œuvre. Ainsi Søren Kierkegaard déclame ses idées sur le concept de l’angoisse, en haut d’un promontoire rocheux, écouté par une femme dont la randonnée l’a amenée là. Elle peut également adapter le discours en y insérant des thèmes modernes, comme le développement d’Aristote (-384 à -322) sur le logos, appliqué aux logos des marques.



Sans surprise, le lecteur retrouve quelques grands classiques. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, d'Héraclite d'Éphèse (-541 à -480) : elle l’éclaire avec une dimension écologique, l’eau claire et pure du fleuve devenant un dépotoir pour déchets de toute sorte. La réflexion d’Henri Bergson (1859-1941) sur le rire donne lieu à une transposition sous forme de numéros de stand-up interprétés par d’autres philosophes. Emmanuel Kant (1724-1804) n’hésite pas à se donner en spectacle au karaoké ce qui permet d’illustrer sa vie studieuse et routinière, entièrement consacrée à ses recherches. Catherine Meurisse choisit également d’autres philosophes à la pensée complexe, et moins dissouts dans la culture populaire. En pages 30 & 31, le lecteur voit une femme enceinte s’allonger sur la table d’un médecin pour une échographie. Les traits de contour restent légers et secs pour définir rapidement les deux silhouettes féminines, l’appareil médical, le lit, et l’écran sur lequel apparaît le fœtus en train d’écrire. Il évoque le point de vue du philosophe sur la mort : l’être humain ne court pas vers la mort, il fuit la catastrophe de la naissance. La mise en scène fait apparaître la force transgressive d’un tel point de vue au regard de la médecine moderne entièrement tournée vers la facilitation de ce qui est qualifiée de catastrophe. Le lecteur se dit que Catherine Meurisse n’a pas choisi ce philosophe et ce concept par hasard, qu’il répond à la pensée dominante visant à sacraliser toute vie.


Dix pages plus loin, 40 & 41, le lecteur découvre l’avatar de l’autrice assise à une table de jardin dans un paysage campagnard vallonné. Face à elle se tient un monsieur qui lui expose sa théorie sur l’essence de l’homme, le Dasein. Elle intègre un élément humoristique jouant sur le personnage Charlie, créé par Martin Handford (Où est Charlie ?), tout en retranscrivant le caractère ardu de sa pensée qui remet fondamentalement en question la manière même de poser le problème de l’être et de sa vérité. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut voir dans cette démarche la volonté de l’autrice de dire, d’exposer la difficulté d’accessibilité de l’œuvre de certains philosophes qui n’en sont pas moins fascinants pour autant. Il en va de même avec le petit théâtre d’Edmund Husserl (1859-1938) qui expose ses difficultés pour faire apparaître aux spectateurs venus à son petit théâtre dans un parc, un nouveau mouvement de pensée philosophique qui, avant lui, était comprise comme la science de l’apparaître, mais que désormais il voudrait présenter comme la science de ce qui n’apparaît justement pas à première vue, une phénoménologie de l’inapparent. Le lecteur en vient à se demander si cette mise en scène du philosophe en prestidigitateur ne constituerait pas un commentaire pince-sans-rire de l’autrice, elle-même se demandant si cette phénoménologie sortie du chapeau ne serait pas à la fois séduisante et un tour de passe-passe.



Avec le titre, l’autrice affiche un point de vue d’humaine. Le lecteur sourit en découvrant que l’exposé de René Descartes s’adresse à une femme qui partage son lit, et se déroule alors que le lecteur la suit au salon de beauté pour se faire épiler : il y a effectivement une composante féminine. Dans la troisième histoire, Deleuze s’adresse à une ophtalmologiste. Dans la cinquième, Frege prend un café en terrasse avec une femme qui s’énerve parce qu’il l’a allumée et qu’il se montre froid et distant. La sixième séquence est consacrée à Denis Diderot et à son discours sur les femmes. Ça commence fort : Les femmes : Impénétrables dans la dissimulation, cruelles dans la vengeance, sans scrupules sur les moyens de réussir. Animées d’une haine profonde contre le despotisme de l’homme. Les femmes portent au-dedans d’elles-mêmes un organe susceptible de spasmes terribles disposant d’elles, et suscitant dans leur imagination des fantômes de toute pièce. Les idées de justice, de vertu, de vice, de bonté, de méchanceté nagent à la surface de leur âme. Plus civilisées que nous en dehors, elles sont restées de vraies sauvages en dedans, toutes machiavéliques. Le symbole des femmes en général est celui de l’Apocalypse, sur le front de laquelle il est écrit : mystère. La chute de l’histoire montre trois femmes débranchant cet automate et rédigeant l’article sur le clitoris dans la Nouvelle Encyclopédie. La position du philosophe est traitée avec humour. Il en va de même pour l’évocation de la condition féminine par Saint Augustin (354-430, Augustin d’Hippone), au travers du mythe d’Ulysse, par Fénelon (Fénelon (1651-1715, François de Salignac de la Mothe-Fénelon), par Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865). L’autrice s’amuse bien également dans les deux pages consacrées à Simone de Beauvoir (1908-1986), pour renverser les rôles avec Jean-Paul Sartre. Le lecteur ne peut que constater l’actualité des propos de Simone Weil (1909-1943) sur l’absence de sens du travail à la chaîne.


La philosophie en bande dessinée constitue un défi pour rendre compte de la complexité et de la richesse de la pensée, de son cheminement. Catherine Meurisse relève le défi, avec la gageure qui est de le faire en deux pages par philosophe. Dans un premier temps, le lecteur peut éprouver une sensation de désappointement : mettre en scène le philosophe, lui faire dire un extrait de son œuvre, et le faire interagir avec une interlocutrice ou avec son environnement pour arriver à une chute en forme de gag. Il lui faut un peu de temps pour ressentir l’effet cumulatif : le choix des philosophes entre évidence et complexité, la mise en scène très synthétique de sa pensée sur un concept bien cadré, l’interaction entre la mise en situation et ledit concept, la variété des thèmes abordés dont certains très ambitieux, et des situations correspondantes. La personnalité de l’autrice se devine en filigrane dans le choix des philosophes, le choix des concepts, la forme d’humour toujours gentille, et les piques bien méritées sur quelques philosophes livrant leur réflexion sur la femme.