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mardi 10 août 2021

Servais - L'intégrale - Tome 1 - La Hâche et le fusil

J'ai parié avec mes amis que je danserais avec l'assassin !


Ce tome contient une histoire complète, rassemblant les 2 tomes, chacun publié pour la première fois en 1994, dans une série intitulée La mémoire des arbres. Le scénario a été adapté d'un fait divers par Gérard Fripiat, Jean-Claude Bissot et Jean-Claude Servais, ce dernier ayant dessiné l'histoire. La mise en couleurs a été réalisée par Émile Jadoul.


Fin août 1964, dans la forêt gaumaise, des daims se mettent à courir derrière le mâle. Au fond des bois, une Jeep arrive à une petite maison. Robert arrête le véhicule et en descend. Il prend dans ses bras la jeune fille en pleurs sur le siège passager. Il la dépose délicatement dans le canapé, sans dire un mot, et il allume un feu dans la cheminée, toujours sans dire un mot. Il prend un manteau d'adulte et l'enfile à la demoiselle qui continue à pleurer sans dire un mot. Il entend du bruit à l'extérieur. Il sort sur le pas de la porte et écoute. Il rentre, prend son fusil et un couteau de chasse, un chapelet dépassant de la poche de sa veste. Il part en laissant tout derrière, y compris la jeune fille sur le canapé. Deux Jeep de la gendarmerie arrivent. Dans l'une d'elle se tient René Collard, menottes au poing, qui intime au conducteur d'aller plus vite. Ils voient enfin la maison. Robert regarde autour de lui : la voie est dégagée : il s'en va à longues enjambées, très calme. Sur le chemin, il croise sa mère dans une carriole tirée par trois chiens. Elle lui dit qu'elle l'avait bien prévenu et qu'il voit où ça l'a amené d'avoir épousé cette femme. Elle lui remet un flacon de jus de plantain, puis elle continue son chemin jusqu'à la première maison de la ville.


La mère fait le tri dans quelques objets mis au rebut et récupère un abat-jour. Elle rentre chez elle toujours dans sa carriole. Une fois arrivée, elle détache les chiens. Elle rentre à l'intérieur pose, l'abat-jour et leur donne à manger de la viande à même le sol, après l'avoir découpée au couteau. Elle se coupe un petit morceau de viande crue pour elle. Elle se fait la réflexion que tout ce qui arrive à son fils est la faute de la femme qu'il a épousée. Puis elle se met à aiguiser son couteau sur une meule à pédale. Ça lui rappelle le même geste qu'elle faisait à l'été 1929, quelques heures avant la naissance de Robert. Elle s'était interrompue en entendant la voiture du notaire Henry qui passait non loin du campement de fortune de sa famille, avec des roulottes et des chiens. Le bruit de la voiture n'avait pas été assez fort pour réveiller le paternel et les frangins. Elle avait ressenti une nouvelle contraction. La nuit, le paternel avec sa femme et les trois frangins s'étaient rendus à proximité d'une ferme pour déterrer le cadavre encore frais d'une vache et récupérer la viande. Le lendemain, les frangins donnaient la viande aux chiens, et la mère donnait naissance à Robert, couchée dans la carriole. À Bruxelles en 1934, Marie-Astrid Dandois, vendeuse dans une armurerie éconduit un importun trop insistant, puis accueille le notaire Henry. Il est venu l'emmener à la campagne, dans son petit château.



La genèse de cette bande dessinée se trouve dans le scénario d'un projet de film avorté, coécrits par Fripiat & Bissot. Ils souhaitaient faire un film sur une célèbre affaire criminelle : le monstre des Ardennes. L'affaire Champenois se déroula autour du village de Buzenol, petite localité belge perdue au creux de la forêt d'Etalle, non loin de Virton et de la frontière française. En 1954, âgée de plus de 50 ans, Elisabeth Danniau épousa Roger Champenois, alors âgé de 25 ans. En 1963, l'épouse disparaît : le mari est accusé, puis relâché faute de preuves. En 1964, Robert Champenois agresse une épicière et enlève sa fille. Il s'enfuit et échappe à la gendarmerie pendant une vingtaine de jours. Il finit par être attrapé et condamné à perpétuité pour un meurtre sans cadavre. Jean-Claude Servais reprend le scénario à son compte et réalise cette adaptation en 106 pages. Il a commencé sa carrière de bédéaste professionnel en 1977, et a connu le succès avec sa série Tendre Violette (1982-2007) avec un scénario de Gérard Dewamme. Les scénaristes ont choisi de prendre des libertés avec les faits : ce n'est donc pas une reconstitution, ce qui explique que les noms et les lieux aient été changés. Robert Champenois devient Robert Lambert, Elisabeth Danniau devient Marie-Astrid Dandois. L'action se déroule toujours dans la Gaume où réside Servais, une partie francophone de la Wallonie en Belgique, dans l'extrême Sud de la province de Luxembourg, à la frontière franco-belge.


La première page installe le ton d'une partie significative de cette histoire : la forêt dans la région de la Gaume. Le lecteur a à l'esprit le titre générique de cette série d'histoires indépendantes : la mémoire des arbres. L'artiste prend un soin délicat à représenter la forêt et la nature. Il dessine d'un trait fin, avec des aplats de noir un peu hachurés, pour une représentation réaliste et précise. Sur cette première page, le lecteur peut identifier les animaux, l'oiseau, et les différentes plantes, arbres. Lorsque Robert fuit et se retrouve sur un chemin où il croise mère, le lecteur peut se projeter pour effectuer une balade le long de ce sentier. Plus loin il voit passer la belle voiture du notaire sur une route de campagne, avec la clôture en piquets et fil de fer barbelé. Il peut voir les couleurs de l'automne, le champ de blé avec quelques coquelicots, des vues générales de la campagne aux alentours du château, de la maison des Champenois. Il observe Robert travailler à la tronçonneuse et à la hache pour son métier de bûcheron. Il suit Robert pendant 3 pages magnifiques quand il fait découvrir la forêt à René Collard, le sacristain qui a emménagé avec lui. Et bien sûr, il suit Robert pendant une dizaine de pages alors que la traque va bon train pour le capturer. À chaque séquence, il peut observer chaque plante, chaque arbre pour en déterminer le nom, et il voit passer un peu de vie sauvage, quelques animaux. Même si ces séquences constituent un peu moins de la moitié du récit, elles le colorent fortement, attestant ainsi du fait que Robert Champenois est un homme des bois, c’est-à-dire un individu habitué à vivre et à travailler dans la nature.



Grâce aux dessins réalistes et méticuleux, le lecteur éprouve l'impression de suivre un reportage pris sur le vif. Tout commence avec cette scène un peu surprenante, juste avant que ne commence la traque de Robert dans la forêt, par des centaines de gendarmes, et même des hélicoptères. Il est probable que cette situation parle plus à des lecteurs belges qu'à des lecteurs français, l'affaire ayant eu un fort retentissement en Belgique. La rencontre avec la mère s'avère fort déstabilisante. Puis le récit remonte en 1929 pour reprendre un ordre chronologique. Le lecteur peut voir les conditions de vie très frustes de la famille de Robert, et leur vie de chapardage et de vente de chiens. En observant les images, le lecteur en vient à se demander à quel genre de pratiques dégénérées ils peuvent se livrer. Déterrer le cadavre d'une vache pour en récupérer la viande, prendre une femme comme paiement pour des chiens, faire tirer une carriole par des chiens, attacher des chiens à un fauteuil roulant… Le lecteur en vient à se demander quelles autres pratiques peuvent être sous-entendues, que ce soit la consommation d'un autre type de chair, ou des contraintes psychologiques cruelles. Le contraste est total avec la vie de Marie-Astrid Dandois, vivant à Bruxelles, dans le confort moderne. Le premier tome distille une ambiance malsaine et angoissante, en laissant supposer que la famille de Robert Champenois est capable de tout, et que lui-même est un peu attardé, et pas un modèle d'épanouissement et d'équilibre psychologique. L'entrée en scène du bedeau René vient rajouter une touche de soupçon de maladie mentale.


Le lecteur passe alors à la seconde partie : les scénaristes développent à la fois la relation entre Robert et René, et des retours dans le passé dévoilant des aspects de la relation entre Robert et son épouse. Il est impossible de résister à la bonne humeur de René, même si elle est fortement tempérée par le mutisme de Robert. Dans le même temps, le caractère de Marie-Astrid se révèle peu commode. La narration visuelle continue de montrer ces individus dans leur quotidien de manière naturaliste. Le lecteur ressent qu'il côtoie des êtres humains complexes et plausibles, avec des interactions où les non-dits pèsent lourds. Au fur et à mesure que les événements du passé sont révélés, la pesanteur quasi morbide de la première partie se dissipe et l'action gagne en importance. Les auteurs donnent leur interprétation du drame. Il n'explicite pas les ressentis des uns et des autres, mais montrent leur comportement, ainsi que la manière dont est décédée Marie-Astrid Dandois. Ils ne diabolisent pas Robert Champenois, et ils n'en font pas non plus un Robin des Bois. Le lecteur peut prendre fait et cause pour Robert, comme pour Marie-Astrid, sans pour autant les absoudre de leurs responsabilités : les auteurs en ont fait des individus pleinement incarnés dans leurs contradictions, et dans la façon dans la société les considère.


Au départ, une idée étrange : rendre compte d'une affaire criminelle en en changeant des faits connus. Dans l'exécution, les dessins un peu maniérés donnent une consistance extraordinaire aux individus, aux intérieurs, et également à l'environnement forestier. La première partie génère un malaise palpable chez le lecteur. Dans la seconde partie, le lecteur se rend compte que chaque protagoniste a acquis une vie propre et qu'il se trouve à les comprendre, à éprouver une réelle empathie pour chacun d'entre eux.



lundi 5 novembre 2018

La chalet bleu

Vive les mariés de la Vallée aux Loups !

Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Il est initialement paru en 2018, écrit et dessiné par Jean-Claude Servais, avec une mise en couleur semi-directe réalisée par Raives (de son vrai nom Guy Servais). Il commence avec une page de bibliographie (recensant 10 ouvrages et un film), puis avec une introduction d'une page écrite par JC Servais où il évoque l'ouvrage Psychanalyse des contes de Fées (1976) de Bruno Bettelheim (1903-1990), et Les âges de la vie (1983) de Christiane Singer (1943-2007). Cette bande dessinée compte 72 pages en couleurs, structurée sous la forme d'un prologue, d'un chapitre pour chacune des 4 saisons et d'un épilogue. Le tome se termine avec une postface de 3 pages rédigées par Cécile Bolly, racontant son expérience de faire découvrir la nature au travers de promenade en forêt, ainsi que son potentiel psychothérapeutique, en évoquant le bain de forêt Shinrin Yoku (forme de sylvothérapie japonaise) ainsi que les travaux de François Terrasson (1939-2006), géonome, écrivain et naturaliste français.

Le 20 novembre 1947, dans le pays de la Gaume (partie romane de la Lorraine belge), une mère et un père demandent à leurs 3 enfants d'aller se coucher, sans oublier de dire leurs prières, pendant que le commentateur de radio évoque le mariage de la princesse Elizabeth avec le duc d'Édimbourg. En se dirigeant vers sa chambre, Alice en profite pour récupérer le livre de contes de son grand-père, ses 2 frères menaçant à moitié de la dénoncer à leurs parents. Dans sa chambre, elle lit le conte qui raconte l'histoire du berger Attis aimé de la déesse Cybèle régnant sur la Vallées aux Loups, et comment il fut transformé en chêne. Le lendemain, les 3 enfants vont se promener en forêt, apercevant plusieurs représentants de la faune, comme des lapins de Garenne, un renard, un mulot. Les garçons se montrent assez agressifs, s'en prenant aux fourmis d'un terrier, aux abeilles dans un tronc, et à un canard qu'ils auraient bien mangé, n'eut été l'intervention de leur sœur. Le soleil déclinant, perdus, ils se rendent compte qu'ils sont bons pour passer une nuit dans la forêt, avant de retrouver leur chemin le lendemain. Le lendemain, Alice découvre qu'ils sont au pied d'un chêne sur une pierre sacrée, c’est-à-dire le berger Attis transformé par la déesse Cybèle : ils sont dans la Vallée aux Loups.


Les 3 enfants commencent à se remettre en marche pour retrouver leur chemin, mais ils se heurtent à une barrière invisible. Ils sont sur le domaine de la déesse Cybèle et elle impose une épreuve à chacun pour accepter de les libérer : ramasser mille perles (de rosée) dans la forêt, aller chercher au fond de la mare la clé du coffre des songes, choisir parmi 3 fleurs, celle qui est la plus belle à ses yeux. Seule Alice réussit son épreuve et peut s'enfoncer plus profond dans la Vallée aux Loups. Elle y croise un citron (un papillon), une grenouille, une biche et un groupe de petits lutins. Elle parle à chacun d'eux et ils lui répondent de manière intelligible. Elle voit un garçon s'enfuir dans les bois. Elle l'interpelle mais il continue à courir. Elle prend la même direction que lui et finit par aboutir devant une mare, avec une maison et un petit ponton. Elle reconnaît immédiatement le chalet bleu dont a lui souvent parlé son grand-père. Il y a une sculpture en bois (Le prince de la forêt) sur le ponton qui semble parler à haute voix et s'adresser à elle.


Jean-Claude Servais a réalisé cet album à 62 ans, après 4 tomes de la série Les chemins de Compostelle. Il s'est fait connaître avec la série Tendre Violette. Il a également réalisé de nombreux récits complets, certains regroupés sous le titre de La mémoire des arbres, d'autres indépendants comme Le dernier brame. C'est un artiste réputé, entre autres, pour ses descriptions de la faune et de la flore en particulier celle des forêts de sa région. Dans l'introduction il annonce clairement qu'il a conçu un récit sur la base d'un conte de la région de Nice qu'il a transposé à la région de La Gaume. Il explicite ses intentions en indiquant qu'il a souhaité entremêler à son récit la dimension psychanalytique des contes de fée, ainsi que la conscience que chaque âge de la vie apporte ses richesses. Le lecteur plonge donc une bande dessinée avec de beaux dessins, rehaussés par une mise en couleurs sensible, un récit s'apparentant à un conte conscient de sa nature, avec des prises de recul sur les mécanismes du conte, et sur les prises de conscience de la nature de l'existence.


Pour commencer, le lecteur est très sensible à l'honnêteté de l'auteur qui explicite sa démarche et qui cite ses sources, qu'il s'agisse d'ouvrages, d'auteurs, ou de la sculpture qui figure en couverture, une sculpture sur bois appelée Le prince de la forêt, et réalisée par Claude Grandjean artiste vivant à Gérardmer. Il y voit une volonté de transparence, d'indiquer ce qu'il doit à d'autres créateurs, mais aussi d'ouverture à d'autres créateurs. Ensuite, il découvre des pages dont le rendu et le degré de finition sont à l'identique de ceux de la couverture. L'artiste réalise des dessins en détourant les formes avec un tait fin et souple, intégrant quelques traits fins dans les formes pour leur apporter un peu de texture et de relief. Quelques soient les éléments représentés, il s'attache à les montrer d'une manière réaliste et descriptive, avec précision. Le lecteur peut déceler de légères touches romantiques dans la manière dont les êtres humains se tiennent dans des postures gracieuses, ou dans leurs vêtements (à commencer par le blanc virginal pour les tenues de Rose). Il peut aussi s'interroger sur l'absence de difficultés matérielles pour la vie au chalet bleu, ou d'autres éléments qui ne lui semblent pas réalistes. Il doit garder à l'esprit qu'il s'agit d'un conte, et pas d'un récit réaliste, comme en atteste l'intervention d'une déesse, la présence de petits lutins, ou une sculpture en bois qui semble omnisciente.


Avec la première page, le lecteur prend la mesure de la qualité de la reconstitution historique : les meubles et l'aménagement du pavillon, les vêtements des enfants. Il apprécie à leur juste valeur les culottes courtes des garçons et leurs chaussettes montantes, ainsi que le modèle de leur sac-à-dos, garanti d'époque. Avec le même regard, il observe le mobilier du chalet bleu, ainsi que ses murs en bois, comme une construction réelle, sans pour autant obérer sa dimension utopique. Avec le chapitre Automne, le lecteur commence à se repaître des représentations de la faune et de la flore. Jean-Claude Servais est un dessinateur animalier remarquable, et il représente les paysages naturels avec une grande minutie, sans pour autant faire un travail de dessinateur botaniste. Les dessins offrent au lecteur une promenade en forêt, en bénéficiant du regard d'un connaisseur, sachant voir la diversité des spectacles qu'elle offre, sachant orienter son regard au bon endroit pour voir un animal ou un insecte. Ainsi, le lecteur peut apercevoir plusieurs animaux comme lapin de garenne, renard, mulot, papillon citron, grenouille, biche, hibou, libellule, sanglier, geai, et d'autres encore. L'artiste ne propose pas une version romantique de la forêt, mais une version naturaliste. De temps à autre, il fait usage de la licence artistique, par exemple quand Alice s'adresse à un animal. Ces moments-là relèvent de la forme du conte.


Le lecteur prend donc un énorme plaisir à pouvoir marcher tranquillement en forêt, à acquérir une familiarité avec plusieurs endroits, le chalet bleu et ses alentours bien sûr, mais aussi l'immense rocher situé au niveau du passage vers la Vallée aux Loups. Il observe le passage des saisons dans ces endroits, puisque le récit comprend un chapitre pour chaque saison, ainsi que les transformations qui s'opèrent sur les plantes et les arbres. À nouveau pour cette bande dessinée, Jean-Claude Servais a collaboré Raives pour la mise en couleurs. Ce dernier effectue un travail tout aussi extraordinaire que le dessinateur. Pour commencer, s'il n'y a pas prêté attention, le lecteur ne s'aperçoit pas que les planches sont le fruit de la collaboration entre 2 artistes différents. Ensuite, la mise en couleurs donne l'impression d'avoir été faite en couleur directe, évoquant parfois l'aquarelle. Comme Servais, Raives adopte une approche naturaliste, rendant compte de la couleur de chaque chose, avec des variations en fonction de l'ambiance lumineuse. Aux dessins, il ajoute l'impression lumineuse des éléments comme le brun de la terre, ou les différentes teintes de vert de l'herbe, des feuilles de la mousse. Bien sûr, les teintes de vert varient en fonction des saisons, plus vives au printemps, plus riches à l'été, déjà palissant à l'automne, et ayant disparu à l'hiver. S'il en éprouve de la curiosité, le lecteur peut regarder dans le détail comment Raives a pensé sa mise en couleurs pour atteindre cet équilibre merveilleux entre naturalisme et impressionnisme.


Servais & Raives offrent donc des promenades extraordinaires au lecteur, au fil d'une histoire sortant tout autant de l'ordinaire. Au premier niveau, il s'agit de l'histoire d'une jeune fille tout juste adolescente, qui passe de l'autre côté d'une barrière, pour accéder à la Vallée aux Loups, un lieu de légende. En toute transparence, le scénariste fait référence de manière explicite à la traversée d'Alice au pays des merveilles (1865) de Lewis Carroll (1832-1898). Au fil de l'histoire, d'autres contes sont cités : celui de Cybèle bien sûr, mais aussi Le petit chaperon rouge, Le Petit Poucet, La Belle et la Bête. Le lecteur découvre donc la trajectoire de vie d'Alice et de Jeantou, ainsi que de leur fille Rose, dans une relation en aller-retour entre le monde réel et cette Vallée aux Loups à l'écart du tumulte moderne. Il s'attend bien aux points de contact entre ces 2 réalités, et au passage de l'une à l'autre, mais pas forcément à la participation active de la déesse Cybèle, ou à un voyage jusqu'à un lieu de guerre bien réelle. Il y a donc bien une intrigue au sein de ce conte, avec des développements inattendus.


En auteur ambitieux, Jean-Claude Servais développe et entrelace dans son récit les 2 thèmes qu'il a annoncés : la puissance métaphorique des contes et les différents élans vitaux correspondant à des âges de la vie différents. Pour pouvoir apprécier ces thèmes, le lecteur doit faire confiance à l'auteur, en considérant que chaque développement participe à brosser un tableau cohérent de grande ampleur. Il peut être surpris quand Servais intègre des remarques explicites formulées par la sculpture exposant l'image psychanalytique que véhicule telle ou telle situation ou élément d'un conte (une fleur coupée par exemple, ou encore le conte dans le conte de La princesse, la balle en or et la grenouille, expliqué avec facétie). C'est comme si la voix de l'auteur intervenait par l'artifice de la sculpture pour expliquer la figure de style. Dans le même temps ce mécanisme permet au lecteur de mieux comprendre ce qui est en train de se jouer dans l'intrigue. Il bénéficie à la fois d'une remarque pédagogique et d'une meilleure compréhension de ce qu'il lit. De la même manière, il peut trouver étrange que la présence de l'image d'une vieille femme observant la jeune Alice, sans interagir avec elle, comme un spectre invisible. Le scénariste utilise à nouveau les libertés données par la forme du conte pour mettre en scène l'idée d'un temps cyclique, sans pour autant enfermer ses personnages dans un destin écrit à l'avance. Il sait de manière très élégante faire coexister les caractéristiques intangibles des phases de la vie humaine avec l'impermanence des choses, la dimension éphémère des idées et des projets, la finitude du corps.


L'intrigue et les deux thèmes servent également de terreau pour d'autres réflexions. Au fil des pages, Jean-Claude Servais évoque la force des rites initiatiques, l'élan naturel de chaque individu à aller chercher le bonheur ailleurs, la nature de l'amour et du sexe, les aphrodisiaques masculins naturels, la relation entre l'être humain et les créatures mythologiques (avec l'apparition d'une licorne). Le lecteur est donc régulièrement surpris par une réflexion ou une situation inattendue, qui viennent enrichir la narration, non pas de manière linéaire, mais comme des rameaux venant apparaissant progressivement dans la vie du récit. Ces considérations ne relèvent pas d'une démarche New Age pour une spiritualité prête à penser en toc, faite de bric et de broc. Il s'agit plutôt du ressenti d'une personne ayant fait l'expérience de la vie, sensible aux forces qui modèlent la vie de l'individu au-delà de la matérialité et du matérialisme.


Le lecteur ressort de ce tome enchanté. Il a eu le plaisir d'observer la nature dans ce qu'elle a de vivant, sous la forme d'une forêt en région wallonne, avec un guide attentif, prévenant et bienveillant. Les dessins montrent avec délicatesse et précision la faune et la flore de cette région. Il a suivi des personnages touchants dans un conte organique évoquant différents aspects de la vie humaine. Il a bénéficié d'une réflexion organique sur les mécanismes psychologiques des contes, et sur le cycle de la vie humaine. Il a éprouvé la sensation d'écouter une personne sage, sans prétention, honnête jusqu'à citer les personnes ayant nourri sa réflexion, humble jusqu'à s'effacer derrière l'histoire qu'il conte, captivant par ses idées au détour d'une scène, comme autant de touches furtives participant à une peinture d'une grande richesse. Jean-Claude Servais est un conteur merveilleux, associant le fond à la forme, avec autant d'élégance que de sensibilité. Le texte final de Cécile Bolly permet de prolonger un peu la balade, en restant au rythme de la forêt.



jeudi 10 mai 2018

Le dernier brame

Dominant

Il s'agit d'une histoire complète en 1 tome, indépendante de toute autre, parue en 2011. Cette histoire a été écrite, dessinée et encrée par Jean-Claude Servais, également auteur de la série Tendre Violette. La mise en couleurs a été réalisée par Guy Raives, également auteur de bande dessinée, par exemple les séries L'orfèvre, ou Les jours heureux.

Un oiseau est en train de survoler une belle forêt verte, à la fin de l'été. Le soleil brille dans une clairière, vide de toute vie, les cerfs ayant la faculté de disparaître, de se rendre invisibles. Mais la saison des amours commence, et le cerf se montre pour parader, et pour écarter ses rivaux. Une étreinte amoureuse entre un homme et une femme est mise en parallèle. En 1983, l'écrivain Bernard Chalenton effectue des dédicaces lors d'un salon du livre. La file d'attente est longue pour échanger quelques mots avec cet écrivain célèbre. Après avoir terminé sa dédicace en cours, il relève la tête et voit une jeune femme blonde à la posture timorée, serrant un de ses livres contre elle. Il s'agit de l'ouvrage intitulé Monsieur Blanche. Après avoir échangé 3 phrases il écrit sur la deuxième de couverture : À Claudine, ma douce admiratrice, future maman d'un écrivain célèbre. Amicalement Bernard Chalenton.

En 2005, Colette Chantecler rend visite à sa mère. Celle-ci a sombré dans une sorte de mutisme dès sa naissance. Du coup sa fille Collette a été placée dans une famille d'accueil, où sa mère Claudine n'a jamais voulu se rendre. Le responsable de l'établissement l'emmène voir sa mère qui est assise sur un banc devant un plan d'eau. Elle sert contre elle le livre Monsieur Blanche. Sa fille s'assoit à côtés d'elle, et la mère commence à réciter des extraits du livre par cœur. Elle finit par convaincre sa fille d'écrire son propre livre que Colette intitule Pickpocket. À l'arrivée de l'automne, comme tous les ans, Claudine se baigne nue dans le plan d'eau. Quelques mois plus tard, Frédéric se rend au château de l'écrivain Bernard Chalenton dont il est l'assistant. Il y va avec sa compagne Carla. Pendant ce temps-là, Chalenton demande à Baptiste, son homme à tout faire, de se rendre à la ville pour chercher ses commandes à la librairie.


Jean-Claude Servais est un auteur de bande dessinée belge qui a commencé sa carrière en 1975. Le lecteur a donc conscience de se lancer dans un ouvrage réalisé par un auteur confirmé maîtrisant cet art narratif. C'est donc avec confiance qu'il découvre ces 3 premières pages consacrées aux habitudes de vie du cerf. Ces planches réalisent un très bel hommage à ce type de forêt, à la fois pour le plaisir de la verdure, pour les espèces reconnaissables, et pour la qualité inimitable de la lumière. Le lecteur a l'impression de plonger dans un documentaire animalier, plus factuel que romantique, avec des cerfs et des biches parfaitement représentés dans leur morphologie et dans leurs postures. Les traits tracés par Servais sont très fins et très précis, avec une impression de spontanéité quand le lecteur les regarde de plus près. Il arrive à combiner une description précise, avec une forme de vitalité. La mise en couleurs de Guy Raives vient compléter les traits, sans les écraser, mais en apportant des informations sur la luminosité, sur la texture, et parfois des éléments représentés en peinture directe. Si le lecteur n'avait pas pris la peine de regarder qui a fait quoi, il serait prêt à jurer que les dessins et les couleurs ont été réalisés par un seul et même artiste.

En découvrant l'ouverture sur les comportements des cerfs, puis la base de l'intrigue relative à un homme à femmes, le lecteur comprend dès les premières pages où l'auteur veut en venir : comparer le comportement d'un homme à femmes avec celui d'un cerf, et montrer comment le vieux cerf / séducteur va être confronté à un mâle plus jeune. Effectivement l'intrigue prend cette direction, mais pas de manière aussi basique. Dès le départ, le lecteur apprécie également la qualité narrative et l'investissement de l'auteur. Dans la postface, il remercie l'écrivain belge francophone bien réel Alain Bertrand à qui il a emprunté des passages de son livre Monsieur Blanche (2004) bien réel lui aussi. De même les textes relatifs aux cerfs proviennent également d'un professionnel : Jean-Luc Duvivier de Fortemps, auteur par exemple de Seul parmi les cerfs : Les carnets d'un naturaliste. Enfin les extraits du livre de Colette sont empruntés, avec autorisation également, à l'auteur Frank Andriat, et à son livre Voleur de vies. Cette façon de travailler atteste d'une volonté d'authenticité, même si le lecteur n'y prête qu'une attention distraite. Dans cette postface, il apprend également que le château de Chalenton est bien réel, et que l'auteur s'est servi de celui de Laclaireau à Ethe-Virton, dans le Luxembourg, comme modèle.


Tout du long de ces 70 pages de bandes dessinées, le lecteur se projette avec facilité dans chaque endroit, de cette clairière à l'ambiance tamisée au début, jusqu'au bord du plan d'eau de la maison de repos à la fin, en passant par des endroits aussi divers qu'un grand espace d'exposition où se tient un salon du livre (avec des éditeurs comme Dargaud et Dupuis), les escalators dans une gare, le salon grisâtre de la maison de repos, le magnifique hall d'entrée monumental de la demeure de Chalenton, le petit appartement moderne de Frédéric, le ponton au bord du plan d'eau du château, etc. À chaque fois, le lecteur ressent l'ambiance du lieu grâce aux couleurs qui transcrivent la luminosité. Il peut laisser son regard errer sur les détails de l'aménagement, ou simplement saisir d'un coup d'œil la situation sans ralentir sa lecture. L'artiste représente les personnages de manière tout aussi naturaliste, avec des morphologies différentes, et des signes attestant de l'âge de l'individu (sauf pour le corps dénudé de Claudine, dont la peau est encore parfaitement tendue, indication portée par la couleur). De même les tenues vestimentaires participent à définir les personnages, en étant cohérentes avec leur position sociale et leurs occupations.

Du fait de la qualité des dessins, le lecteur a tendance à freiner sa lecture pour bien en profiter. Les pages consacrées aux cerfs dans la nature attestent d'une forte implication de l'auteur pour faire honneur à ces animaux. Le lecteur ne ressent pas une impression de remplissage, mais une volonté de faire partager aux lecteurs les impressions ressenties en observant ces animaux, tout en restant dans une optique naturaliste, sans chercher à les humaniser. Jean-Claude Servais a également réalisé une petite dizaine de planches dépourvues de texte qui incitent le lecteur à formuler ses observations, ou ses commentaires dans son esprit. À nouveau il prend le temps de contempler le spectacle qui lui est offert, de jouir de ces visions superbes sans être précieuses, racontant une histoire. Il apprécie également le sens du spectacle de l'artiste, que ce soit pour rendre compte de la beauté de la nature, pour faire passer le magnétisme qui se dégage de la personne de Bernard Chalenton du fait de sa notoriété, de son assurance et de son physique, ou pour montrer les charmes de Claudine et Carla quand elle se baignent nues dans le plan d'eau.


Dans un premier temps, le lecteur ne sait trop comment réagir à la nudité de Claudine, puis de Carla. Pour la première, il est évident que l'acte de sa baigner nue à chaque automne correspond à un rituel dont le lecteur se demande s'il n'est pas lié à un traumatisme. Les dessins mettent en avant la silhouette bien conservée de Claudine, ainsi que le naturel dépourvu d'érotisme avec lequel elle accomplit ce rituel, presqu'en transe. Ce comportement fait bien sûr écho à celui de Carla lorsqu'elle se baigne dans le plan du château, là encore avec naturel, mais en étant épiée par Chalenton depuis son bureau avec un téléobjectif, et depuis les bois par Baptiste avec des jumelles. Ces 2 séquences développent la métaphore du séducteur se calquant sur le comportement du cerf, et des femmes en tant que proies conformément à la loi de la nature. L'auteur file sa métaphore lorsque Frédéric essaye de tenir tête à Chalenton, page 48. Servais réalise un découpage de planches avec des cases se concentrant sur les regards des 2 interlocuteurs, montrant la volonté de Frédéric de se faire respecter, de refuser de se plier aux ordres de l'écrivain, et montrant celui-ci conserver son calme et faire baisser les yeux au jeune. La similitudes comportements entre humains et cerfs semblent parfaite.

Les images et les explications du directeur d'établissement indiquent que la volonté de Claudine a été complètement brisée lors de sa rencontre avec Chalenton, au point de se désintéresser de sa propre vie et de se réfugier dans le livre Monsieur Blanche, comme s'il s'agissait d'un sanctuaire inviolable, ne pouvant pas s'altérer du fait de sa forme écrite et immuable. Claudine a décidé de rester sur sa version imaginée du bel écrivain. Le lecteur peut la voir serrer le livre contre elle, comme s'il s'agissait d'un talisman, d'un viatique du bonheur. Il en va tout autrement de Carla même si au départ elle semble se plier à la volonté du mâle en s'offrant volontairement à ses regards. L'auteur n'utilise pas de bulles de pensée pour rendre plus explicites les états d'esprit des personnages ou leurs intentions, mais le langage corporel de Carla indique qu'elle sait pertinemment qu'elle est observée à la dérobée par Chalenton. Le lecteur en déduit qu'elle ne se place aucunement en position de victime, ou de femelle se soumettant à l'ordre naturel des choses, c’est-à-dire à la volonté du mâle, à son appétit. Ce comportement change également la position du lecteur. Il n'est plus un voyeur complice de Chalenton, mais il est manipulé par Carla comme Chalenton.


Au fil des séquences, le lecteur prend conscience que l'auteur a utilisé le parallèle entre le comportement des cerfs et celui des hommes de type alpha-mâle pour mieux faire en sorte que le lecteur prolonge ce qui lui est montré et projette sur les personnages des comportements qui ne sont pas sous-entendu, mais plutôt suggérés. Il se prend ainsi lui-même à son propre piège. Il a imaginé que Baptiste est un brave serviteur un peu rustaud, mais sans réelle autonomie par rapport aux désidératas de son employeur, bel homme, mieux éduqué. Il s'en persuade d'autant plus quand il voit Baptiste observer le corps de Carla à la dérobée, essayant d'en profiter même s'il sait qu'elle est la chasse gardée de son employeur. Il découvre par la suite que l'intérêt de Baptiste n'est pas si identique à celui de son maître, et qu'il dispose de sa propre culture. De la même manière, le lecteur a projeté un comportement type sur Frédéric, et il se rend qu'il n'a peut-être pas été assez loin. Bien sûr, il en va de même de pour Carla.

Il faut également un peu de temps au lecteur pour réévaluer le comportement et le caractère de Bernard Chalenton. Finalement celui-ci n'est certainement pas le héros, mais pas non plus le premier rôle dans cette histoire. Il apparaît au départ ambivalent, à la fois séducteur impénitent, à la fois individu égocentrique. Sa vie se pare des signes extérieurs de la réussite, à commencer par sa fortune personnelle, sa réussite professionnelle, et le nombre de ses conquêtes. Mais ses postures face à Carla montrent un individu asservi à sa passion, contraint par ses pulsions, de la même manière que le cerf ne choisit pas son comportement à la saison des amours. Pire encore, son comportement professionnel dépourvu d'éthique en fait un individu méprisable également sur ce plan-là. Aux yeux du lecteur, il ne lui reste plus que son aisance financière comme caractéristique à envier, mais au prix d'une existence entièrement asservie à des instincts contre lesquels il ne sait pas lutter, qui lui dictent sa vie. Cette forme de condamnation du personnage par l'auteur s'avère d'autant plus totale que le lecteur se rend compte qu'il lit une histoire savamment composée dans laquelle les éléments se répondent d'une séquence à une autre, avec une rigueur impressionnante.


Jean-Claude Servais a inclus des éléments en provenance d'autres écrivains, mais totalement intégrés. Les courts extraits des observations de Jean-Luc Duvivier de Fortemps comportent un vocabulaire technique, comme harpail ou gagnage, expliqués par de brèves notes en bas de page. Les extraits des romans d'Alain Bertrand ou de Frank Andriat sont choisis pour les thèmes qu'ils abordent comme celui de la liberté, de l'exaltation qu'elle procure. Le lecteur regarde alors le comportement des personnages avec plus d'attention. En particulier, il observe l'évolution du comportement de Carla et ce qu'elle devient, en le rapprochant du titre de son dernier livre Le Dominant. Elle a échappé au comportement animal de la biche. Elle est loin maintenant, ayant assimilé les techniques des dominants, s'étant élevée au-dessus de sa condition de proie, imposée par la société autour d'elle. Elle a su apprendre et penser en dehors des schémas de rapports sociaux traditionnels, mais l'auteur laisse le lecteur décider par lui-même si elle reste encore dans un schéma dominant / dominé.


En découvrant les premières pages, le lecteur soupire d'aise devant la richesse des dessins, à la fois descriptive et évocatrice. Il apprécie les pages consacrées à la description des comportements animaliers pour leur naturel et leur précision. Il se dit que le déroulement de l'intrigue est couru d'avance. Il prend petit à petit conscience de la subtilité et de l'intelligence du propos de Jean-Claude Servais, à la fois psychologique, philosophique et social, mettant en scène des individus beaucoup plus riches que ce que le lecteur avait supputé, façonnés par leur histoire personnelle, luttant pour leur liberté qu'ils conçoivent de manière plus ou moins lucide. Exceptionnel.