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jeudi 16 octobre 2025

Cézanne: Sur la route Cézanne

Cette montagne était apaisante, rassurante… Sainte-Victoire !


Ce tome contient une histoire complète, ne nécessitant aucune connaissance préalable sur le peintre pour l’apprécier. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Bernard Fauconnier pour le scénario, et par Alexandre Aré pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier de quatre pages intitulé Petite histoire de la route Cézanne, comprenant plusieurs parties : Une route ancienne, Un pays pour les peintres, Des peintres des écrivains, Le baptême de la route.


Novembre 1987, place des Quatre Dauphins, Aix-en-Provence. Ce n’est pas simple d’arriver dans une nouvelle ville, en abandonnant et laissant tout derrière soi, pour construire une nouvelle vie ! On se sent un peu perdu dans ce grand labyrinthe de l’inconnu quand on a que onze ans. Maman avait réussi à trouver une petite maison à louer pas très cher, à la sortie d’Aix, vers le Tholonet. Manon, sa fille la trouvait vieillotte, sans âme et sans intérêt. Son appartement parisien lui manquait, avec ses grandes rues, ses grandes avenues et tout ce monde qui grouille ! Mais soudain son regard se posa au loin… Là, devant elle, quelque chose de grand, de fort et de majestueux se dressait ! Cette montagne était apaisante, rassurante… Sainte-Victoire ! Quelques jours plus tard, sa mère a réussi à l’inscrire en cours d’année au collège Mignet. Manon se sent un peu perdue, et pas trop à sa place. Certaines élèves le lui font bien comprendre : en la traitant de tête de veau, en l’enjoignant de retourner voir les rats à Paris. Il faut qu’elle prenne sur elle, qu’elle encaisse. Évitant les railleries, elle s’isole dans la cour de récréation et elle se dit que tout cela finira par s’arranger avec le temps.



L’hiver s’installe doucement, la mère de Manon trouve du travail dans un hôpital, mais les horaires sont compliqués et souvent décalés. La jeune fille se retrouve souvent seule à la maison. Alors, pour s’occuper, elle s’installe dans le jardin, elle dessine, elle peint la nature et les paysages qui changent de couleur autour d’elle. Elle ne se sent pas vraiment seule : elle sait que leurs voisins veillent sur elle. Les jours passent : elle et ses voisins apprennent à se connaître. La dame s’appelle Thérèse, elle est calme, douce, très gentille avec Manon qui lui montre ses dessins. Mais la demoiselle sent quelque chose de triste, de cassé, de brisé dans la vieille dame. Et il y a son mari… Un vieux monsieur assez étrange. Une sorte d’ours qui sort de temps à autre de sa tanière. Il a le visage fermé et ne parle jamais. Chaque jour, Manon le voit partir, marcher vers la montagne, avec tout son matériel de peinture. Il disparaît toute la journée, puis quand la lumière du jour s’éteint, il rentre chez lui, toujours sans un mot. Les semaines et les mois passent, les beaux jours réapparaissent et se dessinent avec la nature. Le ciel et les arbres ont retrouvé leur éclat lumineux. Thérèse propose à Manon de l’aider à cueillir des cerises. La jeune fille monte à l’échelle et elle mange autant de cerises qu’elle n’en cueille, se faisant gentiment sermonner par la vieille dame qui lui dit qu’il n’en restera plus assez pour faire un clafoutis.


Pas tout à fait une bande dessinée de plus sur Cézanne : dans un premier temps, le lecteur se rend compte que cet ouvrage se lit très facilement, écrit dans un registre tout public. Le personnage principal que suit le lecteur est âgé de onze ans, et rentre au collège dans une ville qu’elle ne connaît pas, avec une intégration difficile car les enfants du coin voient d’abord en elle une parisienne. Ensuite les dessins présentent une apparence très douce, identique au mode de réalisation de l’illustration de couverture : des traits de contour de couleur plutôt que du noir sec et tranchant, une impression de rendu de crayons de couleur, voire de pastels, des visages arrondis avec des émotions faciles à lire, de jolies couleurs vertes et lumineuses pour les paysages naturels, également très lumineux pour quelques rares scènes en intérieur. Le récit est majoritairement raconté par des dialogues, avec des phrases courtes, faciles à lire. François a l’âge d’être un grand-père et il joue le rôle de passeur bienveillant, racontant la vie de Cézanne, avec une sensibilité particulière, à la fois pour le métier de peintre, à la fois pour la région d’Aix-en-Provence, et plus particulièrement pour ce site appelée Route Cézanne.



La lecture s’avère d’une grande facilité, accessible et didactique, ancrée sur le point de vue de la jeune fille. La narration visuelle est tout aussi agréable, fortement influencée par les œuvres du maître, majoritairement celles réalisées sous le soleil de Provence. Enfin… Les couleurs claires évoquent également les œuvres de Vincent van Gogh, celles d’Alfred Sisley, tout en étant foncièrement différentes. D’une certaine manière l’artiste combine les techniques picturales traditionnelles de la bande dessinée (détourage des formes avec un trait) et quelques touches impressionnistes (en particulier dans le rendu de la verdure et bien sûr dans la silhouette de la montagne Sainte-Victoire). Il combine une approche représentative et descriptive adaptée à une bande dessinée tout public, et une évocation de l’esprit de l’impressionnisme, de la démarche de rendre compte de la sensibilité de Cézanne, de la beauté de luminosité et du paysage dans cette région. Très régulièrement, le lecteur se retrouve ainsi sous le charme d’une impression, de l’évocation d’une perception en appelant aux sensations : le feuillage de l’arbre devant lequel se dresse la colonne de la fontaine de la place des Quatre Dauphins en planche un, le premier aperçu de Sainte Victoire en planche deux, la silhouette des autres enfants en arrière-plan dans la planche trois, la ribambelle de paysages accrochés au mur de la maison de Thérèse et François, la végétation verdoyante de la région en particulier le long de la route Cézanne, les tuiles de la demeure du toit des Cézanne, les toits des maisons de l’Estaque, les mouvements d’air dans un ciel bleu (du pur Van Gogh) en planche trente-huit, et bien sûr les différentes vues de Sainte Victoire, y compris après l’incendie du vingt-huit août 1989.


Dans le même temps, les cases constituent une narration visuelle, proprement dite, tout aussi parlante. Le lecteur s’interroge parfois sur l’âge réel de Manon qui peut sembler plus enfantine dans certaines cases. Toutefois, la différence d’âge est bien marquée avec les retraités Thérèse et François. Les pages semblent dégager une sorte d’uniformité : le lecteur constate qu’il convient plutôt de parler d’unité, ou de cohérence. Le dessinateur découpe sagement ses planches en bande avec des cases rectangulaires… tout en faisant régulièrement usage de variations parfaitement intégrées. Par exemple : une case sans bordure de ci de là, des cases de la largeur de la page, deux cases comme fondues en une seule (planche cinq avec à gauche Manon devant la maison et à droite François déjà loin sur le chemin), une discrète case en trapèze en planche quatorze pour accentuer la violence d’un mouvement, la tête de François en insert en planche dix-neuf, des dessins enfantins en planche vingt-trois pour rendre compte de la terreur d’un cauchemar de Manon, un dessin en double page de Sainte Victoire avec des cases en insert, un paysage en format panoramique découpé en trois cases contigües avec la progression des personnages (Manon & Thomas) qui s’éloignent d’une case à l’autre, etc. Le lecteur remarque également que tout aussi discrètement l’artiste intègre les éléments de ses recherches dans l’évocation de l’époque de la vie de Cézanne, qu’il s’agisse des tenues vestimentaires ou des bâtiments, de leur décoration intérieure.



Totalement sous le charme de la narration visuelle, le lecteur se laisse emmener dans cette délicieuse promenade. L’adulte chemine aisément dans cette narration à la portée de tous et… Il prend conscience que le propos des auteurs s’avère solide et qu’ils s’adressent à tout le public potentiel. François raconte la vie de Paul Cézanne (1839-1906) de manière simple et parfois elliptique à la jeune Manon, tout en intégrant de nombreux faits qui parlent aux lecteurs plus âgés. Ils mettent en scène l’amitié entre le peintre et Émile Zola (1840-1902), la rencontre avec Éléonore Alexandrine Meley (1839-1925, future Alexandrine Zola), et celle avec Hortense Fiquet (1850-1922). Il est question de l’amitié entre les deux hommes et de son terme lors de la parution de L’Œuvre (1886), quatorzième volume de la série Les Rougon-Macquart. L’adulte compatit à la situation du jeune peintre se heurtant à la volonté paternelle quant au métier à exercer par son fils, assortie de cette terrible maxime du banquier : On meurt avec du génie, et l’on mange avec de l’argent.


Chaque lecteur relève les différents séjours à Paris et les rencontres avec Claude Monet (1840-1926), Berthe Morisot (1841-1895), Camille Pissarro (1830-1903), Auguste Renoir (1841-1919), Alfred Sisley (1839-1899), Gustave Caillebotte (1848-1894), Frédéric Bazille (1841-1870). Il identifie la création du salon des Refusés, sous décision de Napoléon III. Il apprécie l’anecdote relative au nom du mouvement, donné par Louis Leroy (1812-1885). Il se rend compte que dans le même temps il s’est attaché aux personnages, que ce soit la curiosité et la confiance en elle de Manon, ou la forme de résignation sous-jacente de François. Il sent son empathie prendre le dessus quand François exprime avec émotion sa déception vis-à-vis de ses propres limitations d’artiste : une horrible frustration, née de son ressenti d’être incapable de voir la lumière, les couleurs, la matière, de ne pas ressentir. Il sent aussi son cœur se serrer à l’évocation de l’incendie se déclarant au pied de Sainte-Victoire, et de la promenade faite quelques jours après dans un paysage calciné. Il en vient à planifier des vacances pour découvrir cette route Cézanne, et voir par lui-même le barrage de Bimont, le barrage Zole, le moulin de Tholonet, le château noir, et bien sûr la montagne.


Une histoire tout public, dans laquelle Manon, onze ans, découvre l’art de Cézanne grâce à un voisin, lui-même peintre, et marchant dans les pas de Cézanne sur la route portant son nom. Une balade gentille et prévenante, avec de magnifiques couleurs, dans l’esprit des impressionnistes. Et aussi beaucoup plus que cela avec une biographie partielle du peintre, son amitié avec Émile Zola, la naissance du mouvement impressionniste et son importance dans l’histoire de la peinture. Sans oublier une narration visuelle sensible, belle et engageante. Une grande réussite.



mercredi 12 mai 2021

Le Maître Chocolatier - Tome 3 - La Plantation

Goûtez-moi ce Forastero du Venezuela.


Ce tome fait suite à Le Maître Chocolatier - tome 2 - La Concurrence (2020). Comme il s'agit d'une trilogie, il vaut mieux avoir commencé par le premier tome et les avoir lus dans l'ordre. La première édition date de 2021. Il est coécrit par Éric Corbeyran et Bénédicte Gourdon, dessiné et encré par Chetville (Denis Mérezette), avec une mise en couleurs réalisée par Mikl. Il s'agit d'une bande dessinée comptant 62 planches.


Dans l'atelier de la boutique Bar à Chocolat, Manon est en train de préparer des pralinés : faire fondre le chocolat, le verser dans un moule, gratter le surplus, chasser les bulles, évacuer le trop-plein de chocolat, racler et mettre au frigo, caraméliser les fruits secs, remplir les coques avec, replacer au frigo, refermer les coques, enfin démouler les petits carrés. Manon est très satisfaite du résultat obtenu, et Alexis Carret la félicite mais elle voit bien qu'il n'est pas entièrement convaincu. En fait, il lui indique qu'il faut passer à des outils plus professionnels comme le cadre, la guitare et la fontaine à chocolat. Il ajoute qu'il est à la recherche d'une idée innovante qui leur permettrait de se démarquer de la concurrence, autre que les pralinés, les ganaches, les tablettes et même les sculptures. Pour lui, le chocolat, c'est le goût pas la forme. Le goût, il n'y a que cela pour se différencier des autres, le goût uniquement. Il ressent avec acuité qu'ils ne maîtrisent aucun des facteurs essentiels qui déterminent ce qui sort de leur boutique. Ils sont tributaires des fournisseurs qui leur proposent leur palette de produits. Mais finalement, ils sont toujours dépendants de choix qui sont faits par d'autres. Pour eux, l'idéal serait de rencontrer des producteurs, d'échanger avec eux, de discuter des particularités de leurs fèves, de leur façon de cultiver les cacaoyers, de leur environnement, du terroir, etc., de visiter l'un des 45 pays producteurs de cacao. Ils se rendent compte que ni l'un ni l'autre n'a jamais voyagé.


Le même soir, Clémence rentre chez elle à pied en tenant sa fille Ahinoa par la main. Elle entend quelqu'un qui l'appelle par son prénom : Karen se tient dans l'ombre d'une porte cochère, avec un œil au beurre noir. Elle a quelque chose à lui dire à propos de Ben. Le lendemain, en Côte d'Ivoire, Édouard Carret et son adjoint Walter visitent une plantation de cacaoyers. Le premier interpelle un enfant avec un plateau de cabosses sur la tête, et lui fait observer qu'il en a laissé une sur l'arbre où il vient de les cueillir. L'enfant répond qu'elle n'est pas tout à fait assez mûre. Le responsable de la cueillette vient à son aide en expliquant qu'effectivement elle serait trop amère. Walter insiste et donne l'ordre de la cueillir, en sachant que de toute façon, en usine ils ajouteront 80% de sucre pour faire passer l'amertume. Une heure plus tard, Walter au volant de la voiture les a ramenés à Abidjan. Édouard remarque qu'ils ne se dirigent pas vers l'hôtel : effectivement Walter l'emmène dans la rue des prostituées car ils ont une après-midi de libre et ils peuvent en profiter pour passer du bon temps. Le même jour à Bruxelles, Clémence est installée dans l'un des fauteuils du salon d'Alexis et lui rapporte ce que Karen lui a expliqué. Benjamin Crespin, leur associé, est séquestré par les hommes de main de monsieur Logan, et il est vraisemblable qu'il ait trempé dans des affaires louches. Alexis a du mal à en croire ses oreilles et est prêt à mettre en doute la parole d'une droguée.



Quel plaisir de retrouver ces personnages ! Manon est toujours agréable et souriante, contente d'apprendre, de faire, de s'investir dans une relation constructive avec Alexis. Le dessinateur représente une jeune femme alerte, souriante, habillée simplement. Alexis Carret continue d'aller de l'avant avec son entreprise. Il ne s'agit plus pour lui de simplement exercer son art, mais aussi de faire vivre sa boutique. Les coscénaristes savent faire apparaître sa motivation plus profonde avec son projet de faire mieux que des bons chocolats, mieux que la concurrence, en proposant des produits d'exception. Clémence apparaît un peu plus âgée que Manon, avec des gestes plus en retenue, des expressions de visage plus mûres, marquées par l'inquiétude, des tenues plus sophistiquées. Benjamin Crespin est toujours aussi séduisant, avec un petit air enjôleur, mais aussi un visage plus dur quand il est poussé dans ses retranchements par Alexis. Alors qu'il pouvait trouver que les personnages n'étaient pas très développés dans les 2 premiers tomes, le lecteur se rend compte qu'ils ont chacun leur caractère. Ils n'ont jamais été interchangeables, mais ici, c'est aussi une évidence que leur comportement est dicté par leur personnalité, et qu'ils ne sont pas juste unidimensionnels.


L'image de couverture annonce explicitement que le personnage principal va se rendre dans une plantation de cacaoyers. C'est bien sur l'occasion d'en apprendre plus sur cette composante de l'industrie des chocolats belges. Dans les deux premiers tomes, le lecteur avait également l'impression que les auteurs se contentaient d'une vulgarisation superficielle un peu légère sur la chaîne de production. Il se rend compte qu'il n'avait peut-être pas tout à fait bien mesuré la réalité des informations qui étaient présentes. Il s'en rend mieux compte avec la scène d'ouverture au cours de laquelle Manon prépare des pralines. En un peu plus d'une page, il a tout suivi, de manière claire, avec une complémentarité exemplaire entre texte concis, et images montrant clairement le travail. Il retrouve la même qualité de vulgarisation lors de la visite de la plantation du professeur. D'un côté, c'est toujours présenté de manière simple et un peu gentille. D'un autre côté, il s'agit de 5 pages allant de l'irrigation des cacaoyers dans le verger, à au séchage lent des fèves après fermentation, avec un tri à la main avant expédition. En outre, il a droit à un petit complément quand Alexis se rend chez le torréfacteur installé à Avignon, avec deux pages d'explication supplémentaire. Pendant la séquence de visite du verger, le lecteur apprécie à nouveau la qualité de la mise en images de Chetville. Il est évident que les 3 auteurs se sont coordonnés, et que l'artiste a effectué un sérieux travail de recherche de références. Le lecteur accompagne Alexis et Benjamin dans ce tour du propriétaire, en écoutant avec intérêt leur guide Bao Ngoc, tout en regardant autour de lui, et observant les réactions de deux acheteurs potentiels.



Tout du long de ce troisième tome, le lecteur apprécie la qualité de la narration visuelle, épaté par son évidence et son humilité discrète. De temps en temps, il ralentit sa lecture pour mieux apprécier une case, sans forcément sans rendre compte. Chetville donne l'impression de réaliser des dessins faciles, à la lisibilité immédiate, sans rien de remarquable. Pourtant sous un dehors tellement classique qu'il en est presque académique, il réalise une narration visuelle d'une grande qualité. L'artiste promène le lecteur dans des lieux très différents qui semblent tous plausibles, cohérents, conformes à la réalité, sans le vernis clinquant d'une brochure de tourisme : le laboratoire de cuisine au-dessus de la boutique de chocolat, la plantation de cacaoyers en Côte d'Ivoire avec les enfants en train de travailler, l'immeuble mal entretenu où est séquestré Ben, le pavillon de luxe de la famille Carret, la superbe vue depuis le balcon de la chambre d'hôtel à Hô Chi Minh-ville, la plantation artisanale du professeur, le restaurant très convivial à Bên Tre, les deux pages (40 & 41) de tourisme au Vietnam, et bien sûr les rues de Bruxelles. S'il le souhaite, le lecteur peut prendre le temps de regarder plus dans le détail ces passages, et il éprouve la sensation de faire un tourisme calme qui ne se focalise pas sur une liste d'éléments spectaculaires à voir à tout prix, mais plus sur des lieux de vie.


Le lecteur se rend compte que sa réaction est identique concernant le scénario : sympathique, peut-être un peu mièvre par moment. Il prend conscience qu'il a confondu gentillesse et fadeur. Certes, les personnages ont tendance à se montrer prévenant les uns envers les autres, et à affronter les difficultés avec un optimisme certain. Mais quand même, les coscénaristes savent se servir des conventions du récit de genre Aventure, mettant en scène une séquestration, une opération de libération un peu légère, des casseurs de vitrine, deux passages à tabac (une victime finissant à l'hôpital), l'assassinat d'une personne dans son lit, un enlèvement en pleine rue, un chantage et même l'explosion d'un bateau de plaisance. On est loin d'un récit florianesque et aseptisé. À bien y regarder, il est également possible de relever une ou deux remarques économiques, et même une de nature politique. Comme dans le tome précédent, les auteurs glissent une petite pique sur l'industrie agro-alimentaire qui n'a à l'esprit que les bénéfices, sans aucune considération pour le goût (on rajoutera du sucre), ni pour la main d'œuvre employée (des enfants). En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut se retrouver fort surpris du traitement très pragmatique du personnage du professeur qui s'est fait justice lui-même et qui est présenté sous un jour positif, de l'usurier qui n'est pas puni, ou encore du régime communiste liberticide, mais assurant une forme de bien-être de ses citoyens, décidément pas un récit naïf.


Ayant lu les deux premiers tomes, le lecteur est acquis d'avance au travail des auteurs pour le troisième, s'apprêtant à un récit sympathique, et vaguement peinard. Il retrouve le grand professionnalisme de Chetville dont les pages sont si évidentes et claires, qu'il pourrait passer à côté de leur richesse et de leur maitrise. Il prend conscience, que loin de se reposer sur leurs lauriers, les coscénaristes maintiennent les qualités de leur narration : relations entre des personnages adultes, dimension vulgarisatrice sur le chocolat, aventures avec des risques réels et des conséquences, et pragmatisme intégrant le principe de réalité par opposition à des idéaux purs et plus adolescents. Le récit révèle également des saveurs inattendues grâce à l'effet cumulatif des éléments déjà présentés dans les tomes précédents.



mardi 9 juin 2020

Le Maître Chocolatier - tome 2 - La Concurrence

Forastero, Criollo, Trinitario

Ce tome fait suite à Le Maître Chocolatier - tome 1 - La Boutique (2019) qu'il faut avoir lu avant. La première édition date de 2020. Il est coécrit par Éric Corbeyran et Bénédicte Gourdon, dessiné et encré par Chetville (Denis Mérezette), avec une mise en couleurs réalisée par Mikl. Il se termine par une chronique chocolatière de 3 pages par la maison Darricau, sur l'utilisation de l'huile palme, et par 3 pages présentant la recette des ganaches Vibrato de la maison Darricau.


Paul Cuypers travaille pour Cacao de Flandre, une entreprise d'import de cacao. Il reçoit un coup de fil de son beau-frère Walter, le bras droit d'Édouard Carret président de la société Honest et père d'Alexis. Walter demande à Paul d'égarer la commande de cacao d'Alexis Carret, de faire en sorte qu'elle ne lui parvienne qu'après les fêtes de Noël. Paul Cuypers accepte tout en faisant le lien de parenté entre Alexis et le patron de Walter. Walter raccroche et rentre en réunion de conseil d'administration où Édouard Carret présente un bilan. Il évoque la progression du chiffre d'affaires, l'effort à fournir sur les barres et les boites, l'objectif de l'année (passer de la quatrième place mondiale à la troisième), et augmenter la part des intérimaires pour diminuer la masse salariale et alléger les bilans. Il conclut en indiquant que Walter et lui prennent l'avion l'après-midi même pour la Côte d'Ivoire afin de négocier les tarifs d'achat. Walter et lui rentrent chacun chez eux pour finir leur valise. À la maison, en terminant sa valise, Édouard a une discussion acide avec sa femme Sophie sur le manque d'ambition de son fils Alexis.

Pendant ce temps-là, Alexis Carret travaille dans son magasin : il apprend à Manon ce qu'est une ganache et comment la faire, en langage des signes : mélange de chocolat et de matière grasse liquide, origine du mot ganache, ajout d'un parfum, de sucre liquide. À la fin de la journée, il l'invite à dîner, ce qu'elle accepte. Le soir, Benjamin Crespin s'est rendu au night-club Le Pharaon : il y a rendez-vous avec monsieur Logan dans son bureau, l'individu auprès duquel il a contracté un emprunt. Monsieur Logan explique qu'il va falloir rembourser plus vite, et qu'il n'y a qu'une seule chose qui l'intéresse : son profit. Mitch raccompagne Crespjn par l'entrée de service, en passant par le salon où attendent les call-girls. Crespin s'arrête un instant pour en saluer une qu'il a reconnue : Karen, une ancienne amie. Elle est en train de fumer un produit psychotrope à l'aide d'un narguilé. Mitch saisit Crespin par l'épaule pour le faire accélérer et Crespin traverse une longue cour encombrée de déchets jusqu'à parvenir à la cabane de surveillance adossée au mur d'enceinte. Il réveille Momo le gardien et sort dans la rue. Manon et Alexis rentrent de leur dîner en tramway, et elle l'invite à prendre un dernier verre chez elle.


Le lecteur revient pour le deuxième tome, à la fois pour les personnages, pour l'intrigue, pour Bruxelles et pour le chocolat. Bénédicte Gourdon & Éric Corbeyran avaient créé des personnages sympathiques, avec leurs qualités et leurs défauts. Alexis Carret continue à gagner en épaisseur, gentil et prêt à partager son savoir avec Manon, en pleine déprime en apprenant la perte de sa commande de couverture, agressif et amer face à son père et Walter, prêt à demander de l'aide quand il ne sait pas faire, un peu crédule. Comme dans le premier tome, Chetville dirige ses acteurs dans un registre naturaliste pour les postures et les expressions de visage. Lors du repas de Noël, (planches 34 & 35), le lecteur peut lire la colère sur le visage d'Alexis, mais avec une expression de visage très porche de celle de son père. Le lecteur peut y voir un mimétisme entre père & fils, comme parfois un soupçon de manque de nuance pour les visages. Cela n'empêche pas les protagonistes, Alexis et les autres, d'être très vivants. Le lecteur retrouve leur apparence spécifique : la jeunesse et l'entrain naturel de Manon et Léa (à comparer avec celui tout professionnel de Léna de Fombelle), l'exigence agressive de monsieur Logan, le sérieux empesé d'Édouard Carret, le sourire enjôleur de Benjamin Crespin, l'énergie positive de Clémence. Chetville apporte un grand soin aux costumes : tenues professionnelles pour Paul Cuypers, Alexis Carret et Manon quand ils préparent des ganaches dans le laboratoire, costume strict pour Édouard Carret et Walter, tenue décontractée pour Alexis quand il sort boire un verre avec Benjamin et Clémence, tenues différentes en fonction des occasions pour cette dernière, etc. Le lecteur mesure toute la capacité de Chetville à insuffler de la vie dans un personnage avec la première apparition de Karen. Il lui suffit de 5 cases (planche 10) pour définir les nuances de sa personnalité, avec ses postures et son visage, sans aucune exagération. Il retrouve également l'utilisation du langage des signes employé par Alexis et Manon pour communiquer et représenté avec fidélité.

Les coscénaristes continuent de malmener leurs personnages et le lecteur ressent une forte empathie pour eux. Ils mettent en œuvre des ressorts de comédie dramatique : coup dur professionnel (la commande de couverture qui n'arrive pas et qui oblige à fermer boutique), l'incompréhension entre Manon et Alexis suite à un baiser mal interprété, l'opposition entre le père et le fils Carret et les tensions familiales qui en découlent, les prises de risque de Benjamin Crespin, le caractère un peu têtu de Clémence, l'émotivité de Manon, etc. D'un côté, il s'agit d'éléments très classiques ; de l'autre les personnages sont assez développés pour que ce ne soient pas que des artifices ou des clichés. Le dosage est parfois fragile, en particulier quand quelques personnages sont uniquement là pour causer du mal (le père Édouard Carret, Walter, monsieur Logan). Pourtant, même si la relation entre Manon et Alexis s'apparente à une bluette, le lecteur se sent émotionnellement impliqué parce qu'elle sonne juste. Il espère que tous s'en sortiront et que la boutique prospérera.


L'intrigue dégage le même parfum de récit très classique : rivalité familiale (Walter voulant couler Alexis pour prendre sa place de fils de la famille), association à risque avec un malfaiteur, concurrence déloyale, etc. Pour autant, le lecteur remet les pieds dans la discothèque et se retrouve avec crainte devant monsieur Logan très sûr de lui dans son fauteuil. Curieux, il fait connaissance avec Karen. Il suit Walter et Édouard Carret en Côte d'Ivoire, en profitant des dessins qui montrent une place de la ville d'Abidjan et un magnifique hôtel de luxe. Il sourit en voyant arriver Léna de Fombelle, magnifique jeune femme à la réussite insolente, ancienne gagnante de l'émission Master Chef : Chetville sait montrer tout son dynamisme carriériste. Il apprécie le cambriolage, simple et facile, avec une narration visuelle en phase, sans exagération dramatique. Il suit avec intérêt la présentation d'un projet d'exposition sur le chocolat. Il sourit franchement quand Benjamin Crespin explique comment il a fait pour pirater un ordinateur, à Alexis un peu crédule. L'explication réelle est moins romanesque, mais pas complètement crédible pour autant.

Comme dans le premier tome, le lecteur se rend que Chetville s'investit beaucoup pour représenter les différents lieux : l'installation industrielle de chocolat de Flandre (vue générale extérieure, et intérieur), la salle de réunion du conseil d'administration horriblement fonctionnelle, la belle demeure des Carret (vues extérieures et intérieures), le bureau de monsieur Logan, la salle d'attente des filles au night-club, le magasin d'Alexis (espace de vente et atelier), le modeste appartement d'Alexis, etc. Comme dans le premier tome, le lecteur constate qu'au fil des séquences, Chetville représente également plusieurs endroits de Bruxelles avec une grande fidélité réaliste. Le lecteur peut voir le quartier de Molenbeek, une commune de Bruxelles-Capitale, avec la boutique Carret implantée en vis-à-vis du canal et les rues quand Alexis court après Manon pour la rattraper, deux ou trois stations de tram avec les immeubles correspondants en arrière-plan, le café À la Mort Subite (rue Montagne-aux-Herbes Potagères) reproduit fidèlement, les galeries royales Saint-Hubert toujours magnifiques, le square de la Putterie. S'il n'y prête pas forcément attention parce que ces éléments de décors apparaissent naturellement en fond de case, le lecteur en prend pleinement conscience avec la planche 48 qui montre une vue de dessus de la Maison du Roi sur la Grand Place de Bruxelles, une vue magnifique, avec un niveau de détail incroyable.

Bénédicte Gourdon & Éric Corbeyran continuent également de parler chocolat. Ça commence par la leçon d'Alexis Carret pour Manon expliquer comment réaliser une ganache, et d'où vient le nom (du patois du sud-est de la France). Ça continue avec l'exposé d'Édouard Carret au conseil d'administration sur la stratégie de la multinationale. Le lecteur découvre ensuite les valeurs d'Alexis Carret lors du repas de Noël au cours duquel il donne son avis sur les pratiques des industriels que ce soit sur l'utilisation de l'huile de palme et les conséquences gustatives et écologiques, ou la façon de pressurer les agriculteurs ivoiriens. Cette dimension du récit est complétée par l'exposé de la maison Darricau sur la différence entre le beurre de cacao et l'huile de palme, ainsi que la modification de ce que recouvre l'appellation chocolat. Les plus curieux finissent en apprenant comment faire une ganache dans l'atelier de la maison Darricau.

Ce deuxième tome poursuit l'histoire d'Alexis Carret et des personnes auxquelles il est associé, soit par la famille, soit professionnellement, avec un dessin toujours aussi classique, et toujours aussi discrètement riche. Le lecteur peut parfois sourire de la narration un peu naïve ou gentille, mais il ne résiste pas longtemps à la sympathie des personnages, à la qualité de la narration visuelle, et aux parfums de chocolat.