Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Rusty Brown. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Rusty Brown. Afficher tous les articles

mardi 23 août 2022

Chris Ware: La bande dessinée réinventée

Ne vous montrez-vous pas parfois trop exigeant, ou même cruel envers le public ?


Il s’agit d’un livre consacré à l’auteur de bande dessinée Chris Ware, richement illustré, dont la première version est parue en 2010. Les auteurs Jacques Samson & Benoît Peeters ont enrichi leur ouvrage pour la deuxième édition de 2022 qui fait l’objet du présent commentaire.


Introduction de quatre pages par les deux auteurs : ils évoquent la carrière et les œuvres de Chris Ware, son grand prix au festival international de la bande dessinée d’Angoulême en 2021, ce qui fait le caractère de ses œuvres, et sa contribution personnelle avec de nombreux dessins et planches rares ou inédits. Le chapitre un comprend deux parties. Il commence par des repères chronologiques, à la fois relatifs à la biographie du bédéaste, à la fois à sa bibliographie de 1967 à 2021. Vient ensuite la présentation de quelques œuvres : Quimby the mouse (2003), Rusty Brown 1 (The Acme Novelty Library 16), Rusty Brown 2 (The Acme Novelty Library 17), Rusty Brown 3 (The Acme Novelty Library 19), Building Stories (The Acme Novelty Library 18). Cette partie se termine avec une bibliographie détaillée, et liste quatorze articles et ouvrages consacrés à l’auteur. La deuxième partie est constituée de deux entretiens entre Ware et Benoît Peeters, le premier réalisé en juillet 2003, le second en septembre 2021. Les questions posées abordent les influences de Ware en bande dessinée, sa pratique du dessin enfant, puis à l’école des Beaux-Arts, sa collaboration au magazine RAW et avec Art Spiegelman, la maîtrise totale du dessinateur sur son œuvre, la nature répétitive de la réalisation des cases, l’aspect obsessionnel de ses albums, l’importance des méthodes de reprographie et d’impression, l’importance de la nostalgie, de la mélancolie et de la tristesse dans ses histoires, l’usage très restreint de l’ordinateur, la taille minuscule des textes, etc.



La troisième partie regroupe quatre textes de Chris Ware sur la bande dessinée : son introduction au catalogue de l’exposition qui lui a été consacrée à la Sheldon Memorial Art Gallery, de la ville de Lincoln au Nebraska en 2007, la bande dessinée, un langage en développement (introduction à l’anthologie de bandes dessinées McSweeney’s Quarterly Concern, numéro 13, 2004), une introduction à deux ouvrages sur Rodolphe Töpffer, une introduction à la réédition de Walt and Skeezix, book one, de Frank King de 2005. Le chapitre quatre est rédigé par J. Samson et comprend un texte sur la célébration de la bande dessinée au travers de l’art de C. Ware, une présentation du magazine Acme Novelty Library, une analyse de la manière dont les mises en page constituent un recadrage ironique, la manière dont le bédéaste suscite le développement d’une nouvelle compétence de lecture, un autre sur son graphisme plus subtil qu’il n’y parait. Ce chapitre se termine avec quatre micro-lecture commentée : un emblématique cardinal rouge, le regard furtif de Jimmy, une entrée en scène remarquée, un visage dans la tête.


Lire un ouvrage sur un auteur de BD : il faut que ce créateur ou ses œuvres présentent des caractères singuliers très prononcés pour susciter une envie assez forte chez le lecteur. De fait, Jimmy Corrigan the smartest kid on Earth, Building stories, Rusty Brown possèdent cette propriété : une apparence d’une simplicité déconcertante, une minutie hors du commun, des interactions parfois déroutantes entre les cases, une force émotionnelle peu commune. Les coauteurs font le nécessaire pour mettre en avant l’importance des œuvres de Chris Ware dans le monde de la bande dessinée, le présentant comme un innovateur avec des racines plongeant loin dans l’histoire de cet art. J. Samson déroule sa biographie en une douzaine de pages de texte et une demi-douzaine d’illustrations, établissant des liens entre certains événements de sa vie et certaines caractéristiques de son œuvre : sa pratique du dessin depuis un jeune âge, ses lieux d’habitation, certains de ses proches pris comme modèle, etc. La présentation de cinq de ses œuvres bénéficie à chaque fois d’au moins une page d’illustration, et elle permet d’avoir une idée de quoi il s’agit pour ceux qui ne les ont pas lues. Enfin sa bibliographie fait prendre conscience de la sérialisation desdites œuvres dans les vingt numéros du magazine The Acme Novelty Library, autoédité par Ware.



Le lecteur est ainsi prêt et alléché à la perspective de découvrir ce créateur au cours de deux longs entretiens, menés par Benoît Peeters, lui-même scénariste de bande dessinée, en particulier le cycle des Cités Obscures, avec François Schuiten, également auteur de Hergé, fils de Tintin (2002), d’un ouvrage sur Jirô Taniguchi, ou encore de 3 minutes pour comprendre 50 moments-clés de l'histoire de la bande dessinée (2022). En fonction de sa familiarité avec l’auteur, le lecteur découvre ou retrouve son amour pour les strips comme Peanuts de Charles Shulz (1922-2000), mais aussi Krazy Kat and Ignatz de George Herriman (1880-1944), Little Nemo de Windsor McCay (1867 ou 1871 - 1934), Polly and her Pals de Cliff Sterrett (1883-1964), Gasoline Alley de Frank King (1883-1969), puis la découverte du magazine RAW de Françoise Mouly & Art Spiegelman. De fil en aiguille, dans le premier entretien, Chris Ware aborde son art qu’il qualifie d’écriture graphique, le fait que les techniques d’écriture de la bande dessinée restent en cours de développement et qu’il a à l’esprit, le cadre défini de la feuille, sa forme et ses délimitations, pour visualiser la composition d’une planche. Il envisage toujours la composition de la planche comme un ensemble : c’est pour lui la structure visuelle fondamentale. S’il peut zoomer et dézoomer dans le cadre comme on le fait sur un écran, alors la case prend le dessus ce qui ne correspond pas à sa vision du monde et ne lui apporte aucune satisfaction. […] Qui plus est les rares projets qu’il a réalisés uniquement au format numérique sont bien souvent illisibles aujourd’hui, parce que les formats et les codex ont changé et surtout la résolution. Le papier est plus sûr, tant qu’il n’est atteint ni par le feu, ni par l’humidité.


Ware poursuit sur ses exigences de reprographie, son degré de contrôle élevé sur les traductions de ses œuvres, leur nature irrémédiablement bande dessinée, quasi inadaptable. Dans le deuxième entretien, Benoît Peeters creuse les questions de forme (l’étonnant Building Stories avec quatorze histoires chacune d’un format différent pouvant se lire dans n’importe quel ordre), son exploration des possibilités du langage de la bande dessinée et l’attention que cela requiert de la part du lecteur, la nécessité d’un graphisme simplifié pouvant tendre vers les schémas entre diagramme et idéogramme, la puissance d’expression de ce langage, son attachement à la bande dessinée imprimée. Étrangement, le lecteur en sort à la fois avec une meilleure compréhension de la démarche artistique du bédéaste, mais également une frustration plus grande, surtout s’il a déjà lu une de ses bandes dessinées. En effet, il a été mis sur le chemin des spécificités de cet artiste, sans pour autant parvenir à saisir comment elles fonctionnent.



Le lecteur passe ensuite aux parties rédigées par Chris Ware lui-même, sur la bande dessinée, sur d’autres bédéastes. Le premier est de nature autobiographique expliquant comment sa conception de la bande dessinée a évolué jusqu’à devenir son moyen de prédilection pour exprimer des sentiments très personnels à travers d’autres personnages, une façon d’apprendre à mentir pour ramener à la vie l’essence d’un être tel qu’on se le rappelle. Dans le deuxième texte, il présente la bande dessinée comme un langage en développement, une façon de réinventer le langage pour mieux servir sa sensibilité singulière. Il attire également l’attention sur le fait que lorsqu’il commence à dessiner, l’artiste se rend compte que le dessin ne sort pas exactement comme il l’a imaginé, ce qui induit une adaptation du récit à ce qui apparaît. Le troisième texte présente les caractéristiques de l’artiste Rodolphe Töppfer (1799-1846), celui qui est considéré comme l’inventeur de la bande dessinée. Enfin, le dernier texte est une présentation laudative de Gasoline Alley, de Frank King (1883-1969) qui a créé et réalisé ce comicstrip de 1919 à 1958 sur une succession d’événements insignifiants. Il écrit que les personnages de King avancent, jour après jour, de gauche à droite, laissant un parfum de vie dans leur sillage, comme chaque être humain.


Le lecteur arrive à la dernière partie, bien renseigné sur les influences et les références de Chris Ware, sur ses intentions quant à ce qu’il souhaite exprimer, et les raisons qui lui ont fait choisir les caractéristiques narratives visuelles qui sont les siennes. Mais, en parlant crument, il n’a toujours pas idée de comment ça fonctionne. Pourquoi ces petites cases et ces bonhommes simplifiés engendrent de si puissantes émotions en lui. C’est au tour de Jacques Samson de donner son avis sur ce créateur. Il commence avec un texte intitulé Chris Ware, une célébration de la bande dessinée, dans lequel il attire l’attention sur une forme d’intransigeance de ce créateur vis-à-vis de son public, une audacieuse mise à l’épreuve de la tolérance du lecteur. Avec Jimmy Corrigan, il a poussé au zénith l’exploration de l’acte de lecture, ne laissant rien au hasard dans l’effectuation matérielle de ce processus. L’auteur passe ensuite à la série de publication Acme Novelty Library, mettant en lumière l’amplification moqueuse de signes contemporains ambiants, afin de faire apparaître une Amérique plus authentique, par des effets de parodie. Cela l’amène également à revenir sur le souci exacerbé du détail du créateur qui se manifeste également dans l’objet Livre.



Le chapitre suivant est intitulé Recadrage ironique, ce qui s’avère explicite. Vient ensuite une partie intitulée Une nouvelle compétence de lecture. Samson revient sur les idiosyncrasies de la narration visuelle qui la rendent très riche et parfois exigeante à la lecture. Il s’agit d’une façon de contraindre le lecteur à s’impliquer dans son acte de lecture, et ainsi à le rendre participatif, jusqu’à être conscient de l’acte d’interprétation qu’il réalise. Il conclut en posant une question : Est-il possible d’accorder au lecteur un rôle plus gratifiant que celui de coauteur implicite de l’œuvre qu’il parachève à la faveur de son parcours ? Il revient alors sur l’expressivité subtile des dessins qui n’ont de simple que l’apparence de surface. Il termine avec quatre micro-lectures : quatre pages de bande dessinée, extraites d’autant d’œuvres différentes, chacune commentée au cours d’un texte de deux pages. Le lecteur qui ne s’y attendait plus voit alors s’opérer ce qu’il espérait tant : un commentaire éclairant sur les mécanismes narratifs mis en œuvre par Chris Ware, et leurs effets. Il sent bien que ces textes ne fonctionnent que parce qu’il a lu toutes les parties précédentes. Leur brièveté ne fait pas figure d’assertions gratuites, mais bien d’aboutissements logiques de tout ce qui a précédé auparavant, montrant des facettes différentes du créateur et de ses œuvres. Il prend connaissance de la preuve patente de l’intelligence réfléchie du créateur pour s’assurer de la participation active de son lectorat, et de la réalité de cette nouvelle compétence de lecture qui s’acquiert par la pratique de la lecture des œuvres de Chris Ware.


Jacques Samson & Benoît Peeters ont fait le pari de parvenir à expliquer à tout lecteur, ce qui fait la spécificité des bandes dessinées de Chris Ware, ce qui fait de lui un auteur remarquable, même s’il ne s’agit que de dessins très simples, disposés en bande, page après page. Dans les trois premières parties, le lecteur découvre ou obtient la confirmation des éléments biographiques de Chris Ware, des particularités de ses bandes dessinées imprimées, de son parcours en marge de la production industrielle de comics, de ses intentions d’auteur, avec des pages d’illustration reproduites un peu petites, au point qu’une loupe ne suffit pas toujours. C’est à la fois enrichissant d’apprendre à connaître ce créateur, de plonger dans ses références de comics et de strips, et à la fois frustrant de ne pas s’attaquer à une œuvre dans le détail, ou au processus créatif. La lecture est plaisante, tout en ne développant pas en quoi il s’agit d’une bande dessinée réinventée comme l’annonce le sous-titre de l’ouvrage. D’une manière difficile à anticiper, la dernière partie réalise cet objectif, en s’appuyant de manière implicite sur les parties précédentes, et en prenant à bras le corps le décorticage de quatre planches, l’une après l’autre, dans autant de micro-lectures.  Ce n’est pas tant que le secret de fonctionnement est alors révélé, c’est que le lecteur a acquis, dans les chapitres précédents, une nouvelle compétence de lecture, et qu’il peut alors voir, ce qui avant lui était insignifiant. Une réussite remarquable que de parvenir à rendre visible ce qui était pourtant sous les yeux du lecteur, à parler bande dessinée avec une approche simple parlant au profane, alors même qu’il s’agit d’expliquer en quoi la démarche de ce bédéaste aboutit à des bandes dessinées hors du commun.



mardi 12 octobre 2021

Rusty Brown

Humanité poignante


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Ce récit a été publié pour la première fois en entier en 2019. En fin de tome, l'auteur explicite quelles parties ont fait l'objet d'une prépublication. La première partie (113 pages) a été publiée dans New City et dans Chicago Reader entre 2000 et 2003. La deuxième (pages 114 à 182) a été dessinée entre 2002 et 2004, et a été sérialisée dans Chicago Reader. La troisième (pages 183 à 263) a été réalisée en 2010, et publiée dans The book of other people, puis sérialisée dans Chicago Reader. La quatrième partie est inédite (sauf pour les 4 premières pages) et réalisée entre 2012 et 2018. Cette bande dessinée est l'œuvre d'un unique auteur : Chris Ware, pour le scénario, le dessin, les couleurs, le lettrage.


Le tome débute par un dessin de la ville où réside Rusty Brown et ses parents, puis leur maison, puis sa chambre, respectivement qualifiés de Metropolis, de quartier général et de centre de commande. Puis un dessin en pleine page montre son école. Il n'y en a pas deux semblables : les cristaux de neige. Quel phénomène remarquable ! Les principaux personnages de cet ouvrage sont W.K. Brown dans le rôle de W.K. (Woody) Brown, Alison White dans le rôle d'Alice White, Jordan Wellington Lint III dans le rôle de Jason Lint, Chalky White dans le rôle de Calcium (Chalky) White, Joanna Cole dans le rôle de Joanne Cole, Franklin Christenson Ware dans le rôle de M. Ware, et Rusty Brown dans le rôle de Rusty Brown. En 1975, au lever du jour, un unique flocon de neige vient se poser sur le rebord de la fenêtre de Chalky White, alors que dans une autre maison, Rusty déclare son amour. Dans le même temps, la grand-mère vient réveiller Alice pour qu'elle fasse sa toilette.



Bien au chaud sous la couette, Rusty Brown est en train de jouer avec sa figurine de Supergirl, comme dans une romance entre elle et lui. Sa mère le rappelle à l'ordre : il doit se lever, et dégager l'allée, en pelletant la neige. Bien au chaud sous sa couette, Chalky entend sa grande sœur lui dire qu'elle passe la première dans la salle de bains. Rusty est sorti chaudement habillé avec sa poupée de Supergirl sous sa parka, se disant qu'elle enlèverait toute cette neige en un rien de temps avec sa vision calorifique. Il finit par se demander s'il lui arrive de rencontrer des difficultés pour l'arrêter. Chalky reste tranquille sans penser à rien. Puis il entend ses parents parler de lui depuis l'intérieur de la maison : il se dit qu'il bénéficie sûrement du superpouvoir de super-audition. Chalky reste tranquille dans son lit en contemplant le plafond. Rusty a fini de déblayer l'allée et la porte du garage s'ouvre, le laissant rentrer : il se demande comment il a acquis son superpouvoir, et comment il va améliorer le sort du monde avec la responsabilité que ça lui donne. Chalky s'est levé discrètement et se tient devant la porte de la salle de bain où sa grande sœur finit de s'habiller : il lui dit qu'il ne veut pas aller à l'école. William regarde par la fenêtre et se demande pour quelle raison son fils reste planté dans le garage sans rien faire.


Plusieurs façons d'aborder cette œuvre : un respect intimidé, presque craintif, pour un auteur reconnu comme faisant œuvre de littérature, ou une inconscience très normale car il ne s'agit après tout que de dessins dans des cases, alignées en bande, rien de bien compliqué à lire. Le lecteur se rend bien compte du soin maniaque apporté à l'ouvrage : la jaquette amovible dépliable, la couverture avec les différentes typographies du nom du héros, dans des motifs géométriques, la deuxième de couverture avec un cadre indiquant que ce livre est la propriété de Rusty Brown (nom porté au crayon de couleur), les trois premières pages montrent les lieux de vie de Rusty, puis vient la double page sur l'unicité de chaque flocon de neige, la présentation de sept principaux personnages, une double page pour le titre, et l'histoire débute. Le premier chapitre est donc consacré à la première journée d'école de Chalky et à la même journée pour les autres personnages qui se croisent en fonction des moments de la journée. Les dessins sont d'une grande lisibilité, très proches de la ligne claire, avec de nombreuses formes géométriques simples pour les éléments de décors, une représentation de la réalité tout public. Puis le récit se focalise sur le père de Rusty au temps présent avec des retours en arrière et la nouvelle qu'il a écrite ici racontée sous forme de bande dessinée intégré à la narration. Vient ensuite l'histoire de Jason Lint, celui qui maltraite Rusty à l'école, sa vie racontée depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Le dernier chapitre s'attache à la maîtresse d'école afro-américaine Joanne Cole au temps présent avec de nombreux retours en arrière sur sa vie jusqu'à ce moment. Tout du long, les dessins conservent cette précision incroyable, réalistes avec un degré de simplification. Le nombre de cases par page est assez élevé : une quinzaine en moyenne. Cela peut aller d'une page qui contient une demi-douzaine de cases, à une qui en contient 176 (minuscules, mais parfaitement lisibles). Les couleurs sont posées en aplat à quelques exceptions près. Le lecteur note que l'artiste varie la graphie des textes en fonction du contexte, avec des phylactères parfois minuscules également.



Donc, oui, c'est bien une bande dessinée avec des cases bien rectangulaires, des dessins très faciles à lire (même dans les petites cases) racontant la vie de personnages auxquels le lecteur s'attache vite du fait de leur fragilité (Rusty, Chalky), de leur gentillesse (Alice, Joanne), de leur mal-être (William), de leur détachement (Chris), de leur manque de maîtrise sur leur vie (Jason). C'est aussi plus que ça. Dès la prise en main, le lecteur fait ce constat : format à l'italienne, un peu plus d'un kilo et demi. Sa curiosité le pousse à enlever la jaquette amovible : il découvre la reliure de très grande qualité, ainsi que ce jeu sur les formes géométriques et sur la graphie de Rusty Brown. Il se rend compte que la jaquette se déplie : en plus des ronds se focalisant sur un détail visuel du récit, il découvre un labyrinthe, une autre façon de plier la jaquette, un très joli motif de tapisserie, des vues isométriques des principaux lieux, et une vue en coupe de la fusée dans laquelle voyage les personnages de la nouvelle écrite par WK Brown. Un soin rare et une minutie maniaque apportés à une simple jaquette. Puis il y a cette présentation des personnages qui portent un nom légèrement différent dans l'histoire, comme s'ils jouaient un rôle de composition. L'auteur attire l'attention du lecteur sur l'artificialité de ses personnages.


Puis le lecteur plonge dans cette journée et il est frappé par l'apparence de Rusty Brown dents de devant en avant, yeux ronds et vide, coupe de cheveux à la Playmobil, visage exprimant souvent le mal-être de la victime sans défense. Pourtant les formes de sa silhouette sont rondes et douces, en rien agressives ou tourmentées. De la même manière son père a l'air totalement inoffensif : rondouillard, dégarni, avec des grosses lunettes. L'auteur se met en scène avec encore moins de cheveux, et également un peu empâté. Chalky a l'air plus jeune que Rusty, craintif à l'idée de se retrouver dans une école où il ne connaît personne, moins défaitiste que Rusty. Alice est une jeune fille attentionnée, respectueuse, dans des habits sans fantaisie. Le cas de Jason est un peu différent : les contours de sa personne restent doux et arrondis, mais le lecteur le voit vieillir au fur et à mesure, de nourrisson à vieillard, dans les différentes phases de sa vie. Il en va de même pour Joanne. Cette représentation des individus, simplifiées et tout public, rend la projection du lecteur dans chaque personnage, plus facile car ils sont plus expressifs et leurs différences sont moins marquées. À quelques reprises, l'artiste joue sur le mode de représentation en en changeant radicalement. Par exemple, quand Jason est encore un nourrisson, la représentation des individus et des environnements est nettement simplifiée comme s'ils étaient vus par son esprit encore en développement. Le mode de représentation change également radicalement d'apparence pour l'autobiographie du fils de Jason qui exprime toute la colère qu'il ressent envers son père.



S'étant embarqué dans les cent premières pages que Chris Ware qualifie d'introduction, le lecteur commence par se rendre compte que la lecture est lente, du fait du nombre de cases, du fait des petits (voire très petits caractères), du fait de la double narration (les quatre cinquièmes du haut consacrés à Rusty, et la bande inférieure consacrée à Chalky & Alice), et du fait de la narration très carrée, et très naturaliste. Il est frappé par la banalité de ce qui est décrit : se lever, accomplir les tâches quotidiennes, la fascination de Rusty pour les superhéros, le décalage avec les préoccupations des adultes, les phrases toutes faites échangées entre collègues, l'entrée en classe, etc. En même temps, il est tout aussi frappé par les particularités qui lui sont montrées. La complémentarité entre dessins et phylactères est extraordinaire, sans jamais de répétition avec des interactions si évidentes qu'elles sont invisibles si le lecteur n'y prête pas attention. Cette banalité du quotidien est indissociable de l'environnement. Il neige : l'artiste laisse des zones blanches sur la page, ajoute des flocons qui semblent comme manger le dessin ou l'effacer à l'endroit où ils se trouvent. La pureté immaculée de cette neige ne semble pas de ce monde, et introduit une forme d'hostilité douce dans l'environnement. Du coup, le quotidien des uns et des autres est fortement contraint par ces intempéries, à commencer par le rituel de s'habiller en conséquence, et de se départir de sa tenue d'extérieur en entrant dans un bâtiment, des gestes banals pour des individus habitués au grand froid, des gestes exotiques pour des individus vivant dans des régions tempérées. Dans le même temps, le lecteur se retrouve vite à compatir aux malheurs de Rusty qui n'est pas battu, mais déconsidéré aux yeux de son propre père, et en butte aux mesquineries de certains de ses camarades de classe. En quelques (petites) cases, l'auteur montre l'attachement de Rusty à ses moufles offertes par sa grand-mère (un souvenir chaud et agréable) et la méchanceté presqu'inoffensive d'un grand qui crache dans une de ses moufles juste pour l'embêter. Ware ne déploie aucun effet mélodramatique : il reste juste factuel avec ses dessins un peu froids, presque dépassionnés.



Ainsi le lecteur compatit avec ces individus banals et sans éclats, apprécie comment chacun voit la réalité à sa manière, et vit les petits riens de la vie de son point de vue, avec sa position sociale, son âge, son caractère : un récit choral mettant en avant la particularité de chaque vie quotidienne. Il arrive à la fin de l'introduction, éprouvant la sensation d'avoir lu un roman complet, réalisé par un auteur attentionné pour ses personnages, mais sans sensiblerie pour autant, avec un ton très personnel. Sans marque particulière, il passe à la seconde partie… et il découvre un second roman tout aussi riche que le premier, de 68 pages dont 22 pages sont en fait la nouvelle écrite par WK Brown, et présentée sous forme de bande dessinée. Cette nouvelle est supposée avoir été écrite dans les années1950, et Ware met en œuvre l'imagerie SF correspondante. La suite de ce chapitre est consacrée aux débuts professionnels de William, et à sa relation avec la femme qui l'a dépucelé. Les dessins sont toujours aussi ronds et un peu froids, très factuels, et c'est dans cette partie que se trouve la page avec 176 cases. Avec un peu de recul, le lecteur y voit un auteur à la carrière artistique contrariée, et son œuvre majeure (la nouvelle en question). Il peut prendre la mesure de l'influence de la vie quotidienne et de l'histoire personnelle de Brown sur ce qu'il écrit, et projeter ces liens sur Chris Ware auteur lui-même, à ceci près que lui a réussi sa carrière artistique.


La troisième partie est consacrée à la vie d'un homme né dans une famille aisée, et menant sa vie de manière plutôt égoïste. Mais il se produit un phénomène psychologique étrange chez le lecteur. Il ne juge pas tant que ça Jason Lint. C'est le personnage principal, et dans les deux chapitres précédents, le lecteur a éprouvé une forte empathie pour plusieurs personnages, chacun imparfait, prenant conscience du degré auquel le déroulement de leur vie découle de leur milieu social, de l'environnement dans lequel ils vivent, de leurs parents, de leur éducation. Le même processus d'identification et d'empathie se produit avec Jason alors qu'il est responsable de la mort d'un de ses amis sur le siège passager, alors que Jason était le conducteur sous l'emprise d'un produit psychotrope. Le lecteur voit également revenir les thèmes des chapitres précédents : l'éducation, la filiation, le conditionnement social et familial, les moments de plaisir, les premières fois qui ont laissé une empreinte indélébile dans l'individu qui va chercher à les retrouver ou à les recréer, consciemment ou inconsciemment, tout le long de sa vie, l'angoisse, la maladresse, la solitude, l'incommunicabilité, mais aussi la richesse du monde intérieur de chaque individu, son unicité et les différentes couches de conscience qui coexistent dans l'esprit d'un individu. Dans cette partie, de temps à autre, le lecteur prend conscience d'autres effets visuels subtils. Dans le premier chapitre, l'artiste a habitué l'œil du lecteur aux répétions visuelles : un même plan sur deux pages en vis-à-vis, un motif récurrent à peu de cases de distance. Ainsi le lecteur se fait la remarque que telle case répond à un autre moment, ou que Chris Ware s'amuse bien avec le motif géométrique du cercle, pouvant aussi bien devenir le symbole d'une fleur que du sein d'une femme.



La dernière partie, celle inédite, s'attache à la maîtresse de Rusty Brown. La tonalité du récit change imperceptiblement et il faut un peu de temps au lecteur pour comprendre en quoi. Cette institutrice a choisi une vie solitaire : rien n'indique qu'elle lui a été imposée, ni par son éducation, ni par les circonstances de sa vie. C'est un choix positif, alors que les précédents personnages souffrent de solitude, même quand ils ont une vie de famille normale. Visuellement, Joanne ne semble avoir qu'une seule expression : un visage impassible, et souvent compréhensif pour tous ses interlocuteurs. Elle se rend à l'église, elle est croyante, et elle joue du banjo (comme Chris Ware lui-même). Elle est en butte à un racisme sous-jacent, non-agressif mais humiliant. Certains individus blancs s'adressent à elle comme si elle avait une intelligence limitée, celle d'un enfant, malgré son statut d'institutrice. Elle est à la fois bien intégrée dans la société, et à la fois une personne irrémédiablement différente. Le lecteur fait le rapprochement avec le fait que Rusty est roux, ce qui le différencie aussi, mais d'une autre manière, des autres. Son père est également roux. Jason se retrouve également un peu à l'écart du fait de la fortune de ses parents. Malgré son impassibilité apparente et son altruisme naturel (ou peut-être cultivé), Joanne n'est pas une sainte et connaît aussi des moments de déprime ou peut être excédée par certaines situations qu'elle vit comme des injustices. Elle reste un personnage positif et admirable tout du long… et pourtant quelque chose semble clocher, ou manquer pour faire sens. Cette pièce manquante arrive en fin de tome et est un crève-cœur. Puis, le lecteur tourne la dernière page et découvre un mot s'étalant sur la double page : entracte. Cela annonce-t-il un deuxième tome ?


Ce n'est qu'une bande dessinée avec des dessins bien faits dans des cases bien délimitées avec une sensation de rigueur géométrique, qui raconte la vie de quatre personnes pour la première partie, d'un homme sur une journée pour la seconde sur plusieurs décennies, pour la troisième d'un autre homme de sa naissance à sa mort, et pour la dernière d'une femme de son enfance à quarante ou cinquante ans. Ce n'est que la vie banale de personnages de papier. Une fois qu'il s'est accoutumé à la narration en petites cases, le lecteur se retrouve ému par ces individus si particuliers dans ce coin précis du Nebraska, et pourtant éprouvant des sensations si identiques aux siennes. Il n'y a aucun mélodrame appuyé ou savamment épicé, mais plutôt une honnêteté franche avec une sensibilité aiguisée, et l'expérience de ce qui fait tout le drame de la vie humaine. Qu'il soit sensible ou non à l'extraordinaire habileté de la narration visuelle, le lecteur ressent ces récits poignants dans son âme, des êtres identiques à lui, alors que la société dans laquelle ils vivent semble incapables de créer les conditions nécessaires pour que chacun en ait conscience. En fonction de son propre parcours de vie, le lecteur reconnaît des états d'esprit par lesquels il a pu passer, des réflexions qu'il a pu se faire, ou se dit que telle façon de voir les choses est originale, qu'il n'y aurait pas pensé comme ça, mais que ça reflète bien ce qu'il a ressenti. Il lui suffit pour ça de penser à l'intensité des premières fois et à l'empreinte durable qu'elles laissent Ces personnages de papier, pathétiques perdus dans un petit patelin du Nebraska, sont ses frères en humanité, avec une rare profondeur.