Comme un gallinacé sans tête, ça s’agite, ça s’affole et ça court dans les sens !
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le premier de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario, par Denis Béchu pour les dessins et pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant huit chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : L’histoire d’un projet fou, Vaisseau de ligne roi des batailles, Un navire de légende, Un héros, Un drôle de choix, Un tir chanceux, Badaboum, Que de monde !
Empire de France, au château de Saint-Cloud, le vingt-six avril 1806, un cavalier un peu crasseux se présente aux grilles devant les gardes, il porte un long manteau gris enveloppant, une capuche, et un cache sur l’œil droit. Il pénètre dans le château impérial par une petite porte et il accède aux appartements d’un haut gradé. Il lui indique que la chose est faite. Le militaire lui répond qu’il le sait, qu’on l’en a déjà avisé. Le messager lui fait observer qu’il ne semble pas satisfait. Le commandant réplique par : Six coups de couteau dans le cœur ! Cela est excessif et peut intriguer. Son interlocuteur explique que l’homme ne s’est pas laissé faire, mais qu’il a pris des dispositions avec la maréchaussée pour tout cela soit reconnu comme un suicide, et la dépouille sera inhumée dans le plus grand secret. À quoi il lui est répondu que l’empereur n’en sera pas informé, il a d’autres préoccupations, tout cela appartient au passé.
À Cadix en Andalousie, le vingt-neuf septembre 1805, des vaisseaux mouillent dans la baie. À terre, dans le palais, un officier essaye de convaincre l’amiral De Villeneuve qu’ils ne peuvent rester éternellement rester ici. Il continue : Les équipages se démoralisent, voilà plus de six semaines qu’ils ont mouillé les ancres, il leur faut agir. L’amiral demande : Agir ? Pour aller où ? Pour faire quoi ? L’officier répond qu’ils ont des ordres, il n’est pas encore trop tard pour rejoindre la Manche et aider dans le plan d’invasion de l’Angleterre, toute la flotte du Ponant doit les attendre. Son supérieur l’informe que le plan a échoué, les Anglais ne sont pas laissés abuser, le blocus des ports français de l’Atlantique n’a pas été levé et ce n'est pas faute d’avoir essayé de les attirés aux Antilles. Il répète : Le plan a échoué, tout a été vain, aucune flotte ne les attend, elle est enfermée dans ses ports. Il ajoute : L’empereur est loin d’ici et il ignore tout de leur situation, sa critique indiffère De Villeneuve. Napoléon rêve d’envahir l’Angleterre, l’amiral le comprend, mais pour sa part, il se refuse à se laisser emporter par une ridicule fougue et à causer la perte de son escadre. Ses navires sont fatigués, ce long périple les a tous épuisés, ils ne sont plus en état de faire la guerre. Est-ce que le capitaine oserait le nier ?
À tout seigneur tout honneur : la bataille de Trafalgar qui s’est déroulée le vingt-et-un octobre 1805, connu de tout le monde. En découvrant l’introduction de deux pages, le lecteur néophyte sent bien que l’auteur avait ce jugement de valeur en tête car il ne donne quasiment aucune information qui permette de comprendre cette scène si le lecteur ne dispose d’aucune notion de contexte. Pour lui, le doute sera levé avec la dernière séquence, servant de conclusion en trois pages quant à l’identité de ce mystérieux suicidé qui s’est donné six coups de couteau dans le cœur. En outre, en revenant à ces pages après avoir lu l’ouvrage, il mesure mieux l’ironie, et même le sarcasme, contenue dans la réplique indiquant que l’empereur a d’autres préoccupations et que tout cela appartient au passé. Il laisse alors agir cette narration toute en cases de la largeur de la page, avec une belle reconstitution de la façade du château impérial de Saint-Cloud, de ses grilles en fer forgé, des tenues militaires des soldats avec la houppette de leur casque, et le cimier orné d'un masque en forme de Gorgone. Le bureau dans lequel le messager fait son rapport apparaît tout aussi soigné dans sa dimension de reconstitution historique : le meuble de bureau et ses fauteuils, le sous-main, le beau lustre avec ses perles de verre, les boiseries murales et une draperie, le manteau de cheminée et sa pendulette également d’époque, les motifs géométriques sur les cadres en bois. À l’évidence, le dessinateur a effectué un solide travail de recherche de références pour s’assurer de l’authenticité de la reconstitution histoire sous ses différentes facettes.
Le lecteur est bien sûr venu pour bénéficier d’une place au premier rang (mais en toute sécurité) à cette bataille historique, même si sa fierté patriotique peut en prendre un coup. Le choix de l’auteur lui appartient, et il consacre cinq pages à l’affrontement maritime, sans réellement développer la stratégie de chaque belligérant ou leurs tactiques, sans nommer les navires ou chaque commandant. Du coup, le lecteur apprécie de pouvoir se plonger dans le dossier historique qui comprend une carte du plan de bataille dressé sur la base des observations de Joans Tuby, officier à bord du HMS Euryalus, le chapitre intitulé Badaboum qui explicite en quoi consiste la science de tirer avec un canon, la hiérarchie sociale (ou militaire) régnant à bord d’un navire, et l’analyse du tir chanceux qui a atteint l’amiral Horatio Nelson (1758-1805). Il scrute alors ces quelques pages pour regarder dans le détail les navires en train de tanguer, les impacts des boulets de canon, les corps déchiquetés par la mitraille, la fumée générée par les tirs de canon, les embarcations de fortune ou les débris flottants auxquels s’accrochent les naufragés. Il voit les voiles et les bastingages de plus en plus perforés et brisés. Enfin les tirs cessent, le sort de la bataille en est jeté, et sous ses yeux les marins encore valides apportent leur aide aux blessés et estropiés.
Ce choix de restreindre le nombre de pages allouées à la bataille navale induit que le dessinateur se retrouve à représenter de nombreuses situations variées. Il utilise un trait net et précis pour réaliser des dessins descriptifs et réalistes. Le lecteur prend plaisir à prendre le temps de regarder des détails : les arcades du palais de Cadix et les chapiteaux de ses colonnes, les toits de la ville avec un clocher en premier plan, les magnifiques bâtiments au mouillage dans le port avec leurs cordages de commandes des vergues et des voiles et du maintien des mâts, l’uniforme militaire des Anglais, le Charleville (mousquet modèle 1777, portée maximale 250 mètres, portée pratique jusqu’à 150 mètres), une simple barque de pêche halée par un cheval, les canons sur les murailles de Cadix, les longs manteaux des cavaliers voyageant de nuit, etc. Il ressent rapidement la qualité de la narration visuelle, en particulier les plans de prise de vue : les images et les bandes racontent l’histoire, sans se contenter d’illustrer les dialogues. Les personnages sont costauds, sans être exagérément musclés, plutôt physiquement résistants, et… il n’y a pas une seule femme à l’horizon, ni dans ces pages. L’artiste utilise les gros plans sur les visages avec le bon dosage, montrant plus volontiers ce qui est en train de se passer, environnement et actions des personnages. Il met régulièrement à profit des cases de la largeur de la page, évidemment pour l’immensité de la mer et pour donner de la place à ces grands navires, mais aussi pour faire ressortir le positionnement respectif de plusieurs paysages, pour montrer deux actions se déroulant en même à proximité, etc.
Du coup, le scénariste dispose de place pour développer d’autres facettes de Trafalgar, pour l’aborder autrement que sur le plan de la stratégie militaire. Il emploie un procédé narratif que le lecteur retrouvera dans les autres tomes de cette série : accrocher l’attention du lecteur sur de simples marins, côté français et côté anglais, et un peu sur les deux amiraux, Nelson et De Villeneuve parce leur personnalité et leur parcours ont une incidence primordiale sur le déroulement de l’affrontement. D’un côté, le lecteur se trouve présent quand les officiers s’impatientent du fait du choix de l’inaction de Pierre Charles Silvestre de Villeneuve (1763-1806), il observe également le respect dont font preuve les officiers anglais à l’égard d’Horatio Nelson, ainsi que la forme de mélancolie ou de résignation qui habite ce dernier. De l’autre côté, il constate à quel point les simples marins sont le jouet de décisions sur lesquelles ils n’ont aucune influence, aucune prise, comment ils se représentent leur situation à partir d’informations tronquées ou orientées, de quelle manière leur histoire personnelle et leur milieu socioculturel leur ont inculqué des valeurs et des principes qui nourrissent leur comportement en tant que militaire, qui alimentent leur représentation de l’ennemi, leur façon d’envisager la bataille à venir.
Un album qui raconte la bataille de Trafalgar en s’attachant à la manière dont ses circonstances sont appréhendées par quelques marins, comment les amiraux en place s’y dirigent, dans le cadre du métier qu’ils exercent. La narration visuelle est solide, et privilégie de raconter l’histoire, ainsi que la reconstitution historique, plutôt que le spectaculaire et le racoleur. Le néophyte y trouve son compte, à la fois pour la bande dessinée agréable à lire, à la fois pour le dossier historique bien conçu et abordable.




