Don Camillo reprenant les discours politiques de Peppone ?
Ce tome constitue la deuxième moitié de la dernière partie de la trilogie commencée avec Les temps nouveaux 1 - Le retour. Il est initialement paru en 2015. Le scénario est écrit par Éric Warnauts, les couleurs sont réalisées par Guy Servais (surnommé Raives), et les dessins sont le fruit d'une collaboration entre ces 2 créateurs. Raives & Warnauts ont collaboré sur de nombreux albums et sur plusieurs séries comme L'Orfèvre, Les suites vénitiennes. Après ce tome, ils ont poursuivi leur collaboration avec Sous les pavés.
Le 3 janvier 1961 à Bukavu (au Congo Belge), les parachutistes belges surveillent l'évacuation des colons belges, alors que les rebelles ont commencé à brutaliser des blancs à travers le pays. C'est dans ces circonstances que Thomas Deschamps arrive à Bukavu et qu'il s'enquiert de la situation et de sa plantation. La femme auprès de qui il se renseigne lui conseille de se dépêcher. À la nuit tombante, il parcourt les routes en voiture et fait un unique arrêt dans la plantation la plus proche de la sienne. Tout a été dévasté ; il ne reste qu'un boy âgé qui lui conseille de se dépêcher et qui condamne les actions des rebelles en les traitant de sauvages. Thomas arrive enfin à sa plantation et constate que la demeure est intacte, mais plongée dans le noir. Il trouve Hortense saine et sauve qui l'attend seule et qui commence par lui faire des réprimandes. Leur dispute est interrompue par l'irruption de 4 soldats rebelles, armés de fusil et de coupe-coupe.
Le 18 janvier 1961, père Joseph s'est rendu à Bruxelles où il rencontre un individu bien renseigné, servant aussi de guide au musée royal des Beaux-Arts. Il est en train de commenter le tableau La chute d'Icare, de Bruegel, et s'interrompt pour s'occuper de Joseph, en lui dressant un tableau de la situation au Congo Belge. À Berlin Est, Win vient de coucher avec Nina Reuber, et ils évoquent la situation de Berlin. Lui voit des signes tangibles de reprises économiques y compris avec l'Ouest ; elle est persuadée que l'URSS (Union des républiques socialistes soviétiques) ne laissera pas les choses se faire. Wim finit de se rhabiller et sort pour aller retrouver sa femme. Dans la cage d'escalier, il croise Lucie Jalhay qui vient rendre visite à Nina. Elle vient l'informer qu'elle a rendez-vous dans l'après-midi avec un ami de son mari, qui connaît bien le chef de poste de la CIA au Congo Belge. Effectivement, il lui indique que l'agent Franck Jerry va être chargé de se rendre sur place. Ce dernier commence par examiner la demeure de Thomas Deschamps à la plantation. Il y fait une découverte horrible dans l'une des tombes familiales. À La Goffe, Thérèse vient d'enterrer Firmin, et elle évoque la situation de Thomas, avec Joseph à l'Hôtel des Roches.
C'est forcément avec un pincement au cœur que le lecteur ouvre ce dernier tome de la série, car il sait qu'il va devoir se séparer de personnages auxquels il s'est attaché. Il sait aussi que la fin du récit a été fixée avec la fin du mouvement de décolonisation, et que les personnages continueront leur vie par la suite. Il revoit donc passer Thérèse toujours aussi en colère contre le comportement inconséquent des hommes, Nina Reuber & Bénédicte Lacombe toujours aussi amoureuses et refusant d'accepter les morts de civils sans rien dire, Alice toujours aussi amoureuse de Thomas, Lucie Jalhay prête à aider ses proches. Comme dans les tomes précédents, les événements tournent autour de Thomas Deschamps, tout le monde s'inquiétant, à juste titre, du fait qu'il ait disparu au Congo Belge. Le père Joseph continue de lui prêter une oreille attentive, plus parce qu'il est son ami que du fait de sa fonction. Les auteurs terminent leur récit par une épanadiplose narrative : avec un petit verre dégusté chez Joseph, suivi par une traversée de ruisseau et un semblant de chasse aux papillons, comme avait commencé le tome 1, il y a de cela des années. Par ce dispositif, le lecteur peut apprécier le temps écoulé, les événements survenus et les traumatismes surmontés au cours de ces années chargées en bouleversements historiques.
Le lecteur retrouve les particularités de la série, à commencer par les évocations historiques. Il retrouve donc une demi-douzaine de pages avec un cartouche de texte de la largeur de la page, donnant des informations sur les événements en train de survenir, comme s'il s'agissait des nouvelles radiophoniques. Comme dans le tome précédent, elles sont complétées à plusieurs reprises par des échanges entre des personnages qui font le point. Il peut donc se faire une idée de l'état de la rébellion au Congo Belge, et des actes de répressions que les rebelles accomplissent à l'encontre des blancs, les mesures économiques mises en œuvre pour la reconstitution de l'Allemagne après-guerre, la problématique du passage à l'Ouest des Allemands de l'Est à Berlin, l'apparition de l'OAS (Organisation de l'Armée Secrète) et ses attentats, etc. Comme à leur habitude, les auteurs ne se contentent pas de citer de grands événements pour donner l'illusion d'une trame de fond. Ils citent également des faits historiques en rapport direct avec la vie d'un personnage, comme la parution des Temps Modernes, la revue crée par Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, pour Bénédicte Lacombe. La litanie des attentats n'a pas pour objet d'ajouter une dimension dramatique, mais de renforcer la vocation des personnages s'indignant devant la souffrance. Lorsque les auteurs évoquent le massacre du 17 octobre 1961 lors d'une manifestation organisée à Paris par la fédération de France du FLN, ils montrent comment la violence engendre la violence, dans un cercle vicieux sans fin.
Le lecteur retrouve également les images toujours aussi épatantes de Raives & Warnauts. Il est impossible de ne pas être séduit par l'image d'ouverture qui montre la ville en bordure de lac où es installée la plantation de Thomas, en vue aérienne. Par la suite, le lecteur aimerait bien pouvoir visiter le musée royal des Beaux-Arts de Bruxelles (une magnifique représentation de sa cour intérieure), se promener avec Lucie dans les rues de Berlin Est, flâner dans les champs autour de La Goffe, prendre le tramway à Liège en compagnie de Bernadette et Alice, observer la traite des vaches ou conduire le tracteur qui emmène les bidons de lait à La Goffe, assister au mariage de Bernadette et Antoine Moreau à Liège. Le lecteur éprouve l'impression que les traits de contour sont un peu moins lâches que dans le tome précédent, en particulier les visages sont moins taillés à la serpe. Chaque élément de décor est toujours aussi précis, à commencer par les façades et les intérieurs. La mise en couleurs de Raives reste enchanteresse, comme à chaque fois, rehaussant les reliefs, rendant compte de l'ambiance lumineuse, faisant ressortir les surfaces les unes par rapport aux autres.
Dans le même temps, le lecteur se retrouve également pris par surprise par plusieurs développements. Par exemple, Franck Jerry prend une importance inattendue. Il n'était jusqu'alors qu'un petit trafiquant efficace qui avait fini par se faire choper par la CIA. Le lecteur avait bien compris que cet individu est doué pour servir d'intermédiaire pour le compte de la CIA, entre individus aux motivations et aux actes impossibles à reconnaître officiellement, mais aussi des individus indispensables dans des opérations officieuses. Dans ce tome, le lecteur a l'occasion de le voir à l'œuvre dans une de ces opérations, et il constate une impressionnante efficacité professionnelle. Les auteurs le surprennent tout autant avec une scène d'action, une traque dans la jungle congolaise, avec des échanges de coups de feu et même l'arrivée providentielle d'un hélicoptère. C'est une séquence d'action sur une demi-douzaine de pages, une première, plutôt bien exécutée. Dans le même registre, le lecteur assiste au passage clandestin de Berlin Est à Berlin Ouest d'Esse et de sa mère, comme une scène miroir de Nina Reuber emmenant Lucie Jalhay vers un appartement de berlinoises, dans le tome 1 d'Après-Guerre, le cycle précédant de la trilogie.
À nouveau, le lecteur peut apprécier l'excellence de la mise en scène de Raives & Warnauts. En page 8, il montre la voiture de Thomas Deschamps progresser dans la campagne congolaise de nuit. Le lecteur peut ainsi se faire une idée de la densité de population, de l'inquiétude à se sentir seul sur une route de campagne non éclairée. La discussion entre Joseph et le guide de musée donne l'occasion de déambuler dans les couloirs du musée royal. Lorsque Franck Jerry arrive à la plantation, il laisse promener son regard pour essayer de détecter un élément qui aurait échappé aux autorités. Dans une page muette (page 23), le lecteur peut voir Jerry réfléchir à ce qu'il voit et détecter quelque chose. Même s'il ne lui ait pas montré, il comprend que ce que Jerry a trouvé doit être particulièrement atroce et ignoble pour provoquer une réaction si intense chez un individu avec une telle expérience du terrain. La séquence de traque dans la jungle rend bien compte de la luxuriance de la végétation, de sa beauté, et de la beauté à couper le souffle d'un ciel se parant de reflets violets, tout en rendant compte de la soudaineté de l'affrontement et de l'absence de visibilité des autres belligérants. Raives & Warnauts ont décidé de représenter le massacre du massacre du 17 octobre 1961, sans utiliser de mots. Le lecteur n'a aucun doute sur ce que lui montrent les images S'il découvre ce fait historique, il en ressent toute la brutalité de la répression, même si les auteurs lui épargnent les manifestants jetés dans la Seine. S'il connaît déjà les faits, il sent sa gorge se serrer en voyant ainsi représentées ces terribles brutalités.
S'il ne devait retenir qu'une séquence parmi tous ces événements, il est possible que le choix du lecteur se porterait sur les 2 pages muettes du mariage de Bernadette et Antoine Moreau. Warnauts & Raives ont renouvelé l'exploit de mettre le lecteur aux premières loges d'un événement familial assez intime et de lui faire partager les différentes émotions, sans avoir besoin de texte. La page 46 comporte 10 cases et la page 46 en comporte 11. D'un côté, le lecteur assiste aux étapes attendues comme l'échange des alliances à la mairie, les embrassades au sortir de la salle des mariages, le repas de noces, les toasts portés, les regards chargés d'émotion diverses. De l'autre côté, le lecteur connaît les positions des uns et des autres, et est à même d'imaginer ce qu'ils peuvent ressentir, quel est leur avis sur cet événement. C'est comme s'il faisait partie de la famille.
À l'issue de ces 6 tomes, le lecteur ressort complètement conquis pas sa lecture. Il a voyagé dans de nombreux endroits avec une qualité touristique épatantes et une reconstitution historique dans laquelle il a confiance. Il a suivi une histoire centrée sur un personnage principal Thomas Deschamps, avec une ouverture sur ceux qui l'entourent évitant une impression égocentrée, et ouvrant sur d'autres situations du fait de leur histoire personnelle, ou à d'autres endroits du fait qu'ils voyagent eux aussi. Il n'y a pas de personnages parfaits, à commencer par Thomas, il y a quelques personnages méprisables comme les soldats rebelles dans ce tome, les auteurs condamnant la cruauté physique sans possibilité d'excuse. Toutefois, chacun agit en fonction des circonstances dans lesquelles la vie l'a placé, de sa culture, de son histoire personnelle. À l'opposé d'un récit se déroulant dans un contexte historique qui ne sert que de prétexte, Warnauts & Raives ont construit un récit qui a comme ambition de rendre compte d'une époque, ou plutôt de plusieurs situées à quelques années d'intervalle. Dans une interview, ils indiquaient qu'ils ont souhaité comprendre des références, des événements évoqués lors de leur enfance ou adolescence et ayant influé sur la vie de leurs proches, ayant généré des ressentis durables, ainsi que des amitiés ou des inimitiés. De ce point de vue, la série est une totale réussite.
Bien sûr le lecteur est en droit de s'interroger sur la nature de cette reconstitution historique, sur son projet. Il constate que les auteurs ont choisi de faire du petit village belge La Goffe, le point d'accroche des personnages, le récit y commence et s'y termine. En cours de route, le lecteur peut s'interroger sur l'importance de la place donnée à l'histoire de la France. Encore dans ce dernier tome, il est plus question du processus d'indépendance de l'Algérie que de celui du Congo Belge. De la même manière, il peut s'interroger sur les motifs qui ont conduit les auteurs à choisir de faire figurer tel événement historique plutôt que tel autre dans leur récit. Quoi qu'il en soit, ces choix font sens au regard de leur projet et le tout forme une unité cohérente. Le lecteur peut bien sûr déceler quelques choix romanesques pour augmenter l'envergure du récit, à commencer par l'histoire personnelle d'Assunta Lorca (opposée au régime franquiste), jusqu'au choix de Lucie Jalhay de partir s'installer à New York avec un afro-américain. Mais à nouveau ces particularités sont cohérentes avec le reste du récit, que ce soit le goût pour le voyage de Thomas, ou le refus d'être cantonnée à un village pour Lucie. Tout au long de ces 6 tomes, le lecteur a pu identifier des thèmes structurant comme la vie des individus modelée par l'Histoire sans qu'ils n'aient de prise dessus, la volonté d'engagement pour des causes, ou la force des liens de la famille, les différentes formes de manifestation de la résilience.
Indéniablement, Éric Warnauts et Raives ont fait œuvre d'auteur, pour une fiction historique dense en bouleversements historiques, et riche en personnages complexes et attachants. Ils rendent compte d'une époque telle que perçue au travers d'un noyau de protagonistes avec une qualité de reconstitution historique visuellement exceptionnelle et jamais pesante.
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lundi 25 juin 2018
vendredi 15 juin 2018
Après-guerre - tome 2 - Blocus
La haine et la vengeance n'apportent rien. Seul le pardon libère.
Ce tome fait suite à Après-guerre 1 - L'Espoir (2013). Il est initialement paru en 2014, réalisé par la même équipe créatrice : le scénario est écrit par Éric Warnauts, les couleurs sont réalisées par Guy Servais (surnommé Raives), et les dessins sont le fruit d'une collaboration entre ces 2 créateurs. Rétrospectivement, les auteurs ont intégré une de leurs BD précédents entre ce diptyque Après-guerre et le précédent Les temps nouveaux : L'innocente (1991). Raives & Warnauts ont collaboré sur de nombreux albums et sur plusieurs séries comme L'Orfèvre, Les suites vénitiennes.
Ce tome commence en février 1949, à Prague. Grâce à ses relations et son argent acquis en tant que commerçant sur le marché noir, Thomas Deschamps a pu organiser un rendez-vous entre le colonel Marchak (commandant du camp de Karaganda, dans la République du Kazakhstan en URSS), Wim Breitner et Assunta Lorca, sous bonne escorte de 2 gardes militaires du camp. Le colonel boit à la santé du camarade Klement Gottwald (1896-1953) et laisse ses invités sous bonne garde. Mais Wim Breitner lui propose d'aller vérifier la marchandise séance tenante, le premier versement pour la libération d'Assunta Lorca. Pendant ce temps-là, un groupe folklorique se produit dans le lobby de l'hôtel en l'honneur de la délégation française présente, menée par monsieur Ronsac. Assunta demande pour la deuxième fois à se rendre aux toilettes. Quand son chaperon militaire commence à trouver le temps long, il pénètre dans les toilettes et découvre qu'elle a fui. Il croit la reconnaître dans l'une des femmes de la délégation de Ronsac mais il s'agit en fait de Bénédicte Lacombe, journaliste.
De retour à Berlin, Lucie Jalhay se rend à la boîte de jazz Green Mill. Elle y retrouve le lieutenant Majewski, ainsi que sa fiancée Helena. Majewski lui indique que tout s'est bien passé pour l'exfiltration d'Assunta Lorca. En réponse à une question d'Helena, Lucie explique que Nina a gagné Paris avec Bénédicte Lacombe, pour prendre un vol pour Beyrouth le surlendemain, puis se rendre à Tel-Aviv en passant par Haïfa. Alors qu'ils discutent, le saxophoniste afro-américain du groupe de jazz se joint à eux pour papoter : Ray Air Gaines. Lucie et lui sympathisent sur le champ et finissent la nuit ensemble. À La Goffe (en Ardenne Belge), Assunta Lorca finit de s'habiller sous le regard de Thomas Deschamps. Il n'ose pas s'approcher d'elle, et elle lui parle froidement. Le soir, Thomas va demander au père Joseph ce qu'il pense du comportement d'Assunta.
Après une première saison (Les temps nouveaux) extraordinaire, et un premier tome de deuxième saison tout aussi enthousiasmant, le lecteur se rend compte qu'il est en attente de la résolution de l'intrigue concernant l'exfiltration d'Assunta Lorca. Les auteurs donnent donc la réponse dès la première séquence, car la nature de ces récits n'est pas de l'ordre de la série d'aventures. Les différents personnages continuent d'évoluer, de changer au fil des années. Le lecteur retrouve bien Thomas Deschamps, mais ce dernier se retrouve confronté à la présence d'Assunta Lorca, son ancienne amante, qui a été changée par les épreuves qu'elle a traversées. C'est sans doute le fil narratif le plus dramatique. Alors même que le lecteur pourrait dire que tout est bien qui finit bien s'il se trouvait dans une bande dessinée tout public, dans les faits le retour d'Assunta ne résout rien. Elle est même amenée à le dire quand elle s'ouvre au père Joseph de son mal être. Elle lui dit que Thomas (son ancien amant, avant la guerre) lui tourne autour comme s'il attendait une révélation qui arrangerait tout.
Ces 3 pages (27 à 29) sont d'une intensité dramatique aussi déchirante que poignante. Assunta et Joseph sont deux individus qui ont subi la torture aux mains de l'occupant, les allemands pour Joseph, les allemands et les russes pour Assunta qui a séjourné dans 3 camps différents (Breendonk en Belgique, Auschwitz en Pologne et Karaganda au Kazakhstan). Alors que le père Joseph semble avoir surmonté ces traumatismes et accepté qu'ils font partie de lui, l'état d'esprit d'Assunta oscille entre la colère et la dépression. Elle se sent incapable de verbaliser ce qu'elle a vécu, encore moins ce qu'elle a accepté de faire pour survivre. Elle espère toujours une forme de justice au travers du procès d'un de ses tortionnaires. Elle ne sait pas comment accepter ce qu'elle a vécu et ce qu'elle a fait ; elle refuse aussi de s'y résigner. Les auteurs réalisent une scène d'une sensibilité d'une rare justesse, alors qu'il ne s'agit finalement que de 2 individus en train de parler dans la cuisine du curé. Le lecteur peut voir Assunta s'emporter en faisant de grands gestes, au fur et à mesure qu'elle se sent enfermée par ce qu'elle raconte, par ce qu'elle n'arrive pas à dire. Le père Joseph conserve son calme et reste digne, mais le lecteur peut voir passer des expressions de tristesse et de détresse sur son visage. Du fait de l'intensité de l'échange et de la souffrance exprimée, le lecteur devient comme hypnotisé par ces 2 personnages, mais si la curiosité le prend, il peut revenir sur cette scène et regarder les décors, le haut vaisselier, les verres à vin, l'escalier en bois, le parquet, les murs en pierre. Warnauts & Raives concluent cette discussion terrifiante, avec un chat noir s'en allant courir dans le jardin et retrouver sa compagne, comme une image d'insouciance perdue et inatteignable, mais aussi comme un signe prémonitoire. Ils réalisent une autre séquence en 2 pages muettes (34 & 35) d'une infinie tristesse quand Assunta Lorca tient l'occasion de sa vengeance sur l'un des médecins qui ont facilité ses tortures en la maintenant en vie. Avec le recul de ces 2 passages, le lecteur mesure mieux la densité du malaise quand Thomas la regardait s'habiller page 18, ce que cette scène avait de morbide.
Le récit aurait pu être construit autour de cette scène, avec l'objectif exclusif d'y aboutir, cette bande dessinée aurait déjà été exceptionnelle. Le lecteur apprécie pleinement que la décompression narrative ne soit toujours pas à l'ordre du jour et qu'il puisse retrouver les différents personnages. Il voit Thomas de plus en plus fermé, ayant accepté toutes les compromissions pour faire libérer Assunta, désemparé par son attitude qu'il reste incapable de comprendre, toujours aussi coupé de sa propre fille faute de capacité à éprouver de l'amour paternel, totalement déstabilisé par la réussite de Marie-Louise (sa jeune amante de 20 ans dans le tome précédent) qui a réussi à faire carrière à Paris, d'abord comme petite main dans la couture, puis comme mannequin, et enfin comme modèle pour le célèbre photographe Erwin Blumfeld (1897-1969). Cette jeune femme s'épanouit, s'adaptant à la vie après-guerre, participant à la construction d'une vie pour cette nouvelle génération. Entre les 2 générations (celle de Thomas et celle de Marie-Louise), il revoit Lucie Jalhay, toujours aussi impressionnante par son maintien, sa force de caractère, toujours attristée par la mort injuste du major Steve Banks. Les auteurs n'oublient pas les personnages passés, et construisent l'histoire personnelle de ceux qui reste sur les fondations de ce qu'ils ont vécu.
C'est avec le même plaisir que le lecteur revoit Nina Reuber, sa vie en couple avec une autre femme, son refus de se laisser dompter. Alors que la distribution de personnages va en s'agrandissant (malgré les décès), le lecteur se rend compte qu'il se souvient de tous sans effort de mémoire et qu'il en apprend suffisamment sur leur devenir pour qu'ils ne donnent pas l'impression de passer pour une scène de figuration imposée. Il observe l'élan de vie des plus jeunes (comme le saxophoniste nouveau venu Roy Air Gaines) et l'amertume de certains plus âgés (comme Thérèse du fait de la tournure de son mariage, ou Alice se résignant à se remarier avec un homme qu'elle n'aime pas alors que son choix de cœur est un homme inaccessible). Il constate que les auteurs s'amusent avec lui en introduisant des comportements plus drôles comme cette prostituée qui préfère les clopes de marque américaine parce qu'elles ont le goût des vainqueurs, ou Firmin qui compte fleurette à madame Malchaire dans la cave du bar.
En plus de toutes ces qualités, le lecteur retrouve tout ce qui fait cette série : la reconstitution historique, la sophistication de la narration visuelle. Comme dans le tome précédent, il peut lire les 2 pages d'événements par ordre chronologique en fin de volume, une pour l'année 1949, et une pour l'année 1950, cette dernière se terminant par la sortie du premier album de bandes dessinées des éditions du Lombard. Comme dans le tome précédent, les auteurs conservent un point de vue à la hauteur de l'individu, en rappelant parfois le contexte d'un événement clef, comme la fin de l'embargo terrestre de Berlin Ouest le 12 mai 1949, la création de la RDA et de la RFA la même année, les manifestations du peuple lors du retour de Léopold III, la fusillade de Grâce-Berleur (un village des hauteurs de Liège) le 3 juillet 1950, ou encore le procès des époux Rosenberg. Il est également fait mention de plusieurs événements culturels, comme les photographies d'Erwin Blumfeld ou la parution de Le deuxième sexe (1949) de Simone de Beauvoir (1908-1986). Cette dernière mention attire d'ailleurs l'attention du lecteur sur la place importante des femmes dans ce récit, sur l'émancipation de certaines, et sur la manière dont les autres ne font pas que subir. Il se dessine aussi la question de la place des afro-américains dans la société, leur acceptation en Europe en tant que libérateurs et en tant que musiciens, mais la problématique de leur position sociale lors de leur retour aux États-Unis.
Bien évidemment, le lecteur est également revenu pour la peinture des différents environnements où évoluent les personnages. Il retrouve les traits de contours fins et précis, tout en restant souples, et les couleurs nuancées appliquées à l'aquarelle. Le délice visuel est intact. Warnauts & Raives transportent le lecteur aussi bien en intérieur qu'en extérieur, comblant ses attentes pourtant élevées. Il peut ainsi admirer les rues de Prague (alors en Tchécoslovaquie) et leurs câbles pour tramway aux intersections, les rues de Berlin, le jardin du Luxembourg avec le vert magnifique de la frondaison des arbres, les plantations de pomme de terre et de rutabagas sur les trottoirs de Berlin, les frondaisons des arbres à La Goffe, les rues de Montmartre de nuit, l'automne dans les champs autour de La Goffe. Il prend plaisir à observer les décorations intérieures d'une brasserie de Prague, d'une boîte de jazz à Berlin, de la chambre d'Assunta Lorca à l'hôtel des Roches, du palais de justice de Bruxelles, d'une boîte de striptease à Pigalle, ou encore de la cave du café tenu par monsieur et madame Malchaire.
Éric Warnauts & Guy Servais offrent au lecteur une fin de deuxième saison extraordinaire, à la fois sur le plan de la reconstitution historique, de la complexité des situations, de l'épaisseur des personnages, de la qualité des décors et des ambiances lumineuses. En plus des thèmes déjà abordés dans le tome précédent, ils mettent en scène avec une rare sensibilité l'épreuve pour les victimes de la torture de surmonter un tel traumatisme, d'être incapables de partager l'indicible avec leurs proches, dans une séquence aussi juste que douloureuse. C'est un tome extraordinaire de bout en bout qui comble les attentes déraisonnables du lecteur et va au-delà. Ce dernier aurait tort de se priver de retrouver les personnages dans la troisième saison : Les jours heureux en 2 tomes, par les mêmes auteurs.
Ce tome fait suite à Après-guerre 1 - L'Espoir (2013). Il est initialement paru en 2014, réalisé par la même équipe créatrice : le scénario est écrit par Éric Warnauts, les couleurs sont réalisées par Guy Servais (surnommé Raives), et les dessins sont le fruit d'une collaboration entre ces 2 créateurs. Rétrospectivement, les auteurs ont intégré une de leurs BD précédents entre ce diptyque Après-guerre et le précédent Les temps nouveaux : L'innocente (1991). Raives & Warnauts ont collaboré sur de nombreux albums et sur plusieurs séries comme L'Orfèvre, Les suites vénitiennes.
Ce tome commence en février 1949, à Prague. Grâce à ses relations et son argent acquis en tant que commerçant sur le marché noir, Thomas Deschamps a pu organiser un rendez-vous entre le colonel Marchak (commandant du camp de Karaganda, dans la République du Kazakhstan en URSS), Wim Breitner et Assunta Lorca, sous bonne escorte de 2 gardes militaires du camp. Le colonel boit à la santé du camarade Klement Gottwald (1896-1953) et laisse ses invités sous bonne garde. Mais Wim Breitner lui propose d'aller vérifier la marchandise séance tenante, le premier versement pour la libération d'Assunta Lorca. Pendant ce temps-là, un groupe folklorique se produit dans le lobby de l'hôtel en l'honneur de la délégation française présente, menée par monsieur Ronsac. Assunta demande pour la deuxième fois à se rendre aux toilettes. Quand son chaperon militaire commence à trouver le temps long, il pénètre dans les toilettes et découvre qu'elle a fui. Il croit la reconnaître dans l'une des femmes de la délégation de Ronsac mais il s'agit en fait de Bénédicte Lacombe, journaliste.
De retour à Berlin, Lucie Jalhay se rend à la boîte de jazz Green Mill. Elle y retrouve le lieutenant Majewski, ainsi que sa fiancée Helena. Majewski lui indique que tout s'est bien passé pour l'exfiltration d'Assunta Lorca. En réponse à une question d'Helena, Lucie explique que Nina a gagné Paris avec Bénédicte Lacombe, pour prendre un vol pour Beyrouth le surlendemain, puis se rendre à Tel-Aviv en passant par Haïfa. Alors qu'ils discutent, le saxophoniste afro-américain du groupe de jazz se joint à eux pour papoter : Ray Air Gaines. Lucie et lui sympathisent sur le champ et finissent la nuit ensemble. À La Goffe (en Ardenne Belge), Assunta Lorca finit de s'habiller sous le regard de Thomas Deschamps. Il n'ose pas s'approcher d'elle, et elle lui parle froidement. Le soir, Thomas va demander au père Joseph ce qu'il pense du comportement d'Assunta.
Après une première saison (Les temps nouveaux) extraordinaire, et un premier tome de deuxième saison tout aussi enthousiasmant, le lecteur se rend compte qu'il est en attente de la résolution de l'intrigue concernant l'exfiltration d'Assunta Lorca. Les auteurs donnent donc la réponse dès la première séquence, car la nature de ces récits n'est pas de l'ordre de la série d'aventures. Les différents personnages continuent d'évoluer, de changer au fil des années. Le lecteur retrouve bien Thomas Deschamps, mais ce dernier se retrouve confronté à la présence d'Assunta Lorca, son ancienne amante, qui a été changée par les épreuves qu'elle a traversées. C'est sans doute le fil narratif le plus dramatique. Alors même que le lecteur pourrait dire que tout est bien qui finit bien s'il se trouvait dans une bande dessinée tout public, dans les faits le retour d'Assunta ne résout rien. Elle est même amenée à le dire quand elle s'ouvre au père Joseph de son mal être. Elle lui dit que Thomas (son ancien amant, avant la guerre) lui tourne autour comme s'il attendait une révélation qui arrangerait tout.
Ces 3 pages (27 à 29) sont d'une intensité dramatique aussi déchirante que poignante. Assunta et Joseph sont deux individus qui ont subi la torture aux mains de l'occupant, les allemands pour Joseph, les allemands et les russes pour Assunta qui a séjourné dans 3 camps différents (Breendonk en Belgique, Auschwitz en Pologne et Karaganda au Kazakhstan). Alors que le père Joseph semble avoir surmonté ces traumatismes et accepté qu'ils font partie de lui, l'état d'esprit d'Assunta oscille entre la colère et la dépression. Elle se sent incapable de verbaliser ce qu'elle a vécu, encore moins ce qu'elle a accepté de faire pour survivre. Elle espère toujours une forme de justice au travers du procès d'un de ses tortionnaires. Elle ne sait pas comment accepter ce qu'elle a vécu et ce qu'elle a fait ; elle refuse aussi de s'y résigner. Les auteurs réalisent une scène d'une sensibilité d'une rare justesse, alors qu'il ne s'agit finalement que de 2 individus en train de parler dans la cuisine du curé. Le lecteur peut voir Assunta s'emporter en faisant de grands gestes, au fur et à mesure qu'elle se sent enfermée par ce qu'elle raconte, par ce qu'elle n'arrive pas à dire. Le père Joseph conserve son calme et reste digne, mais le lecteur peut voir passer des expressions de tristesse et de détresse sur son visage. Du fait de l'intensité de l'échange et de la souffrance exprimée, le lecteur devient comme hypnotisé par ces 2 personnages, mais si la curiosité le prend, il peut revenir sur cette scène et regarder les décors, le haut vaisselier, les verres à vin, l'escalier en bois, le parquet, les murs en pierre. Warnauts & Raives concluent cette discussion terrifiante, avec un chat noir s'en allant courir dans le jardin et retrouver sa compagne, comme une image d'insouciance perdue et inatteignable, mais aussi comme un signe prémonitoire. Ils réalisent une autre séquence en 2 pages muettes (34 & 35) d'une infinie tristesse quand Assunta Lorca tient l'occasion de sa vengeance sur l'un des médecins qui ont facilité ses tortures en la maintenant en vie. Avec le recul de ces 2 passages, le lecteur mesure mieux la densité du malaise quand Thomas la regardait s'habiller page 18, ce que cette scène avait de morbide.
Le récit aurait pu être construit autour de cette scène, avec l'objectif exclusif d'y aboutir, cette bande dessinée aurait déjà été exceptionnelle. Le lecteur apprécie pleinement que la décompression narrative ne soit toujours pas à l'ordre du jour et qu'il puisse retrouver les différents personnages. Il voit Thomas de plus en plus fermé, ayant accepté toutes les compromissions pour faire libérer Assunta, désemparé par son attitude qu'il reste incapable de comprendre, toujours aussi coupé de sa propre fille faute de capacité à éprouver de l'amour paternel, totalement déstabilisé par la réussite de Marie-Louise (sa jeune amante de 20 ans dans le tome précédent) qui a réussi à faire carrière à Paris, d'abord comme petite main dans la couture, puis comme mannequin, et enfin comme modèle pour le célèbre photographe Erwin Blumfeld (1897-1969). Cette jeune femme s'épanouit, s'adaptant à la vie après-guerre, participant à la construction d'une vie pour cette nouvelle génération. Entre les 2 générations (celle de Thomas et celle de Marie-Louise), il revoit Lucie Jalhay, toujours aussi impressionnante par son maintien, sa force de caractère, toujours attristée par la mort injuste du major Steve Banks. Les auteurs n'oublient pas les personnages passés, et construisent l'histoire personnelle de ceux qui reste sur les fondations de ce qu'ils ont vécu.
C'est avec le même plaisir que le lecteur revoit Nina Reuber, sa vie en couple avec une autre femme, son refus de se laisser dompter. Alors que la distribution de personnages va en s'agrandissant (malgré les décès), le lecteur se rend compte qu'il se souvient de tous sans effort de mémoire et qu'il en apprend suffisamment sur leur devenir pour qu'ils ne donnent pas l'impression de passer pour une scène de figuration imposée. Il observe l'élan de vie des plus jeunes (comme le saxophoniste nouveau venu Roy Air Gaines) et l'amertume de certains plus âgés (comme Thérèse du fait de la tournure de son mariage, ou Alice se résignant à se remarier avec un homme qu'elle n'aime pas alors que son choix de cœur est un homme inaccessible). Il constate que les auteurs s'amusent avec lui en introduisant des comportements plus drôles comme cette prostituée qui préfère les clopes de marque américaine parce qu'elles ont le goût des vainqueurs, ou Firmin qui compte fleurette à madame Malchaire dans la cave du bar.
En plus de toutes ces qualités, le lecteur retrouve tout ce qui fait cette série : la reconstitution historique, la sophistication de la narration visuelle. Comme dans le tome précédent, il peut lire les 2 pages d'événements par ordre chronologique en fin de volume, une pour l'année 1949, et une pour l'année 1950, cette dernière se terminant par la sortie du premier album de bandes dessinées des éditions du Lombard. Comme dans le tome précédent, les auteurs conservent un point de vue à la hauteur de l'individu, en rappelant parfois le contexte d'un événement clef, comme la fin de l'embargo terrestre de Berlin Ouest le 12 mai 1949, la création de la RDA et de la RFA la même année, les manifestations du peuple lors du retour de Léopold III, la fusillade de Grâce-Berleur (un village des hauteurs de Liège) le 3 juillet 1950, ou encore le procès des époux Rosenberg. Il est également fait mention de plusieurs événements culturels, comme les photographies d'Erwin Blumfeld ou la parution de Le deuxième sexe (1949) de Simone de Beauvoir (1908-1986). Cette dernière mention attire d'ailleurs l'attention du lecteur sur la place importante des femmes dans ce récit, sur l'émancipation de certaines, et sur la manière dont les autres ne font pas que subir. Il se dessine aussi la question de la place des afro-américains dans la société, leur acceptation en Europe en tant que libérateurs et en tant que musiciens, mais la problématique de leur position sociale lors de leur retour aux États-Unis.
Bien évidemment, le lecteur est également revenu pour la peinture des différents environnements où évoluent les personnages. Il retrouve les traits de contours fins et précis, tout en restant souples, et les couleurs nuancées appliquées à l'aquarelle. Le délice visuel est intact. Warnauts & Raives transportent le lecteur aussi bien en intérieur qu'en extérieur, comblant ses attentes pourtant élevées. Il peut ainsi admirer les rues de Prague (alors en Tchécoslovaquie) et leurs câbles pour tramway aux intersections, les rues de Berlin, le jardin du Luxembourg avec le vert magnifique de la frondaison des arbres, les plantations de pomme de terre et de rutabagas sur les trottoirs de Berlin, les frondaisons des arbres à La Goffe, les rues de Montmartre de nuit, l'automne dans les champs autour de La Goffe. Il prend plaisir à observer les décorations intérieures d'une brasserie de Prague, d'une boîte de jazz à Berlin, de la chambre d'Assunta Lorca à l'hôtel des Roches, du palais de justice de Bruxelles, d'une boîte de striptease à Pigalle, ou encore de la cave du café tenu par monsieur et madame Malchaire.
Éric Warnauts & Guy Servais offrent au lecteur une fin de deuxième saison extraordinaire, à la fois sur le plan de la reconstitution historique, de la complexité des situations, de l'épaisseur des personnages, de la qualité des décors et des ambiances lumineuses. En plus des thèmes déjà abordés dans le tome précédent, ils mettent en scène avec une rare sensibilité l'épreuve pour les victimes de la torture de surmonter un tel traumatisme, d'être incapables de partager l'indicible avec leurs proches, dans une séquence aussi juste que douloureuse. C'est un tome extraordinaire de bout en bout qui comble les attentes déraisonnables du lecteur et va au-delà. Ce dernier aurait tort de se priver de retrouver les personnages dans la troisième saison : Les jours heureux en 2 tomes, par les mêmes auteurs.
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jeudi 14 juin 2018
Après-guerre - tome 1 - L'Espoir
Ne pense pas. Agis !
Ce tome fait suite au diptyque Les Temps nouveaux 1 - Le retour (2011) & Les Temps nouveaux 2 - Entre chien et loup (2012). Il est initialement paru en 2013, réalisé par la même équipe créatrice : le scénario est écrit par Éric Warnauts, les couleurs sont réalisées par Guy Servais (surnommé Raives), et les dessins sont le fruit d'une collaboration entre ces 2 créateurs. Rétrospectivement, les auteurs ont intégré une de leurs BD précédents entre ce tome et le diptyque Les temps nouveaux : L'innocente (1991) qui retrace l'histoire de Nina Reuber, une adolescente allemande pendant la seconde guerre mondiale. Raives & Warnauts ont collaboré sur de nombreux albums et sur plusieurs séries comme L'Orfèvre, Les suites vénitiennes.
Ce tome commence en septembre 1947 dans la zone Est de Berlin. Des voyageurs descendent tranquillement d'un train et tendent leurs papiers aux soldats russes présents dans la gare pour les contrôles d'identité. L'un d'entre eux descend subrepticement sur les voies et essaye de filer discrètement pour passer dans le quartier anglais. Il se fait abattre par un garde alors qu'il franchit la porte de Brandebourg. Comme il s'est écroulé du côté anglais, un soldat britannique récupère l'enveloppe qu'il portait sur lui et qui contient entre autres la fiche de prisonnière d'Assunta Lorca. Au village de La Goffe, en Ardenne belge, Thomas Deschamps s'apprête à partir pour Liège, accompagné par Firmin. Ils se font tancer par Thérèse qui n'apprécie pas trop qu'ils picolent trop et qu'ils courent la gueuse lors de ces virées. Thomas part sans dire au revoir à sa fille Bernadette.
Arès avoir fait des affaires, Thomas Deschamps laisse Firmin se rendre au bar de la mère Malchaire, pour aller traiter d'autres dossiers dans un restaurant tenu par Marthe, où l'attend Jerry, un gradé américain. Ils évoquent le petit trafic d’import qu'ils ont mis sur pied, en se servant de la logistique militaire, où tout le monde y trouve son compte. Pendant ce temps-là à La Goffe, Thérèse et Marie-Louise (l'amante de Thomas) font le constat de leur piètre situation amoureuse. Le lendemain, en commençant à préparer les repas du midi, Rose explique aux 2 femmes qu'il y a un avant et un après mariage dans le comportement des hommes. Le curé Joseph arrive, demandant à Thomas de le suivre pour parler. Il lui reproche de coucher avec une gamine de vingt ans sans avoir d'avenir à lui offrir, de ne pas s'occuper de sa fille Bernadette, et participer au marché noir. Thomas lui explique qu'il a besoin de fonds pour pouvoir financer l'évasion d'Assunta Lorca du camp d'internement dans lequel les russes l'ont reléguée.
Le lecteur était resté sur un excellent souvenir de la première saison dans laquelle les auteurs avaient su évoquer une époque troublée, avec des personnages attachants de par leur conviction, et une bonne densité d'évocation des faits historiques. Il revient donc pour la suite, avec le même horizon d'attente, et l'envie de savoir ce qu'il est arrivé à Assunta Lorca, jeune femme espagnole ayant fui l'avancée des troupes franquistes en compagnie d'éléments des brigades internationales en déroute. Le récit s'ouvre avec une séquence épatante muette de 2 pages montrant la tentative de passage à Berlin Ouest d'un agent non identifié. En 18 cases (10 pour la page 5 et 8 pour la page 6), uniquement par les dessins, Raives et Warnauts indiquent où se situe l'action, montrent les passagers descendre du train et se faire contrôler, suivent le fuyard au travers des quartiers détruits, décrivent le garde en faction tirer sur cette silhouette suspecte, juste sous la porte de Brandebourg. En 2 pages, ils ont montré leur savoir-faire en termes de narration visuelle impeccable, sans oublier la mise en couleurs à base de teintes sombres délavées attestant de la pluie tombante.
Comme dans les 2 premiers tomes (et l'ensemble de leurs collaborations), les 2 artistes se complètent sans solution de continuité et emmènent le lecteur pour qu'il soit le spectateur privilégié d'actions, ou le flâneur profitant de superbes paysages. Dans la première catégorie, il est possible de citer plusieurs séquences. Cette étonnante progression dans des bâtiments en ruine (pages 26 à 27) quand Nina Reuber emmène Lucie Jalhay vers un appartement de berlinoises qui pourront l'aider : le lecteur les suit dans les immeubles éventrés par les bombardements où se trouvent encore des objets personnels d'occupants disparus. Il ressent tout le plaisir innocent de Thomas et du père Joseph quand ils provoquent une bataille de boules de neige dans la campagne belge, en page 30, avec l'éclairage si particulier de la lumière réverbérée. Plus encore que ces scènes d'action, le lecteur se délecte de pouvoir se projeter dans les différents environnements, que ce soit en extérieur, ou en intérieur.
Après l'évocation de Berlin en ruine, le lecteur apprécie de retrouver le village de La Goffe inchangé, avec ses arbres commençant à bourgeonner, et des dessins épatants, combinant des traits de contour un peu plus lâches, avec une mise en couleurs toujours aussi aérienne et précise. En pages 16 & 17, il peut à nouveau marcher un peu dans les bois avec Thomas & Joseph comme dans le tome précédent, puis admirer la lumière mordorée illuminant les sous-bois, alors que le soleil commence à décliner en fin d'après-midi. Après la bataille de boules de neige, il respire le grand air froid lors d'une promenade bucolique dans la neige, accompagnant Thomas Deschamps et Lucie Jalhay, observant leur pull chaud d'hiver, le blanc manteau qui recouvre les champs, la condensation générée par leur respiration, la fumée de leur cigarette, la neige et le givre sur les arbres. Il est tout autant charmé par ce même endroit sous le soleil d'été en fin de volume avec le vol d'un rapace, la richesse du potager dans lequel travaille Rose, en train de discuter avec Alice Deschamps, la femme de Charles, le frère décédé de Thomas.
Raives & Warnauts sont aussi convaincants lorsqu'ils représentent des paysages urbains comme Berlin en ruine, les avenues de Liège avec le tramway, une promenade de 3 pages (23 à 25) dans les rues de Bruxelles avec des bâtiments aux façades reconnaissables, l'Île de la Cité à Paris, la Gare du Nord, les quais avec vue sur Notre Dame de Paris, ou encore, dans un tout autre registre le tarmac de l'aéroport de Berlin Tempelhof. Le lecteur est en admiration devant la qualité touristique des images, l'ambiance lumineuse, ces dessins qui combinent miraculeusement légèreté et précision. Les artistes dépeignent avec la même maestria les intérieurs, que ce soit les cuisines de l'hôtel des Roches à La Goffe, le restaurant de Marthe à Liège avec sa décoration spécifique, le bar Regina à Berlin où se croisent soldats américains et jeunes femmes au son d'un orchestre de jazz, l'église du père Joseph avec ses bancs, sa chaire, son autel et ses boiseries, un petit café parisien en entresol rue des Canettes du côté de Saint Sulpice, ou encore le bureau froid et fonctionnel du colonel Marchak, dirigeant du camp de Karaganda, dans la République du Kazakhstan en URSS. Rien que pour ça, ce tome mérite le temps de lecture à lui consacrer, et récompense le lecteur bien au-delà de son investissement, avec des lieux laissant des impressions durables.
Le lecteur retrouve avec plaisir les personnages du premier tome, et n'a aucun de mal à les reconnaître grâce au casting compétent des artistes. En les observant, il voit des adultes se conduire en adulte, des émotions complexes passer sur leur visage, aussi bien l'amertume éprouvée face à la situation, qu'une colère larvée du fait de l'impuissance, ou une combativité inextinguible. Bien évidemment, Raives & Warnauts soignent les tenues des femmes comme des hommes, avec le souci de l'authenticité historique. Au fil des discussions et des actions, il apparaît que chaque personnage dispose de motivations spécifiques pour agir, engendrées par son histoire personnelle et ses convictions. Personne n'est interchangeable, et chacun se comporte en fonction de son milieu et des événements. La personnalité de Thomas Deschamps mêle les aspects positifs et négatifs, sa volonté de sauver Assunta Lorca à tout prix, mais aussi son incapacité à s'occuper de sa propre fille, son incapacité à aimer les femmes autrement que physiquement. Lucie Jalhay ne parvient à surmonter le traumatisme de la mort de son amant américain. L'amertume qui règne entre les femmes de l'hôtel des Roches remonte à la surface à deux reprises. Chaque personnage est marqué par la guerre, par ce qu'il a subi, par la perte d'êtres chers ou de simples connaissances, par l'Histoire hors de contrôle qui broie les individus.
Dans ce tome, le lecteur (re)découvre le parcours de Nina Reuber, personnage principal de L'innocente. Elle aussi a été ballottée par l'Histoire, une jeune adolescente allemande se retrouvant à porter une partie du poids de la culpabilité de sa nation, alors que les circonstances ont fait qu'elle ne s'est rendue coupable de rien, même sans s'en rendre compte. Éric Warnauts entremêle avec dextérité les trajectoires de vie des individus, et les événements historiques. Le lecteur peut déceler de ci de là quelques aménagements romanesques pour densifier l'intrigue : le passé rebelle d'Assunta Lorca, la ressemblance bien opportune entre Bénédicte Lacombe et Assunta. D'un autre côté, ces 2 choix un peu voyants permettent d'aborder l'après-guerre à une échelle internationale, et pas seulement belge. Comme dans la première saison, le scénariste se montre très ambitieux dans son évocation de l'époque. Il y est question de l'occupation de Berlin, du rationnement en Allemagne et en Belgique, des camps de Breendonk et Auschwitz, mais aussi de ceux en URSS, du plan Marshall, du viol des femmes lors de la libération de Berlin, du communisme en France avec la mention de Louis Aragon (1897-1982) & Elsa Triolet (1896-1970), du blocus de Berlin et du pont aérien des américains, de l'instrumentalisation des prisonniers de guerre… Il est également fait quelques références culturelles, à Henry Miller (1891-1980), au club de jazz en Europe, et même au premier album de Tintin Tintin au Congo, avec un dessin d'enfant réalisé par Bernadette (la fille de Thomas) qui lui a donné une peau noire.
Le lecteur s'immerge donc dans un récit à l'opposé de la décompression narrative, mais qui sait rester élégant et léger. Au fil de cette reconstitution historique soignée, le lecteur en vient à se demander quel point de vue ont adopté les auteurs. Le point de vue le plus évident est de raconter l'histoire au niveau de l'individu, comme un fléau qui détruit les vies humaines, faisant des morts par million, et laissant les vivants dans un état de traumatisme, devant soit se résigner, soit accepter s'ils en ont la force, soit continuer à vivre mécaniquement dans une vie dépourvue de sens. Le second point de vue est celui de la diversité géographique et politique. Bien sûr le régime nazi est montré comme le mal, ainsi que les horreurs commises dans les camps de travail. Mais le récit évoque aussi le comportement barbare d'une partie des libérateurs vis-à-vis des femmes. Éric Warnauts évoque la situation de la Belgique libérée et les tenants de différents courants politiques, avec leurs engagements pendant la montée du nazisme, celle de la France de manière moins détaillée, celle de Berlin et des berlinois pendant la reconstruction et le blocus. L'intégration de Nina Reuber permet également de faire référence aux procès de Nuremberg, auxquels elle a assisté pour partie en tant que secrétaire de la journaliste Bénédicte Lacombe. N'ayant pas souhaité surcharger le récit en lui-même, les auteurs ont ajouté en fin de volume 2 pages de références chronologiques, l'une pour l'année 1947, l'autre pour l'année 1948. Ils réussissent également à continuer de mettre en scène le rôle du curé dans le village de La Goffe, ou l'omniprésence des trafics générés par le marché noir.
Cette première moitié de deuxième saison est extraordinaire en tous points : évocation d'une période historique complexe et difficile, personnages complexes et attachants malgré leurs défauts et leurs souffrances, environnements complexes et tangibles, que ce soit en extérieur en milieu naturel ou urbain, ou en intérieur. Éric Warnauts et Guy Servais emmènent le lecteur dans une tragédie qui ménage une place à l'espoir, avec un point de vue humain et réaliste.
Ce tome fait suite au diptyque Les Temps nouveaux 1 - Le retour (2011) & Les Temps nouveaux 2 - Entre chien et loup (2012). Il est initialement paru en 2013, réalisé par la même équipe créatrice : le scénario est écrit par Éric Warnauts, les couleurs sont réalisées par Guy Servais (surnommé Raives), et les dessins sont le fruit d'une collaboration entre ces 2 créateurs. Rétrospectivement, les auteurs ont intégré une de leurs BD précédents entre ce tome et le diptyque Les temps nouveaux : L'innocente (1991) qui retrace l'histoire de Nina Reuber, une adolescente allemande pendant la seconde guerre mondiale. Raives & Warnauts ont collaboré sur de nombreux albums et sur plusieurs séries comme L'Orfèvre, Les suites vénitiennes.
Ce tome commence en septembre 1947 dans la zone Est de Berlin. Des voyageurs descendent tranquillement d'un train et tendent leurs papiers aux soldats russes présents dans la gare pour les contrôles d'identité. L'un d'entre eux descend subrepticement sur les voies et essaye de filer discrètement pour passer dans le quartier anglais. Il se fait abattre par un garde alors qu'il franchit la porte de Brandebourg. Comme il s'est écroulé du côté anglais, un soldat britannique récupère l'enveloppe qu'il portait sur lui et qui contient entre autres la fiche de prisonnière d'Assunta Lorca. Au village de La Goffe, en Ardenne belge, Thomas Deschamps s'apprête à partir pour Liège, accompagné par Firmin. Ils se font tancer par Thérèse qui n'apprécie pas trop qu'ils picolent trop et qu'ils courent la gueuse lors de ces virées. Thomas part sans dire au revoir à sa fille Bernadette.
Arès avoir fait des affaires, Thomas Deschamps laisse Firmin se rendre au bar de la mère Malchaire, pour aller traiter d'autres dossiers dans un restaurant tenu par Marthe, où l'attend Jerry, un gradé américain. Ils évoquent le petit trafic d’import qu'ils ont mis sur pied, en se servant de la logistique militaire, où tout le monde y trouve son compte. Pendant ce temps-là à La Goffe, Thérèse et Marie-Louise (l'amante de Thomas) font le constat de leur piètre situation amoureuse. Le lendemain, en commençant à préparer les repas du midi, Rose explique aux 2 femmes qu'il y a un avant et un après mariage dans le comportement des hommes. Le curé Joseph arrive, demandant à Thomas de le suivre pour parler. Il lui reproche de coucher avec une gamine de vingt ans sans avoir d'avenir à lui offrir, de ne pas s'occuper de sa fille Bernadette, et participer au marché noir. Thomas lui explique qu'il a besoin de fonds pour pouvoir financer l'évasion d'Assunta Lorca du camp d'internement dans lequel les russes l'ont reléguée.
Le lecteur était resté sur un excellent souvenir de la première saison dans laquelle les auteurs avaient su évoquer une époque troublée, avec des personnages attachants de par leur conviction, et une bonne densité d'évocation des faits historiques. Il revient donc pour la suite, avec le même horizon d'attente, et l'envie de savoir ce qu'il est arrivé à Assunta Lorca, jeune femme espagnole ayant fui l'avancée des troupes franquistes en compagnie d'éléments des brigades internationales en déroute. Le récit s'ouvre avec une séquence épatante muette de 2 pages montrant la tentative de passage à Berlin Ouest d'un agent non identifié. En 18 cases (10 pour la page 5 et 8 pour la page 6), uniquement par les dessins, Raives et Warnauts indiquent où se situe l'action, montrent les passagers descendre du train et se faire contrôler, suivent le fuyard au travers des quartiers détruits, décrivent le garde en faction tirer sur cette silhouette suspecte, juste sous la porte de Brandebourg. En 2 pages, ils ont montré leur savoir-faire en termes de narration visuelle impeccable, sans oublier la mise en couleurs à base de teintes sombres délavées attestant de la pluie tombante.
Comme dans les 2 premiers tomes (et l'ensemble de leurs collaborations), les 2 artistes se complètent sans solution de continuité et emmènent le lecteur pour qu'il soit le spectateur privilégié d'actions, ou le flâneur profitant de superbes paysages. Dans la première catégorie, il est possible de citer plusieurs séquences. Cette étonnante progression dans des bâtiments en ruine (pages 26 à 27) quand Nina Reuber emmène Lucie Jalhay vers un appartement de berlinoises qui pourront l'aider : le lecteur les suit dans les immeubles éventrés par les bombardements où se trouvent encore des objets personnels d'occupants disparus. Il ressent tout le plaisir innocent de Thomas et du père Joseph quand ils provoquent une bataille de boules de neige dans la campagne belge, en page 30, avec l'éclairage si particulier de la lumière réverbérée. Plus encore que ces scènes d'action, le lecteur se délecte de pouvoir se projeter dans les différents environnements, que ce soit en extérieur, ou en intérieur.
Après l'évocation de Berlin en ruine, le lecteur apprécie de retrouver le village de La Goffe inchangé, avec ses arbres commençant à bourgeonner, et des dessins épatants, combinant des traits de contour un peu plus lâches, avec une mise en couleurs toujours aussi aérienne et précise. En pages 16 & 17, il peut à nouveau marcher un peu dans les bois avec Thomas & Joseph comme dans le tome précédent, puis admirer la lumière mordorée illuminant les sous-bois, alors que le soleil commence à décliner en fin d'après-midi. Après la bataille de boules de neige, il respire le grand air froid lors d'une promenade bucolique dans la neige, accompagnant Thomas Deschamps et Lucie Jalhay, observant leur pull chaud d'hiver, le blanc manteau qui recouvre les champs, la condensation générée par leur respiration, la fumée de leur cigarette, la neige et le givre sur les arbres. Il est tout autant charmé par ce même endroit sous le soleil d'été en fin de volume avec le vol d'un rapace, la richesse du potager dans lequel travaille Rose, en train de discuter avec Alice Deschamps, la femme de Charles, le frère décédé de Thomas.
Raives & Warnauts sont aussi convaincants lorsqu'ils représentent des paysages urbains comme Berlin en ruine, les avenues de Liège avec le tramway, une promenade de 3 pages (23 à 25) dans les rues de Bruxelles avec des bâtiments aux façades reconnaissables, l'Île de la Cité à Paris, la Gare du Nord, les quais avec vue sur Notre Dame de Paris, ou encore, dans un tout autre registre le tarmac de l'aéroport de Berlin Tempelhof. Le lecteur est en admiration devant la qualité touristique des images, l'ambiance lumineuse, ces dessins qui combinent miraculeusement légèreté et précision. Les artistes dépeignent avec la même maestria les intérieurs, que ce soit les cuisines de l'hôtel des Roches à La Goffe, le restaurant de Marthe à Liège avec sa décoration spécifique, le bar Regina à Berlin où se croisent soldats américains et jeunes femmes au son d'un orchestre de jazz, l'église du père Joseph avec ses bancs, sa chaire, son autel et ses boiseries, un petit café parisien en entresol rue des Canettes du côté de Saint Sulpice, ou encore le bureau froid et fonctionnel du colonel Marchak, dirigeant du camp de Karaganda, dans la République du Kazakhstan en URSS. Rien que pour ça, ce tome mérite le temps de lecture à lui consacrer, et récompense le lecteur bien au-delà de son investissement, avec des lieux laissant des impressions durables.
Le lecteur retrouve avec plaisir les personnages du premier tome, et n'a aucun de mal à les reconnaître grâce au casting compétent des artistes. En les observant, il voit des adultes se conduire en adulte, des émotions complexes passer sur leur visage, aussi bien l'amertume éprouvée face à la situation, qu'une colère larvée du fait de l'impuissance, ou une combativité inextinguible. Bien évidemment, Raives & Warnauts soignent les tenues des femmes comme des hommes, avec le souci de l'authenticité historique. Au fil des discussions et des actions, il apparaît que chaque personnage dispose de motivations spécifiques pour agir, engendrées par son histoire personnelle et ses convictions. Personne n'est interchangeable, et chacun se comporte en fonction de son milieu et des événements. La personnalité de Thomas Deschamps mêle les aspects positifs et négatifs, sa volonté de sauver Assunta Lorca à tout prix, mais aussi son incapacité à s'occuper de sa propre fille, son incapacité à aimer les femmes autrement que physiquement. Lucie Jalhay ne parvient à surmonter le traumatisme de la mort de son amant américain. L'amertume qui règne entre les femmes de l'hôtel des Roches remonte à la surface à deux reprises. Chaque personnage est marqué par la guerre, par ce qu'il a subi, par la perte d'êtres chers ou de simples connaissances, par l'Histoire hors de contrôle qui broie les individus.
Dans ce tome, le lecteur (re)découvre le parcours de Nina Reuber, personnage principal de L'innocente. Elle aussi a été ballottée par l'Histoire, une jeune adolescente allemande se retrouvant à porter une partie du poids de la culpabilité de sa nation, alors que les circonstances ont fait qu'elle ne s'est rendue coupable de rien, même sans s'en rendre compte. Éric Warnauts entremêle avec dextérité les trajectoires de vie des individus, et les événements historiques. Le lecteur peut déceler de ci de là quelques aménagements romanesques pour densifier l'intrigue : le passé rebelle d'Assunta Lorca, la ressemblance bien opportune entre Bénédicte Lacombe et Assunta. D'un autre côté, ces 2 choix un peu voyants permettent d'aborder l'après-guerre à une échelle internationale, et pas seulement belge. Comme dans la première saison, le scénariste se montre très ambitieux dans son évocation de l'époque. Il y est question de l'occupation de Berlin, du rationnement en Allemagne et en Belgique, des camps de Breendonk et Auschwitz, mais aussi de ceux en URSS, du plan Marshall, du viol des femmes lors de la libération de Berlin, du communisme en France avec la mention de Louis Aragon (1897-1982) & Elsa Triolet (1896-1970), du blocus de Berlin et du pont aérien des américains, de l'instrumentalisation des prisonniers de guerre… Il est également fait quelques références culturelles, à Henry Miller (1891-1980), au club de jazz en Europe, et même au premier album de Tintin Tintin au Congo, avec un dessin d'enfant réalisé par Bernadette (la fille de Thomas) qui lui a donné une peau noire.
Le lecteur s'immerge donc dans un récit à l'opposé de la décompression narrative, mais qui sait rester élégant et léger. Au fil de cette reconstitution historique soignée, le lecteur en vient à se demander quel point de vue ont adopté les auteurs. Le point de vue le plus évident est de raconter l'histoire au niveau de l'individu, comme un fléau qui détruit les vies humaines, faisant des morts par million, et laissant les vivants dans un état de traumatisme, devant soit se résigner, soit accepter s'ils en ont la force, soit continuer à vivre mécaniquement dans une vie dépourvue de sens. Le second point de vue est celui de la diversité géographique et politique. Bien sûr le régime nazi est montré comme le mal, ainsi que les horreurs commises dans les camps de travail. Mais le récit évoque aussi le comportement barbare d'une partie des libérateurs vis-à-vis des femmes. Éric Warnauts évoque la situation de la Belgique libérée et les tenants de différents courants politiques, avec leurs engagements pendant la montée du nazisme, celle de la France de manière moins détaillée, celle de Berlin et des berlinois pendant la reconstruction et le blocus. L'intégration de Nina Reuber permet également de faire référence aux procès de Nuremberg, auxquels elle a assisté pour partie en tant que secrétaire de la journaliste Bénédicte Lacombe. N'ayant pas souhaité surcharger le récit en lui-même, les auteurs ont ajouté en fin de volume 2 pages de références chronologiques, l'une pour l'année 1947, l'autre pour l'année 1948. Ils réussissent également à continuer de mettre en scène le rôle du curé dans le village de La Goffe, ou l'omniprésence des trafics générés par le marché noir.
Cette première moitié de deuxième saison est extraordinaire en tous points : évocation d'une période historique complexe et difficile, personnages complexes et attachants malgré leurs défauts et leurs souffrances, environnements complexes et tangibles, que ce soit en extérieur en milieu naturel ou urbain, ou en intérieur. Éric Warnauts et Guy Servais emmènent le lecteur dans une tragédie qui ménage une place à l'espoir, avec un point de vue humain et réaliste.
samedi 19 mai 2018
L'Inoncente
Dieu t'entende. Mais je crains que depuis quelques temps il ne soit devenu sourd.
Ce tome comprend une histoire complète et indépendante de tout autre, comprenant 73 pages de bande dessinée. Il est initialement paru en 1991. Le récit se déroule entre 1945 et 1949, ce qui a conduit les auteurs à l'intégrer dans leur cycle commençant par Les temps nouveaux (en 2 tomes), et continuant par Après-guerre (en 2 tome), puis par Les jours heureux (également en 2 tomes). Du fait des dates, ce tome s'insère entre Les temps nouveaux, et Après-guerre. Le scénario est écrit par Éric Warnauts, les couleurs sont réalisés par Guy Raives, et les dessins sont le fruit d'une collaboration entre ces 2 créateurs.
À l'été 1944, un haut gradé de l'armée allemande (Gebietsführer) s'adresse aux jeunes filles de l'établissement Ordensburg Vogelsang, en Rhénanie-du-Nord–Westphalie. Il les harangue leur indiquant qu'elles sont l'avenir du IIIème Reich. Quelque temps plus tard, Nina Reuber (17 ans) est reçue par la directrice de l'école, ainsi que la commandante qui lui apprennent le décès de ses grands-parents. Elle se rend dans les douches pour aller pleurer et se rassurer sous le jet d'eau chaude. Son amie Lisel vient l'y retrouver pour la réconforter. Nina lui explique qu'elle a décidé de s'enfuir. Lisel l'aide en lui coupant les cheveux à la garçonne, en lui fournissant des habits de garçon et en couvrant administrativement sa fuite, à la faveur d'un déplacement du groupe de jeunes filles. Le 04 février 1945, alors que Nina Reuber s'éloigne de l'établissement, elle voit l'arrivée des troupes américaines, et elle entend les soldats alliés fusillant les soldats allemands restés sur le site.
Affamée, Nina Reuter (toujours habillée en jeune homme) s'introduit de nuit dans la cuisine d'une ferme occupée par les américains. Elle y est découverte par un soldat. Mais le sergent de la troupe intervient et décide d'utiliser ce jeune garçon comme interprète. Il met Nina sous la responsabilité du soldat Jessie Jones, un afro-américain. Le 05 mars 1945, l'armée américaine libère Cologne dont la population est passée de 700.000 à 25.000 habitants. Plus tard, l'unité dans laquelle a été intégrée Nina s'arrête dans une ferme pour le ravitaillement. 3 soldats décident de violer la fermière. Malgré les tentatives d'intervention de Nina, rien n'y fait. Un peu plus tard elle accepte de porter le message de Wim, un soldat allemand prisonnier, à sa mère à Berlin. Après la fin de la guerre, elle rend visite à Wim en prison, pour apporter le message en retour de sa mère. Puis elle devient la secrétaire de Bénédicte, une journaliste française, travaillant à Berlin.
Le lecteur constate rapidement que les auteurs n'y sont pas allés à moitié pour insérer leur histoire dans les faits historiques. Il y a bien sûr les dates précises. Les premières concernent la construction du centre de formation de la future élite de Vogelsang, construit en 1936, recueillant des adolescents des villes d'Aix, de Cologne et de Düren à partir de 1943. Les suivantes concernent des faits militaires de petite ou de grande importance, aisément vérifiables : la prise de l'Ordensburg Vogelsang le 04/02/45, la libération de Cologne le 05/03/45, l'offensive vers l'Elbe le 01/04/45, l'occupation d'Hanovre le 10/04/45, l'entrée dans Leipzig le 25/04/45, le procès de Nuremberg (20/11/45-01/10/46), etc. Pour cette réédition, le lecteur trouve, à la fin du volume, 2 pages de chronologie des principaux événements historiques du 09/08/45 (bombardement de Nagasaki) au 20/12/45 pour la victoire de Ray (Sugar) Robinson sur Tommy Bell au Madison Square Garden de New York. Il peut donc se fier entièrement à l'authenticité de cette reconstitution historique, que ce soit pour le déroulement des événements, ou pour les uniformes militaires, les armes, les véhicules et engins de guerre, les tenues civiles, et même les coiffures à la mode. S'il en a la curiosité, il peut même chercher sur internet des photographies de l'Ordensburg Vogelsang et constater que les 2 dessinateurs l'ont reproduit avec fidélité. Dans une interview, Éric Warnauts a même indiqué que son propre père avait été stationné dans l'Ordensburg Vogelsang, et que lui, son fils, avait appris à nager dans la piscine représentée en page 12.
Le dessin de couverture envoie un message ambigu : celui d'une jeune femme (forcément l'innocente du titre), en tenue militaire américaine avec l'épaule dénudée. Dans le cours de récit, le lecteur découvre plusieurs scènes effectivement dénudées, avec des rapports sexuels, y compris des plans à trois. La première fois, il est surpris de découvrir Nina Reuter sous la douche, y compris avec une case centrée sur son entrejambe. La scène dénudée suivante montre les soldats américains de l'unité de Nina en train de la déshabiller, et se retrouvant très surpris de ce qu'ils découvrent. Par la suite, il s'agit de relations sexuelles consenties. Le lecteur constate rapidement qu'il ne s'agit pas (uniquement) de titiller la libido du lecteur mâle. En particulier, lors de la scène viol de la fermière, il n'y a pas de nudité, pas de voyeurisme racoleur ou malsain. Ensuite, la vie sexuelle de Nina Reuter constitue une composante importante de la construction de sa personnalité et de l'environnement dans lequel elle évolue. Elle profite de la sensation de liberté qui accompagne la chute du régime nazi et la remise en question des coutumes et des mœurs. Les auteurs montrent que son choix de vie peut être interprété comme une réaction aux horreurs révélées lors du procès de Nuremberg, une pulsion de vivre maintenant. Les artistes n'hésitent pas à dessiner le corps humain nu de manière frontale, sans hypocrisie, y compris celui des hommes. Il n'y a pas de forme de culpabilité ou de concupiscence malsaine. En page 54 & 55, le lecteur accompagne Nina et Bénédicte aux bains turcs, et l'érotisme naît plus de l'expérience que raconte Bénédicte, que de la nudité des 2 femmes. Les auteurs s'y montrent d'ailleurs assez facétieux en utilisant alors une taille de police de caractère très petite pour contraindre le lecteur à faire un effort de lecture supplémentaire, s'il veut profiter de ces confidences coquines.
S'il peut apprécier l'érotisme des dessins, le lecteur découvre surtout l'évocation historique de l'Allemagne juste après la seconde guerre mondiale, du point d'une jeune femme qui découvre le monde. Les auteurs racontent le parcours de Nina Reuber, côtoyant dans un premier temps les soldats américains, puis entretenant une relation sporadique et complexe avec Wim (ayant servi dans l'armée allemande) à Berlin. Les rappels historiques rigoureux permettent de situer l'action précisément et de de mesurer l'ampleur de leur incidence sur la vie des personnages. Le récit se termine le 12 mai 1949 et Nina Reuber a assisté ou participé à différentes phases : la mise en place du marché noir à Berlin, le procès de Nuremberg, les risques d'annexion de Berlin par les russes. Le récit se termine avec une ouverture sur d'autres pays d'Europe en 1948/1949, jusqu'en Israël. Le lecteur intègre progressivement que le récit montre la vie d'allemands qui n'étaient pas des nazis, pas des partisans de cette idéologie, qui doivent apprendre à vivre dans un pays occupé et en reconstruction, et qui découvrent l'ampleur des ignominies perpétrées par le régime nazi, mais dont ils ne sont pas responsables personnellement. Le titre renvoie alors à l'innocence de l'héroïne par rapport à ces crimes contre l'humanité. Le terme d'innocente prend également une autre signification par rapport à ceux qui se livrent au trafic du marché noir, ou qui compromettent leurs idéaux en acceptant de collaborer avec les occupants.
Cette bande dessinée est l'une des premières collaborations entre Raives & Warnauts, et déjà ils mêlaient avec harmonie l'évocation de l'Histoire et des protagonistes complexes, au travers de l'histoire personnelle d'un personnage principal. Nina Reuber n'est pas naïve ou idiote, elle n'a pas beaucoup d'expérience de la vie du fait de son âge. Incorporée dans une unité américaine, elle côtoie des soldats qui sont des hommes imparfaits, certains droits, d'autres profiteurs jusqu'à violenter une femme. Son comportement montre qu'elle reste attachée à aider ses compatriotes dans la mesure de ce que lui autorise sa propre situation. Les auteurs n'idéalisent donc pas les soldats américains. Plus tard, Nina Reuber est malade physiquement quand elle découvre l'existence des fours crématoires, la récupération des cheveux, ou encore des abat-jours en peau humaine. Il la voit évoluer au fil des mois et des années qui passent, acquérir des convictions, des valeurs, les défendre avec ses moyens, apprendre à apprécier la sensation de liberté que procure le jazz, en particulier celui de Glenn Miller. Elle s'étoffe de page en page, le lecteur étant tenu sous le charme de sa liberté et de ses indignations.
Par la force des choses, dans ce tome, l'apparence des dessins de Warnauts & Raives diffère de celle des histoires plus récentes commencée dans Les temps nouveaux, puisque que 25 ans se sont écoulés. Pourtant le lecteur retrouve la même approche graphique, en moins aboutie. En particulier, ils détourent beaucoup plus systématiquement les contours avec des traits fins, donnant une impression plus détaillée plus appliquée, moins spontanée. Ce type de représentation confère également plus de précision à la reconstitution historique qui est très minutieuse. Dans la mesure où les informations visuelles sont essentiellement portées par les traits encrés, la mise en couleurs ne présente pas le même degré de sophistication que les aquarelles des albums des décennies suivantes. La narration visuelle de Raives & Warnauts s'avère dense et facile à lire, avec des moments mémorables. Le lecteur observe avec curiosité la décoration de la piscine de l'Ordensburg Vogelsang. Il prend conscience du degré de destruction de Cologne lors d'une vue aérienne en page 17. Il grimace devant l'obscénité de la violence des soldats à l'encontre de la fermière. Il sourit devant le naturel avec lequel les soldats américains se baignent nu dans la rivière, ou se détendent sur la rive, en page 28. Il apprécie la valeur des chaussures de luxe portées par Wim page 36. Il partage la frustration de Wim regardant Nina ayant mis les sous-vêtements qu'il lui a offerts en page 44. Il détaille les cages d'escalier en pages 49 et 63. Il apprécie l'utilisation d'une teinte dominante dans certaines séquences pour installer une ambiance.
S'il découvre cet album en dehors du contexte du cycle commencé avec Les temps nouveaux, le lecteur savoure une reconstitution historique solide, mettant en scène des allemands de différentes conditions sociales essayant de donner un sens à leur nation après la défaite de la seconde guerre mondiale et la mise au grand jour des atrocités perverses perpétrées dans les camps de concentration. Il s'attache à la personne de Nina Reuber qui évolue et grandit au fil des séquences, bénéficiant d'une narration visuelle riche et précise. Il regrette que la fin soit un peu abrupte. S'il le découvre dans le contexte dudit cycle, il prend conscience du savoir-faire déjà remarquable des auteurs au début de leur carrière, pour donner à voir l'Histoire, en suivant une femme libérée. Il lui faut un temps pour accepter de ne pas retrouver les magnifiques aquarelles de Guy Raives, et de revenir à un mode de dessin très précis, mais moins chaleureux.
Ce tome comprend une histoire complète et indépendante de tout autre, comprenant 73 pages de bande dessinée. Il est initialement paru en 1991. Le récit se déroule entre 1945 et 1949, ce qui a conduit les auteurs à l'intégrer dans leur cycle commençant par Les temps nouveaux (en 2 tomes), et continuant par Après-guerre (en 2 tome), puis par Les jours heureux (également en 2 tomes). Du fait des dates, ce tome s'insère entre Les temps nouveaux, et Après-guerre. Le scénario est écrit par Éric Warnauts, les couleurs sont réalisés par Guy Raives, et les dessins sont le fruit d'une collaboration entre ces 2 créateurs.
À l'été 1944, un haut gradé de l'armée allemande (Gebietsführer) s'adresse aux jeunes filles de l'établissement Ordensburg Vogelsang, en Rhénanie-du-Nord–Westphalie. Il les harangue leur indiquant qu'elles sont l'avenir du IIIème Reich. Quelque temps plus tard, Nina Reuber (17 ans) est reçue par la directrice de l'école, ainsi que la commandante qui lui apprennent le décès de ses grands-parents. Elle se rend dans les douches pour aller pleurer et se rassurer sous le jet d'eau chaude. Son amie Lisel vient l'y retrouver pour la réconforter. Nina lui explique qu'elle a décidé de s'enfuir. Lisel l'aide en lui coupant les cheveux à la garçonne, en lui fournissant des habits de garçon et en couvrant administrativement sa fuite, à la faveur d'un déplacement du groupe de jeunes filles. Le 04 février 1945, alors que Nina Reuber s'éloigne de l'établissement, elle voit l'arrivée des troupes américaines, et elle entend les soldats alliés fusillant les soldats allemands restés sur le site.
Affamée, Nina Reuter (toujours habillée en jeune homme) s'introduit de nuit dans la cuisine d'une ferme occupée par les américains. Elle y est découverte par un soldat. Mais le sergent de la troupe intervient et décide d'utiliser ce jeune garçon comme interprète. Il met Nina sous la responsabilité du soldat Jessie Jones, un afro-américain. Le 05 mars 1945, l'armée américaine libère Cologne dont la population est passée de 700.000 à 25.000 habitants. Plus tard, l'unité dans laquelle a été intégrée Nina s'arrête dans une ferme pour le ravitaillement. 3 soldats décident de violer la fermière. Malgré les tentatives d'intervention de Nina, rien n'y fait. Un peu plus tard elle accepte de porter le message de Wim, un soldat allemand prisonnier, à sa mère à Berlin. Après la fin de la guerre, elle rend visite à Wim en prison, pour apporter le message en retour de sa mère. Puis elle devient la secrétaire de Bénédicte, une journaliste française, travaillant à Berlin.
Le lecteur constate rapidement que les auteurs n'y sont pas allés à moitié pour insérer leur histoire dans les faits historiques. Il y a bien sûr les dates précises. Les premières concernent la construction du centre de formation de la future élite de Vogelsang, construit en 1936, recueillant des adolescents des villes d'Aix, de Cologne et de Düren à partir de 1943. Les suivantes concernent des faits militaires de petite ou de grande importance, aisément vérifiables : la prise de l'Ordensburg Vogelsang le 04/02/45, la libération de Cologne le 05/03/45, l'offensive vers l'Elbe le 01/04/45, l'occupation d'Hanovre le 10/04/45, l'entrée dans Leipzig le 25/04/45, le procès de Nuremberg (20/11/45-01/10/46), etc. Pour cette réédition, le lecteur trouve, à la fin du volume, 2 pages de chronologie des principaux événements historiques du 09/08/45 (bombardement de Nagasaki) au 20/12/45 pour la victoire de Ray (Sugar) Robinson sur Tommy Bell au Madison Square Garden de New York. Il peut donc se fier entièrement à l'authenticité de cette reconstitution historique, que ce soit pour le déroulement des événements, ou pour les uniformes militaires, les armes, les véhicules et engins de guerre, les tenues civiles, et même les coiffures à la mode. S'il en a la curiosité, il peut même chercher sur internet des photographies de l'Ordensburg Vogelsang et constater que les 2 dessinateurs l'ont reproduit avec fidélité. Dans une interview, Éric Warnauts a même indiqué que son propre père avait été stationné dans l'Ordensburg Vogelsang, et que lui, son fils, avait appris à nager dans la piscine représentée en page 12.
Le dessin de couverture envoie un message ambigu : celui d'une jeune femme (forcément l'innocente du titre), en tenue militaire américaine avec l'épaule dénudée. Dans le cours de récit, le lecteur découvre plusieurs scènes effectivement dénudées, avec des rapports sexuels, y compris des plans à trois. La première fois, il est surpris de découvrir Nina Reuter sous la douche, y compris avec une case centrée sur son entrejambe. La scène dénudée suivante montre les soldats américains de l'unité de Nina en train de la déshabiller, et se retrouvant très surpris de ce qu'ils découvrent. Par la suite, il s'agit de relations sexuelles consenties. Le lecteur constate rapidement qu'il ne s'agit pas (uniquement) de titiller la libido du lecteur mâle. En particulier, lors de la scène viol de la fermière, il n'y a pas de nudité, pas de voyeurisme racoleur ou malsain. Ensuite, la vie sexuelle de Nina Reuter constitue une composante importante de la construction de sa personnalité et de l'environnement dans lequel elle évolue. Elle profite de la sensation de liberté qui accompagne la chute du régime nazi et la remise en question des coutumes et des mœurs. Les auteurs montrent que son choix de vie peut être interprété comme une réaction aux horreurs révélées lors du procès de Nuremberg, une pulsion de vivre maintenant. Les artistes n'hésitent pas à dessiner le corps humain nu de manière frontale, sans hypocrisie, y compris celui des hommes. Il n'y a pas de forme de culpabilité ou de concupiscence malsaine. En page 54 & 55, le lecteur accompagne Nina et Bénédicte aux bains turcs, et l'érotisme naît plus de l'expérience que raconte Bénédicte, que de la nudité des 2 femmes. Les auteurs s'y montrent d'ailleurs assez facétieux en utilisant alors une taille de police de caractère très petite pour contraindre le lecteur à faire un effort de lecture supplémentaire, s'il veut profiter de ces confidences coquines.
S'il peut apprécier l'érotisme des dessins, le lecteur découvre surtout l'évocation historique de l'Allemagne juste après la seconde guerre mondiale, du point d'une jeune femme qui découvre le monde. Les auteurs racontent le parcours de Nina Reuber, côtoyant dans un premier temps les soldats américains, puis entretenant une relation sporadique et complexe avec Wim (ayant servi dans l'armée allemande) à Berlin. Les rappels historiques rigoureux permettent de situer l'action précisément et de de mesurer l'ampleur de leur incidence sur la vie des personnages. Le récit se termine le 12 mai 1949 et Nina Reuber a assisté ou participé à différentes phases : la mise en place du marché noir à Berlin, le procès de Nuremberg, les risques d'annexion de Berlin par les russes. Le récit se termine avec une ouverture sur d'autres pays d'Europe en 1948/1949, jusqu'en Israël. Le lecteur intègre progressivement que le récit montre la vie d'allemands qui n'étaient pas des nazis, pas des partisans de cette idéologie, qui doivent apprendre à vivre dans un pays occupé et en reconstruction, et qui découvrent l'ampleur des ignominies perpétrées par le régime nazi, mais dont ils ne sont pas responsables personnellement. Le titre renvoie alors à l'innocence de l'héroïne par rapport à ces crimes contre l'humanité. Le terme d'innocente prend également une autre signification par rapport à ceux qui se livrent au trafic du marché noir, ou qui compromettent leurs idéaux en acceptant de collaborer avec les occupants.
Cette bande dessinée est l'une des premières collaborations entre Raives & Warnauts, et déjà ils mêlaient avec harmonie l'évocation de l'Histoire et des protagonistes complexes, au travers de l'histoire personnelle d'un personnage principal. Nina Reuber n'est pas naïve ou idiote, elle n'a pas beaucoup d'expérience de la vie du fait de son âge. Incorporée dans une unité américaine, elle côtoie des soldats qui sont des hommes imparfaits, certains droits, d'autres profiteurs jusqu'à violenter une femme. Son comportement montre qu'elle reste attachée à aider ses compatriotes dans la mesure de ce que lui autorise sa propre situation. Les auteurs n'idéalisent donc pas les soldats américains. Plus tard, Nina Reuber est malade physiquement quand elle découvre l'existence des fours crématoires, la récupération des cheveux, ou encore des abat-jours en peau humaine. Il la voit évoluer au fil des mois et des années qui passent, acquérir des convictions, des valeurs, les défendre avec ses moyens, apprendre à apprécier la sensation de liberté que procure le jazz, en particulier celui de Glenn Miller. Elle s'étoffe de page en page, le lecteur étant tenu sous le charme de sa liberté et de ses indignations.
Par la force des choses, dans ce tome, l'apparence des dessins de Warnauts & Raives diffère de celle des histoires plus récentes commencée dans Les temps nouveaux, puisque que 25 ans se sont écoulés. Pourtant le lecteur retrouve la même approche graphique, en moins aboutie. En particulier, ils détourent beaucoup plus systématiquement les contours avec des traits fins, donnant une impression plus détaillée plus appliquée, moins spontanée. Ce type de représentation confère également plus de précision à la reconstitution historique qui est très minutieuse. Dans la mesure où les informations visuelles sont essentiellement portées par les traits encrés, la mise en couleurs ne présente pas le même degré de sophistication que les aquarelles des albums des décennies suivantes. La narration visuelle de Raives & Warnauts s'avère dense et facile à lire, avec des moments mémorables. Le lecteur observe avec curiosité la décoration de la piscine de l'Ordensburg Vogelsang. Il prend conscience du degré de destruction de Cologne lors d'une vue aérienne en page 17. Il grimace devant l'obscénité de la violence des soldats à l'encontre de la fermière. Il sourit devant le naturel avec lequel les soldats américains se baignent nu dans la rivière, ou se détendent sur la rive, en page 28. Il apprécie la valeur des chaussures de luxe portées par Wim page 36. Il partage la frustration de Wim regardant Nina ayant mis les sous-vêtements qu'il lui a offerts en page 44. Il détaille les cages d'escalier en pages 49 et 63. Il apprécie l'utilisation d'une teinte dominante dans certaines séquences pour installer une ambiance.
S'il découvre cet album en dehors du contexte du cycle commencé avec Les temps nouveaux, le lecteur savoure une reconstitution historique solide, mettant en scène des allemands de différentes conditions sociales essayant de donner un sens à leur nation après la défaite de la seconde guerre mondiale et la mise au grand jour des atrocités perverses perpétrées dans les camps de concentration. Il s'attache à la personne de Nina Reuber qui évolue et grandit au fil des séquences, bénéficiant d'une narration visuelle riche et précise. Il regrette que la fin soit un peu abrupte. S'il le découvre dans le contexte dudit cycle, il prend conscience du savoir-faire déjà remarquable des auteurs au début de leur carrière, pour donner à voir l'Histoire, en suivant une femme libérée. Il lui faut un temps pour accepter de ne pas retrouver les magnifiques aquarelles de Guy Raives, et de revenir à un mode de dessin très précis, mais moins chaleureux.
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