Les Voyages d'He Pao, tome 2 : L'Ombre du Ginkgo
Ce tome fait suite à La montagne qui bouge ; c'est le deuxième sur 5 de la suite de la série Le Moine Fou qu'il vaut mieux avoir lu avant. La première série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). Le présent tome est initialement paru en 2002, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Il s'agit d'une suite en 5 tomes dont les 4 premiers sont regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale, mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm) et sur du papier mat.
He Pao et Petit Li sont presqu'arrivés chez la mère de ce dernier. Mais He Pao doit faire une halte pour une séance de méditation en position du cocon, parce qu'elle recommence à ressentir des troubles du comportement, provoqués par l'art du Moine Fou. Sous une pluie battante, elle se déshabille et s'installe sur une branche d'arbre de ginkgo, en demandant à Petit Li de veiller sur sa tranquillité, car elle ne doit être dérangée sous aucun prétexte. Petit Li s'éloigne de quelques pas pour pêcher un poisson dans le torrent adjacent. Il revient immédiatement pour répondre à l'appel à l'aide d'He Pao car il y a un individu dans cet arbre qui y a établi sa cabane. He Pao et Petit Li l'en délogent pour la nuit, Petit Li n'éprouvant aucun remord à manger ses provisions.
Le lendemain, He Pao et Petit Li découvrent qu'il pleut toujours à verse ce qui a occasionné la montée des eaux et une inondation de toute la région, y compris au pied de leur arbre. Ils ont la surprise de voir arriver l'homme de la veille en barque qui vient chercher ses affaires, et qui propose de les déposer chez Maître Song, là où réside la mère de Petit Li. Maître Song est le seigneur de la région, entretenant sa maisonnée avec 2 épouses : Dame la Deuxième et Dame la Troisième. Haowei (la mère de Petit Li) est au service de la Deuxième. He Pao et Petit Li sont bien reçus et bénéficient de l'hospitalité de Maître Song. Dame la Troisième demande à voir He Pao pour lui confier la mission de retrouver l'inconnu qui les amenés (un tibétain) car elle suppose qu'il séjourne chez le médecin d'un village voisin. He Pao s'y rend en barque à la faveur d'un ravitaillement et découvre que le médecin a été poignardé dans la nuit. Le tibétain n'est plus présent.
Ainsi donc l'une des quêtes d'He Pao trouve son terme. Le lecteur n'y croyait pas tellement, vu que celle pour retrouver le Moine Fou s'était achevée d'une bien étrange manière dans le tome 7 Les tourbillons de fleurs blanches, mais Petit Li retrouve bel et bien son foyer. Le lecteur assiste donc aux retrouvailles, à nouveau assez étranges, sans beaucoup d'effusion sentimentale. L'auteur montre un personnage qui se comporte de manière cohérente avec son histoire personnelle. Petit Li est séparé de ses parents depuis plusieurs années, loin des yeux, loin du cœur, il est normal qu'il ne se montre pas plus ému que ça. De la même manière, sa mère n'en semble pas plus affectée que ça, ayant également dit adieu à son fils depuis de nombreuses années. L'étude du caractère de Petit Li ne s'arrête pas là pour autant. À l'occasion de différentes scènes, le lecteur peut voir se manifester son attachement à He Pao, en particulier sous la forme d'une sollicitude quand elle semble souffrir des conséquences du savoir du Moine Fou. De son côté, He Pao justifie à nouveau son refus de transmettre ce savoir à Petit Li, au vu des conséquences qui continue de se manifester.
Le lecteur observe la manière dont l'auteur représente Petit Li. Il s'agit bien d'un personnage avec une morphologie de jeune adolescent, ne serait-ce que par la taille, mais aussi par sa carrure pas encore complètement développée. Le lecteur peut également constater son jeune âge dans ses postures, soit un peu inconfortables, soit parfois soumises devant un adulte. Il apprécie de le voir assumer ses missions avec sérieux, mais aussi de voir apparaître ses sentiments sur son visage, plus facilement que sur celui d'un adulte, en particulier avec un sourire plus franc. Il voit sa sollicitude inconditionnelle dans la rapidité avec laquelle il se porte au secours d'He Pao au début. Il observe ses sentiments contradictoires quand il vient la rejoindre à la fin du récit, à la fois voulant profiter de sa présence pendant ces instants supplémentaires, à la fois se tenant éloigné car sachant la séparation inéluctable, à l'instar de celle qu'il a déjà vécu avec sa mère.
Dans ce tome, Vink continue d'étoffer le personnage d'He Pao, toujours de manière naturelle et discrète. Il y a donc la sollicitude qu'elle-même porte à Petit Li, son attitude ferme et décidée vis-à-vis de tous ceux qui se montrent nuisibles pour la société, et l'inquiétude sous-jacente quant à sa propre personne. Comme d'habitude, He Pao se retrouve plongée au cœur d'une situation complexe et tendue, conflictuelle et débouchant sur un crime, voire plusieurs. Cette fois-ci, elle apparaît dans 36 planches sur 48, ce qui lui donne plus de place pour exister et pour manifester sa personnalité, par comparaison avec le tome précédent. Vink la représente nue dans plusieurs cases le temps de 3 pages, mais il est visible qu'il recherche un compromis entre des gestes naturels d'une personne à l'aise avec son corps, et des images pas trop révélatrices pour ne pas la réduire à un simple objet du désir. He Pao maîtrise plus l'affichage de ses sentiments que Petit Li et ne les montre que partiellement. De même, sa posture est celle d'une personne disposant d'une assurance certaine, réellement présente à chaque instant, disposant d'un bon niveau de confiance en elle. Le lecteur n'en est que plus troublé quand il constate qu'elle doute d'elle-même, se rappelant la destruction des bouddhas dans le tome précédent.
Comme à son habitude, Vink ne dédaigne aucun des personnages secondaires ou des figurants. Ils disposent tous d'une tenue vestimentaire adaptée à leur rang social et à leur occupation. Beaucoup porte une cape de pluie en paille de riz pour se protéger de la pluie incessante. Le lecteur détaille les riches tenues de Maître Song et des deux Dames de la maisonnée. Il apprécie la sophistication des coiffures de ces dernières. Par comparaison, il voit les vêtements simples des paysans. À plusieurs reprises, il peut apprécier le soin apporté par l'artiste pour tous les personnages : le visage immédiatement reconnaissable du tibétain, des figurants discrets en arrière-plan qui apportent une information visuelle complémentaire (la nourrice en train de donner le sein en page 13), ou un clin d'œil très inattendu à un film d'horreur japonais, avec Xiang, une femme qui porte ses cheveux rabattus sur le devant, cachant complètement son visage. Une fois de plus, le lecteur est décontenancé par le fait que Vink ne donne pas de nom à des personnages secondaires essentiels dans l'intrigue. C'était déjà le cas dans le tome précédent pour le Juge et l'Aubergiste. C'est encore ici le cas pour le tibétain et les deux dames. D'un côté, le lecteur les identifie aisément à chaque apparition, de l'autre il s'interroge sur le sens à donner à cette particularité narrative, voire il cherche encore.
Comme à chaque fois, Vink décrit en creux un autre élément qui en vient à prendre assez de consistance pour être assimilé à un personnage : les lieux où se déroule l'histoire, et les conditions climatiques. Dès la première page, le lecteur peut voir les trombes d'eau s'abattre. Il ne s'agit pas d'un déluge à proprement parler, mais d'un rideau de pluie incessant. Le récit se déroule sur 3 jours et le niveau d'eau n'a de cesse de monter. Vink ne représente pas la région avant la crue, le lecteur ne peut donc pas comparer les 2 états, par contre il voit l'inondation. En fonction des séquences, Vink utilise soit de fins traits blanc pour rendre compte de la chute des gouttes d'eau, soit des couleurs un peu délavées pour rendre compte du flou de l'arrière-plan vu au travers du rideau de pluie. Tout au long du récit, le lecteur peut également contempler les effets de l'inondation : terre recouverte par 40 centimètres d'eau ou plus. Il sait donner à voir la terre que charrie cette eau, complètement saturée en boue. Il montre aussi bien sa stagnation par endroit, que les courants qu'elle crée à d'autres. À chaque fois que des personnages se déplacent en barque, le lecteur promène son regard et aperçoit les maisons à demi-englouties, les troncs d'arbre les pieds dans l'eau et les feuillages trempant dans le fleuve. Dans ce tome, il innove à nouveau dans la représentation de l'élément liquide avec un torrent de boue dans lequel se retrouvent 2 personnages en train de lutter physiquement, totalement convaincant pour le courant, et la texture très particulière de ce fluide.
Les différents lieux se partagent entre le milieu naturel recouvert par l'eau, et les habitations. Il y a bien sûr la belle demeure de Maître Song, avec son beau mur de clôture, ses toits de tuile, son mobilier choisi avec soin, et ses pièces bien aménagées, sans ostentation. S'il le souhaite, le lecteur peut prendre le temps de s'attarder à détailler lesdits aménagements et les ustensiles ou accessoires. Il est amené à pénétrer dans des constructions moins prestigieuses, comme la maison du médecin avec sa pièce unique et un lit, ou la maison d'une famille de serviteurs de Maître Song, également avec sa pièce unique dans laquelle toute la famille dort à même le sol. Le lecteur regarde également avec curiosité le modèle de barque utilisé pour se rendre d'un point à un autre pendant l'inondation, avec un toit sur arceau offrant un abri à la marchandise ou à un passager.
Le lecteur s'immerge avec plaisir dans ces endroits concrets et consistants, tout en prenant le temps de savourer l'intrigue. Vink propose un nouveau polar dans lequel les personnages sont incarnés, et pas de simples dispositifs narratifs sans épaisseur, avec un enjeu pour chacun d'entre eux, tout en reposant sur le contexte social et historique. Alors que le lecteur aurait pu commencer à trouver un peu facile pour l'auteur de toujours mettre en cause les riches et puissants dans leurs malversations, Vink prend ici le contrepied en montrant un seigneur intègre soucieux des paysans. Il dresse un portrait complexe du contexte dans lequel se déroule l'histoire. Maître Song prend sur lui de pallier le délai d'intervention des autorités locales pour réagir à la catastrophe, en organisant une distribution de nourriture aux populations privées de toit et de ressources, tout en veillant à en assurer une gestion responsable. Par quelques répliques brèves, Vink se montre assez facétieux en faisant apparaître comment les tensions entre les 2 épouses influent de manière émotionnelle sur les décisions de Maître Song, établissant que tout ne relève pas d'un processus rationnel. Il ajoute quand même une petite pique contre les autorités en place quand un personnage rappelle que lors de la crue de l'année passée les vivres distribués par les autorités ont été largement détournées par les fonctionnaires et leurs familles et que ce sont les pires de voleurs.
Vink déroule son intrigue criminelle avec son élégance habituelle. Il y a bel et bien un meurtre, doublé du mystère entourant les agissements réels du tibétain, avec en toile de fond le pillage des réserves de nourriture. Le fin mot de l'histoire est bien sûr révélé au fur et à mesure que les pièces du puzzle sont dévoilées. Mais à la fin, le lecteur n'est finalement pas très sûr des motivations du chef des brigands. Par contre, il sourit en son for intérieur en découvrant l'occupation du tibétain, et sa rouerie dans sa manière de présenter les choses, d'autant plus que le lecteur l'a vu à l'œuvre en cours de récit. Vink n'utilise pas une transgression taboue comme pour l'aubergiste dans le tome précédent, mais une activité plus ordinaire, tout aussi transgressive, avec une forme d'imposture qui arrange tout le monde, un grand moment de manipulation qui en dit long sur la crédulité humaine.
Comme dans les tomes précédents, il appartient au lecteur de choisir son rythme de lecture, plutôt rapide s'il s'intéresse essentiellement à l'intrigue, plus lent s'il veut pleinement profiter de la richesse de la narration. Dans ce deuxième mode de lecture, il peut alors savourer des cases remarquables par leur sophistication tout en restant immédiatement lisibles : le rideau de pluie devant un paysage, Petit Li avec de l'eau jusqu'au genou observant le fond de l'eau pour repérer un poisson, le délicat feuillage du ginkgo représenté avec légèreté, la toiture d'un bâtiment avec toutes ses tuiles, la texture des capes de pluie, les paysans pataugeant péniblement dans la boue, la façon élégante et silencieuse qu'ont les barques de glisser sur le fleuve, la coiffure de Dame la Troisième, le saut de carpe d'He Pao bondissant hors de l'eau, la masse de terre et de roches en mouvement lors d'un glissement de terrain, la couche de boue sur les personnages dans le torrent, les sauts de cabri d'He Pao avec une personne sur le dos, etc.
Ce deuxième voyage d'He Pao constitue encore une réussite magnifique et exceptionnelle, que ce soit pour l'épaisseur des personnages, pour la consistance des endroits, pour l'articulation de l'intrigue, pour les thèmes sous-jacents, pour sa beauté plastique. Vink donne également une autre signification au titre, apportant une touche poétique à l'ombre du ginkgo.
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jeudi 29 mars 2018
mercredi 28 mars 2018
He Pao (Les Voyages d') - tome 1 - Montagne qui bouge (La)
Ce tome fait suite à La poussière d'or, le dernier tome de la série intitulée Le Moine Fou qu'il vaut mieux avoir lue avant car il s'agit d'une histoire à suivre. Cette série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). Le présent tome est initialement paru en 2000, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Il s'agit d'une suite en 5 tomes dont les 4 premiers sont regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).
Dans la Chine médiévale, vers le onzième ou douzième siècle, en province, 2 jeunes gens de la famille Miao sont en train d'observer les bâtiments de la famille Yao, à l’affût d'un indice qui leur permettrait de les accuser de l'enlèvement de plusieurs jeunes filles de leur famille. Le sorcier de la famille Miao intervient pour leur demander d'arrêter, de peur qu'ils ne se fassent repérer et qu'ils soient accusés à leur tour d'avoir enlevé plusieurs jeunes filles de la famille Yao. He Pao et Petit Li viennent à passer par là sur le chemin qui doit les rapprocher de leur voyage vers les parents de Petit Li. Ce dernier se plaint qu'He Pao ne prononce plus un mot depuis plusieurs jours. Le chemin passant au-dessus d'une statue gigantesque d'un bouddha assis, He Pao met en branle un rocher qui roule, dévale pente et brise la statue. Elle propose de changer le nom du col, pour que de col du Bouddha assis, il devienne Le col de la Montagne qui bouge.
Dans la vallée, son excellence le juge arrive dans une chaise à porteur, à l'auberge, et demande sa spécialité à l'aubergiste. Ce dernier se confond en excuses pour expliquer qu'il n'a pas eu le temps de la préparer. He Pao et Petit Li arrive sur ces entrefaites. Elle demande un verre de vin pour elle, et du thé pour Petit Li. Sous l'effet de l'alcool, elle défie le capitaine Pi, commandant de la garde du juge. Ce dernier apaise la situation. Ivre, He Pao sort de l'auberge et part vagabonder dans la nature. Petit Li s'endort sur le banc sous l'action du thé drogué. L'aubergiste est très agité à l'idée de devoir préparer sa spécialité dans un délai très contraint, faute du bon ingrédient.
Juste 1 an après la sortie du dixième et dernier tome de la série Le Moine Fou, Vink lui donne une suite en changeant de titre pour souligner qu'He Pao, une jeune femme, est devenue maître de sa vie. Le résumé de ses aventures précédentes est condensé de manière très succincte, pas forcément très intelligible pour un nouveau lecteur. Il vaut mieux qu'il acquière l'intégrale en 2 volumes et qu'il prenne le récit par le début. Pour un lecteur de longue date, le résumé n'a pas de caractère indispensable car il retrouve He Pao et Petit Li comme s'ils venaient tout juste de sortir du tome 10 de la série précédente. Il observe une jeune femme toujours aussi indépendante, entière et concentrée, qui a pris comme habitude de détruire les sculptures de bouddhas en pierre qui se trouvent sur le bord des chemins qu'elle emprunte. S'il a bien les tomes précédents en tête, cette activité constitue tout de suite un signal d'alarme, sinon l'un des personnages explicite la référence à des propos tenus dans le tome 5 Le monastère du miroir précieux.
Le lecteur retrouve également la forme des récits de Vink, ainsi que sa facétie discrète. He Pao et Petit Li ont repris leur itinérance pour retourner au village natal de ce dernier et le rendre aux bons soins de ses parents. Leur route les amène à proximité d'un village dans lequel l'agitation grandit du fait de la disparition chronique de jeunes filles. Comme dans les tomes précédents, Vink ne se contente pas d'un unique mystère avec une enquête, avec une résolution à la clef. Il y a également le comportement bizarre du tavernier, et les manigances du Juge (le nom de ces 2 personnages n'étant jamais prononcé, ils ne sont désignés que par leur fonction). Sa facétie se manifeste dans le fait qu'He Pao soit neutralisée pendant une bonne partie du récit, comme cela s'était déjà produit dans le tome 8 Le voyage de Petit Li. Cette mise à l'écart pendant une partie du récit permet à l'auteur de disposer de plus de place pour développer les autres personnages, son intrigue, et la situation politique en arrière-plan. En découvrant progressivement les manigances du Juge, le lecteur découvre également l'exercice du pouvoir et ses abus, en creux. Comme à son habitude, Vink ne donne pas un cours de démocratie (et pour cause, le régime politique de l'époque était une monarchie avec à sa tête un empereur) : il montre comment le Juge dans sa position de pouvoir en abuse pour son avantage, et se compromet avec un personnage peu recommandable, tout en conservant une apparence respectable, et en conservant l'approbation de ses troupes intègres. Comme à son habitude, Vink ne va pas dans la caricature, ni ne force le trait. Il y a bien un paysan qui subit un jugement inique, mais sans que le lecteur ne puisse réellement en évaluer le degré de malveillance. Par contre, un émissaire de l'empereur arrive dans ce village pour enquêter sur la manière dont le Juge exerce sa fonction. Il y a là un exemple très concret de contrôle exercé par une autorité centrale sur un empire d'une envergure peu commune, où chaque fonctionnaire représentant l'autorité peut facilement succomber à la tentation de s'enrichir à des fins personnelles, sans grand risque.
Dès la première séquence, le lecteur est pleinement rassuré sur le fait que Vink n'a rien changé à son mode de dessins et que le plaisir du voyage proposé reste intact. Il peut donc se tenir aux côtés des 2 jeunes gens de la famille Miao pour observer les maisons en contrebas, perdues dans la verdure des frondaisons, puis se retourner avec eux pour voir la verdure des collines alentour, rendue par des touches d'aquarelle rendant compte de l'impression produite. En page 2 et 3, He Pao et Petit Li progresse sur un sentier pierreux, bordé d'une herbe d'une dizaine de centimètres, desséchée par le soleil. Le lecteur peut ensuite se rendre compte du relief autour de l'auberge, ainsi que de la végétation plus verdoyante. Vink n'a rien perdu de sa capacité à représenter les cours d'eau avec le léger miroitement à la surface, et la couleur changeante en fonction du point de vue. En page 16, le lecteur a même l'impression de pouvoir tremper sa main dans un torrent et de sentir la fraîcheur du courant de l'eau, rien qu'en regardant les cases correspondantes. Les 4 pages en fin se déroulant dans des souterrains rendent bien compte de la géométrie des tunnels et de la texture de la terre, mais ne parviennent pas à éviter une certaine uniformité des différentes galeries. Heureusement la dernière page se déroule en extérieur, à nouveau dans la verdure, au soleil couchant, laissant une belle impression de randonnée au lecteur.
À nouveau la durée du récit est très ramassée, environ 36 heures, avec des séquences se déroulant tout du long. C'est donc à nouveau l'occasion pour l'artiste de transcrire la luminosité de plusieurs moments de la journée, d'une clarté vive en début de récit, à la scène nocturne lors de l'évasion du palais du Juge à la lumière des torches, en passant par la tombée progressive de la nuit. Le lecteur peut apprécier la vivacité des couleurs et des plantes sous la lumière du jour, la lumière vacillante des torches et des éclairages des pièces du palais, ainsi que les violets chaleureux du coucher du soleil. À nouveau, He Pao et Petit Li sont amenés à côtoyer des personnages d'horizon et de classes sociales variés. Le lecteur en profite pour regarder les tenues vestimentaires de chacun : la tunique violette inusable d'He Pao, la riche robe du Juge et celle encore plus luxueuse de l'émissaire, les uniformes sobres de ses gardes avec le morceau de toile blanche sous leur ceinture, le kimono plus fonctionnel de l'aubergiste avec son tablier, l'uniforme différent des soldats de la famille Miao mais confectionnés à partir des mêmes étoffes, les robes plus colorées des femmes de la famille Miao.
Le lecteur apprécie également de pouvoir passer des chemins pierreux et des talus enherbés, aux intérieurs. Il observe l'intérieur dépouillé et fonctionnel de l'auberge, les demeures en bois du village Miao, les rues pavées du palais, ainsi que les toitures élaborées, et les piliers de soutènement laqués de rouge, les statues ornementales de chien, les tentures du palais, ou encore les murs de pierre d'une taverne italienne où He Pao déguste un verre de chianti. Il regarde avec curiosité les figurants vaquer à leurs occupations. Page 8, les employés du Juge forment le cortège qui annonce et porte sa chaise à porteur. Page 23, en chemin, il croise avec plaisir un fermier avec son fils qui emmène leurs moutons vers la ville. Sur la même page, il observe l'aubergiste transporter ses mets dans des paniers portés sur l'épaule à l'aide d'une palanche. Il observe aussi les gens du village s'accroupir pour écouter les paroles du sorcier.
Bien qu'elle soit neutralisée pendant une partie du récit, He Pao bénéficie de plusieurs moments mémorables à commencer par les pages où elle se retrouve sous l'emprise de la boisson accomplissant des actes saugrenus, Vink transcrivant bien le caractère heurté de ses gestes, par contraste avec sa grâce habituelle. Le langage corporel de Petit Li reste celui d'un jeune adolescent fougueux et vif, dont il est possible de lire les émotions sur le visage. Celui de l'aubergiste reste indéchiffrable, d'une honnêteté totale en toute circonstance, quel que soit le mensonge qu'il est en train de proférer. Le portrait ainsi dressé de l'aubergiste montre un menteur pathologique, de manière fine et crédible, un personnage glaçant. La posture du Juge montre un individu sûr de lui, un peu hautain, conscient de sa supériorité sociale vis-à-vis des gens du peuple, trop noble pour s'abaisser à se comporter de manière vulgaire.
Cette aventure s'appuie à nouveau sur un phénomène de décorporation, comme il y en a déjà eu dans les tomes précédents. Cette fois-ci, Vink n'incite pas le lecteur à supposer que cette expérience psychique dans laquelle l'esprit quitte le corps, puisse s'expliquer de manière plus ou moins rationnelle, par des sensations perçues de manière inconsciente. En effet, Petit Li retrouve l'esprit de son maître Cho, dans un endroit dont il n'a jamais entendu parler, ni encore visité. De même He Pao accueille la visite de l'esprit d'une personne dans une taverne italienne, lieu où ni l'une ni l'autre n'ont jamais mis les pieds. Vink reprend donc à son compte la croyance chinoise en l'existence des esprits, sans donner l'impression d'y ajouter foi, juste pour nourrir son intrigue. Le lecteur peut trouver que cela exige une augmentation trop importante de sa suspension consentie d'incrédulité. D'un autre côté, il lit, depuis le premier tome, un récit d'aventure qui ne cache pas sa nature, dans lequel une jeune femme a acquis des capacités physiques extraordinaires, en lisant des traces sur la pierre.
Le lecteur se laisse donc porter par le plaisir de l'aventure, sans trop s'offusquer de cette forme édulcorée de spiritisme, l'appréciant pour ses qualités de divertissement. Il remarque aussi que l'auteur continue de se montrer subversif en toute discrétion. Il y a bien sûr la critique de l'individu placé dans une situation d'autorité et qui abuse du pouvoir qu'elle lui confère. Le comportement du Juge est à la fois la source de la tension narrative, mais aussi une illustration du mécanisme par lequel les puissants profitent de leur position dominante, presque sans y penser, au nez et à la barbe de la populace. Le comportement de l'aubergiste se fonde sur des croyances et des superstitions qui l'amènent à commettre des crimes, parce que d'autres y ajoutent foi. À nouveau, il s'agit d'un mécanisme qui conduit à inciter un individu à continuer à perpétrer des crimes, parce que d'autres en tirent profit, et par ce biais légitiment son action.
Vink se montre tout aussi discret dans son féminisme. Certes son personnage principal est une femme depuis le début. À bien y regarder, non seulement les hommes sont incapables de la neutraliser même quand elle a un coup dans le nez, mais en plus c'est le sang-froid d'une femme qui permet de mettre un terme à son comportement à risque pour les autres. Par la suite il s'avère que les 2 espions très efficaces et très discrets sont aussi de sexe féminin. Alors que le récit donne l'impression d'être une aventure coulée dans le moule habituel de celles des héros d'action, en fait les femmes (et les enfants en la personne de Petit Li) ont le beau rôle. En plus de tout ça, Vink arrive à intégrer des moments réservés au développement de l'histoire personnelle d'He Pao (au travers de son comportement vis-à-vis des statues, et de sa projection astrale dans une taverne italienne), et à celle de Petit Li qui continue d'observer He Pao avec appréhension (et si la folie du Moine Fou se réveillait en lui aussi ?) et à faire preuve d'un solide sens de l'initiative.
C'est un grand plaisir pour le lecteur de retrouver He Pao (et Petit Li) et de pouvoir l'accompagner pour un bout de chemin supplémentaire. Vink n'a rien perdu de son talent de conteur, de son talent d'illustrateur. Il propose une nouvelle étape qui intègre avec adresse de nombreuses composantes narratives, à la fois visuelles et thématiques, pour une nouvelle réussite de belle facture et de grande qualité.
Ce tome fait suite à La poussière d'or, le dernier tome de la série intitulée Le Moine Fou qu'il vaut mieux avoir lue avant car il s'agit d'une histoire à suivre. Cette série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). Le présent tome est initialement paru en 2000, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Il s'agit d'une suite en 5 tomes dont les 4 premiers sont regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).
Dans la Chine médiévale, vers le onzième ou douzième siècle, en province, 2 jeunes gens de la famille Miao sont en train d'observer les bâtiments de la famille Yao, à l’affût d'un indice qui leur permettrait de les accuser de l'enlèvement de plusieurs jeunes filles de leur famille. Le sorcier de la famille Miao intervient pour leur demander d'arrêter, de peur qu'ils ne se fassent repérer et qu'ils soient accusés à leur tour d'avoir enlevé plusieurs jeunes filles de la famille Yao. He Pao et Petit Li viennent à passer par là sur le chemin qui doit les rapprocher de leur voyage vers les parents de Petit Li. Ce dernier se plaint qu'He Pao ne prononce plus un mot depuis plusieurs jours. Le chemin passant au-dessus d'une statue gigantesque d'un bouddha assis, He Pao met en branle un rocher qui roule, dévale pente et brise la statue. Elle propose de changer le nom du col, pour que de col du Bouddha assis, il devienne Le col de la Montagne qui bouge.
Dans la vallée, son excellence le juge arrive dans une chaise à porteur, à l'auberge, et demande sa spécialité à l'aubergiste. Ce dernier se confond en excuses pour expliquer qu'il n'a pas eu le temps de la préparer. He Pao et Petit Li arrive sur ces entrefaites. Elle demande un verre de vin pour elle, et du thé pour Petit Li. Sous l'effet de l'alcool, elle défie le capitaine Pi, commandant de la garde du juge. Ce dernier apaise la situation. Ivre, He Pao sort de l'auberge et part vagabonder dans la nature. Petit Li s'endort sur le banc sous l'action du thé drogué. L'aubergiste est très agité à l'idée de devoir préparer sa spécialité dans un délai très contraint, faute du bon ingrédient.
Juste 1 an après la sortie du dixième et dernier tome de la série Le Moine Fou, Vink lui donne une suite en changeant de titre pour souligner qu'He Pao, une jeune femme, est devenue maître de sa vie. Le résumé de ses aventures précédentes est condensé de manière très succincte, pas forcément très intelligible pour un nouveau lecteur. Il vaut mieux qu'il acquière l'intégrale en 2 volumes et qu'il prenne le récit par le début. Pour un lecteur de longue date, le résumé n'a pas de caractère indispensable car il retrouve He Pao et Petit Li comme s'ils venaient tout juste de sortir du tome 10 de la série précédente. Il observe une jeune femme toujours aussi indépendante, entière et concentrée, qui a pris comme habitude de détruire les sculptures de bouddhas en pierre qui se trouvent sur le bord des chemins qu'elle emprunte. S'il a bien les tomes précédents en tête, cette activité constitue tout de suite un signal d'alarme, sinon l'un des personnages explicite la référence à des propos tenus dans le tome 5 Le monastère du miroir précieux.
Le lecteur retrouve également la forme des récits de Vink, ainsi que sa facétie discrète. He Pao et Petit Li ont repris leur itinérance pour retourner au village natal de ce dernier et le rendre aux bons soins de ses parents. Leur route les amène à proximité d'un village dans lequel l'agitation grandit du fait de la disparition chronique de jeunes filles. Comme dans les tomes précédents, Vink ne se contente pas d'un unique mystère avec une enquête, avec une résolution à la clef. Il y a également le comportement bizarre du tavernier, et les manigances du Juge (le nom de ces 2 personnages n'étant jamais prononcé, ils ne sont désignés que par leur fonction). Sa facétie se manifeste dans le fait qu'He Pao soit neutralisée pendant une bonne partie du récit, comme cela s'était déjà produit dans le tome 8 Le voyage de Petit Li. Cette mise à l'écart pendant une partie du récit permet à l'auteur de disposer de plus de place pour développer les autres personnages, son intrigue, et la situation politique en arrière-plan. En découvrant progressivement les manigances du Juge, le lecteur découvre également l'exercice du pouvoir et ses abus, en creux. Comme à son habitude, Vink ne donne pas un cours de démocratie (et pour cause, le régime politique de l'époque était une monarchie avec à sa tête un empereur) : il montre comment le Juge dans sa position de pouvoir en abuse pour son avantage, et se compromet avec un personnage peu recommandable, tout en conservant une apparence respectable, et en conservant l'approbation de ses troupes intègres. Comme à son habitude, Vink ne va pas dans la caricature, ni ne force le trait. Il y a bien un paysan qui subit un jugement inique, mais sans que le lecteur ne puisse réellement en évaluer le degré de malveillance. Par contre, un émissaire de l'empereur arrive dans ce village pour enquêter sur la manière dont le Juge exerce sa fonction. Il y a là un exemple très concret de contrôle exercé par une autorité centrale sur un empire d'une envergure peu commune, où chaque fonctionnaire représentant l'autorité peut facilement succomber à la tentation de s'enrichir à des fins personnelles, sans grand risque.
Dès la première séquence, le lecteur est pleinement rassuré sur le fait que Vink n'a rien changé à son mode de dessins et que le plaisir du voyage proposé reste intact. Il peut donc se tenir aux côtés des 2 jeunes gens de la famille Miao pour observer les maisons en contrebas, perdues dans la verdure des frondaisons, puis se retourner avec eux pour voir la verdure des collines alentour, rendue par des touches d'aquarelle rendant compte de l'impression produite. En page 2 et 3, He Pao et Petit Li progresse sur un sentier pierreux, bordé d'une herbe d'une dizaine de centimètres, desséchée par le soleil. Le lecteur peut ensuite se rendre compte du relief autour de l'auberge, ainsi que de la végétation plus verdoyante. Vink n'a rien perdu de sa capacité à représenter les cours d'eau avec le léger miroitement à la surface, et la couleur changeante en fonction du point de vue. En page 16, le lecteur a même l'impression de pouvoir tremper sa main dans un torrent et de sentir la fraîcheur du courant de l'eau, rien qu'en regardant les cases correspondantes. Les 4 pages en fin se déroulant dans des souterrains rendent bien compte de la géométrie des tunnels et de la texture de la terre, mais ne parviennent pas à éviter une certaine uniformité des différentes galeries. Heureusement la dernière page se déroule en extérieur, à nouveau dans la verdure, au soleil couchant, laissant une belle impression de randonnée au lecteur.
À nouveau la durée du récit est très ramassée, environ 36 heures, avec des séquences se déroulant tout du long. C'est donc à nouveau l'occasion pour l'artiste de transcrire la luminosité de plusieurs moments de la journée, d'une clarté vive en début de récit, à la scène nocturne lors de l'évasion du palais du Juge à la lumière des torches, en passant par la tombée progressive de la nuit. Le lecteur peut apprécier la vivacité des couleurs et des plantes sous la lumière du jour, la lumière vacillante des torches et des éclairages des pièces du palais, ainsi que les violets chaleureux du coucher du soleil. À nouveau, He Pao et Petit Li sont amenés à côtoyer des personnages d'horizon et de classes sociales variés. Le lecteur en profite pour regarder les tenues vestimentaires de chacun : la tunique violette inusable d'He Pao, la riche robe du Juge et celle encore plus luxueuse de l'émissaire, les uniformes sobres de ses gardes avec le morceau de toile blanche sous leur ceinture, le kimono plus fonctionnel de l'aubergiste avec son tablier, l'uniforme différent des soldats de la famille Miao mais confectionnés à partir des mêmes étoffes, les robes plus colorées des femmes de la famille Miao.
Le lecteur apprécie également de pouvoir passer des chemins pierreux et des talus enherbés, aux intérieurs. Il observe l'intérieur dépouillé et fonctionnel de l'auberge, les demeures en bois du village Miao, les rues pavées du palais, ainsi que les toitures élaborées, et les piliers de soutènement laqués de rouge, les statues ornementales de chien, les tentures du palais, ou encore les murs de pierre d'une taverne italienne où He Pao déguste un verre de chianti. Il regarde avec curiosité les figurants vaquer à leurs occupations. Page 8, les employés du Juge forment le cortège qui annonce et porte sa chaise à porteur. Page 23, en chemin, il croise avec plaisir un fermier avec son fils qui emmène leurs moutons vers la ville. Sur la même page, il observe l'aubergiste transporter ses mets dans des paniers portés sur l'épaule à l'aide d'une palanche. Il observe aussi les gens du village s'accroupir pour écouter les paroles du sorcier.
Bien qu'elle soit neutralisée pendant une partie du récit, He Pao bénéficie de plusieurs moments mémorables à commencer par les pages où elle se retrouve sous l'emprise de la boisson accomplissant des actes saugrenus, Vink transcrivant bien le caractère heurté de ses gestes, par contraste avec sa grâce habituelle. Le langage corporel de Petit Li reste celui d'un jeune adolescent fougueux et vif, dont il est possible de lire les émotions sur le visage. Celui de l'aubergiste reste indéchiffrable, d'une honnêteté totale en toute circonstance, quel que soit le mensonge qu'il est en train de proférer. Le portrait ainsi dressé de l'aubergiste montre un menteur pathologique, de manière fine et crédible, un personnage glaçant. La posture du Juge montre un individu sûr de lui, un peu hautain, conscient de sa supériorité sociale vis-à-vis des gens du peuple, trop noble pour s'abaisser à se comporter de manière vulgaire.
Cette aventure s'appuie à nouveau sur un phénomène de décorporation, comme il y en a déjà eu dans les tomes précédents. Cette fois-ci, Vink n'incite pas le lecteur à supposer que cette expérience psychique dans laquelle l'esprit quitte le corps, puisse s'expliquer de manière plus ou moins rationnelle, par des sensations perçues de manière inconsciente. En effet, Petit Li retrouve l'esprit de son maître Cho, dans un endroit dont il n'a jamais entendu parler, ni encore visité. De même He Pao accueille la visite de l'esprit d'une personne dans une taverne italienne, lieu où ni l'une ni l'autre n'ont jamais mis les pieds. Vink reprend donc à son compte la croyance chinoise en l'existence des esprits, sans donner l'impression d'y ajouter foi, juste pour nourrir son intrigue. Le lecteur peut trouver que cela exige une augmentation trop importante de sa suspension consentie d'incrédulité. D'un autre côté, il lit, depuis le premier tome, un récit d'aventure qui ne cache pas sa nature, dans lequel une jeune femme a acquis des capacités physiques extraordinaires, en lisant des traces sur la pierre.
Le lecteur se laisse donc porter par le plaisir de l'aventure, sans trop s'offusquer de cette forme édulcorée de spiritisme, l'appréciant pour ses qualités de divertissement. Il remarque aussi que l'auteur continue de se montrer subversif en toute discrétion. Il y a bien sûr la critique de l'individu placé dans une situation d'autorité et qui abuse du pouvoir qu'elle lui confère. Le comportement du Juge est à la fois la source de la tension narrative, mais aussi une illustration du mécanisme par lequel les puissants profitent de leur position dominante, presque sans y penser, au nez et à la barbe de la populace. Le comportement de l'aubergiste se fonde sur des croyances et des superstitions qui l'amènent à commettre des crimes, parce que d'autres y ajoutent foi. À nouveau, il s'agit d'un mécanisme qui conduit à inciter un individu à continuer à perpétrer des crimes, parce que d'autres en tirent profit, et par ce biais légitiment son action.
Vink se montre tout aussi discret dans son féminisme. Certes son personnage principal est une femme depuis le début. À bien y regarder, non seulement les hommes sont incapables de la neutraliser même quand elle a un coup dans le nez, mais en plus c'est le sang-froid d'une femme qui permet de mettre un terme à son comportement à risque pour les autres. Par la suite il s'avère que les 2 espions très efficaces et très discrets sont aussi de sexe féminin. Alors que le récit donne l'impression d'être une aventure coulée dans le moule habituel de celles des héros d'action, en fait les femmes (et les enfants en la personne de Petit Li) ont le beau rôle. En plus de tout ça, Vink arrive à intégrer des moments réservés au développement de l'histoire personnelle d'He Pao (au travers de son comportement vis-à-vis des statues, et de sa projection astrale dans une taverne italienne), et à celle de Petit Li qui continue d'observer He Pao avec appréhension (et si la folie du Moine Fou se réveillait en lui aussi ?) et à faire preuve d'un solide sens de l'initiative.
C'est un grand plaisir pour le lecteur de retrouver He Pao (et Petit Li) et de pouvoir l'accompagner pour un bout de chemin supplémentaire. Vink n'a rien perdu de son talent de conteur, de son talent d'illustrateur. Il propose une nouvelle étape qui intègre avec adresse de nombreuses composantes narratives, à la fois visuelles et thématiques, pour une nouvelle réussite de belle facture et de grande qualité.
mardi 27 mars 2018
Le Moine fou, tome 10 : La Poussière d'or
Ce tome fait suite à Le tournoi des licornes qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire à suivre, en 10 tomes. Il est initialement paru en 1999, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Cette série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, dont les 4 premiers sont regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).
He Pao et Petit Li ont repris leur vagabondage, et ils traversent une ferme alors que commence ce tome. He Pao bondit de branche en branche sans déranger les feuillages ou les branchages, pendant que Petit Li court au sol, refusant de tenter les acrobaties d'He Pao. Suite à l'appropriation malvenue d'un œuf, Petit Li doit se jeter dans la rivière avoisinante pour rejoindre l'autre rive et échapper au fermier. Ayant rejoint He Pao de l'autre côté, ils entendent le bruit d'une algarade : il s'agit en fait d'un convoi de 3 chariots de marchandises qui est attaqué par des brigands sur le chemin, au milieu d'une forêt. Petit Li s'arrange pour qu'He Pao se retrouve dans la situation de devoir intervenir, car il espère bien que les responsables du convoi offriront de les transporter jusqu'à la ville la proche, et peut-être de le nourrir.
Après avoir mis en déroute les brigands, He Pao est amenée, par Lok le convoyeur, devant maître Buchier le propriétaire. Ce dernier explique à He Pao qu'il vient du royaume de France, et qu'il a connu ses parents, madame et monsieur Della Roca qui ont sombré dans un naufrage à Jiang Su. Il lui propose qu'elle et Petit Li l'accompagnent jusqu'à la ville, puis qu'ils embarquent sur la jonque qu'il a affrétée et qui doit emmener les marchandises jusqu'à la famille de commerçants de Rachid le Persan, ce dernier ayant mieux connu les Della Roca que lui. Alors que le convoi continue sa route, Lok s'en éloigne pour aller retrouver Ping, l'un des brigands ayant dirigé l'attaque, qui s'avère également être son cousin. Ils se donnent rendez-vous dans l'établissement de Fleur de Printemps, une Cour aux Fleurs.
Comme toujours quand une série s'est avérée exceptionnelle, le lecteur commence par hésiter à lire le dernier tome, sachant que sa lecture marquera la fin de cette amitié précieuse qui lui a procuré autant de plaisir. Dans le cas présent, il sait aussi qu'il pourra passer ensuite aux 5 tomes de la suite appelée les Voyages d'He Pao. Comme dans les 3 tomes précédents, il plonge dans une intrigue bien tordue où il apparaît que plusieurs personnages ne jouent pas franc jeu. Accordant une totale confiance à l'auteur (après 9 tomes exceptionnels, c'est la moindre des choses), il se laisse porter par les événements, acceptant de se prêter au jeu de l'aventure, à la forme d'interactivité propres aux enquêtes où le lecteur sait que certaines situations et paroles masquent des intentions cachées et des motivations peu reluisantes. De fait, Vink a conçu une intrigue rocambolesque, avec un historique liant plusieurs personnages dans un pacte douteux, pour des intérêts économiques ne s'embarrassant pas de morale. D'un côté, le lecteur retrouve la forme des 3 tomes précédents, avec des personnages disposant tous d'une histoire personnelle, un mystère quant aux raisons des agissements des uns et des autres, et une situation conflictuelle propice à des affrontements. D'un autre côté, Vink y a intégré un pan de l'histoire personnelle d'He Pao que le lecteur n'attendait plus.
La première scène d'action se trouve en ouverture du tome, avec He Pao bondissant gracieusement de branche en branche et Petit Li courant pour la suivre et s'attirant les foudres du fermier. Le lecteur est aux anges dès la première page, en retrouvant des poules (rappelant le coq du tome 4 Le Col du Vent) et en découvrant un cochon. Les frondaisons sont représentées avec l'intelligence graphique habituelle de l'artiste. Il peut aussi bien détourer chaque feuille avec un trait encré dans un plan rapproché, que rendre compte de l'impression du feuillage par des touches de vert appliquées au pinceau. En fonction du geste et du moment, il peut consacrer 4 cases pour montrer un mouvement (He Pao bondissant par-dessus le fleuve pour atterrir de l'autre côté), ou montrer juste un instant (Petit Li éclaboussant alentour lorsque son corps s'enfonce dans l'eau). La séquence d'action suivante correspond à l'attaque du convoi par les brigands. L'artiste accomplit des merveilles à l'aquarelle en rendant compte de la lumière changeante sur les personnages, en fonction des ondulations des branchages qui masquent ou laisse passer la lumière du soleil. Le lecteur éprouve l'impression de se trouver aux côtés des personnages, sous les frondaisons.
La traversée en jonque est à nouveau l'occasion de quelques cases d'action pour He Pao. C'est également l'occasion de retrouver toute la magie de l'eau représentée par Vink. Le lecteur avait pu apprécier le calme du cours d'eau par-dessus lequel He Pao avait sauté, avec son miroitement sous la lumière du soleil. Il observe alors l'élément liquide sombre dans la nuit, captant et reflétant la lumière plus ténue de la Lune, ou la mer fendue par la proue d'une jonque, les éclaboussures provoquées par la chute d'individus à l'eau (He Pao en jetant quelques-uns par-dessus bord, comme elle avait déjà jeté Lu à l'eau dans le tome 8 Le voyage de Petit Li). L'avant dernière scène raconte l'infiltration de la demeure de Rachid le Persan, et culmine en un affrontement physique durant 2 pages. À cette occasion, le lecteur admire He Pao en action, mettant en œuvre l'art du Moine Fou, de manière toujours aussi rapide et efficace. Sans aller jusqu'à le chorégraphier, Vink veille à concevoir un plan de prises de vue qui permet au lecteur de suivre les déplacements de chaque personnage, les uns par rapport aux autres.
Arrivé au terme de ce tome, le lecteur constate qu'une fois encore l'auteur a veillé à raconter une histoire dense, dans une forme fluide. Le voyage est enchanteur comme d'habitude. Le lecteur passe d'une basse-cour à côté d'un verger (avec meule de foin et cochon), à une route de terre empruntée par un convoi de chariots. Il découvre ensuite une place en bordure du fleuve où viennent s'amarrer quelques jonques marchandes, dans une grande case minutieuse, montrant comment s'organise un chargement, et à quoi ressemblent les voiles. Le goût de Vink pour les détails et les impressions fugaces apparaît au détour d'une petite case discrète. C'est ainsi que le lecteur peut voir la silhouette des carpes koï évoluant entre deux eaux, qu'He Pao aperçoit du coin de l'œil dans un des bassins d'apparat de la demeure de maître Buchier. Comme à son habitude, l'auteur ne réalise pas une case de grande taille pour impressionner le lecteur avec ses capacités d'artiste, il glisse juste une petite case capturant avec élégance la sensation d'He Pao observant ce détail. Le lecteur admire également les colonnes laquées de rouge de la demeure de maître Buchier, les toitures aux tuiles délicatement entrelacées, la marquèterie décorative des cloisons et l'aménagement paysager du domaine, tout ça en 4 pages qui donnent envie de séjourner dans cette demeure, ou simplement de passer la voir pour l'admirer.
Le voyage en jonque offre moins de variété architecturale, mais Vink a pris le temps nécessaire d'effectuer des recherches pour la décrire conformément à son volume et à son aménagement intérieur, et le lecteur se plaît à contempler les mouvements de la mer. En arrivant dans la demeure de Rachid le Persan, il peut à nouveau regarder les constructions, l'aménagement paysager, et le mobilier. Il constate que le style architectural présente de fortes similarités avec celui de la demeure de maître Buchier. Il remarque que la disposition de la demeure de Rachid a été conçue de manière à prendre en compte les particularités du relief du terrain. Il ne s'agit pas d'un décalque de celle de maître Buchier. Il voit également que Rachid a souhaité un aménagement intérieur en fonction de ses goûts, différents de ceux de maître Buchier.
Le scénariste semble être conscient qu'il s'agit du dernier tome de la série sous cette forme en insérant quelques références internes légères comme celle de la poule ou celles de hommes jetés à l'eau. He Pao se rend compte que certains brigands l'ont déjà vu à l'œuvre lorsqu'elle s'est battue contre 2 tigres dans le tome 7 Les tourbillons de fleurs blanches. Mais comme toujours dans cette série, les références n'ont pas comme objectif de s'assurer que le lecteur distrait sera contraint d'acheter des tomes qu'il aurait sauté par mégarde. Cela participe plus au fait qu'il s'agit bien d'évoquer la vie d'un personnage qui a sa continuité interne, et qui ne fait pas que de passer d'aventure en aventure, sans que l'une ait des conséquences sur l'autre. Vink a développé un format d'écriture où chaque tome peut être lu indépendamment de l'autre, mais où le récit gagne en épaisseur à lire chaque tome dans l'ordre.
Dans ce tome, peut-être à nouveau parce qu'il s'agit du dernier de la série sous cette forme, l'auteur a choisi de dévoiler une part du passé d'He Pao. Dans le tome 1, le lecteur avait fait sa connaissance dans la deuxième moitié de l'adolescence, voyant une femme blanche au milieu de chinois, se faisant régulièrement traiter ou au moins qualifier de barbare. Les pérégrinations de l'héroïne la mettent sur le chemin d'un négociant français ayant connu ses parents biologiques. Le lecteur se souvient également qu'elle avait appris son prénom de naissance dans le tome 6 Les matins du serpent. Cette rencontre opportune ressort comme un dispositif romanesque, de même nature que le fait qu'He Pao soit confrontée à une situation conflictuelle dans chaque tome. Cette rencontre s'inscrit donc la logique narrative de la série. Il est d'ailleurs traité de la même manière : l'auteur ne joue pas sur la dramatisation des sentiments de son héroïne, et cette révélation nourrit l'intrigue, comme de nombreux autres éléments. Comme à son habitude, He Pao garde la tête sur les épaules, y compris en découvrant des informations sur ses parents, pas dupe de l'intérêt que peut lui porter un autre individu. Il faut dire que jusqu'alors tous ceux s'intéressant à elle le faisaient soit par intérêt en convoitant l'art du Moine Fou, soit pour prouver leur supériorité sur ce même art. Une fois encore, He Pao est le personnage principal, l'héroïne sans pour autant incarner un code moral utopique. Elle est également un individu dont le sexe n'a pas d'incidence directe sur le récit, au point que le lecteur en vient à l'oublier (même si les dessins le montrent de manière naturelle sans exagération aucune), ne s'en souvenant que lors de l'évocation d'autres femmes dont la fonction et le rôle reflètent la société et la culture de l'époque (ici les tueuses envoyées dans un gynécée).
Vink ne sacrifie pas pour autant les autres personnages du fait des révélations sur He Pao. La relation entre elle et Petit Li continue à s'étoffer. À nouveau l'art du Moine Fou menace de nuire à He Pao en ayant des conséquences sur son protégé, le jeune garçon qu'elle ramène à ses parents. Dans le tome précédent, He Pao avait fini par tenter l'expérience de faire bénéficier de l'une des techniques du Moine Fou, à Petit Li. Mais voilà, cet apprentissage est tout aussi lourd de conséquence pour lui que pour elle. Petit Li ayant été témoin direct des risques comportementaux occasionnés par cet art sur He Pao, il devient la proie d'une crise d'angoisse fort légitime. Le lecteur peut y voir la mise en scène logique et directe des éléments narratifs bâtis dans les tomes précédents. Il peut aussi y voir la suite du thème sur la passation du savoir. He Pa joue le rôle d'une professeure sans compétence pédagogique particulière, délivrant un savoir maîtrisé mais présenté de manière brute, avec des inconvénients connus sur l'élève, qu'elle n'est pas en mesure de prévenir ou d'atténuer. La situation de Petit Li est à la fois moins dramatique que celle d'He Pao précédemment car elle a été obligée de tout assimiler en une période très courte, et à la fois tout aussi préoccupante car il en devient le récipiendaire plus jeune qu'elle.
Au travers de son intrigue, Vink aborde un autre thème : celui du commerce, ou plutôt de l'organisation du profit. Après un tournoi de licornes, c’est-à-dire une pratique culturelle sous forme de joute, il construit un récit apparaissant tout d'abord sous forme d'un voyage, puis sous la forme d'une quête personnelle (en apprendre plus sur les parents d'He Pao), puis sous la forme d'un vol qualifié organisé par une bande, et enfin sous la forme d'une enquête sur un crime. À nouveau Vink ne se contente pas d'une simple vengeance sous le coup de la colère, ou d'un crime passionnel. Le motif s'inscrit dans une histoire qui réunit amour passionnel, contexte historique, plusieurs générations, intérêts économiques, lutte des classes. En cela, il s'inscrit dans le registre des meilleurs polars qui se servent des conventions du genre pour sonder des aspects peu reluisants de la société et de l'âme humaine, avec pots de vin, partage du gâteau, etc. Le lecteur n'en est que plus impressionné par l'élégance narrative de Vink qui lui permet de marier toutes ces dimensions de manière harmonieuse et parfaitement intégrée.
Ces 10 tomes constituent une série de bande dessinée exceptionnelle de bout en bout, qu'il s'agisse des dessins sophistiqués tout en restant entièrement dédiés à raconter l'histoire sans esbroufe, de l'héroïne courageuse et volontaire sans être parfaite, sans servir d'objet de titillation, du contexte historique, de la sophistication des intrigues, de l'épaisseur des personnages, des éléments fantastiques en quantité très limitée, mais très divertissant, des paysages magnifiques où il fait bon promener son regard, des différents thèmes comme la description d'une société, de l'apprentissage, du pouvoir, du poids de l'héritage, etc. Vite ! Il faut se lancer dans la lecture des Voyages d'He Pao, à commencer par La montagne qui bouge, toujours réalisé par Vink.
Ce tome fait suite à Le tournoi des licornes qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire à suivre, en 10 tomes. Il est initialement paru en 1999, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Cette série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, dont les 4 premiers sont regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).
He Pao et Petit Li ont repris leur vagabondage, et ils traversent une ferme alors que commence ce tome. He Pao bondit de branche en branche sans déranger les feuillages ou les branchages, pendant que Petit Li court au sol, refusant de tenter les acrobaties d'He Pao. Suite à l'appropriation malvenue d'un œuf, Petit Li doit se jeter dans la rivière avoisinante pour rejoindre l'autre rive et échapper au fermier. Ayant rejoint He Pao de l'autre côté, ils entendent le bruit d'une algarade : il s'agit en fait d'un convoi de 3 chariots de marchandises qui est attaqué par des brigands sur le chemin, au milieu d'une forêt. Petit Li s'arrange pour qu'He Pao se retrouve dans la situation de devoir intervenir, car il espère bien que les responsables du convoi offriront de les transporter jusqu'à la ville la proche, et peut-être de le nourrir.
Après avoir mis en déroute les brigands, He Pao est amenée, par Lok le convoyeur, devant maître Buchier le propriétaire. Ce dernier explique à He Pao qu'il vient du royaume de France, et qu'il a connu ses parents, madame et monsieur Della Roca qui ont sombré dans un naufrage à Jiang Su. Il lui propose qu'elle et Petit Li l'accompagnent jusqu'à la ville, puis qu'ils embarquent sur la jonque qu'il a affrétée et qui doit emmener les marchandises jusqu'à la famille de commerçants de Rachid le Persan, ce dernier ayant mieux connu les Della Roca que lui. Alors que le convoi continue sa route, Lok s'en éloigne pour aller retrouver Ping, l'un des brigands ayant dirigé l'attaque, qui s'avère également être son cousin. Ils se donnent rendez-vous dans l'établissement de Fleur de Printemps, une Cour aux Fleurs.
Comme toujours quand une série s'est avérée exceptionnelle, le lecteur commence par hésiter à lire le dernier tome, sachant que sa lecture marquera la fin de cette amitié précieuse qui lui a procuré autant de plaisir. Dans le cas présent, il sait aussi qu'il pourra passer ensuite aux 5 tomes de la suite appelée les Voyages d'He Pao. Comme dans les 3 tomes précédents, il plonge dans une intrigue bien tordue où il apparaît que plusieurs personnages ne jouent pas franc jeu. Accordant une totale confiance à l'auteur (après 9 tomes exceptionnels, c'est la moindre des choses), il se laisse porter par les événements, acceptant de se prêter au jeu de l'aventure, à la forme d'interactivité propres aux enquêtes où le lecteur sait que certaines situations et paroles masquent des intentions cachées et des motivations peu reluisantes. De fait, Vink a conçu une intrigue rocambolesque, avec un historique liant plusieurs personnages dans un pacte douteux, pour des intérêts économiques ne s'embarrassant pas de morale. D'un côté, le lecteur retrouve la forme des 3 tomes précédents, avec des personnages disposant tous d'une histoire personnelle, un mystère quant aux raisons des agissements des uns et des autres, et une situation conflictuelle propice à des affrontements. D'un autre côté, Vink y a intégré un pan de l'histoire personnelle d'He Pao que le lecteur n'attendait plus.
La première scène d'action se trouve en ouverture du tome, avec He Pao bondissant gracieusement de branche en branche et Petit Li courant pour la suivre et s'attirant les foudres du fermier. Le lecteur est aux anges dès la première page, en retrouvant des poules (rappelant le coq du tome 4 Le Col du Vent) et en découvrant un cochon. Les frondaisons sont représentées avec l'intelligence graphique habituelle de l'artiste. Il peut aussi bien détourer chaque feuille avec un trait encré dans un plan rapproché, que rendre compte de l'impression du feuillage par des touches de vert appliquées au pinceau. En fonction du geste et du moment, il peut consacrer 4 cases pour montrer un mouvement (He Pao bondissant par-dessus le fleuve pour atterrir de l'autre côté), ou montrer juste un instant (Petit Li éclaboussant alentour lorsque son corps s'enfonce dans l'eau). La séquence d'action suivante correspond à l'attaque du convoi par les brigands. L'artiste accomplit des merveilles à l'aquarelle en rendant compte de la lumière changeante sur les personnages, en fonction des ondulations des branchages qui masquent ou laisse passer la lumière du soleil. Le lecteur éprouve l'impression de se trouver aux côtés des personnages, sous les frondaisons.
La traversée en jonque est à nouveau l'occasion de quelques cases d'action pour He Pao. C'est également l'occasion de retrouver toute la magie de l'eau représentée par Vink. Le lecteur avait pu apprécier le calme du cours d'eau par-dessus lequel He Pao avait sauté, avec son miroitement sous la lumière du soleil. Il observe alors l'élément liquide sombre dans la nuit, captant et reflétant la lumière plus ténue de la Lune, ou la mer fendue par la proue d'une jonque, les éclaboussures provoquées par la chute d'individus à l'eau (He Pao en jetant quelques-uns par-dessus bord, comme elle avait déjà jeté Lu à l'eau dans le tome 8 Le voyage de Petit Li). L'avant dernière scène raconte l'infiltration de la demeure de Rachid le Persan, et culmine en un affrontement physique durant 2 pages. À cette occasion, le lecteur admire He Pao en action, mettant en œuvre l'art du Moine Fou, de manière toujours aussi rapide et efficace. Sans aller jusqu'à le chorégraphier, Vink veille à concevoir un plan de prises de vue qui permet au lecteur de suivre les déplacements de chaque personnage, les uns par rapport aux autres.
Arrivé au terme de ce tome, le lecteur constate qu'une fois encore l'auteur a veillé à raconter une histoire dense, dans une forme fluide. Le voyage est enchanteur comme d'habitude. Le lecteur passe d'une basse-cour à côté d'un verger (avec meule de foin et cochon), à une route de terre empruntée par un convoi de chariots. Il découvre ensuite une place en bordure du fleuve où viennent s'amarrer quelques jonques marchandes, dans une grande case minutieuse, montrant comment s'organise un chargement, et à quoi ressemblent les voiles. Le goût de Vink pour les détails et les impressions fugaces apparaît au détour d'une petite case discrète. C'est ainsi que le lecteur peut voir la silhouette des carpes koï évoluant entre deux eaux, qu'He Pao aperçoit du coin de l'œil dans un des bassins d'apparat de la demeure de maître Buchier. Comme à son habitude, l'auteur ne réalise pas une case de grande taille pour impressionner le lecteur avec ses capacités d'artiste, il glisse juste une petite case capturant avec élégance la sensation d'He Pao observant ce détail. Le lecteur admire également les colonnes laquées de rouge de la demeure de maître Buchier, les toitures aux tuiles délicatement entrelacées, la marquèterie décorative des cloisons et l'aménagement paysager du domaine, tout ça en 4 pages qui donnent envie de séjourner dans cette demeure, ou simplement de passer la voir pour l'admirer.
Le voyage en jonque offre moins de variété architecturale, mais Vink a pris le temps nécessaire d'effectuer des recherches pour la décrire conformément à son volume et à son aménagement intérieur, et le lecteur se plaît à contempler les mouvements de la mer. En arrivant dans la demeure de Rachid le Persan, il peut à nouveau regarder les constructions, l'aménagement paysager, et le mobilier. Il constate que le style architectural présente de fortes similarités avec celui de la demeure de maître Buchier. Il remarque que la disposition de la demeure de Rachid a été conçue de manière à prendre en compte les particularités du relief du terrain. Il ne s'agit pas d'un décalque de celle de maître Buchier. Il voit également que Rachid a souhaité un aménagement intérieur en fonction de ses goûts, différents de ceux de maître Buchier.
Le scénariste semble être conscient qu'il s'agit du dernier tome de la série sous cette forme en insérant quelques références internes légères comme celle de la poule ou celles de hommes jetés à l'eau. He Pao se rend compte que certains brigands l'ont déjà vu à l'œuvre lorsqu'elle s'est battue contre 2 tigres dans le tome 7 Les tourbillons de fleurs blanches. Mais comme toujours dans cette série, les références n'ont pas comme objectif de s'assurer que le lecteur distrait sera contraint d'acheter des tomes qu'il aurait sauté par mégarde. Cela participe plus au fait qu'il s'agit bien d'évoquer la vie d'un personnage qui a sa continuité interne, et qui ne fait pas que de passer d'aventure en aventure, sans que l'une ait des conséquences sur l'autre. Vink a développé un format d'écriture où chaque tome peut être lu indépendamment de l'autre, mais où le récit gagne en épaisseur à lire chaque tome dans l'ordre.
Dans ce tome, peut-être à nouveau parce qu'il s'agit du dernier de la série sous cette forme, l'auteur a choisi de dévoiler une part du passé d'He Pao. Dans le tome 1, le lecteur avait fait sa connaissance dans la deuxième moitié de l'adolescence, voyant une femme blanche au milieu de chinois, se faisant régulièrement traiter ou au moins qualifier de barbare. Les pérégrinations de l'héroïne la mettent sur le chemin d'un négociant français ayant connu ses parents biologiques. Le lecteur se souvient également qu'elle avait appris son prénom de naissance dans le tome 6 Les matins du serpent. Cette rencontre opportune ressort comme un dispositif romanesque, de même nature que le fait qu'He Pao soit confrontée à une situation conflictuelle dans chaque tome. Cette rencontre s'inscrit donc la logique narrative de la série. Il est d'ailleurs traité de la même manière : l'auteur ne joue pas sur la dramatisation des sentiments de son héroïne, et cette révélation nourrit l'intrigue, comme de nombreux autres éléments. Comme à son habitude, He Pao garde la tête sur les épaules, y compris en découvrant des informations sur ses parents, pas dupe de l'intérêt que peut lui porter un autre individu. Il faut dire que jusqu'alors tous ceux s'intéressant à elle le faisaient soit par intérêt en convoitant l'art du Moine Fou, soit pour prouver leur supériorité sur ce même art. Une fois encore, He Pao est le personnage principal, l'héroïne sans pour autant incarner un code moral utopique. Elle est également un individu dont le sexe n'a pas d'incidence directe sur le récit, au point que le lecteur en vient à l'oublier (même si les dessins le montrent de manière naturelle sans exagération aucune), ne s'en souvenant que lors de l'évocation d'autres femmes dont la fonction et le rôle reflètent la société et la culture de l'époque (ici les tueuses envoyées dans un gynécée).
Vink ne sacrifie pas pour autant les autres personnages du fait des révélations sur He Pao. La relation entre elle et Petit Li continue à s'étoffer. À nouveau l'art du Moine Fou menace de nuire à He Pao en ayant des conséquences sur son protégé, le jeune garçon qu'elle ramène à ses parents. Dans le tome précédent, He Pao avait fini par tenter l'expérience de faire bénéficier de l'une des techniques du Moine Fou, à Petit Li. Mais voilà, cet apprentissage est tout aussi lourd de conséquence pour lui que pour elle. Petit Li ayant été témoin direct des risques comportementaux occasionnés par cet art sur He Pao, il devient la proie d'une crise d'angoisse fort légitime. Le lecteur peut y voir la mise en scène logique et directe des éléments narratifs bâtis dans les tomes précédents. Il peut aussi y voir la suite du thème sur la passation du savoir. He Pa joue le rôle d'une professeure sans compétence pédagogique particulière, délivrant un savoir maîtrisé mais présenté de manière brute, avec des inconvénients connus sur l'élève, qu'elle n'est pas en mesure de prévenir ou d'atténuer. La situation de Petit Li est à la fois moins dramatique que celle d'He Pao précédemment car elle a été obligée de tout assimiler en une période très courte, et à la fois tout aussi préoccupante car il en devient le récipiendaire plus jeune qu'elle.
Au travers de son intrigue, Vink aborde un autre thème : celui du commerce, ou plutôt de l'organisation du profit. Après un tournoi de licornes, c’est-à-dire une pratique culturelle sous forme de joute, il construit un récit apparaissant tout d'abord sous forme d'un voyage, puis sous la forme d'une quête personnelle (en apprendre plus sur les parents d'He Pao), puis sous la forme d'un vol qualifié organisé par une bande, et enfin sous la forme d'une enquête sur un crime. À nouveau Vink ne se contente pas d'une simple vengeance sous le coup de la colère, ou d'un crime passionnel. Le motif s'inscrit dans une histoire qui réunit amour passionnel, contexte historique, plusieurs générations, intérêts économiques, lutte des classes. En cela, il s'inscrit dans le registre des meilleurs polars qui se servent des conventions du genre pour sonder des aspects peu reluisants de la société et de l'âme humaine, avec pots de vin, partage du gâteau, etc. Le lecteur n'en est que plus impressionné par l'élégance narrative de Vink qui lui permet de marier toutes ces dimensions de manière harmonieuse et parfaitement intégrée.
Ces 10 tomes constituent une série de bande dessinée exceptionnelle de bout en bout, qu'il s'agisse des dessins sophistiqués tout en restant entièrement dédiés à raconter l'histoire sans esbroufe, de l'héroïne courageuse et volontaire sans être parfaite, sans servir d'objet de titillation, du contexte historique, de la sophistication des intrigues, de l'épaisseur des personnages, des éléments fantastiques en quantité très limitée, mais très divertissant, des paysages magnifiques où il fait bon promener son regard, des différents thèmes comme la description d'une société, de l'apprentissage, du pouvoir, du poids de l'héritage, etc. Vite ! Il faut se lancer dans la lecture des Voyages d'He Pao, à commencer par La montagne qui bouge, toujours réalisé par Vink.
lundi 26 mars 2018
Le Moine fou, tome 9 : Le tournoi des licornes
Ce tome fait suite à Le voyage de Petit Li qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire à suivre, en 10 tomes. Il est initialement paru en 1997, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Cette série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, dont 4 regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).
Au cœur d'une forêt, sous la pluie, dans une lumière blafarde, l'élève de maître Mo qui surveillait la cabane dans laquelle se trouvait He Pao et Petit Li s'est endormie. Maître Mo arrive à cheval, avec 3 acolytes, et punit ce manquement par la mort. L'un des acolytes retrouve la direction suivie par He Pao et Petit Li grâce à l'odeur d'urine de ce dernier au pied d'un arbre. He Pao et Petit Li voyagent à bord de la carriole des grands parents Teng, à l'arrière, en compagnie de leur petite fille Jade. Le père est partie en avance pour chercher une auberge.
La famille Teng se rend dans cette ville pour participer au tournoi des licornes, des déguisements de papier et de tissu, portés par 2 personnes dans un parcours avec des obstacles. En arrivant à l'orée de la ville, ils entendent l'explosion d'une fabrique de pétard. He Pao se précipite pour aider à soutenir un mur branlant et permettre à une personne de sortir de la maison avant qu'elle ne s'écroule. Dans les jours précédant le tournoi, He Pao apprend que la famille Teng se mesurera à l'équipe du Grand Lion du Shandong, mais aussi à celles de maître Mo. En outre, dans le même temps, en plein jour, un vol audacieux est commis chez l'un des bijoutiers de la ville, puis pendant la nuit chez monsieur Tai, un vieux peintre qui a été assassiné de surcroît.
Le tome précédent ne laissait planer aucun doute sur le fait qu'He Pao ait abandonné sa quête pour retrouver le Moine Fou, et qu'elle chemine pour raccompagner Petit Li chez ses parents, ce qui est devenu sa mission. Il ne laissait pas non plus planer de doute sur le fait que l'héritage du Moine Fou continue d'avoir une incidence sur sa vie, même s'il ne menace plus de submerger sa personnalité jusqu'à la détruire. Le lecteur retrouve donc le poids de cet héritage qui continue de peser sur elle, puisque maître Mo, un maître en arts martiaux, a pour objectif de prouver qu'il est plus fort qu'He Pao, c’est-à-dire que sa technique dépasse celle du Moine Fou. Il retrouve également la possibilité que le récit se rapproche du schéma classique du héros redresseur de torts, défenseur de la veuve et de l'orphelin. Mais comme dans le tome précédent, He Pao établit sa conduite, plus en fonction de son propre code moral, qu'en fonction d'une volonté d'aider les uns ou les autres. Ici, en particulier, elle perçoit les intentions malveillantes de maître Mo, ce qui l'incite à accepter de porter la licorne de la famille Teng, avec Petit Li, pour donner à la confrontation inéluctable, une forme qu'elle aura choisie.
Comme dans les tomes précédents, tous les protagonistes disposent d'une histoire personnelle, à part maître Mo dans une moindre mesure. Ainsi le lecteur en apprend un peu sur le père Teng et le grand-père. Il peut voir la relation se développer entre Jade et Petit Li. Il apprécie que ce dernier ait conservé son esprit d'indépendance et sa curiosité, même si He Pao prend plus l'ascendant sur lui, car elle est plus dans un rôle de tutrice. Néanmoins il apparaît que l'auteur donne plus de place à l'intrigue que dans le tome précédent. À nouveau, le lecteur peut voir l'influence de Les aventures du Juge Ti de Robert van Gulik et d'autres auteurs de roman policier. Vink utilise une structure sophistiquée, dans laquelle s'enchevêtre l'histoire personnelle du personnage principal, une menace qui pèse sur sa personne, et des forfaits comme 3 vols et un crime. L'intérêt du lecteur est suscité par avance à l'idée d'apprendre ce qu'il advient du personnage principal auquel il s'est attaché au fil des tomes (sinon il n'y serait pas revenu pour ce tome 9). La promesse du divertissement est tenue par l'aspect ludique des enquêtes (qui a fait quoi et pour quel motif ?) et par le spectacle que constituent les quelques utilisations de l'art du Moine Fou. La promesse du spectacle du tournoi des Licornes est également tenue.
Vink continue à faire usage d'éléments surnaturels. Cet élément s'inscrit dans la logique de la série, depuis l'écriture étrange du Moine Fou jusqu'aux différents spectres. Cette fois-ci, c'est He Pao qui perçoit un spectre dans le reflet d'une flaque, d'eau, et même les circonstances au cours desquelles la personne a trouvé la mort. À nouveau le lecteur peut y voir une simple licence artistique, sans aucun rapport avec les convictions spirituelles de l'auteur. Il peut aussi y voir une métaphore de l'interconnexion entre les individus, et de la possibilité d'être influencé les traces laissées par les morts, perçues de manière inconsciente. Cette deuxième hypothèse trouve un écho dans une scène ultérieure de ce tome, au cours de laquelle He Pao explique à Petit Li le pouvoir de la suggestion. L'auteur en donne 2 exemples. Le premier s'inscrit dans la veine romanesque, alors qu'He Pao influence les mouvements et les pensées de Petit Li, par le biais de l'art du Moine Fou, lui faisant croire qu'il est un singe. Le deuxième exemple est de nature plus quotidien, quand He Pao explique à Petit Li que si tout le monde le traite systématiquement d'idiot, il finira par le croire.
L'autre dimension qui exerce un pouvoir d'attraction sur le lecteur réside dans la dimension picturale de l'œuvre. Il n'y a pas de contraste aussi fort que dans le tome précédent, entre les allers et venues nocturnes et la plage de sable blanc. Mais Vink continue de retenir l'attention du lecteur en montrant des endroits qu'il a jugés digne d'intérêt. La première page est muette, montrant l'atmosphère lugubre de cet endroit dans une forêt, sous la pluie, les arbres ayant perdu toutes leurs feuilles. L'artiste détoure les formes du premier plan avec des traits fins, et esquisse celles en arrière-plan, à l'aquarelle. Les arbres dénudés en deviennent fantomatiques, tout en conservant une forme réaliste. La terre apparaît comme détrempée, gorgée d'eau, peut-être argileuse, un endroit froid et humide, peu propice à la présence humaine. Baigné dans ces couleurs grises, le lecteur prend tout de suite fait et cause pour la pauvre guetteuse qui s'est endormie, ressentant de l'indignation à la manière dont la traite maître Mo, même si elle a failli à sa tâche.
Quelques pages plus loin, He Pao s'éloigne de la ville à la recherche d'un thème de spectacle. Elle pénètre dans une autre forêt où les éléments du premier plan sont détourés avec des traits encrés fins, et l'arrière-plan est décrit par les touches d'aquarelle dans une approche impressionniste d'une grande délicatesse évoquant l'art de Claude Monet. Le lecteur peut alors se sentir entouré par le rideau végétal, indistinct, ou éprouver la résistance du tapis végétal sur lequel progresse He Pao, ou encore observer la nudité des branches. Quelques pages plus loin encore, elle s'éloigne à nouveau de la ville pour entraîner Petit Li. Cette fois-ci, ils s'installent sur une pente herbue, ayant retrouvé un peu de vert suite aux pluies. Alors qu'ils se concentrent, la luminosité baisse progressivement pendant 4 pages, le ciel devenant violet dans les nuances colombin ou violet d'évêque. Comme à son habitude, Vink ne met pas en avant ce changement de teinte, il ne s'agit que d'un élément descriptif parmi d'autres, dans lequel le lecteur peut projeter un degré de sensibilité plus ou moins élevé.
Pour ce neuvième tome, l'auteur place la majeure partie du récit en ville, ce qui offre de nouveaux types de paysages au lecteur. Il regarde avec curiosité les vêtements dans badauds dans la foule, entre simple paysan, ou marchand bien installé. Il observe les capes de pluie en paille pour se protéger des gouttes. Il détaille avec gourmandise les vêtements de fête arborés à l'occasion du tournoi des licornes, avec leurs riches broderies. Il laisse son regard se promener sur l'aménagement spartiate de l'auberge dans laquelle séjourne la famille Teng, qu'il compare ensuite au mobilier plus riche de la bijouterie ou de la maison du vieux peintre. Au fur et à mesure des déplacements, il remarque également les formes particulières des toits, une chaise à porteur, le harnachement du cheval d'un cavalier, les manutentionnaires avec leurs paniers à balancier, etc. Le tournoi des licornes se déroule pour partie au-dessus de l'eau, et le lecteur apprécie à nouveau la capacité admirable de Vink à représenter ses différents états : d'un cours d'eau calme sans beaucoup de courant, à des vagues causées par une explosion, en passant par sa transparence partielle permettant de distinguer un corps entre 2 eaux.
Très conscient des spécificités d'une narration en bande dessinée, Vink fait en sorte de représenter ses personnages en train de se déplacer (ce qui permet au lecteur de découvrir le paysage grâce à des images apportant des informations visuelles supplémentaires), ou en train d'agir. Dans ce tome, il intègre des moments d'action qui ne donnent pas l'impression de répéter ceux des précédents tomes. L'intervention d'He Pao pour soutenir 2 poutres de la maison avant qu'elle ne s'écroule ne dure qu'une fraction de seconde pendant une case la montrant se déplacer à une vitesse extraordinaire, où le mode de représentation à l'aquarelle fait encore des merveilles pour transcrire cette vitesse extraordinaire. Lorsqu'elle affronte 3 malandrins dans la forêt, l'affrontement dure le temps de 2 cases, du fait de sa supériorité technique en art martial et de son efficacité. La préparation du spectacle acrobatique ne donne lieu qu'à 3 cases d'acrobatie, mais elles servent également à donner une autre information sur les capacités extraordinaires lui permettant d'échapper au regard inquisiteur de leur poursuivant.
Le spectacle donné sur la place du marché occupe une page, combinant la grâce des mouvements d'He Pao et Petit Li, à leur dimension plus grande que nature, tout en restant à une échelle humaine pour ne pas trop tirer vers le surnaturel. Le clou de ce tome en termes de spectaculaire réside dans les 8 pages consacrées au tournoi. Le lecteur admire la qualité des licornes portées par chaque tandem, ainsi que leurs mouvements, le ponton de rondins au-dessus du fleuve pour rejoindre une embarcation, les mouvements respectifs de chaque porteur de licorne, ainsi que les approches et les tentatives d'évitement entre chaque équipe. Le niveau de détail dans chaque case aboutit à une description d'une qualité cinématographique, à la fois pour sa consistance, pour l'enchaînement des déplacements et pour le mouvement d'ensemble. Le lecteur est aux premières loges pour assister au spectacle qui prend une tournure imprévue.
Le lecteur retrouve avec un grand plaisir He Pao et son compagnon de route Petit Li pour un nouveau chapitre, ayant tissé des liens émotionnels avec ces personnages. Il se rend compte qu'He Pao prend de l'assurance dans sa forme de passation de savoir. Sans essayer de faire de Petit Li son disciple, ou de lui montrer la voie du Moine Fou, elle choisit de l'initier à l'un des tours spectaculaires qu'elle peut réaliser grâce à ce savoir (percevoir son environnement autrement que le sens de la vue). Le lecteur peut y voir une forme d'acceptation plus sereine et moins résignée de la part d'He Pao, ayant surmonté la crainte de devenir l'esclave de son savoir. Elle est devenue capable de l'utiliser selon ses intentions, sans obéir à des règles prédéterminées qu'elle ignore. En particulier, elle a surmonté le blocage psychologique intégré par le Moine Fou comme un dispositif de sécurité, pour éviter que son art ne serve à tuer. Le lecteur peut aussi y voir une prise de conscience des responsabilités qui accompagne ce pouvoir.
Il est amusant de voir qu'He Pao accepte elle-même de continuer à apprendre des autres, en particulier en acceptant de porter la licorne des Teng, et d'assimiler les techniques nécessaires pour réaliser les épreuves du tournoi. L'attention du lecteur est également attirée par le thème du pouvoir de la suggestion. Il est possible de n'y voir qu'un dispositif narratif de type surnaturel pour nourrir l'intrigue, avec maître Mo capable de générer des visions dans l'esprit de ses victimes, comme une sorte de télépathie limitée. Il est aussi possible de le considérer sous un angle psychologique. La frayeur mortelle de la guetteuse devient alors la manifestation de sa propre impressionnabilité, sa façon d'envisager l'autorité de maître Mo, sa totale soumission à sa forte personnalité. Le lecteur peut appliquer le même schéma d'interprétation à la manière doit He Pao persuade Petit Li qu'il est un singe, en y voyant l'ascendant de l'adulte et du détenteur de savoir sur l'enfant et l'élève. Il voit ensuite He Pao subir l'ascendant de maître Mo qui la persuade qu'elle est en train de se noyer. Sur le moment, cette séquence semble gratuite, juste un rebondissement passager, pour occuper 4 cases. Mais l'image d'He Pao flottant comme un chiffon entre 2 eaux évoque une séquence analogue dans le tome 6 Les matins du serpent. Elle évoque également He Pao se laissant submerger par les schémas de pensée du Moine Fou. Il s'agit d'un individu risquant de laisser sa peur triompher de sa raison, de se retrouver terrassé par l'influence toxique d'un autre individu, empoisonné par ses paroles et son comportement. Tout en images, Vink donne à voir un processus psychologique complexe, sans recourir au vocabulaire de cette discipline.
Ce neuvième tome entérine le fait que le lecteur s'est pris d'affection pour He Pao et que cet attachement émotionnel compte plus que le mystère de l'art du Moine Fou, ou que le but maintenant dépassé de le retrouver. Vink compose des planches toutes entières consacrées à la narration dans lesquelles le lecteur trouve des pépites visuelles à chaque page. Il raconte un récit d'aventures qui sait ne pas se laisser cantonner à une dichotomie bien / mal, qui asservit les conventions de genre à ses besoins, qui charrie des thèmes adultes et complexes sous une apparence élégante et simple.
Ce tome fait suite à Le voyage de Petit Li qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire à suivre, en 10 tomes. Il est initialement paru en 1997, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Cette série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, dont 4 regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).
Au cœur d'une forêt, sous la pluie, dans une lumière blafarde, l'élève de maître Mo qui surveillait la cabane dans laquelle se trouvait He Pao et Petit Li s'est endormie. Maître Mo arrive à cheval, avec 3 acolytes, et punit ce manquement par la mort. L'un des acolytes retrouve la direction suivie par He Pao et Petit Li grâce à l'odeur d'urine de ce dernier au pied d'un arbre. He Pao et Petit Li voyagent à bord de la carriole des grands parents Teng, à l'arrière, en compagnie de leur petite fille Jade. Le père est partie en avance pour chercher une auberge.
La famille Teng se rend dans cette ville pour participer au tournoi des licornes, des déguisements de papier et de tissu, portés par 2 personnes dans un parcours avec des obstacles. En arrivant à l'orée de la ville, ils entendent l'explosion d'une fabrique de pétard. He Pao se précipite pour aider à soutenir un mur branlant et permettre à une personne de sortir de la maison avant qu'elle ne s'écroule. Dans les jours précédant le tournoi, He Pao apprend que la famille Teng se mesurera à l'équipe du Grand Lion du Shandong, mais aussi à celles de maître Mo. En outre, dans le même temps, en plein jour, un vol audacieux est commis chez l'un des bijoutiers de la ville, puis pendant la nuit chez monsieur Tai, un vieux peintre qui a été assassiné de surcroît.
Le tome précédent ne laissait planer aucun doute sur le fait qu'He Pao ait abandonné sa quête pour retrouver le Moine Fou, et qu'elle chemine pour raccompagner Petit Li chez ses parents, ce qui est devenu sa mission. Il ne laissait pas non plus planer de doute sur le fait que l'héritage du Moine Fou continue d'avoir une incidence sur sa vie, même s'il ne menace plus de submerger sa personnalité jusqu'à la détruire. Le lecteur retrouve donc le poids de cet héritage qui continue de peser sur elle, puisque maître Mo, un maître en arts martiaux, a pour objectif de prouver qu'il est plus fort qu'He Pao, c’est-à-dire que sa technique dépasse celle du Moine Fou. Il retrouve également la possibilité que le récit se rapproche du schéma classique du héros redresseur de torts, défenseur de la veuve et de l'orphelin. Mais comme dans le tome précédent, He Pao établit sa conduite, plus en fonction de son propre code moral, qu'en fonction d'une volonté d'aider les uns ou les autres. Ici, en particulier, elle perçoit les intentions malveillantes de maître Mo, ce qui l'incite à accepter de porter la licorne de la famille Teng, avec Petit Li, pour donner à la confrontation inéluctable, une forme qu'elle aura choisie.
Comme dans les tomes précédents, tous les protagonistes disposent d'une histoire personnelle, à part maître Mo dans une moindre mesure. Ainsi le lecteur en apprend un peu sur le père Teng et le grand-père. Il peut voir la relation se développer entre Jade et Petit Li. Il apprécie que ce dernier ait conservé son esprit d'indépendance et sa curiosité, même si He Pao prend plus l'ascendant sur lui, car elle est plus dans un rôle de tutrice. Néanmoins il apparaît que l'auteur donne plus de place à l'intrigue que dans le tome précédent. À nouveau, le lecteur peut voir l'influence de Les aventures du Juge Ti de Robert van Gulik et d'autres auteurs de roman policier. Vink utilise une structure sophistiquée, dans laquelle s'enchevêtre l'histoire personnelle du personnage principal, une menace qui pèse sur sa personne, et des forfaits comme 3 vols et un crime. L'intérêt du lecteur est suscité par avance à l'idée d'apprendre ce qu'il advient du personnage principal auquel il s'est attaché au fil des tomes (sinon il n'y serait pas revenu pour ce tome 9). La promesse du divertissement est tenue par l'aspect ludique des enquêtes (qui a fait quoi et pour quel motif ?) et par le spectacle que constituent les quelques utilisations de l'art du Moine Fou. La promesse du spectacle du tournoi des Licornes est également tenue.
Vink continue à faire usage d'éléments surnaturels. Cet élément s'inscrit dans la logique de la série, depuis l'écriture étrange du Moine Fou jusqu'aux différents spectres. Cette fois-ci, c'est He Pao qui perçoit un spectre dans le reflet d'une flaque, d'eau, et même les circonstances au cours desquelles la personne a trouvé la mort. À nouveau le lecteur peut y voir une simple licence artistique, sans aucun rapport avec les convictions spirituelles de l'auteur. Il peut aussi y voir une métaphore de l'interconnexion entre les individus, et de la possibilité d'être influencé les traces laissées par les morts, perçues de manière inconsciente. Cette deuxième hypothèse trouve un écho dans une scène ultérieure de ce tome, au cours de laquelle He Pao explique à Petit Li le pouvoir de la suggestion. L'auteur en donne 2 exemples. Le premier s'inscrit dans la veine romanesque, alors qu'He Pao influence les mouvements et les pensées de Petit Li, par le biais de l'art du Moine Fou, lui faisant croire qu'il est un singe. Le deuxième exemple est de nature plus quotidien, quand He Pao explique à Petit Li que si tout le monde le traite systématiquement d'idiot, il finira par le croire.
L'autre dimension qui exerce un pouvoir d'attraction sur le lecteur réside dans la dimension picturale de l'œuvre. Il n'y a pas de contraste aussi fort que dans le tome précédent, entre les allers et venues nocturnes et la plage de sable blanc. Mais Vink continue de retenir l'attention du lecteur en montrant des endroits qu'il a jugés digne d'intérêt. La première page est muette, montrant l'atmosphère lugubre de cet endroit dans une forêt, sous la pluie, les arbres ayant perdu toutes leurs feuilles. L'artiste détoure les formes du premier plan avec des traits fins, et esquisse celles en arrière-plan, à l'aquarelle. Les arbres dénudés en deviennent fantomatiques, tout en conservant une forme réaliste. La terre apparaît comme détrempée, gorgée d'eau, peut-être argileuse, un endroit froid et humide, peu propice à la présence humaine. Baigné dans ces couleurs grises, le lecteur prend tout de suite fait et cause pour la pauvre guetteuse qui s'est endormie, ressentant de l'indignation à la manière dont la traite maître Mo, même si elle a failli à sa tâche.
Quelques pages plus loin, He Pao s'éloigne de la ville à la recherche d'un thème de spectacle. Elle pénètre dans une autre forêt où les éléments du premier plan sont détourés avec des traits encrés fins, et l'arrière-plan est décrit par les touches d'aquarelle dans une approche impressionniste d'une grande délicatesse évoquant l'art de Claude Monet. Le lecteur peut alors se sentir entouré par le rideau végétal, indistinct, ou éprouver la résistance du tapis végétal sur lequel progresse He Pao, ou encore observer la nudité des branches. Quelques pages plus loin encore, elle s'éloigne à nouveau de la ville pour entraîner Petit Li. Cette fois-ci, ils s'installent sur une pente herbue, ayant retrouvé un peu de vert suite aux pluies. Alors qu'ils se concentrent, la luminosité baisse progressivement pendant 4 pages, le ciel devenant violet dans les nuances colombin ou violet d'évêque. Comme à son habitude, Vink ne met pas en avant ce changement de teinte, il ne s'agit que d'un élément descriptif parmi d'autres, dans lequel le lecteur peut projeter un degré de sensibilité plus ou moins élevé.
Pour ce neuvième tome, l'auteur place la majeure partie du récit en ville, ce qui offre de nouveaux types de paysages au lecteur. Il regarde avec curiosité les vêtements dans badauds dans la foule, entre simple paysan, ou marchand bien installé. Il observe les capes de pluie en paille pour se protéger des gouttes. Il détaille avec gourmandise les vêtements de fête arborés à l'occasion du tournoi des licornes, avec leurs riches broderies. Il laisse son regard se promener sur l'aménagement spartiate de l'auberge dans laquelle séjourne la famille Teng, qu'il compare ensuite au mobilier plus riche de la bijouterie ou de la maison du vieux peintre. Au fur et à mesure des déplacements, il remarque également les formes particulières des toits, une chaise à porteur, le harnachement du cheval d'un cavalier, les manutentionnaires avec leurs paniers à balancier, etc. Le tournoi des licornes se déroule pour partie au-dessus de l'eau, et le lecteur apprécie à nouveau la capacité admirable de Vink à représenter ses différents états : d'un cours d'eau calme sans beaucoup de courant, à des vagues causées par une explosion, en passant par sa transparence partielle permettant de distinguer un corps entre 2 eaux.
Très conscient des spécificités d'une narration en bande dessinée, Vink fait en sorte de représenter ses personnages en train de se déplacer (ce qui permet au lecteur de découvrir le paysage grâce à des images apportant des informations visuelles supplémentaires), ou en train d'agir. Dans ce tome, il intègre des moments d'action qui ne donnent pas l'impression de répéter ceux des précédents tomes. L'intervention d'He Pao pour soutenir 2 poutres de la maison avant qu'elle ne s'écroule ne dure qu'une fraction de seconde pendant une case la montrant se déplacer à une vitesse extraordinaire, où le mode de représentation à l'aquarelle fait encore des merveilles pour transcrire cette vitesse extraordinaire. Lorsqu'elle affronte 3 malandrins dans la forêt, l'affrontement dure le temps de 2 cases, du fait de sa supériorité technique en art martial et de son efficacité. La préparation du spectacle acrobatique ne donne lieu qu'à 3 cases d'acrobatie, mais elles servent également à donner une autre information sur les capacités extraordinaires lui permettant d'échapper au regard inquisiteur de leur poursuivant.
Le spectacle donné sur la place du marché occupe une page, combinant la grâce des mouvements d'He Pao et Petit Li, à leur dimension plus grande que nature, tout en restant à une échelle humaine pour ne pas trop tirer vers le surnaturel. Le clou de ce tome en termes de spectaculaire réside dans les 8 pages consacrées au tournoi. Le lecteur admire la qualité des licornes portées par chaque tandem, ainsi que leurs mouvements, le ponton de rondins au-dessus du fleuve pour rejoindre une embarcation, les mouvements respectifs de chaque porteur de licorne, ainsi que les approches et les tentatives d'évitement entre chaque équipe. Le niveau de détail dans chaque case aboutit à une description d'une qualité cinématographique, à la fois pour sa consistance, pour l'enchaînement des déplacements et pour le mouvement d'ensemble. Le lecteur est aux premières loges pour assister au spectacle qui prend une tournure imprévue.
Le lecteur retrouve avec un grand plaisir He Pao et son compagnon de route Petit Li pour un nouveau chapitre, ayant tissé des liens émotionnels avec ces personnages. Il se rend compte qu'He Pao prend de l'assurance dans sa forme de passation de savoir. Sans essayer de faire de Petit Li son disciple, ou de lui montrer la voie du Moine Fou, elle choisit de l'initier à l'un des tours spectaculaires qu'elle peut réaliser grâce à ce savoir (percevoir son environnement autrement que le sens de la vue). Le lecteur peut y voir une forme d'acceptation plus sereine et moins résignée de la part d'He Pao, ayant surmonté la crainte de devenir l'esclave de son savoir. Elle est devenue capable de l'utiliser selon ses intentions, sans obéir à des règles prédéterminées qu'elle ignore. En particulier, elle a surmonté le blocage psychologique intégré par le Moine Fou comme un dispositif de sécurité, pour éviter que son art ne serve à tuer. Le lecteur peut aussi y voir une prise de conscience des responsabilités qui accompagne ce pouvoir.
Il est amusant de voir qu'He Pao accepte elle-même de continuer à apprendre des autres, en particulier en acceptant de porter la licorne des Teng, et d'assimiler les techniques nécessaires pour réaliser les épreuves du tournoi. L'attention du lecteur est également attirée par le thème du pouvoir de la suggestion. Il est possible de n'y voir qu'un dispositif narratif de type surnaturel pour nourrir l'intrigue, avec maître Mo capable de générer des visions dans l'esprit de ses victimes, comme une sorte de télépathie limitée. Il est aussi possible de le considérer sous un angle psychologique. La frayeur mortelle de la guetteuse devient alors la manifestation de sa propre impressionnabilité, sa façon d'envisager l'autorité de maître Mo, sa totale soumission à sa forte personnalité. Le lecteur peut appliquer le même schéma d'interprétation à la manière doit He Pao persuade Petit Li qu'il est un singe, en y voyant l'ascendant de l'adulte et du détenteur de savoir sur l'enfant et l'élève. Il voit ensuite He Pao subir l'ascendant de maître Mo qui la persuade qu'elle est en train de se noyer. Sur le moment, cette séquence semble gratuite, juste un rebondissement passager, pour occuper 4 cases. Mais l'image d'He Pao flottant comme un chiffon entre 2 eaux évoque une séquence analogue dans le tome 6 Les matins du serpent. Elle évoque également He Pao se laissant submerger par les schémas de pensée du Moine Fou. Il s'agit d'un individu risquant de laisser sa peur triompher de sa raison, de se retrouver terrassé par l'influence toxique d'un autre individu, empoisonné par ses paroles et son comportement. Tout en images, Vink donne à voir un processus psychologique complexe, sans recourir au vocabulaire de cette discipline.
Ce neuvième tome entérine le fait que le lecteur s'est pris d'affection pour He Pao et que cet attachement émotionnel compte plus que le mystère de l'art du Moine Fou, ou que le but maintenant dépassé de le retrouver. Vink compose des planches toutes entières consacrées à la narration dans lesquelles le lecteur trouve des pépites visuelles à chaque page. Il raconte un récit d'aventures qui sait ne pas se laisser cantonner à une dichotomie bien / mal, qui asservit les conventions de genre à ses besoins, qui charrie des thèmes adultes et complexes sous une apparence élégante et simple.
dimanche 25 mars 2018
Le Moine fou, tome 8 : Le voyage de Petit Li
Ce tome fait suite à Les tourbillons de fleurs blanches qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire à suivre, en 10 tomes. Il est initialement paru en 1996, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Cette série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).
He Pao a décidé de raccompagner Petit Li chez lui ; ils voyagent donc ensemble. Ce soir-là, elle a attaché et suspendu Petit Li dans la position de l'araignée pour qu'il apprenne à écouter. Elle quitte le pagodon, en lui promettant de lui ramener un poisson car il a très faim. He Pao descend en bondissant pour atteindre la grève et se baigner dans l'eau glacée de l'océan. Petit Li en profite pour se détacher comme il le fait tous les soirs, à l'insu d'He Pao, et pour se rendre au village y dérober des poissons. En restant caché, il observe les villageois ratisser la plage, à la recherche de Jasmin, la femme de Deng qui s'est enfuie avec leur bébé.
Comme depuis plusieurs soirs, Petit Li s'introduit dans la cabane du sorcier du village et de sa femme aveugle, et y dérobe des poissons qu'il mange dès qu'il est hors de portée. Les villageois finissent par attraper quelqu'un mais il s'agit d'He Pao qui leur inflige une sévère correction, qui projette Lu (le neveu du sorcier) à la baille et qui exige cent prosternations de leur part en guise d'excuse. He Pao revient au pagodon que Petit Li a déjà eu le temps de regagner, et où il s'est rattaché. Elle y découvre Jasmin et son bébé (bientôt rejointe par Bin le vrai père de l'enfant) et les aide à fuir. Mais Petit Li perd connaissance sous l'action des poissons empoisonnés. La nuit va être longue et mouvementée.
Le lecteur retrouve He Pao accomplissant la mission qu'elle s'est engagée à accomplir dans le tome précédent : raccompagner Petit Li chez lui. Il a donc la confirmation a posteriori que la scène dans le statuaire du tome précédent constituait bien une phase significative dans l'évolution d'He Pao. Elle conserve toujours les capacités extraordinaires du Moine Fou, mais il semble qu'elle ait réussi à dépasser son obsession pour le retrouver. Le lecteur éprouve donc l'impression qu'avec ce tome, la série prend de la distance avec l'existence ou non du Moine Fou. Il ne s'agit toutefois pas d'une nouvelle direction à proprement parler. Non seulement, He Pao utilise à nouveau l'art martial du Moine Fou, mais elle continue à s'entraîner et elle ne rentre pas dans le moule du héros bon teint, ne se lançant pas dans des aventures pour venir en aide à l'opprimé, la veuve et l'orphelin. Comme dans les tomes précédents, elle garde une part de faillibilité qui, elle aussi, permet à l'histoire de ne pas rentrer dans le formatage du récit d'aventure manichéen.
Sous réserve que le lecteur accepte de revoir son horizon d'attente (= qu'il ne s'accroche pas à l'espoir de voir apparaître le Moine Fou pour tout expliquer), le lecteur s'embarque pour une intrigue dans laquelle il peut continuer de voir évoluer le personnage principal auquel il s'est attaché. Vink a choisi une unité de temps serrée puisque tout se déroule en une unique nuit qui va s'avérer fort mouvementée. Il entremêle 2 fils narratifs : Jasmin voulant sauver son bébé, et Petit Li empoisonné risquant de trépasser à l'aube. Le lecteur retrouve une forme romanesque qui peut à nouveau évoquer Les aventures du Juge Ti de Robert van Gulik. He Pao doit alors faire preuve de discernement pour sauver son compagnon, se retrouvant mêlée malgré elle à cette histoire de sacrifice aux Génies de la Mer.
Le lecteur peut donc observer He Pao en train d'enseigner l'art d'écouter à Petit Li, de se faire respecter par les villageois, de tenter d'amadouer le sorcier et sa femme pour sauver Petit Li, et d'échouer. Il se rend compte que plus de la moitié de ce tome est dévolue à d'autres personnages comme Jasmin et Bin, mais aussi à Petit Li. En tant que compagnon de voyage d'He Pao, il n'est pas réduit au rôle de faire valoir, mais il dispose d'assez de pages pour exister. En cela, l'auteur reste fidèle à son parti pris présent depuis le premier tome : tous les personnages ont une histoire personnelle, y compris les personnages secondaires. Ils sont humains dans leur comportement et leurs petits défauts, il y en a même un qui souffre de mal de dos. Le comportement du sorcier sera expliqué, et même le pauvre Lu balancé à la baille sans ménagement bénéficie d'une scène complémentaire. Le lecteur apprécie de voir évoluer des personnages se conduisant comme des adultes, dépassant le manichéisme. Vink ne se contente pas montrer Jasmin comme une mère courage prête à tout pour sauver son enfant, il indique également comment elle a fini par s'installer dans ce village. Ce principe de donner une histoire aux personnages permet d'apporter de la consistance et de la plausibilité au dispositif qui permet de résoudre la situation dramatique, en fin de récit.
Le lecteur revient également à cette série pour le plaisir de voyager que confèrent les dessins. Dans la première case, il découvre Petit Li suspendu comme un saucisson, He Pao lui adressant un regard peu amène, et certainement pas compatissant. Par cette image sortant de l'ordinaire, l'auteur capte immédiatement l'attention du lecteur. Il y a la situation inattendue et déconcertante, la texture du tronc d'arbre sur la droite, la forme des feuilles de l'arbre sur la gauche, les poutrelles de la toiture du pagodon, la douce lumière diffusée par le braséro qui ne semble pas suffisant pour réchauffer l'endroit, tout ça en une seule case. Par la suite, le lecteur peut voir le pagodon et ses deux pièces sous différents angles pour en saisir la volumétrie et l'état, ainsi que les arbres qui l'entourent, et la pente escarpée qui mène à la mer. Il peut également se faire une bonne idée de l'implantation des cabanes du village et de l'intérieur de la maison du sorcier et de sa femme. Vink intègre de petits détails pratiques comme les gousses d'ail suspendues, la soue à cochon, ou encore les poissons à sécher, les tentures, le placard où sont rangés les bocaux, la cuisinière avec son four, etc. À l'opposé de décors en carton-pâte, le regard du lecteur découvre des endroits spécifiques avec des habitations propres à la région et à l'époque et aux aménagements cohérents.
Les scènes en milieu naturel se prêtent à une forme de promenade permettant au regard de les admirer. Cela commence par les alentours immédiats du pagodon, sous une faible lumière. L'aquarelle rend bien compte des irrégularités du sol en terre, ainsi que des aspérités des rochers, et des ombres projetées par la lumière de la pleine Lune. Le lecteur peut l'apercevoir sur la page d'après, il a ainsi la confirmation de la source de lumière et de la cohérence dans la conception de cette scène. He Pao s'élançant dans l'eau offre un spectacle magnifique des vagues se fracassant sur les rochers, Vink faisant encore des merveilles pour rendre compte de l'écume et du miroitement de la lumière lunaire. La végétation du littoral est cohérente avec cet endroit. Le lecteur aimerait pouvoir accompagner He Pao dans sa chevauchée sur la plage, ou encore grimper avec elle dans les dunes, toujours sous la lumière reflétée par la Lune.
Une autre partie du récit emmène le lecteur marcher dans des cavernes à la lumière des torches et se baigner dans une eau tiède. Du coup, il est totalement pris au dépourvu quand en tournant une page, il se retrouve sur plage de nature tropicale, avec un magnifique sable blanc (dont les ondulations sont à nouveau soulignées délicatement par l'aquarelle), sous l'ombre de palmiers. C'est à la fois un dépaysement total par contraste avec l'exiguïté de la cabane du sorcier de nuit la page d'avant, et à la fois dans une forme de continuité puisque les personnages sont toujours habillés à la mode chinoise de l'époque. Le lecteur peut détailler de simples pêcheurs de poissons, admirer le riche costume d'un maître d'art martial, et s'attabler à une terrasse de restaurant sur pilotis. Vink prouve une nouvelle fois son talent pour rendre compte de l'apparence changeante de cette mer transparente sous l'effet de la houle. Quelques pages plus loin, il tombe en admiration devant une case occupant le tiers de la page. Il s'agit d'une vue en surplomb d'un lac de montagne, cerné de rochers le rendant inaccessible. L'eau a revêtu une couleur turquoise magnifique, avec des nuances changeantes en fonction de la profondeur et de l'exposition au soleil. Si cet endroit existait, il ferait le délice des randonneurs.
Le plaisir visuel de lecture reste intact dans ce tome, et l'artiste emmène le lecteur dans des endroits nouveaux, parfois similaires à d'autres déjà visités (les cavernes), parfois totalement originaux (comme cette plage de sable blanc). Il embarque également le lecteur dans une direction nouvelle, mais aussi dans la continuité des tomes précédents. Le lecteur se prend au jeu du suspense de savoir si Jasmin réussira à protéger son bébé, même si le dénouement des histoires précédentes laisse augurer d'une issue heureuse (le suspense tenant alors au comment). Il en va de même de la survie de Petit Li, fil narratif pour lequel le suspense réside dans la nature de ce qu'il en coûtera à He Pao pour le sauver. Dans le cadre de cette intrigue, Vink réutilise l'existence d'une forme spirituelle de manière frontale et essentielle. Dans le tome précédent, 2 personnages avaient été amenés à suivre le spectre d'un autre décédé dans les instants précédents. Ici c'est l'un des personnages de premier plan dont l'esprit se détache du corps sous forme d'une projection astrale, pour un voyage hors du corps.
Pour des besoins visuels, Vink représente ce corps astral à l'identique du corps physique de l'individu, avec ses habits. Le lecteur y voit une solution visuelle à prendre comme un outil narratif, et non pas une représentation littérale. Cette forme astrale reste invisible aux yeux des mortels et intangible, incapable d'interagir avec le monde physique, si ce n'est par le biais de la possession dans un cadre limité. À nouveau le lecteur ne dispose pas d'éléments concrets qui le conduiraient à penser qu'il s'agit d'une croyance de l'auteur. Il y voit plus un artifice narratif, une licence poétique. Il peut se lancer dans une interprétation sur l'influence de certains individus sur d'autres. Dans le tome précédent, il pouvait y voir la volonté du défunt pesant encore sur les vivants. Ici il peut interpréter cette manifestation surnaturelle comme une forme d'intuition des individus concernés quant aux événements qu'ils ne peuvent pas percevoir directement par leurs sens, mais qu'ils peuvent déduire d'indices perçus inconsciemment. Ou il peut tout simplement choisir d'apprécier le récit au premier degré sans y chercher un second degré ou une déclaration d'intention de l'auteur.
Au-delà de cette manifestation surnaturelle, le comportement des différents personnages met en scène des traits de caractère très humains, comme le mensonge, la tromperie, la colère, la curiosité, la douleur. Même en supposant que la projection astrale ne relève que du divertissement, le lecteur sourit en pensant à la manière dont le sorcier et sa femme ont su rendre la monnaie de sa pièce à leur voleur de poisson, prouvant que l'expérience vaut mieux que l'audace. En regardant la première case, il se souvient qu'un des thèmes centraux de la série réside dans l'apprentissage et le passage de la connaissance. Les aventures d'He Pao découlent du fait qu'elle ait reçu un savoir (en art martial), sans passeur pour l'accompagner, ce qui lui a fait courir le risque d'en devenir esclave, au point de voir sa personnalité submergée. Dans la première case, le lecteur constate qu'He Pao a accédé à la demande de Petit Li de lui apprendre des techniques d'art martial, chose qu'elle avait refusée pour les enfants du prince Yoo dans le tome précédent.
Petit Li lui reproche de lui apprendre des choses inutiles, et pas directement le savoir hérité des écritures étranges du Moine Fou. He Pao lui explique que le savoir du Moine Fou reste trop dangereux. D'un côté Petit Li bénéficie des services d'un passeur de savoir lui permettant d'assimiler des modules adaptés à sa personne. De l'autre côté, il ressent une frustration irrépressible de ne pas pouvoir accéder directement au savoir dont dispose He Pao. Le lecteur sourit à nouveau franchement en voyant Petit Li se défaire de ses liens, montrant qu'en tant qu'élève il dispose de sa propre volonté, de ses propres capacités et qu'il n'entend pas se soumettre aveuglément à la progression pédagogique imposée par He Pao.
Dans le tome précédent, le lecteur avait perçu comme une sorte d'étape décisive dans la quête d'He Pao pour retrouver son mentor, par héritage écrit interposé. Il trouve dans ce tome la confirmation de ce qu'il avait subodoré, ainsi que la suite des pérégrinations du personnage principal. Alors qu'il semble qu'elle se rapproche du stéréotype du héros, avec une aventure par tome pour redresser des torts, Vink continue de mettre en scène des individus échappant à la dichotomie bien/mal et conservant des comportements adultes sur la base de motivations complexes. La narration visuelle sert également à montrer les environnements et les individus, avec un regard adulte, sans pour autant proscrire une dimension touristique, née de la beauté des paysages, et de la qualité de leur rendu. Si le lecteur reste dubitatif devant l'artifice narratif de la projection astral, il goûte plus aux thèmes sous-jacents relatifs au poids du passé et à la transmission d'un savoir.
Ce tome fait suite à Les tourbillons de fleurs blanches qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire à suivre, en 10 tomes. Il est initialement paru en 1996, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Cette série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).
He Pao a décidé de raccompagner Petit Li chez lui ; ils voyagent donc ensemble. Ce soir-là, elle a attaché et suspendu Petit Li dans la position de l'araignée pour qu'il apprenne à écouter. Elle quitte le pagodon, en lui promettant de lui ramener un poisson car il a très faim. He Pao descend en bondissant pour atteindre la grève et se baigner dans l'eau glacée de l'océan. Petit Li en profite pour se détacher comme il le fait tous les soirs, à l'insu d'He Pao, et pour se rendre au village y dérober des poissons. En restant caché, il observe les villageois ratisser la plage, à la recherche de Jasmin, la femme de Deng qui s'est enfuie avec leur bébé.
Comme depuis plusieurs soirs, Petit Li s'introduit dans la cabane du sorcier du village et de sa femme aveugle, et y dérobe des poissons qu'il mange dès qu'il est hors de portée. Les villageois finissent par attraper quelqu'un mais il s'agit d'He Pao qui leur inflige une sévère correction, qui projette Lu (le neveu du sorcier) à la baille et qui exige cent prosternations de leur part en guise d'excuse. He Pao revient au pagodon que Petit Li a déjà eu le temps de regagner, et où il s'est rattaché. Elle y découvre Jasmin et son bébé (bientôt rejointe par Bin le vrai père de l'enfant) et les aide à fuir. Mais Petit Li perd connaissance sous l'action des poissons empoisonnés. La nuit va être longue et mouvementée.
Le lecteur retrouve He Pao accomplissant la mission qu'elle s'est engagée à accomplir dans le tome précédent : raccompagner Petit Li chez lui. Il a donc la confirmation a posteriori que la scène dans le statuaire du tome précédent constituait bien une phase significative dans l'évolution d'He Pao. Elle conserve toujours les capacités extraordinaires du Moine Fou, mais il semble qu'elle ait réussi à dépasser son obsession pour le retrouver. Le lecteur éprouve donc l'impression qu'avec ce tome, la série prend de la distance avec l'existence ou non du Moine Fou. Il ne s'agit toutefois pas d'une nouvelle direction à proprement parler. Non seulement, He Pao utilise à nouveau l'art martial du Moine Fou, mais elle continue à s'entraîner et elle ne rentre pas dans le moule du héros bon teint, ne se lançant pas dans des aventures pour venir en aide à l'opprimé, la veuve et l'orphelin. Comme dans les tomes précédents, elle garde une part de faillibilité qui, elle aussi, permet à l'histoire de ne pas rentrer dans le formatage du récit d'aventure manichéen.
Sous réserve que le lecteur accepte de revoir son horizon d'attente (= qu'il ne s'accroche pas à l'espoir de voir apparaître le Moine Fou pour tout expliquer), le lecteur s'embarque pour une intrigue dans laquelle il peut continuer de voir évoluer le personnage principal auquel il s'est attaché. Vink a choisi une unité de temps serrée puisque tout se déroule en une unique nuit qui va s'avérer fort mouvementée. Il entremêle 2 fils narratifs : Jasmin voulant sauver son bébé, et Petit Li empoisonné risquant de trépasser à l'aube. Le lecteur retrouve une forme romanesque qui peut à nouveau évoquer Les aventures du Juge Ti de Robert van Gulik. He Pao doit alors faire preuve de discernement pour sauver son compagnon, se retrouvant mêlée malgré elle à cette histoire de sacrifice aux Génies de la Mer.
Le lecteur peut donc observer He Pao en train d'enseigner l'art d'écouter à Petit Li, de se faire respecter par les villageois, de tenter d'amadouer le sorcier et sa femme pour sauver Petit Li, et d'échouer. Il se rend compte que plus de la moitié de ce tome est dévolue à d'autres personnages comme Jasmin et Bin, mais aussi à Petit Li. En tant que compagnon de voyage d'He Pao, il n'est pas réduit au rôle de faire valoir, mais il dispose d'assez de pages pour exister. En cela, l'auteur reste fidèle à son parti pris présent depuis le premier tome : tous les personnages ont une histoire personnelle, y compris les personnages secondaires. Ils sont humains dans leur comportement et leurs petits défauts, il y en a même un qui souffre de mal de dos. Le comportement du sorcier sera expliqué, et même le pauvre Lu balancé à la baille sans ménagement bénéficie d'une scène complémentaire. Le lecteur apprécie de voir évoluer des personnages se conduisant comme des adultes, dépassant le manichéisme. Vink ne se contente pas montrer Jasmin comme une mère courage prête à tout pour sauver son enfant, il indique également comment elle a fini par s'installer dans ce village. Ce principe de donner une histoire aux personnages permet d'apporter de la consistance et de la plausibilité au dispositif qui permet de résoudre la situation dramatique, en fin de récit.
Le lecteur revient également à cette série pour le plaisir de voyager que confèrent les dessins. Dans la première case, il découvre Petit Li suspendu comme un saucisson, He Pao lui adressant un regard peu amène, et certainement pas compatissant. Par cette image sortant de l'ordinaire, l'auteur capte immédiatement l'attention du lecteur. Il y a la situation inattendue et déconcertante, la texture du tronc d'arbre sur la droite, la forme des feuilles de l'arbre sur la gauche, les poutrelles de la toiture du pagodon, la douce lumière diffusée par le braséro qui ne semble pas suffisant pour réchauffer l'endroit, tout ça en une seule case. Par la suite, le lecteur peut voir le pagodon et ses deux pièces sous différents angles pour en saisir la volumétrie et l'état, ainsi que les arbres qui l'entourent, et la pente escarpée qui mène à la mer. Il peut également se faire une bonne idée de l'implantation des cabanes du village et de l'intérieur de la maison du sorcier et de sa femme. Vink intègre de petits détails pratiques comme les gousses d'ail suspendues, la soue à cochon, ou encore les poissons à sécher, les tentures, le placard où sont rangés les bocaux, la cuisinière avec son four, etc. À l'opposé de décors en carton-pâte, le regard du lecteur découvre des endroits spécifiques avec des habitations propres à la région et à l'époque et aux aménagements cohérents.
Les scènes en milieu naturel se prêtent à une forme de promenade permettant au regard de les admirer. Cela commence par les alentours immédiats du pagodon, sous une faible lumière. L'aquarelle rend bien compte des irrégularités du sol en terre, ainsi que des aspérités des rochers, et des ombres projetées par la lumière de la pleine Lune. Le lecteur peut l'apercevoir sur la page d'après, il a ainsi la confirmation de la source de lumière et de la cohérence dans la conception de cette scène. He Pao s'élançant dans l'eau offre un spectacle magnifique des vagues se fracassant sur les rochers, Vink faisant encore des merveilles pour rendre compte de l'écume et du miroitement de la lumière lunaire. La végétation du littoral est cohérente avec cet endroit. Le lecteur aimerait pouvoir accompagner He Pao dans sa chevauchée sur la plage, ou encore grimper avec elle dans les dunes, toujours sous la lumière reflétée par la Lune.
Une autre partie du récit emmène le lecteur marcher dans des cavernes à la lumière des torches et se baigner dans une eau tiède. Du coup, il est totalement pris au dépourvu quand en tournant une page, il se retrouve sur plage de nature tropicale, avec un magnifique sable blanc (dont les ondulations sont à nouveau soulignées délicatement par l'aquarelle), sous l'ombre de palmiers. C'est à la fois un dépaysement total par contraste avec l'exiguïté de la cabane du sorcier de nuit la page d'avant, et à la fois dans une forme de continuité puisque les personnages sont toujours habillés à la mode chinoise de l'époque. Le lecteur peut détailler de simples pêcheurs de poissons, admirer le riche costume d'un maître d'art martial, et s'attabler à une terrasse de restaurant sur pilotis. Vink prouve une nouvelle fois son talent pour rendre compte de l'apparence changeante de cette mer transparente sous l'effet de la houle. Quelques pages plus loin, il tombe en admiration devant une case occupant le tiers de la page. Il s'agit d'une vue en surplomb d'un lac de montagne, cerné de rochers le rendant inaccessible. L'eau a revêtu une couleur turquoise magnifique, avec des nuances changeantes en fonction de la profondeur et de l'exposition au soleil. Si cet endroit existait, il ferait le délice des randonneurs.
Le plaisir visuel de lecture reste intact dans ce tome, et l'artiste emmène le lecteur dans des endroits nouveaux, parfois similaires à d'autres déjà visités (les cavernes), parfois totalement originaux (comme cette plage de sable blanc). Il embarque également le lecteur dans une direction nouvelle, mais aussi dans la continuité des tomes précédents. Le lecteur se prend au jeu du suspense de savoir si Jasmin réussira à protéger son bébé, même si le dénouement des histoires précédentes laisse augurer d'une issue heureuse (le suspense tenant alors au comment). Il en va de même de la survie de Petit Li, fil narratif pour lequel le suspense réside dans la nature de ce qu'il en coûtera à He Pao pour le sauver. Dans le cadre de cette intrigue, Vink réutilise l'existence d'une forme spirituelle de manière frontale et essentielle. Dans le tome précédent, 2 personnages avaient été amenés à suivre le spectre d'un autre décédé dans les instants précédents. Ici c'est l'un des personnages de premier plan dont l'esprit se détache du corps sous forme d'une projection astrale, pour un voyage hors du corps.
Pour des besoins visuels, Vink représente ce corps astral à l'identique du corps physique de l'individu, avec ses habits. Le lecteur y voit une solution visuelle à prendre comme un outil narratif, et non pas une représentation littérale. Cette forme astrale reste invisible aux yeux des mortels et intangible, incapable d'interagir avec le monde physique, si ce n'est par le biais de la possession dans un cadre limité. À nouveau le lecteur ne dispose pas d'éléments concrets qui le conduiraient à penser qu'il s'agit d'une croyance de l'auteur. Il y voit plus un artifice narratif, une licence poétique. Il peut se lancer dans une interprétation sur l'influence de certains individus sur d'autres. Dans le tome précédent, il pouvait y voir la volonté du défunt pesant encore sur les vivants. Ici il peut interpréter cette manifestation surnaturelle comme une forme d'intuition des individus concernés quant aux événements qu'ils ne peuvent pas percevoir directement par leurs sens, mais qu'ils peuvent déduire d'indices perçus inconsciemment. Ou il peut tout simplement choisir d'apprécier le récit au premier degré sans y chercher un second degré ou une déclaration d'intention de l'auteur.
Au-delà de cette manifestation surnaturelle, le comportement des différents personnages met en scène des traits de caractère très humains, comme le mensonge, la tromperie, la colère, la curiosité, la douleur. Même en supposant que la projection astrale ne relève que du divertissement, le lecteur sourit en pensant à la manière dont le sorcier et sa femme ont su rendre la monnaie de sa pièce à leur voleur de poisson, prouvant que l'expérience vaut mieux que l'audace. En regardant la première case, il se souvient qu'un des thèmes centraux de la série réside dans l'apprentissage et le passage de la connaissance. Les aventures d'He Pao découlent du fait qu'elle ait reçu un savoir (en art martial), sans passeur pour l'accompagner, ce qui lui a fait courir le risque d'en devenir esclave, au point de voir sa personnalité submergée. Dans la première case, le lecteur constate qu'He Pao a accédé à la demande de Petit Li de lui apprendre des techniques d'art martial, chose qu'elle avait refusée pour les enfants du prince Yoo dans le tome précédent.
Petit Li lui reproche de lui apprendre des choses inutiles, et pas directement le savoir hérité des écritures étranges du Moine Fou. He Pao lui explique que le savoir du Moine Fou reste trop dangereux. D'un côté Petit Li bénéficie des services d'un passeur de savoir lui permettant d'assimiler des modules adaptés à sa personne. De l'autre côté, il ressent une frustration irrépressible de ne pas pouvoir accéder directement au savoir dont dispose He Pao. Le lecteur sourit à nouveau franchement en voyant Petit Li se défaire de ses liens, montrant qu'en tant qu'élève il dispose de sa propre volonté, de ses propres capacités et qu'il n'entend pas se soumettre aveuglément à la progression pédagogique imposée par He Pao.
Dans le tome précédent, le lecteur avait perçu comme une sorte d'étape décisive dans la quête d'He Pao pour retrouver son mentor, par héritage écrit interposé. Il trouve dans ce tome la confirmation de ce qu'il avait subodoré, ainsi que la suite des pérégrinations du personnage principal. Alors qu'il semble qu'elle se rapproche du stéréotype du héros, avec une aventure par tome pour redresser des torts, Vink continue de mettre en scène des individus échappant à la dichotomie bien/mal et conservant des comportements adultes sur la base de motivations complexes. La narration visuelle sert également à montrer les environnements et les individus, avec un regard adulte, sans pour autant proscrire une dimension touristique, née de la beauté des paysages, et de la qualité de leur rendu. Si le lecteur reste dubitatif devant l'artifice narratif de la projection astral, il goûte plus aux thèmes sous-jacents relatifs au poids du passé et à la transmission d'un savoir.
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