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mercredi 26 août 2026

À faire peur - Terreur au camping

Les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas moins taquins que ceux d’hier.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, faisant partie de la collection À faire peur. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Lylian Ingrid Chabert pour le scénario, par Paul Drouin pour les dessins, la direction artistique, le storyboard et la couverture, et par Nicolas Vial pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Dans une grande maison, une pièce à l’étage, avec un feu de bois dans la cheminée, et un télescope à la fenêtre, une silhouette est assise dans un fauteuil, savourant un verre d’alcool et parlant à haute voix pour s’enregistrer sur un magnétophone à cassette. Il raconte : On raconte beaucoup de choses à propos de Trouillensac. Petite ville perdue au milieu d’une immense forêt, Trouillensac a été fondée en 1888 par Armand Fleuric. Éminent homme d’affaires, Armand était un amateur de contes, de légendes et un chercheur de trésors. Il savait que la région dans laquelle il construisait sa ville était spéciale. Disparitions inquiétantes, morts inexpliquées, invasions de rats et de cafards. Plus terrifiant encore… des choses monstrueuses commencèrent à faire leur apparition. Des gens disaient avoir vu des fantômes rôder la nuit dans les rues. Deux chats l’interrompent en lui demandant ce qu’il fabrique. Il répond qu’il a décidé d’éclairer l’humanité de Sa grande expérience et de son savoir encyclopédique en enregistrant ses mémoires. Mais évidemment, comme d’habitude, les deux chats ne peuvent pas s’empêcher de venir tout gâcher ! Ces derniers le trouvent très susceptible, à employer tout de suite les grands mots. Ils lui rappellent qu’il doit veiller à ne pas oublier leur pâtée, et à nettoyer leur caisse. Il reprend son enregistrement : Beaucoup de choses atroces se sont déroulées à Trouillensac dans le passé, aujourd’hui, ces faits sont devenus des légendes et des histoires, pourtant la petite ville est toujours le théâtre d’affreux et horribles événements. Il va raconter l’histoire de la petite Kori, totalement accro aux écrans.



Kori Beckman est en train de jouer sur son téléphone, à BDW, c’est-à-dire Black and Dark Woods, et Timéo Dubois regarde par-dessus son épaule. Ils arrivent devant le mono Benoît qui leur déclare qu’ici c’est zéro temps d’écran, que la détox commence maintenant et il exige que Kori lui confie son téléphone, prise et chargeur compris. Elle s’exécute docilement, et elle s’éloigne accompagnée de Timéo. Elle répond à celui-ci qu’elle en a un autre dans son sac, et qu’il va falloir qu’il apprenne la discrétion s’il veut survivre dans le monde des adultes. Ils arrivent au bâtiment et consultent le tableau des affectations : elle est dans le groupe des Loutres, tente deux, au sud-ouest. Lui est dans le groupe, des Blaireaux. Anna, une autre fille arrive et Kori lui explique où trouver son nom et sa tente. Elles repartent ensemble pour gagner leur zone. Timéo rejoint deux autres adolescents : Renaud et Cédric qui sont déjà venus et qui lui déclarent qu’ils vont tout lui expliquer, et qu’on s’éclate bien ici.


Premier tome d’une collection intitulée À faire peur, le dispositif est établi avec une carte de Trouillensac et de sa région qui répertorie trente-huit sites différents, allant de la mairie en numéro Un à la ferme des Abeilles pour le dernier, en passant par le camping (pour ce premier tome), et la fête foraine en cinq pour le tome suivant. Puis le lecteur découvre une mystérieuse silhouette qui en sait long sur cette ville, avec ces ongles trop longs, des tâches jaunes en lieu et guise d’yeux, portant un chapeau à l’intérieur de sa maison, et dégustant un breuvage où trois globes oculaires flottent à la surface de son verre. Il explicite clairement que cette ville et sa région semblent maudites. Ce discours trouvera un écho dans celui tenu par la monitrice Émilie une dizaine de pages plus loin. Autour d’un feu de camp, elle explique la situation aux adolescents : On raconte beaucoup de choses au sujet de Trouillensac. D’après une vieille légende, le diable aurait autrefois séjourné dans la région. Charmée par la nature, l’affreuse créature aurait jeté trois de ses cheveux pour façonner l’eau et la terre afin qu’elles accueillent ses esprits et ses démons. Tout au long de son histoire, Trouillensac a été le théâtre d’événements étranges : disparitions, morts inexpliquées, invasions de rats, de cafards et de sauterelles. Avec le temps, les gens d’ici ont fait reculer les forces du mal hors des murs de la ville, mais les démons sont toujours là, rôdant alentours. Dans la nature, la rivière du Serpent d’argent et surtout dans la forêt qui entoure toute la région. Une forêt qu’on appelle à raison : La forêt de la Bête. Toutes les nuits, une affreuse créature capable de prendre la forme du pire cauchemar rôde dans les bois. Alors, Émilie enjoint aux adolescents de rester loin de la forêt, car si par malheur, leurs pas les mènent sur son territoire… Elle ne fera qu’une bouchée d’eux !



L’album commence de manière classique, avec une mise à profit des conventions du genre Horreur, de façon premier degré, sans ironie ou raillerie, sans moquerie ou condescendance. Le lecteur regarde les cases et il sourit d’aise en repérant les éléments horrifiques : un masque avec des grandes cornes en spirale, des ongles beaucoup trop longs et des doigts crochus, l’entrée de la grotte qui ressemble à un visage déformé, un tas de crâne dans une grande salle souterraine, un gros monstre amalgamant forme serpentine organique et des éléments technologiques, et quelques comportements humains peu ragoutants. Le dessinateur connaît son affaire ainsi que les moments attendus : les adolescents entre camaraderie franche et crasses les uns envers les autres, le feu de camp avec les marshmallows et le personnage qui raconte une histoire à faire peur, la traversée de la forêt de nuit, l’attaque du monstre, le retour à la normale après des événements surnaturels. La mise en couleurs rehausse les dessins de manière agréable, parfois claires et vives, souvent douces et agréables à l’œil. La narration visuelle peut être perçue comme une description factuelle du récit pour les lecteurs les plus jeunes, et aussi comme un jeu conscient sur les figures de style d’un genre littéraire.


Le dessinateur combine des images avec une bonne densité d’informations, et une forme de simplification dans la représentation. Par exemple, les visages reposent sur des yeux un peu plus grands, des expressions simplifiées et appuyées, des chevelures très différenciées, facilitant la lecture et aidant à la reconnaissance immédiate de chaque personnage. Les objets, accessoires et décors privilégient des caractéristiques marquantes, et une représentation parfois simplifiée, tout en conservant une volonté descriptive. Dans la première planche, le lecteur peut sourire en voyant que le manteau de cheminée est soutenu par deux gros bras se terminant par une main à quatre doigts : à la fois une exagération visuelle, à la fois une intention horrifique. Le grand chalet en bois de l’accueil combine des éléments classiques comme des rondins de bois, avec une vision plus pragmatique de sa construction comme la forme du toit et les panneaux d’affichage. Le lecteur remarque que le dessinateur joue également avec l’apparence de certains éléments pour les tirer vers l’expressionnisme, en particulier la forme penchée des pins, les branches exagérément tordues, les lianes qui forment comme des dents à l’entrée de la caverne. Il sait également faire un usage pertinent et raisonné des influences manga pour les effets de vitesse ou d’accentuation de mouvements. Il met en œuvre une direction d’acteurs qui rend les personnages vivants et plausibles dans leur comportement, leurs postures, leurs réactions.



L’intrigue se déroule comme le lecteur peut l’attendre : un groupe de cinq jeunes adolescents va braver l’interdit et s’aventurer dans la forêt de la Bête, de nuit, pour une raison très importante pour Kori, futile aux yeux d’un adulte. Dans un premier temps, le lecteur peut craindre que la scénariste force un peu sur les clichés avec la première apparition de Renaud avec son piercing à l’oreille et un penchant pour se montrer méchant envers les autres, mais ce cliché sera évité. Les auteurs savent que leurs lecteurs, jeunes comme plus âgés, sont venus pour le frisson de la peur, et sont prêts à accorder une bonne dose de suspension consentie d’incrédulité, ce dont ils font usage avec le bon dosage, en particulier pour la nature du monstre. Ils écrivent de manière à s’adresser à un jeune public entre enfants et début d’adolescence, ajoutant par exemple les deux chats dotés de conscience et de parole qui se moquent gentiment de la grandiloquence et du sérieux du narrateur. Ils savent caractériser les personnages avec des préoccupations de leur âge, et des réactions correspondant à leur relativement courte expérience de la vie. L’histoire prend alors le sens d’un conte moral sur l’addiction aux jeux vidéo sur téléphone portable, et le sort qui attend la personne qui s’y adonne en pensant vaincre l’addiction sans aide. Le lecteur adulte retrouve les sensations d’un récit d’horreur comprenant les ingrédients classiques et attendus, avec une intrigue linéaire et une tonalité dépourvue de sadisme ou de cruauté, tout en menant vers un dénouement plus désespéré qu’il ne s’y attendait.


Une série jeunesse, dans le genre horreur, mais pas trop méchant ou cruel. Une narration visuelle adaptée à un lectorat enfant – jeune adolescent, avec une vraie consistance, l’artiste mariant une forme de simplification avec un degré important de détails et de particularités de chaque élément, chaque décor, chaque environnement. Une intrigue classique et solide qui part sur le thème de l’addiction à un jeu vidéo sur portable, dans le cadre d’un camp de vacances à proximité d’une ville réputée pour les drames qui s’y produisent, avec parfois une touche étrange ou surnaturelle. Le jeune lecteur se laisse embarquer par des protagonistes avec leur personnalité et leurs objectifs propres, emporté par une narration vivante et agréable. Le lecteur adulte apprécie l’intrigue bien menée et l’emploi à bon escient des conventions du genre horrifique.



mardi 16 octobre 2018

Les Bidochon, tome 17 : Les Bidochon usent le forfait

À combien se monte ma facture de téléphone ?

Ce tome est le dix-septième de la série et il n'est pas nécessaire d'avoir lu les précédents, mais ce serait dommage de s'en priver. Il est paru pour la première en 2000, écrit, dessiné, et encré par Binet, Christian Binet de son nom entier. Il comporte 45 pages de bandes dessinées, en noir & blanc, avec des touches de gris.

Ce tome comprend 9 saynètes de 5 pages portant toutes le même titre, mais traduit en autant de langues différentes : À combien se monte ma facture de téléphone ? Un individu non identifié compose le numéro de téléphone des Bidochon à partir de son portable. Le téléphone sonne dans le salon, mais comme il s'agit d'un poste fixe, ni Raymonde, ni Robert ne veulent se lever du canapé pour aller répondre, et risquer ainsi de rater la fin de leur téléfilm. Raymonde est persuadée qu'il s'agit d'un appel de René : Robert est persuadé qu'il est trop tard pour que ce soit lui qui appelle. La question se repose quelques instants plus tard quand cette fois-ci c'est la sonnette qui retentit. Il s'agit de René qui vient leur présenter sa toute nouvelle acquisition : un téléphone portable. Le téléphone (fixe) sonne alors que Raymonde est en train de passer l'aspirateur. Elle décroche et Robert lui annonce tout excité qu'il est en train de l'appeler depuis une cabine téléphonique. Il la rappelle 30 secondes plus tard pour lui indiquer qu'il est en train de l'appeler depuis la même cabine téléphonique, mais cette fois-ci avec son téléphone portable.

Robert Bidochon rentre chez lui et informe son épouse Raymonde qu'il a pris un téléphone portable avec une heure de forfait. Répondant à sa question, il indique à Raymonde qu'il va pouvoir dire toutes les bêtises qui lui passent par la tête, et il se lance dans une démonstration particulièrement pathétique. Contre toute attente un extraterrestre écoute ses bêtises, puis la récitation dans laquelle se lance Raymonde pour profiter dudit forfait. Dans la saynète suivante, Robert indique à son épouse qu'il a fini de remplir les 80 noms qu'il est possible de stocker dans le téléphone. Il démontre l'utilisation de ce répertoire en appelant un certain Grapovski qu'il a pris au hasard dans l'annuaire. Ça ne rate pas, ce brave monsieur est dans son bain. Il en sort pour répondre, et bien sûr la dernière sonnerie retentit avant qu'il n'ait eu le temps de décrocher. Robert se lance alors dans la démonstration de l'utilité de la touche bis, pour le bénéfice de Raymonde. Monsieur Grapovski sort de son bain, et arrive encore une fois trop tard pour répondre. Robert recommence la démonstration une demi-douzaine de fois et monsieur Grapovski termine en crise de larmes face à son poste téléphonique en se demandant qui peut être assez malade pour se livrer à un jeu aussi absurde que sadique.


Les Bidochon sont apparus pour la première fois dans le numéro 11 du magazine Fluide Glacial, en 1977. Ils ont eu le droit à leur propre série à partir de 1979. Ils se composent d'un couple d'une cinquantaine, ou peut-être soixantaine d'années qui semble à la retraite, habitant dans un appartement. Ils ont 2 amis connus : René et Gisèle. Le titre de ce tome annonce le thème présent dans chacune des saynètes : Robert a acheté un téléphone portable. Le lecteur doit garder à l'esprit que ces gags sont parus en 2000, à une époque où le téléphone portable représentait encore une nouveauté pour beaucoup de français, et où il n'avait pas encore évolué en smartphone. De ce fait une partie de l'humour repose sur une confrontation avec une nouveauté qui n'en est plus une depuis longtemps pour le lecteur contemporain. Ainsi il est un peu difficile de se tordre de rire en voyant René appeler les Bidochon depuis leur propre salon et les voir totalement indifférents faute d'une compréhension insuffisante, ou de voir Robert Bidochon ne pas réussir à s'affranchir d'une cabine téléphonique pour téléphoner avec son portable. De même, l'utilisation du répertoire du téléphone portable ou les autres correspondants cantonnés à leur téléphone filaire semblent aujourd'hui antédiluviens. En fonction de son âge, le lecteur voit dans ces gags soit une évocation d'un temps qu'il n'a pas connu et qui lui semble relever de l'âge de pierre (voire avant quand i y avait encore des dinosaures), soit une évocation d'un autre temps où le téléphone avait une autre forme d'importance. Avec ce point de vue, il est possible d'observer le comportement des personnages avec un regard anthropologique, surtout en ce qui concerne la forme de crainte sourde quant à l'inconnu que représente la personne qui appelle, ou la possibilité de mauvaises nouvelles.


Bien évidemment le lecteur retrouve les dessins caricaturaux de Binet dans toute leur splendeur. Raymonde et Robert ont une silhouette bien en chair, évoquant une forme de laisser-aller que le lecteur peut extrapoler à leur fonctionnement intellectuel, comme si leur physique reflète l'immobilisme de leur esprit. En tant qu'artiste, Binet n'a pas son pareil pour croquer des visages tordants de par leur expression émotionnelle sans filtre. S'il y prête attention, le lecteur se demande comment ces quelques traits vite griffonnés peuvent constituer un visage si expressif, comment cet assemblage de gros nez, yeux trop grands, dents mal implantées et pas assez nombreuses, peuvent constituer au final un visage avec une émotion à fleur de peau. Il peut aussi jeter un coup d'œil aux tenues vestimentaires du couple, en pensant qu'ils portent tout le temps la même chose, et voir que Robert ne dispose que de 2 tenues : pantalon rayé, chemise et bretelles pour le jour, pyjama à rayure pour la nuit. Il prend conscience que la garde-robe de Raymonde est un peu plus étendue : chemisier blanc, robe noire et tablier en intérieur, chemise de nuit pour dormir, robe à poix pour le restaurant, robe de chambre pour répondre à l'appel nocturne de Robert. Il apprécie à leur juste valeur les habits démodés de Gisèle et de René. Il revient en arrière pour vérifier que Robert conserve son béret vissé sur la tête à toutes les pages, quel que soit l'endroit où il se trouve, ou le moment de la journée (même la nuit).


Au fil des séquences, le lecteur apprécie que les gags ne reposent pas systématiquement sur Raymonde et Robert en train de dialoguer, soit assis sur leur canapé, soit assis à la cuisine, ou à la rigueur avec Robert attablé, et Raymonde occupée à la cuisine. Il y a plusieurs scènes dans d'autres endroits, à commencer par la salle de bain de monsieur Grapovski qui apparaît même dans le plus simple appareil de face. Il y a aussi quelques scènes en extérieur, comme René sur le bord de la route dans la forêt avec sa voiture en panne, Robert Bidochon en ville dans une cabine téléphonique (Mince ! En y repensant cet équipement a également disparu du paysage urbain depuis la parution de cet album), un repas au restaurant écourté pour cause d'urgence, et même une soucoupe volante dans l'espace. L'auteur fait en sorte que sa narration visuelle ne se limite pas à des têtes en train de parler, et tire avantage à plusieurs reprises de la liberté que lui offre la bande dessinée, à savoir localiser les scènes où bon lui semble sans coût supplémentaire, sans risque de dépassement du budget. De même l'humour visuel ne repose pas uniquement sur le jeu des acteurs et leurs gueules expressives, ou leur gestuelle exagérée. Il y a le positionnement de Robert par rapport à la cabine téléphonique, ou encore sa manière de conduire tout en téléphonant, et bien sûr les 2 extraterrestres.


Une fois réalisé l'adaptation nécessaire pour se replacer en 2000 par rapport à la nouveauté du téléphone portable, le lecteur peut apprécier plusieurs gags, que ce soit l'effondrement nerveux du pauvre monsieur Grapovksi du fait du comportement de Robert qui confine au sadisme par irresponsabilité, ou les réactions de Raymonde vis-à-vis de l'assurance méprisante et suffisante de son époux, et bien sûr le faux-pas de Robert envers Gisèle. Il est possible aussi qu'il éprouve une forme de déception du fait de la rapidité de la lecture, ou du caractère répétitif de certains gags. Par contre, il ne ressent pas lui-même de mépris pour Raymonde ou Robert. Pour commencer, malgré la suffisance de Robert, il voit deux individus interagir comme un vieux couple, comme deux personnes se connaissant bien et habituées à vivre ensemble, en toute connaissance de cause des limites de l'autre. Le lecteur peut aussi y voir l'amour de l'auteur pour ses personnages, ou au moins l'affection qu'il éprouve pour eux. De ce fait, les gags n'exhalent pas un cynisme méchant, ne provoquent pas une sensation désagréable chez le lecteur. Ce dernier plonge dans un quotidien d'une grande banalité, confronté aux petites irritations de la vie quotidienne, en présence de 2 individus très humains.

Le lecteur éprouve pleinement l'exaspération exacerbée de monsieur Grapovski, ressentant une forte empathie pour lui. Il ne peut pas échapper au fait qu'il lui arrive lui aussi de se sentir supérieur à un interlocuteur ou à un proche quand il maîtrise un sujet sur lequel l'autre débite des platitudes au mieux, des idioties au pire, à l'instar de Robert face à Raymonde. Il se rappelle qu'il lui est également arrivé de développer des stratégies stupides pour faire face à une nouveauté contraignante, ou pour essayer de battre le système (comme user le forfait pour Robert), ou pour se positionner dans une posture supérieure et s'apercevoir quelques moments ou jours plus tard que l'interlocuteur n'avait pas été dupe et avait déjoué son stratagème sans se fatiguer. La capacité de Binet à décrire les mesquineries du quotidien révèle à la fois l'acuité de son regard sur la condition humaine, ainsi qu'une compréhension née de l'observation de soi-même et des autres. Ainsi, dans la description de ces comportements minables, le lecteur ne voit pas une moquerie des personnages, mais la conscience d'être humain comme eux.


Ce tome finit par amener un sourire aux lèvres du lecteur, même s'il trouve les gags datés, ou la caricature un peu facile. Il est impossible de réprimer la sympathie éprouvée par les personnages. Il n'y a pas d'échappatoire à finir par se reconnaître dans tel ou tel comportement de Raymonde, et de Robert. Le lecteur peut éventuellement regretter l'utilisation un peu trop facile du comique de répétition et la rapidité de lecture de l'album.