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mercredi 10 juin 2026

Sang Royal T02 Crime et châtiment

Neige infinie, à quoi me sert d’être vivant ?


Ce tome constitue la deuxième partie d’une tétralogie, il fait suite à Sang royal T01 Noces sacrilèges (2010) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2011. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Les noces du roi Alvar et de la nouvelle reine Sambra ont été célébrées : le peuple profite de réjouissances publiques, avec des festivités dans la rue. Alors que la cérémonie s’achève par une étreinte et un chaste baiser déposé par l’époux sur le front de Sambra, des bergers arrivent dans la grand-rue avec des agneaux égorgés dans les bras. Ils clament haut et fort d’arrêter le bal et la musique : pendant que les villageois célèbrent les noces royales, une immense meute de chiens sauvages dévore leurs troupeaux, ils ont déjà assassiné quatre cents têtes de bétails ! Les bergers continuent : ils n’ont pas assez d’armes pour les éliminer, il faut demander l’aide au roi. Tout de suite ! La reine Violena et son fils muet Rador sont restés assis sur leur trône respectif dans la salle désertée par la noce. Elle explique à son fils la situation : Le moment tant attendu est arrivé. Cela lui a coûté la plupart de ses bijoux : elle a fait venir en secret cinq cents chiens affamés pour les lancer à l’assaut des troupeaux. Ses sbires, protégés par l’obscurité de la nuit, ont emprunté des chemins désaffectés pour y faire passer leurs chariots remplis de ces bêtes. Tout a fonctionné comme elle l’avait prévu ! Ces rustres puants sont venus mendier l’aide du roi, lequel, imbu de ses idéaux stupides, a déclaré la guerre aux chiens. Il est parti à la tête de son armée pour les décimer. Elle et son fils ont obtenu qu’ils les laissent seuls… Même si cela doit leur coûter la vie, ils vont briser le cœur de ce monstre qui se fait passer pour le père de Rador. Elle demande à son fils s’il a mis le pot de miel à l’endroit qu’elle lui a indiqué ?



Le seul gardien qu’Alvar ait laissé pour protéger Sambra est l’ours. L’odeur du miel l’attirera. La gourmandise l’éloignera de cette chienne. Violena demande à son fils Rador de modérer ses ardeurs : il ne s’agit pas d’ôter la vie de Sambra. Elle veut qu’Alvar, jour après jour, souffre en la voyant. Artropo entre dans la salle portant sur son épaule Sambra, pieds et poings liés, avec un bâillon dans la bouche. Il la dépose sur un trône inoccupée, et l’y attache. La reine ordonne à son fils d’exécuter le châtiment ! Avant tout une belle entaille longue et profonde sur le visage. Rador, qui avait préparé son long couteau effilé, exécute un geste large et précis, occasionnant une large entaille, puis il s’approche et lui coupe le nez. Sa mère lui ordonne de couper ses seins, et il s’exécute à nouveau, la victime ne pouvant pas crier car elle est toujours bâillonnée, ni elle ne perd conscience. La mère se saisit d’une des pièces anatomiques et l’écrase sur le visage de l’amputée. Soudain, l’ours fait son apparition dans la salle du trône et Rador lâche son poignard de peur. Artropor se lance à l’assaut de l’énorme animal armé d’une courte épée.


Pas sûr que le lecteur soit revenu pour le deuxième tome. Dans le premier, il avait retrouvé les thèmes favoris du scénariste, comme le héros lancé dans un voyage de progression spirituelle, ici à son insu, devant payer le prix de chaque victoire, en en ressortant marqué dans sa chair, en se retrouvant à commettre des folies sous le coup de l’émotion. Une lecture éprouvante, malsaine, dans laquelle les rebondissements semblaient s’enchaîner de manière mécanique et théâtrale, tel un opéra artificiel et grotesque, avec un héros emporté par sa puissance virile, imposant ses désirs pulsionnels et soudain, un exemple accablant de masculinité toxique. Pour autant, il avait également pu être séduit par les dessins transcrivant à merveille cette violence et cette cruauté, la personnalité exaltée des protagonistes, et parfois quelques étonnants moments de douceur. Soit par complétisme, par compulsion de connaître la suite et la fin dans les tomes à venir, ou par goût pour le travail de l’artiste, il revient pour ce deuxième tome. La séquence d’ouverture le conforte dans son impression : des dessins exaltés par le souffle des émotions exacerbées et… toujours plus d’horreur malsaine et sadique. Les actes de barbarie commis sur la reine ligotée ont de quoi fait vomir le lecteur sensible, et même le lecteur endurci réprime un sursaut de dégout. Au bout d’une quinzaine de pages, arrive le jugement du roi sur les deux coupables, et…



Et les auteurs prennent le lecteur par surprise. Ce dernier commence par voir exactement ce à quoi il s’attend : la grande salle du trône aux dimensions qui se devinent gigantesques même si les dessins n’en montrent qu’une petite partie, les trônes en haut d’une volée de marches et en contrechamp la foule dans une grande zone dépourvue de caractéristiques. Le roi fait preuve de sa volonté de toute puissance, en faisant mettre à genoux sa première reine et son fils devant lui, pour les humilier et montrer qu’il exerce son droit de vie et de mort sur eux. Le dessinateur investit du temps pour rendre compte des textures, en particulier des pierres froides du dallage et des murs, et aussi des différentes étoffes des tenues vestimentaires, en particulier celles des robes des deux reines. Il apporte un soin particulier aux bijoux et aux parures : les couronnes très finement ouvragées, la bande de gaze masquant une partie du visage de Sambra pour cacher l’absence de nez, les fines broderies dorées à l’encolure des robes, le collier de perles, etc. Il varie les angles de vue pour accentuer la situation des personnages : la reine et le roi en contreplongée pour bien montrer qu’ils sont situés plus haut que les autres au sens propre comme au figuré, au contraire la première reine et son fils vus en légère plongée pour bien montrer qu’ils sont dominés, les soldats et les nobles de dos pour souligner le fait que peu importe leur identité ils restent des anonymes par rapport au roi et à la reine, etc. Et pourtant dans cette scène en trois pages, le jugement prend le lecteur au dépourvu : à la fois cette façon de raconter avec des ruptures brusques, des décisions semblant sortir de nulle part, et en même temps une vraie cohérence avec la logique interne du récit présente depuis le début.


Dans le même temps, le lecteur ressent que la narration combine cette forme abrupte avec des ruptures donnant une sensation de haché, et une dimension visuelle plus fluide. Il lui faut peut-être un peu de temps pour en prendre pleinement conscience. Il peut le remarquer lorsqu’il découvre des planches dépourvues de tout texte. Elles sont au nombre de sept dans ce tome, dont une séquence de bataille de trois pages d’une ampleur inouïe contre les deux armées chargeant l’une contre l’autre sur une grande plaine. Il lui revient alors à l’esprit la détresse absolue de Violena alors que Rador se livre à l’abjecte mutilation dans une planche de quatre cases ne comportant qu’un unique phylactère avec quatre mots, puis Artropor affrontant l’ours dans une planche de cinq cases dont deux de la largeur de la page avec uniquement trois brefs phylactères. À l’évidence, Jodorowsky a acquis assez de confiance vis-à-vis de Liu pour lui laisser raconter une partie significative du récit uniquement par les images. Par ailleurs, l’artiste semble avoir gagné en confiance pour réaliser des découpages et des prises de vue plus variés. Ses pages ont également gagné en équilibre, entre les fonds de cases habillés de camaïeux, la variété des plans, la construction des planches, la gestion des décors et son optimisation. La sensation de scène se déroulant dans un endroit abstrait sans caractéristique physique a disparu : chaque action est bien campée dans un environnement tangible et concret, quand bien même il n’est pas représenté dans chaque case.



Le lecteur passe de l’humidité du château et de la froideur de ses pierres, à une lande de moyenne montagne battue par les vents et assombries par les nuages, à une scène d’une intense morbidité de nuit à la lueur des torches alors que des dizaines de cadavres de femmes mutilées ont été alignés à même le sol, à un champ de bataille dans la grisaille, à des pentes montagneuses verdoyantes pour finir dans le périmètre protégé d’une grotte, puis la tête dans les étoiles. Le scénariste semble lui aussi avoir réussi à trouver un second souffle, à retrouver un dynamisme plus organique à son intrigue. La grandiloquence et l’emphase sont toujours de mise : une vraie tragédie grecque (tuer sa mère, tuer une femme) avec des déchirements, des coups du sort insoutenables, des horreurs immondes (nécrophilie, mutilation et automutilation), et un destin implacable. Il continue d’utiliser un mouvement de balancier pouvant être perçu comme artificiel : Alvar perdant sa couronne, retrouvant sa couronne, la reperdant, passant par un mode égoïste au possible et ivre de puissance, à la déchéance sociale totale volontaire ou imposée et la disparition totale de son hubris. Dans le même temps, l’intrigue s’étoffe progressivement et commence à faire sens (par exemple la conséquence des servantes mutilées et tuées par Rador). Finalement, Alvar progresse comme tous les héros de ce scénariste sur le chemin de l’élévation spirituelle. Il part d’un point vraiment très bas, jouissant de sa force et du plaisir de ses pulsions dont il est le jouet, pour se retirer et trouver une forme d’apaisement imposé et mélancolique, pour retomber dans ses travers, tirer une leçon de ses épreuves, et avancer cahin-caha. En contrepoint, les auteurs établissent en filigrane qu’il n’y a pas de retour en arrière, que le temps avance inexorablement.


Moyennement convaincu par le premier tome, le lecteur souhaite peut-être retrouver les dessins pleins d’emphase, ou savoir si le scénariste parviendra à s’élever au-dessus du racolage facile. La première séquence douche ses espoirs, s’enfonçant plus profond dans l’abject ignoble. Insensiblement, le charme se déploie : la narration visuelle gagne en naturel et fluidité, en beauté également, le scénario surprend d’abord inopinément, puis la logique interne se révèle peu à peu pour un opéra sauvage et cruel, impitoyable pour tous les personnages, grotesque dans sa pompe, et révélateur dans ses artifices. Tempus fugit.



mercredi 27 mai 2026

Sang royal T01 Noces sacrilèges

Le roi ne reconnait aucune autorité !


Ce tome constitue la première partie d’une tétralogie, indépendante de toute autre, et complète. Son édition originale date de 2010. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Le roi Alvar en armure sur son destrier blanc abaisse son épée d’un geste vif, et il tranche en deux la tête d’un ennemi. Il brandit bien haut son épée ensanglantée, et il mène la charge de ses braves, leur clamant que Dieu est avec eux, et que lui le roi est son bras vengeur. Menant la charge, il franchit le Pont noir et il défit en duel le commandant des envahisseurs. Celui-ci accepte : le cavalier charge l’homme solidement campé sur ses pieds, le duel s’engage. D’un seul coup d’épée, Alvar fait voler en l’air la tête de son adversaire. Un archer ennemi en profite pour décocher sa flèche qui atteint le roi dans le défaut de sa cuirasse brillante, sous le bras gauche, à l’aisselle. À ses côtés sur le pont, et derrière lui, les soldats de son armée se figent : ils sont tétanisés à l’idée que leur roi les abandonne, car il est leur puissance. Les envahisseurs saisissent l’instant pour charger à leur tour et faire un carnage. Le roi s’adresse à ses troupes leur disant que ce n’est rien, on va lui ôter la flèche, et avec un bandage il reviendra. Il est emmené à l’écart sous un arbre par son cousin Alfred qui le dépose à terre et lui conseille de se reposer. Le roi explique que c’est impossible : quand les troupes sauront que le roi est grièvement blessé, elles rendront les armes et il faut gagner.



Le roi Alvar enjoint son cousin Alfred de lui ôter son armure et de la revêtir à sa place. Les soldats prendront Alfred pour Alvar, seule sa fidèle épouse doit connaître la vérité. Alfred accepte : il retire la flèche, et il revêt l’amure du roi. Il lui déclare que : Les murs de la prison où son âme était enfermée se sont effondrés. L’armure et le casque du roi ont éveillé la personnalité véritable d’Alfred… Il est roi ! Rien n’arrive par hasard. Si Alvar est ici en train de perdre son sang, c’est parce que Dieu l’a décrété : Alfred estime qu’il mérite de régner à la place d’Alvar… Il pourrait égorger le roi à l’instant mais le même sang coule dans leurs veines. Il ne peut pas le verser. Le destin s’en chargera à sa place. Cette terre empêchera sa blessure de se refermer. Il saignera à mort. Qu’il plonge donc dans l’oubli ! Alvar le traite de misérable traître. Son cousin enfourche le destrier royal et s’en va au combat. Il arrive à temps pour galvaniser les troupes et les faire repartir au combat. Pendant ce temps, menant son petit troupeau de brebis, une femme laide et difforme arrive au pied de l’arbre où git le roi. Elle constate que le cœur bat encore, et elle remercie le ciel de lui envoyer ce cadeau : sa solitude est révolue, il va le soigner, il est à elle. Sur le champ de bataille, les soldats acclament le roi Alvar. Dans la grotte qui sert de foyer à la femme, elle panse le blessé qui délire. Il croit qu’il est soigné par son épouse la reine Violena et il décide de lui faire l’amour, comblant ainsi Batia.


Bon, ce scénariste dispose d’une réputation assise sur certaines spécificités de son écriture : un goût pour la violence, souvent cruelle, une intrigue qui repose sur une quête spirituelle dont la progression se fait par affrontements successifs, traumatisant la chair du héros, une forme de grandiloquence empruntée à l’opéra, avec parfois une touche de mysticisme ou d’ésotérisme plus ou moins appuyée. La couverture et le titre de la série préparent le lecteur à un récit brutal, avec des combats à l’épée, relevant vraisemblablement du genre Fantasy médiévale. Il n’y a pas tromperie sur la marchandise : une première case graphiquement explicite de crâne fendu en deux par une épée, avec une giclée de sang, une bataille rangée impliquant des centaines de soldats, un roi et une reine, une imposture… mais pas forcément de sorcellerie ou de pouvoirs magiques. Traumatisme physique : c’est fait aussi, dès la quatrième planche avec cette blessure que le cousin va aggraver pour être sûr que le roi passe l’arme à gauche. La grandiloquence : Jodorowsky se surpasse avec des personnages effectuant des déclarations enflammées sous l’effet d’une émotion intense, transportés par leurs convictions, et la conscience de ce qu’ils sacrifient de plein gré pour atteindre leurs objectifs. En revanche, pas de trace de mysticisme ou d’ésotérisme dans ce premier tome. Plutôt une forme de masculinité très toxique, exacerbée dans le comportement de conquérant du roi, ou d’enfant gâté de celui de son fils.



Il faut que le lecteur ait le cœur bien accroché pour terminer sa lecture. Outre les combats assez graphiques, il voit un père arracher la langue de son fils pour s’assurer de son silence, qu’il ne le trahira pas. Le dessinateur se montre également assez explicite quant à la nudité, évitant de dessiner les sexes masculin ou féminin, mais pas les ébats, pour lesquels le consentement s’avère optionnel. Le dessinateur a l’art et la manière de mettre en scène les émotions intenses habitant les personnages dans des actes peu ragoutants voire immondes : Alvar amnésique mordant à pleine dent dans le cadavre d’une chèvre appartenant à sa fille, un combat de deux pages d’une brutalité animale opposant un homme à un loup, un homme traînant une femme par les cheveux, une deuxième tête qui vole dans un décolletage impitoyable à l’épée, la scène d’arrachage de langue à main nue, et encore deux ou trois autres joyeusetés. D’un côté, ces moments servent à établir la personnalité d’Alvar, de l’autre la sensibilité du lecteur peut y voir une forme du voyeurisme malsain et glauque. Certes, ces actes barbares ont leur place dans le récit, ils s’inscrivent dans une narration exacerbée de type opéra, toutefois le lecteur peut rester dubitatif de ces choix narratifs au regard de la trame très classique du scénario, une forme d’entêtement à être roi, à dominer comme il se doit à un mâle alpha, à laisser sa virilité dicter son comportement.


En fonction de ses goûts, le lecteur peut être plus ou moins réceptif aux dessins. La bataille impressionne par l’allure du roi sur son destrier blanc, avec son armure de métal brillant finement ouvragée et sa très longue épée, les cavaliers chargeant sur une même ligne, les fantassins avançant en grimaçant, les cadrages mettant en valeur la vitesse des actions avec des perspectives saisissantes, le nombre imposant de guerriers, la forêt de lances levées, les étendards au vent, etc. Pourtant, mis à part le Pont noir, la bataille semble se dérouler sur un champ sans aucune personnalité géographique ou topographique. Le lecteur retrouve ces mêmes caractéristiques, prises de vue cinématique et décors peu consistants, lors de la séquence suivante qui se déroule dix ans plus tard, alors Batia et sa fille Sambra élèvent des chèvres, et que Alvar se bat contre un loup sautant d’un rocher bien pratique pour donner du dynamisme à son attaque. Le ressenti peut complètement s’inverser : les planches où Alvar s’introduit dans le château avec des murailles très consistantes et l’aménagement des différentes pièces (la chambre du prince Rador, la chambre de la reine Violena), la salle du trône où se déroule cérémonie de mariage. En contrepoint, l’artiste réalise de magnifiques moments tout en ambiance : la petite fille innocente en pleurs, le coup de poing asséné avec une force monumentale dans la gueule du loup, la reine tenant tête à son époux revenu, la peau laiteuse de Sambra devenue jeune adulte, la fourrure de l’ours, le courage insensé de l’évêque qui tient tête au roi, etc.



Le lecteur termine ce premier tome, très indécis, éprouvant des difficultés à savoir s’il a aimé ou non. Il ne semble pas y avoir de personnage sympathique, encore moins de personnage qui mérite l’admiration ou qui puisse être qualifié de héros. Les auteurs s’y entendent pour montrer une facette détestable en chacun d’eux : la volonté de toute puissance d’Alvar, les caprices cruels de son fils Rador, la manipulation malhonnête et totalement intéressée de Batia envers Alvar, le dégout de Sambra pour son père, la traîtrise de la reine Violena envers Alvar commise sciemment, et même la servilité coupable de Artropo pour la reine. Tout cela combiné avec l’emphase opératique de la narration, du comportement de chacun, ça fait beaucoup. Il faut un peu de recul au lecteur pour qu’il puisse trouver du sens à ces débauches de comportements condamnables. Certes, la première séquence met en lumière que Alvar fait passer le destin du royaume avant le sien en demandant à son cousin de le remplacer. À la réflexion, il trouve un écho à ce comportement dans celui de la reine qui explique à Alvar pourquoi elle a accepté la supercherie d’Alfred prétendant être Alvar, malgré l’absence de trois marques de naissance en forme de demi-lune. Elle explique à son époux légitime que : Ce n’est pas à un homme qu’elle s’est offerte, mais à un roi ! Quand Alfred est arrivé ceint de la couronne et brandissant le sceptre, vénéré par son armée, triomphant et porteur d’un butin fabuleux, les trois demi-lunes et même le visage d’Alfar se sont effacés de sa mémoire. Elle s’est donnée au pouvoir. Elle termine en établissant que : Elle n’est pas une femme, elle est une reine ! Le lecteur peut voir dans ces deux déclarations, une forme de dissociation dans ces deux individus qui se considèrent plus comme l’incarnation d’une fonction que comme un être humain doué de sa personnalité propre. Une forme pervertie d’existentialisme.


La couverture l’indique clairement : un récit de combats à l’épée, d’hommes imposant leur volonté par la force dans ce que cela peut avoir de plus toxique. Les dessins transcrivent à merveille cette violence et cette cruauté, la personnalité exaltée des protagonistes, et parfois quelques étonnants moments de douceur. Le scénariste fait usage de ses thèmes favoris, comme le héros lancé dans un voyage de progression spirituelle, ici à son insu, devant payer le prix de chaque victoire, en en ressortant marqué dans sa chair, en se retrouvant à commettre des folies sous le coup de l’émotion. Une lecture éprouvante, malsaine, charriant en filigrane une façon d’être au monde reposant sur l’idée pervertie que l’individu peut se faire du rôle social qui lui est attribué et des sacrifices qu’il doit faire pour le remplir.