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samedi 17 mars 2018

L'Orfèvre, Tome 5 : Les larmes de la courtisane

Unis contre les profiteurs

Ce tome fait suite à Le Bouddha de jade. Il s'agit du cinquième et dernier tome de la série consacrée à l'Orfèvre. Il est initialement paru en 2004, réalisé par Éric Warnauts et Raives (de son vrai nom Guy Servais). Les 2 artistes collaborent de façon fusionnelle, sur la base d'aller-retour entre eux. Ils collaborent ensemble depuis 1985. Il constitue une histoire complète. Les 5 tomes ont été réédités dans une intégrale de plus petit format : L'orfèvre. Il s'agit de la deuxième moitié de l'histoire commencée dans le tome précédent qu'il faut impérativement avoir lu avant.

Au Cambodge sur le site de fouilles d'Angkor Vat, Estelle (l'assistante de l'archéologue Gossiaux) reçoit le commanditaire de France (celui porte un chapeau colonial), venu s'assurer de la clôture des opérations. À Phnom Penh, Charles-Albert Lafleur est reçu par l'ambassadeur, ainsi que par le responsable des services secrets, et un représentant de la Légion Étrangère. Ils font le point sur la situation, sur l'implication probable du Prince cambodgien dans le trafic de statues et d'opium, ou peut-être de celle de la Princesse, sa femme. Ils n'arrivent pas à un consensus sur l'organisation du trafic.

Ensuite, Charles-Albert Lafleur se rend dans un salon de massage où il retrouve une vieille connaissance, avec laquelle il établit un autre diagnostic sur l'organisation du trafic. Le lendemain a lieu une réception à l'ambassade, en l'honneur du Prince. Tout ce petit monde est présent. Les circonstances contraignent l'Orfèvre à faire usage de son arme de service (un Mauser 7-63), pour abattre une personne qui s'apprêtait à tuer le Prince. 5 jours plus tard, la personne en question est inhumée selon les rites traditionnels. Puis l'Orfèvre est contraint de quitter le territoire suite à sa bévue.

Le premier tome de la série avait immédiatement séduit le lecteur par l'incroyable douceur de ses paysages, chatoyant sous une lumière d'une richesse exceptionnelle. Il découvre avec grand plaisir les paysages naturels du Cambodge. La première page propose un coucher de soleil aux teintes exquises, associant un rose céleste du plus bel effet, avec le doré des pavés reflétant la lumière rasante du soleil. En page 17, le lecteur se repaît d'un autre coucher de soleil, plus enflammé. Au cours du récit, il peut admirer les ruines d'Angkor Vat, partiellement recouvertes par la végétation luxuriante. En page 33, il apprécie la fraîcheur qui se dégage de l'ombre créée par le feuillage des hévéas, alors que des ouvriers en récolte la sève, un latex destiné à être transformé en caoutchouc, rafraîchissement renouvelé en page 37. Ainsi comme dans les tomes précédents (à l'exception du troisième), les aventures de l'Orfèvre offrent l'occasion au lecteur de baigner dans des ambiances lumineuses exceptionnelles et féériques, sans tomber dans le tourisme clinquant de masse.

Le lecteur retrouve également avec plaisir la silhouette discrètement ventrue de Lafleur et son visage fermé qui ne laisse que très rarement transparaître une émotion, si ce n'est la détermination, la contrariété ou une politesse de circonstance habillée d'un sourire. Les autres personnages disposent toujours d'une apparence qui permet de les identifier immédiatement, alors même que la distribution a un peu augmenté par rapport au tome précédent, puisque le récit s'est déplacé au Cambodge, tout en intégrant 2 ou 3 scènes pour montrer ce qui se passe en France. Estelle est une réussite, un petit bout de femme déterminée et sèche. Le Prince ne se dépare pas de la dignité imposée par son rang. Les dignitaires français affichent un discret air de condescendance, montrant qu'ils s'estiment maîtres du jeu dans ce pays. Chantany est toujours aussi gracile et gracieuse, les auteurs ne résistant pas au plaisir de la déshabiller une nouvelle fois, pour le plaisir du Prince (et des lecteurs).


Comme à leur habitude, les auteurs appliquent une direction d'acteurs à leurs personnages, de sorte à les montrer se comportant comme des adultes, avec des gestes mesurés, une attitude guindée en société, plus décontractée en petit comité. Ils construisent des mises en page, comprenant de 5 à 7 cases sagement rectangulaires par page. Cet académisme formel sert bien la narration visuelle, et il n'obère en rien de leur capacité à réaliser des images remarquables. Outre les couchers de soleil, ils se servent des couleurs pour construire des ambiances chromatiques sophistiquées : les raies de lumière sur un mur passant au travers des jours des volets ou d'un store, la lumière plus jaune d'un début de soirée, la pénombre bleutée de la nuit, la teinte brune dans une cave, etc. Ils conçoivent et capturent également des moments singuliers d'une grande beauté plastique : l'arc d'un escalier d'apparat, le rouge du vêtement d'un cadavre gisant dans les nénuphars d'une pièce d'eau, le sourire d'un Bouddha de pierre, le recueillement d'une assemblée de bonzes lors d'un rituel funéraire, les têtes des statues géantes d'Angkor Vat.

Leurs images peuvent également transporter le lecteur dans un lieu à la banalité inattendue, un quotidien si bien montré par les images qu'il en devient intemporel. Par exemple, c'est le cas de la page 8 qui place le lecteur dans les rues de Phnom Penh à observer le quotidien des habitants, dans leurs gestes de tous les jours, avec la sensation d'être lui-même présent et d'arrêter son regard à son gré pour satisfaire sa curiosité. Page 30, il se retrouve à déambuler dans un passage couvert du neuvième arrondissement de Paris, à nouveau exactement comme s'il y était lui-même, en train de promener son regard sur ce qui l'entoure comme un flâneur curieux.

Entièrement envouté par les images, le lecteur est complètement immergé dans le récit, et il suit la progression de l'enquête. Warnauts & Raives conservent leur choix de donner un rôle actif à l'Orfèvre (plus que dans le tome 3). Il est présent quand il échange des points de vue avec les autres protagonistes, quand il donne sa vision des choses, quand il agit. Les auteurs ont également choisi de diversifier un peu les points de vue, en accordant 2 ou 3 scènes aux trafiquants, en montrant les apaches continuer leur propre enquête le temps de 2 ou pages, et en consacrant un plan à encore d'autres acteurs. Le lecteur bénéficie ainsi d'une vision plus élargie que celle de l'Orfèvre. Il peut voir les autres acteurs du trafic, et observer les conséquences des actions de l'Orfèvre sur ce réseau.

Par rapport aux tomes précédents, Warnauts & Raives s'attachent moins à décrire en filigrane une situation géopolitique ou sociale. Ils ont établi dans le tome précédent l'existence des 2 trafics, ainsi que la manière dont les profiteurs prennent avantage de la présence française dans cette région du monde. Ils s'attachent plus à la mécanique de l'intrigue, en la mettant en scène de manière naturaliste. Les dialogues apportent des ouvertures sur le monde extérieur, comme une conversation normale dans laquelle chacun donne son point de vue en fonction de ses expériences personnelles. Il y a ainsi des allusions aux moaïs de l'Île de Pâques, des mots de vocabulaire spécifiques à un milieu (la chnouf), ou encore des endroits aisément identifiables (le rocher du zoo de Vincennes).


L'enjeu du récit réside dans le fait que Lafleur puisse mettre un terme à ces trafics, pour éviter qu'ils ne dégénèrent en incident diplomatique, ou plus grave encore, ce qui a été établi dans la première moitié du récit. Le lecteur se rend compte que le trafic d'opium n'apporte pas grand-chose à l'histoire et que son aboutissement est plus spectaculaire qu'intéressant. Les motivations des criminels restent au niveau de l'enrichissement personnel, sans que leur histoire personnelle ou leur psychologie ne soit développée. Le lecteur apprécie la manière dont les représentants de l'ordre établi collaborent, d'une façon feutrée, avec la conviction que tous partagent les mêmes intérêts dans cette enquête. Warnauts & Raives mettent en œuvre une mécanique de roman policier sophistiquée : toile de fonds politique et historique, multiplicité des points de vue au travers de personnages avec des cultures différentes et des enjeux différents, trafics bien réels, criminels efficaces sans être diabolisés.

Dans cette histoire, le lecteur peut voir un commentaire sur l'inéluctabilité de la présence de profiteurs sans foi ni loi (réalité prouvée encore et encore, à toutes les époques de l'histoire de l'humanité), la nécessité d'un pouvoir capable de lutter contre ces profiteurs pour préserver les intérêts d'un peuple. Les scénaristes ne peuvent se départir entièrement du rôle du héros (comme ils l'avaient si bien fait dans le tome 3), en particulier au travers des personnages de l'Orfèvre et de Chantany. Par contre, il déstabilise le lecteur avec l'idée de la justice rendue par les Apaches, comme si chaque forme de société, fût-elle de nature criminelle, s'accompagne inéluctablement d'une forme de police pour faire respecter les règles. Bien sûr dans le cas du Milieu parisien, le lecteur ressent que la fonction de cette société est uniquement d'assurer la pérennité des intérêts des ceux qui en tirent le plus de profit (on n'est pas dans une forme de démocratie).


Cette courte série (5 tomes) consacrée à l'Orfèvre vaut plus que le détour. Elle met en scène un personnage principal original dont l'importance est relativisée par ses aventures (tout ne tourne pas autour de lui) sur la base de récits policiers avec une composante historique pertinente et nuancée. En outre le lecteur voyage dans des reconstitutions historiques de qualité, et dans des pays dont la beauté enchante le lecteur grâce aux dessins et à l'aquarelle.

vendredi 16 mars 2018

L'Orfèvre, tome 4 : Le Bouddha de jade

Derrière une couverture moyenne, des pages de grande qualité

Ce tome fait suite à dans K.O. sur ordonnance. Il s'agit du quatrième tome d'une série qui en compte 5. Il est initialement paru en 2003, réalisé par Éric Warnauts et Raives (de son vrai nom Guy Servais). Les 2 artistes collaborent de façon fusionnelle, sur la base d'aller-retour des planches entre eux. Ils collaborent ensemble depuis 1985. Il contient une histoire complète. Les 5 tomes ont été réédités dans une intégrale de plus petit format : L'orfèvre (24,3cm*18cm). Ce tome contient la première partie d'une histoire qui se conclut dans le tome suivant : Les larmes de la courtisane.

Dans un port de la Manche (sûrement Le Havre), des marins cambodgiens déchargent la cargaison d'un navire. Une élingue se rompt, la caisse chute et révèle son contenu : une statue et des sachets contenant de l'opium. Quelques jours plus tard, le Grand Palais à Paris accueille une exposition sur l'art Khmer. Charles-Albert Lafleur est présent, avec son supérieur hiérarchique Henri et le Président de la République. Ils évoquent la provenance des statues en présence du Prince du Cambodge. Lafleur prononce un avis peu amène sur le commerce de l'art, puis part faire une course pour le Prince.

S'étant acquitté de sa tâche, Lafleur rejoint le Prince dans sa demeure et lui remet ce qu'il lui a demandé pour l'usage de son épouse. Plus tard, le Prince reçoit une visite nocturne, un monte-en-l'air qui s'introduit par la fenêtre de ses appartements. Le lendemain Lafleur va enquêter dans le port où a accosté le bateau qui transportait les objets d'art destinés à l'exposition, pour savoir pourquoi il manquait la tête d'une statue. Le fonctionnaire responsable de la surveillance des débarquements évoque le fait que les armateurs n'avaient pas fait appel aux dockers du port. Lafleur s'enquiert d'un bon restaurant. À peine attablé, il voit s'assoir un individu qui lui propose des renseignements de manière spontanée et intéressée.

Avec une certaine gourmandise développée par la lecture des tomes précédents, le lecteur s'apprête à découvrir une nouvelle enquête de Charles-Albert Lafleur (du moins la première moitié avec ce tome) qui est malheureusement la dernière. La couverture n'est pas beaucoup plus attractive que les précédentes. Au moins les auteurs ont évité de coller de manière artificielle une belle jeune femme dans une tenue affriolante. Par contre, la composition est assez bancale, avec cette insistance à mettre l'Orfèvre pistolet au poing (son Mauser 7-63), alors que ses aventures ne reposent pas sur des coups de feu à tort et à travers, et un escalier aux marches très schématiques dans une rue indéfinissable (alors qu'elles se reconnaissent immédiatement dans les pages intérieures). Seule la tête de l'idole fait sens dans cette composition. Une fois dépassée cette entrée en matière peu engageante, le lecteur retrouve toutes les qualités narratives du tandem Warnauts & Raives.


Contrairement à la couverture, les pages intérieures offrent une reconstitution historique impeccable de plusieurs endroits. La majeure partie du récit se passe à Paris. Warnauts & Raives promènent le lecteur dans le dix-huitième arrondissement, au Grand Palais (confirmant leur appréciation des belles façades, après celle du Metropolitan Museum of Art dans le tome précédent), sur la Butte Montmartre. Le lecteur reconnaît sans peine les rues caractéristiques de la Butte, en particulier celles en escalier, avec les rambardes en fer qui n'ont pas changé depuis cette époque. En particulier, Charles-Albert Lafleur effectue une filature pendant 3 pages dans ce quartier, dans une séquence dépourvue de phylactères et de commentaires, sans texte. La narration visuelle est impeccable, les images se suffisant à elles-mêmes sans risque d'incompréhension de la part du lecteur. En prime, la dimension touristique de cette séquence est de haut niveau et emmène le lecteur jusqu'au pied du Moulin Rouge, sans oublier un petit entretien dans un rade du coin. Le lecteur retrouve même l'image de la situation reprise en couverture et elle est beaucoup plus réussie. Le lecteur apprécie également de pouvoir admirer le jardin intérieur d'une belle villa parisienne, ainsi que le salon de travail du supérieur de Lafleur, au 36 quai des Orfèvres, dans le premier arrondissement de Paris.

Cette première partie de l'histoire invite également le lecteur dans un pavillon en bord de Marne, et plus précisément dans sa cave, pour un entretien à haut risque. Warnauts & Raives montrent les murs en meulière qui baignent dans la lueur orangée d'une ampoule, générant une impression de claustrophobie dans cette petite pièce, avec une demi-douzaine de personnes. L'enquête de l'Orfèvre l'emmène également au Havre, et dans un port de pêche à proximité. Le regard du lecteur contemple les installations portuaires pour décharger les cargaisons, le transport de marchandises sur des charrettes tirées par des chevaux, les petits chalutiers et les nasses à poisson dans le port de pêche, la décoration maritime dans le petit restaurant où s'attable Lafleur, et la vue de la falaise. Comme dans les tomes précédents, la mise en couleurs à l'aquarelle habille les surfaces, rendant compte des couleurs naturelles, mais aussi du jeu des lumières changeantes. Le lecteur apprécie à leur juste valeur les quelques séquences au Cambodge sur un chantier de fouille, au cours desquelles peut s'exprimer tout le talent des artistes pour dessiner la nature.

À nouvelle enquête, nouveaux personnages, seul l'Orfèvre est un personnage récurrent. À nouveau, les auteurs créent des personnages mémorables : le Prince avec ses postures guindées et son costume cambodgien, le président de la République en habit queue de pie avec une belle moustache et des lunettes sans branche, le supérieur de Lafleur rigide et perpétuellement contrarié, l'indic tout en regards fuyants, la tapineuse langoureuse et soucieuse de ne pas perdre de temps. Les auteurs prennent toujours aussi soin de leur reconstitution historique, y compris pour les toilettes. Les tenues vestimentaires sont bien sûr d'époque, adaptées à la situation (Lafleur ne s'habille pas de la même manière pour la soirée au Grand Palais, ou pour arpenter les quais du Havre), reflétant la condition sociale de l'individu qui la porte (les beaux costumes des apaches parisiens). S'il y est sensible, le lecteur peut même détailler les différents chapeaux, du feutre de Lafleur, aux bibis de ces dames.


Comme dans les tomes précédents, les auteurs travail avec soin la couleur de leurs planches pour les habiller d'une ambiance lumineuse, en fonction de l'endroit où se déroule chaque séquence. Ils reproduisent également le dispositif graphique qui consiste à représenter des décors détaillés et réalistes, et à y faire évoluer des personnages représentés de manière moins détaillée en ce qui concerne les visages. Ce mode de représentation les rend plus vivants et plus spontanés. Il faut d'ailleurs que le lecteur y prête sciemment attention pour se rendre compte des variations de représentation des visages en fonction de la scène. Parfois les artistes peuvent s'attacher à représenter les yeux dans le détail jusqu'à la pupille, parfois ils se cantonnent à un simple trait ou même à un point.

Ayant bien établi le principe d'une enquête dès la première histoire, les auteurs en reprennent le schéma. Cette fois-ci, le crime correspond au vol d'un objet d'art, doublé d'un trafic d'opium. Comme dans l'histoire des 2 premiers tomes, l'enquête est enracinée dans le contexte de l'époque. Les auteurs ne se contentent pas d'une enquête générique plaquée sur une époque sans incidence dessus. Ils évoquent la présence de la France en Indochine, ainsi que le statut spécifique du Cambodge qui était un protectorat (de 1863 à 1949). Ils évoquent l'une des conséquences de ce protectorat qui est la promotion de l'art Khmer en France, mais en important les œuvres du patrimoine cambodgien en France. Lafleur fait aigrement observer que cette bonne intention a pour conséquence de générer un trafic illégal, c’est-à-dire une forme de pillage du trésor culturel cambodgien. Comme dans les tomes précédents, la forme policière se nourrit de la situation politique, pour mieux en aborder certains aspects, comme un autre exemple de rapport de force (celui entre les dockers et les marins des navires). Ils insèrent également un ou deux termes tombés en désuétude comme d'appeler les voyous parisiens des apaches, ou de parler de vieillard cacochyme.

Le lecteur éprouve le plaisir de pouvoir s'immerger dans des pages superbes portant avec élégance la narration, pour un récit intelligent mâtinant enquête policière avec reconstitution historique et commentaire sociale. Par rapport à l'enquête du tome précédent, Charles-Albert Lafleur occupe un rôle plus actif. Il n'est pas juste un spectateur de la survenance des faits. Il est un fin observateur. Il se sert de ses contacts dans le milieu pour rendre de menus services pas très légaux, mais aussi pour trouver des indices. À nouveau, Warnauts & Raives se tiennent à l'écart d'une dichotomie simpliste entre policiers et criminels, au profit d'un équilibre de rapports de force plus complexe, plus imbriqué, et donc plus intéressant. Le lecteur est observateur des personnages, comme il est observateur des individus qu'il côtoie dans la vie réelle, sans accès privilégié à leurs pensées. À sa grande surprise, il en apprend plus sur une partie de l'histoire personnelle de Charles-Albert Lafleur, un épisode rocambolesque ayant laissé des traces palpables insoupçonnables. Lafleur conserve cependant toute sa mystique de protagoniste en professionnel compétent, et efficace, peu enclin à se montrer démonstratif. Les autres personnages se comportent en adulte, avec des comportements mesurés, dictés par leurs intérêts apparents ou sous-jacents.



Éric Warnauts & Raives proposent à nouveau une enquête policière magnifiquement mise en images, baignant dans l'histoire, avec un policier compétent, efficace, aux méthodes pas toujours catholiques. Le lecteur se laisse emporter avec plaisir dans cette reconstitution magnifique, pour découvrir les trafics de l'époque, en se délectant des différentes phases de l'enquête.

jeudi 15 mars 2018

L'Orfèvre, Tome 3 : KO sur ordonnance

Séduction en sourdine

Ce tome fait suite à dans La maison sur la plage. Il s'agit du troisième tome d'un séries qui en compte 5. Il est initialement paru en 2002, réalisé par Éric Warnauts et Raives (de son vrai nom Guy Servais). Les 2 artistes collaborent de façon fusionnelle, sur la base d'aller-retour entre eux. Ils collaborent ensemble depuis 1985. Il constitue une histoire complète. Les 5 tomes ont été réédités dans une intégrale de plus petit format : L'orfèvre.

À New York dans les années 1930, le jeune boxeur Wilson Sniper vient de mettre KO son adversaire Emilio Veneto, pourtant pressenti comme le rival de Joe Louis, champion du monde de boxe poids lourds pendant 11 ans (de 1937 à 1949). En sortant du gymnase où a eu lieu le match, Sniper est froidement abattu par un exécuteur appelé le Charognard. Arrivée sur place, la police ne trouve guère d'indice, et encore c'est une jeune journaliste Vanessa Davenport qui leur indique l'identité de la victime. Elle se dépêche ensuite de se rendre à la réception que donne son père à l'occasion de ses fiançailles avec Georges, un ancien copain de Charles-Albert Lafleur, du temps où ils étudiaient tous les 2 à la Sorbonne.

Lors de cette réception, son fiancé Georges lui présente Charles-Albert Lafleur de passage à New York. Ce dernier évoque son voyage à Hollywood pour aider une jeune starlette impliquée dans une affaire de mœurs. Vanessa Davenport se pique au jeu de l'assurance de Lafleur et le met au défi d'élucider le meurtre de Wilson Sniper dont elle vient de photographier le cadavre dans la ruelle. Première étape : la déclaration publique du représentant de la fédération de boxe. Deuxième étape : aller interroger Ester Gaines, chanteuse de jazz, mais aussi amante de Wilson Sniper. Seul ou accompagné de Vanessa Davenport, Charles-Albert Lafleur interroge les relations de Wilson Sniper, de son coach à son manager.


Le lecteur a découvert Charles-Albert Lafleur avec l'histoire courant sur les 2 premiers tomes de la série, dans un environnement paradisiaque, au travers d'une enquête soumise à des tenants et des aboutissants de nature politique. Il n'est pas besoin d'avoir lu cette première histoire pour apprécier celle-ci, aucune référence n'y étant faite. Les auteurs s'amusent à évoquer une autre affaire résolue par l'Orfèvre (le surnom de Charles-Albert Lafleur) à Hollywood qui n'a jamais été racontée au travers d'un album de la série. Le lecteur retrouve cet enquêteur peu bavard, posant les bonnes questions au bon moment, grâce à sa compréhension des affaires, et n'utilisant que rarement son arme à feu (un pistolet Mauser 7-63). Dans ce tome, il ne la dégaine qu'à 2 reprises, sans même avoir à s'en servir. Il est cependant le pivot autour duquel s'articule le récit apparaissant dans 90% des séquences.

La première page permet de toute de suite situer la tonalité du récit : il s'inscrit dans la croisée des genres, entre policier et monde de la boxe. Comme dans l'histoire précédente, les auteurs maîtrisent les conventions définissant ces genres. Le personnage principal réalise une enquête en bonne et due forme, avec coupables potentiels, entrevues pour poser des questions qui fâchent, soupçons, recherche du motif du crime, et confrontations. Son enquête l'amène à rencontrer un entraîneur, un manager, un organisateur de combats de boxe, ainsi que de jolies femmes gravitant autour des champions. Le lecteur assiste également à la fin de 2 matchs de boxe, et à un entraînement. Néanmoins, le milieu de la boxe n'est qu'un environnement pour l'enquête, il ne fait pas l'objet d'une étude sociologique. Il ne s'agit pas non plus de dresser le portrait d'un boxeur, ni d'un point de vue social, ni d'un point de vue psychologique.

À l'évidence, les auteurs prennent un grand plaisir à revisiter les images archétypales associées à cette époque et à ce lieu. Le récit passe en revue des rues de New York enchâssées dans des buildings de grande hauteur, une salle de réception richement illuminée avec une hauteur sous plafond monumentale (sans oublier le balcon avec vue sur la ville), la boîte de jazz avec sa chanteuse sensuelle, les demeures des beaux quartiers richement meublées, les appartements de luxe, la belle façade du Metropolitan Museum of Art et ses espaces à colonnade, Time Square et sa frénésie, une salle de boxe, et bien sûr la voie en dessous d'un pont de métro à structure métallique.


À l'instar du tome 2, il y a peu de pages complètement muettes (seulement 2) et quelques-unes avec seulement un phylactère. Par contre les dialogues sont répartis plus harmonieusement, sans séquence trop chargée, même pendant les scènes de dialogue. La première page du récit propose une mise en page qui s'émancipe de la disposition de cases se suivant sur la même ligne, avant de passer à la ligne du dessous. Raives entremêle la scène du combat de boxe (3 cases), avec la sortie du building quelques dizaines de minutes plus tard. Les 2 lignes temporelles se distinguent aisément grâce à des couleurs très différentes de l'une (violet et rose) à l'autre (couleurs naturelles). En page 13, le lecteur observe également une construction de page sortant de l'ordinaire, avec 4 cases sur fond rouge (à l'intérieur du club de jazz) apposées sur une image occupant toute la page et montrant la ligne d'horizon marquée par les buildings. Page 22, le lecteur remarque à nouveau un découpage qui permet de mettre en valeur les façades d'immeubles d'une rue et leur hauteur, grâce à 2 cases de la hauteur de la page, entre lesquelles se trouvent 4 cases superposées, montrant Vanessa Davenport et Charles-Albert Lafleur dans l'habitacle d'une voiture.

Comme dans la première histoire, Warnauts & Raives représentent le visage de leurs personnages de manière épurée. Ils restent facilement reconnaissables au premier coup d'œil, que ce soit par la forme du visage (celui un peu plus rond et légèrement empâté de Lafleur), ou par leur coiffure (les cheveux gominés en arrière d'Emilio Veneto), par leur couleur de peau, ou encore par un détail comme la forme de leur paire de lunettes. Ils utilisent la même forme de représentation pour les tenues vestimentaires. Elles sont détourées à grand trait, parfois même au crayon de papier, sans encrage, avec un bord irrégulier. Par contre, elles sont toutes différentes, cohérentes avec les modes de l'époque, et adaptées au statut social et économique de chaque personnage, ainsi qu'aux conditions climatiques. Le lecteur peut ainsi apprécier la coupe des costumes de ces messieurs, et le tissu choisi. Il regarde avec plaisir les tenues variées de ces dames, robe ou pantalon et chemisier. Ce mode de représentation plus épurée pour les personnages les rend moins figés et plus vivants, dans des décors plus posés et plus détaillés.


Le lecteur regarde les personnages évoluer comme des acteurs sur la page. Il apprécie l'expressivité de leur jeu, donnant à voir l'émotion des uns, l'état d'esprit des autres. En regardant Charles-Albert Lafleur évoluer dans les différents endroits, se positionner face à ses interlocuteurs, le lecteur observe un individu toujours maître de lui-même. Il ne laisse pas paraître ses émotions. Il devient très froid et professionnel dès que la situation comprend une part de danger. Il semble doser avec soin la part d'émotion qu'il laisse transparaître, toujours à dessein, jamais de manière spontanée. Le contraste avec Vanessa Davenport n'en est que plus saisissant. Elle n'éprouve pas de réticence à laisser apparaître ses émotions sur son visage et dans ses gestes, sans en devenir une extravertie, ou une écervelée. Le lecteur peut être attendri pas ses sourires chaleureux cherchant à séduire. Il peut voir son indignation lorsqu'elle repense aux circonstances de la mort de Wilson Sniper. En page 30, il lit une prise de conscience brutale sur son visage, alors qu'elle se tient emmaillotée dans une serviette de bain et qu'elle se rend compte que sa tenue n'affecte en rien Lafleur, tout entier à l'exercice de sa profession d'enquêteur. Les artistes font passer beaucoup de nuances de la personnalité de leurs protagonistes dans le langage corporel et les signaux non verbaux. Ils suggèrent la tension sexuelle à plusieurs reprises, entre différents personnages, le jeu de la séduction à fleuret moucheté, la différence entre la jeunesse franche et pleine d'allant, et des quadragénaires (ou plus) sachant ce qu'ils veulent et sachant ne pas prêter attention aux distractions.

Les 2 premiers tomes constituaient un met de choix pour les pupilles du lecteur avec des paysages tropicaux magnifiques, baignant dans une lumière chaude et changeante. Les compositions chromatiques sont moins immédiatement séduisantes dans cette histoire se déroulant en milieu urbain, mais le lecteur attentif remarque que les auteurs n'ont pas sacrifié cette dimension visuelle. Ils savent rendre l'aspect mouillé du pavé des rues de New York. Ils utilisent des teintes un peu sombres pour les prises de vue en extérieur et des teintes plus chaudes pour les scènes en intérieur, avec parfois un sentiment douillet d'intimité apporté par une discrète touche d'orange. Il retrouve avec grand plaisir une séquence en milieu naturel à la fin du récit, où les aquarelles font merveille pour rendre compte de la verdure d'une forêt et du miroitement de l'eau d'un lac. Il se délecte de la délicatesse avec laquelle les artistes représentent les motifs du papier peint du grand salon de la demeure d'Ester Gaines (pages 21 à 23).


De la même manière que les images mettent en avant la narration en laissant la technique en arrière-plan (même si elle est bien présente), le récit se déroule avec une telle fluidité que le lecteur peut éprouver une impression de facilité générée par un manque de substance. En y regardant de plus près, il n'en est rien. En particulier, les éléments historiques nécessaires à la reconstitution et à l'évocation d'une époque sont bien présents, saupoudrés de manière élégante tout au long des séquences. Les auteurs évoquent en passant Joe Louis (un champion de boxe bien réel), une exposition des œuvres de Pablo Picasso au Metropolitan Museum of Art, ou encore les revendications des afro-américains portées par Marcus Garvey (1887-1940, prônant le retour des descendants des esclaves noirs vers l’Afrique et l'Éthiopie en particulier). Le lecteur apprécie également l'évocation des masques Fons du Dahomey, ou le sous-entendu coquin sur la collection d'estampes japonaises. Les auteurs s'amusent même à s'autoréférencer le temps d'une réplique, quand un personnage indique que Lou Cale (série réalisée par les mêmes auteurs, se déroulant à New York à la même époque) est malade.

Par contre, l'évocation du milieu du jazz est très superficielle, ainsi que celle relative à la présence de la pègre dans le milieu de la boxe. En terminant cette histoire, le lecteur peut également éprouver un sentiment de de frustration quant à la résolution de l'enquête, et au rôle joué par l'Orfèvre. Warnauts & Raives ne s'inscrivent pas dans la tradition d'enquêtes policières incarnée par les romans d'Agatha Christie. Le sel de leur récit ne réside pas dans d'habiles déductions, sur la base d'événements et de relations révélés progressivement au lecteur qui ne peut pas deviner par lui-même l'identité du coupable. La magouille ayant abouti au meurtre de Wilson Sniper est bien montée, mais sans relever d'une ingéniosité qui force le respect. En cela, elle correspond bien au niveau d'intelligence de celui qui l'a conçue. Le coupable est plus ou moins châtié, dans le sens où l'équarisseur continuera à sévir. Les auteurs respectent bien la construction d'une intrigue policière, tout en lui donnant une apparence de banalité qui peut décevoir un lecteur venu chercher une intrigue retorse.

Plus surprenant encore, Charles-Albert Lafleur donne l'impression de jouer un rôle d'invité dans cette enquête, pourtant inscrite dans une série qui porte son nom. Pour commencer, il ne s'agit pas d'une enquête dans laquelle il est diligenté par ses supérieurs hiérarchiques, mais d'un défi lancé par Vanessa Davenport. Elle incite Lafleur à rechercher le coupable comme s'il s'agissait d'une plaisante occupation pour un individu oisif. La réalité de l'enquête montre que c'est l'affaire d'un professionnel (Lafleur) et que l'enquêtrice amatrice (Davenport) est rapidement dépassée par les événements, au point que Lafleur l'écarte de ses démarches. L'Orfèvre participe bel et bien à identifier le coupable, mais presque plus comme un catalyseur que comme un acteur de premier plan.

Le lecteur peut ressentir l'impression que Lafleur n'a pas le premier rôle dans le récit, mais qu'il est un acteur parmi d'autres. En outre, il apporte des éléments permettant de comprendre ce qui s'est passé, mais il ne trouve pas la solution tout seul, et les autres personnages auraient pu parvenir à cette explication par eux-mêmes. Enfin, il n'est que spectateur de la conclusion de l'enquête. Il laisse même don Hugo Russilo régler les ardoises comme le parrain qu'il est. Les auteurs rappellent à plusieurs reprises que l'Orfèvre a un passé, sans se lancer dans son exposition par ordre chronologique. Finalement le lecteur ne connaît Charles-Albert Lafleur que comme un individu qu'il pourrait rencontrer à l'occasion d'une soirée, sans accès privilégié à sa vie passée, à ses pensées personnelles, un individu un peu prééminent parmi d'autres.


Éric Warnauts & Raives racontent un polar en bonne et due forme, inscrit dans une époque reconstituée avec soin et élégance, par les images et des références qui trouvent leur place naturellement dans les dialogues. L'enquête est menée de manière naturaliste, sans s'appuyer sur des scènes spectaculaires pour épater le lecteur. Le personnage principal occupe une place au même plan que les seconds rôles, leur laissant assez d'espace pour qu'ils puissent s'incarner. Avec des pages sophistiquées, les auteurs racontent un polar dans lequel leur technicité s'efface derrière le récit, et dans lequel le personnage principal s'efface derrière les autres. Il devient plus un catalyseur qu'un héros par lequel tout arrive et qui sauverait la situation, les demoiselles en danger, en confondant le coupable et en dispensant le châtiment qu'il mérite. Ils réalisent une histoire adulte, s'étant émancipée de la formule du héros sauveur, attestant d'une vision de la réalité moins manichéenne et plus mesurée, reconnaissant la complexité du monde et de la société, par une résolution en demi-teinte, faisant apparaître les limites du pouvoir d'action de l'Orfèvre, simple être humain parmi d'autres.

mercredi 14 mars 2018

L'Orfèvre, tome 2 : La Maison sur la plage

Le grand soir

Ce tome est le deuxième de la série et il conclut l'histoire commencée dans le premier L'Orfèvre, tome 1 : La Mort comme un piment. Il est initialement paru en 2001, réalisé par Éric Warnauts et Raives (de son vrai nom Guy Servais). Les 2 artistes collaborent de façon fusionnelle, sur la base d'aller-retour entre eux. Ils collaborent ensemble depuis 1985. Ce tome comprend la deuxième moitié du récit commencé dans La mort comme un piment. Les 5 tomes ont été réédités dans une intégrale de plus petit format : L'orfèvre. Il est indispensable d'avoir lu le premier tome pour comprendre l'intrigue. D'ailleurs les planches de l'album sont numérotées de 47 à 92, à la suite de celles du précédent.

Charles-Albert Lafleur a retrouvé la jolie jeune femme qui couchait avec Evelyne, la femme de l'ambassadrice, sur une petite île au large de Puerto Cabello. Mais elle réussit à lui échapper. Il est retrouvé inanimé par l'inspecteur Alonso qu'il avait déjà croisé dans les rues de la ville. Ils échangent quelques phrases pleines de fiel, et sous-entendus sur une rébellion qui couve, et sur les intérêts de la France qui seront peut-être mis à mal. Quelques jours plus tard, Lafleur se rend à l'enterrement de Louis Debus. Il en profite pour s'adresser à l'ambassadeur et exiger de lui des renseignements supplémentaires, au vu de la tournure que prennent les affaires.

L'ambassadeur évoque la relation que sa femme Evelyne entretenait avec une jeune femme noire (Zoé) et le fait que cette dernière était en passe de lui extorquer une grosse somme d'argent. Il précise qu'elle était en cheville avec des rebelles et qu'il tenait ses informations de Louis Debus qu'il avait dépêché pour suivre sa femme. Il ajoute encore que le dénommé Muvrini était impliqué dans ce trafic, en même temps qu'il faisait tourner un trafic de traite des blanches. Les magouilles gagnent encore un degré de complexité avec la présence des américains à Puerto Cabello. D'ailleurs l'inspecteur Alonso est en train d'effectuer un débriefing auprès de monsieur Clarke, le représentant de l'entreprise United Fruit qui semble avoir des intérêts dépassant le simple commerce.


Dans le premier tome, les auteurs avaient donné la préséance à une forme narrative majoritairement visuelle, avec une distillation des informations de façon lapidaire et elliptique. À la fin de ce premier tome, le lecteur était enchanté par les paysages, et se rendait compte, à la réflexion, que les auteurs avaient déjà installés une situation complexe, reposant sur les intérêts économiques de deux états, bien décidés à s'arroger la plus grosse part de gâteau. Les 2 séquences d'ouverture sont à nouveau magnifiques, d'abord avec les jeux de lumière dans la pièce de l'appartement, puis sur la plage sous les cocotiers, avec un ciel doré virant à l'orangé au fur et à mesure de la conversation. La dimension touristique reste entière, sans virer au cliché de la carte postale arrangée.

Lors de la scène suivante (celle de l'enterrement), les auteurs prennent le parti d'augmenter la part des dialogues, sans en arriver jusqu'à de gros pavés de textes indigestes, ou des phylactères qui mangent les images. Une partie plus importante du récit se retrouve racontée par les échanges entre les personnages, plus que par les images. L'ampleur de l'intrigue qui n'était que sous-jacente dans la première partie est révélée au grand jour. Au fur et à mesure des échanges complémentaires, l'Orfèvre découvre les liens qui unissent les personnages, les motivations de quelques-uns qui n'étaient que vaguement évoqués dans la première partie, un drame qui se joue sur 2 générations. Il a la confirmation d'activités criminelles odieuses, comme une traite des blanches. Comme sous-entendu à plusieurs reprises dans le tome 1, la situation géopolitique de Puerto Cabello et du pays passe au premier plan. Pour un lecteur qui se serait laissé hypnotiser par la beauté des paysages dans le premier tome, cette tentative de révolution semble sortir de nulle part, pourtant les signes annonciateurs étaient bel et bien présents.

La présence de ce fonctionnaire un peu particulier prend tout son sens pour une enquête pas si simple (et le lecteur apprend d'où il tire son surnom d'Orfèvre). L'enjeu pour la France dépasse celui de la simple disparition de l'épouse de l'ambassadeur. Dans leur description de la politique économique du pays, les auteurs décrivent une situation dans laquelle un pays souverain est en fait sous la mainmise des puissances étrangères, et la classe politique dirigeante n'a pas que l'intérêt du peuple en tête. Warnauts & Raives évitent de grossir le trait, que ce soit en matière d'ingérence des puissances mondiales, ou en matière de politicien animé par l'ambition personnelle. Ils mettent en œuvre des schémas observés maintes et maintes fois au cours de l'Histoire, sans avoir besoin d'en rajouter pour évoquer la fragilité d'une démocratie. En termes de pagination, ils consacrent peu de pages à la révolution en elle-même, et la majeure partie se déroule de manière sous-entendue, juste par les personnages qui y font référence. Cette dimension de la narration peut susciter une légère frustration chez le lecteur qui n'est pas aux premières loges pour assister au spectacle de la révolution.


Les auteurs préfèrent développer leur récit sur 2 autres axes. Pour commencer, ils tiennent le cap de leur récit policier. Charles-Albert Lafleur poursuit son enquête sur la disparition d'Evelyne, en rencontrant à nouveau les personnes qu'il a interrogées précédemment, ainsi que d'autres. Il est amené à connecter des informations entre elles pour en déduire des motivations, ainsi qu'à se servir de ses propres connaissances. Warnauts & Raives ne font pas croire au lecteur qu'il aurait pu trouver tout seul le coupable. Ils apportent des informations complémentaires au fur et à mesure, qui ne pouvaient pas être devinées. Ils prouvent à nouveau qu'ils maîtrisent bien les conventions des polars. Leur récit associe un enquêteur dont le lecteur ne sait pas grand-chose, capable de faire marcher ses méninges, ne se laissant pas embobiner facilement et utilisant son arme à feu à 3 reprises, plus pour menacer que pour défourailler à l'aveuglette (et poser des questions après). Ils ont réussi à créer un enquêteur assez original, mesuré dans ses actes, même s'ils n'en disent pas beaucoup sur lui.

Outre l'enquête de type policier, les auteurs dressent également le portrait d'une situation géopolitique, dans un pays fictif, mais mettant à nu des mécanismes économiques aussi concrets que réalistes. D'un côté, le lecteur un peu tatillon peut regretter qu'ils n'aient pas été jusqu'au bout de leur approche, en évoquant des faits historiques réels. De l'autre côté, il peut apprécier qu'ils soient restés dans la zone de la bande dessinée de divertissement intelligente (cela dépend de ce qu'il est venu chercher). En outre, comme dans tout polar qui se respecte, les auteurs nourrissent leurs protagonistes, avec des comportements adultes, et une histoire personnelle (ils ne sont ni interchangeables, ni génériques).

L'allégeance de l'inspecteur Alonso en fait un ripou, figure classique du polar, mais le lecteur constate qu'il est loin d'être bête, par un jeu d'acteur mesuré. L'Orfèvre découvre plusieurs mensonges, au moins par omission, dont une personne qui l'a trahi sur la base de motivations complexes. Elle bénéficie d'une dernière page venant éclairer d'un jour nouveau ses choix, sous une forme poétique et romantique, mais sans niaiserie. Les auteurs prennent soin de fournir des motivations différentes et personnelles à chaque protagoniste, toujours en rapport avec leur position sociale, et souvent découlant leur histoire. Chaque personnage se révèle être complexe et sujet à une ou des failles. Il n'y a que des comportements adultes et façonnés par le caractère et les circonstances. Par la force des choses (une révolution qui éclate), la violence est également présente dans le récit, mais sans être au premier plan, sans se substituer à une histoire en bonne et due forme.


Cette deuxième moitié du récit fait donc la part belle à l'intrigue qui occupe le devant de la scène, reléguant au second plan les images si envoûtantes dans la première partie. L'attention du lecteur se focalise sur les révélations et les affrontements, emporté par l'histoire et les personnages. Néanmoins les 2 créateurs n'ont rien changé à leur manière de travailler ou à la qualité des pages. La beauté visuelle des paysages reste présente, dès la deuxième page du récit, avec le dialogue entre l'inspecteur Alonso et l'Orfèvre, qui se déroule sur une belle plage sous les palmiers, avec un début de coucher de soleil. À nouveau, la magie des aquarelles opère. Le ciel se pare d'un camaïeu magnifique et le sol gagne en substance. Le lecteur croit voir les feuilles des palmiers bouger sous l'effet de la brise légère. Il peut encore admirer des paysages naturels, lorsque Lafleur circule de nuit dans une route en campagne, et dans la dernière séquence, en bord de mer, avec le vol des mouettes et la teinte opaline de l'océan (magnifique).

Au cours de ce deuxième tome, Warnauts & Raives illustrent également des séquences urbaines. Celle de l'enterrement commence par une vue aérienne de la ville permettant de voir l'architecture et les toitures des bâtisses, complétée par des cases où Lafleur conduit en ville. Le lecteur peut également admirer la décoration intérieure du palais présidentiel, ou encore sentir l'air du large dans une maison en bordure de plage. Il y a moins de séquences complètement muettes que dans le premier tome, mais elles restent tout aussi éloquentes et permettent de mieux se rendre compte des qualités de la narration graphique. Dans la première, Juan est en train de faire l'amour avec une femme dans la cabine d'un bateau. Les artistes adoptent une approche coquine, montrant les boiseries de la cabine, les vêtements au sol, les frottements entre les corps, à l'opposé d'une description clinique ou pornographique. La séquence se termine par un dialogue entre les 2 amants qui fait apparaître leur caractère et leurs préoccupations respectives, leur donnant ainsi une personnalité, donnant du sens à la scène, plutôt que de simplement remplir l'obligation d'avoir une scène coquine.

Warnauts & Raives utilisent également une page muette pour montrer la révolution. L'absence de mots et le choix des images montrées mettent en avant le mouvement d'un peuple, mais aussi la violence qui accompagne ce Grand Soir. Ils mettent en scène à la fois une action populaire, mais aussi les morts arbitraires qui en découlent. L'un des personnages évoque la survenance du Grand Soir, renvoyant à la notion communiste du bouleversement social indispensable pour déloger le capitalisme. D'une manière générale, ces auteurs font bien attention à ne jamais rendre la violence séduisante. Comme dans le premier tome, elle est sèche, soudaine et elle contient une part d'arbitraire car l'issue d'un affrontement comprend une part de hasard dicté par les circonstances. Warnauts & Raives prouvent leur maîtrise des codes du polar en remplissant le cahier des charges relatif à la violence et au sexe, mais sans les transformer en spectacle primaire pour faire appel au plus bas instinct du lectorat, afin de ratisser le plus large possible. Cette violence et ces rapports sexuels sont légitimes de par le contexte dans lequel ils surviennent.

Au milieu de ce tumulte et de ces crimes, les auteurs savent décrire des protagonistes qui déclenchent une empathie chez le lecteur. Pourtant ils ne montrent personne comme étant parfait, encore moins comme un héros lisse et sans reproche. Cependant, le lecteur comprend que l'inspecteur Alonso ait pu s'acoquiner avec l'entreprise United Fruit pour améliorer sa condition sociale. Il ressent les émotions de Maman Jo pour sa fille, et comprend également ses choix, même ceux allant à l'encontre de la morale. Il est touché par la dimension tragique de Charles-Albert Lafleur quand il répond qu'il n'est qu'un instrument, pour faire comprendre que ses obligations professionnelles passent avant ses propres sentiments et qu'il a la conviction de servir un intérêt supérieur qui prime sur tout. Du coup, le lecteur ne peut retenir un serrement de gorge lors de l'épilogue qui établit un contraste habile entre l'amertume ressentie par Lafleur et la douceur du climat. Il est ému par les choix de vie de Maman Jo qui s'y est tenue, et par leurs conséquences.


Dans un premier temps, cette deuxième partie du diptyque déstabilise un peu le lecteur. Les auteurs ont pris le parti de modifier l'équilibre de leur narration, en augmentant la part consacrée aux dialogues, neutralisant la prééminence des dessins. D'une certaine manière, cette modification de l'équilibre justifie le découpage en 2 tomes distincts. Par contre, il apprécie la densité de l'intrigue et sa capacité à mettre en scène des enjeux politico-économiques aussi concrets qu'édifiants, sans exagération caricaturale. Il se rend compte qu'il s'est attaché aux personnages et que leur sort lui importe. Les auteurs tiennent les promesses d'un polar adulte, l'enquête se jouant à plusieurs niveaux, aussi bien politique que personnel. Si la narration visuelle est en partie éclipsée par l'intrigue, sa qualité n'a pas baissé d'un iota, et il suffit que le lecteur y prête attention pour ressentir la caresse du soleil sur sa peau, la petite brise rafraîchissante, ou encore l'effet délassant de cet environnement paradisiaque (s'il n'y avait pas tous ces êtres humains pour le polluer).