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mardi 18 août 2026

Gunnar le vampire

Finalement les choses les plus désintéressées sont les plus intéressantes.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Nicolas Dumontheuil pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend deux cent soixante-deux pages de bande dessinée.


1910, quelque part en Bourgogne. Chapitre un : le prêtre et le vampire. Dans un très beau château, Gunnar Gunnarson est train d’ajuster une robe, pendant que son épouse Marthe est en train de coudre. Il lui indique qu’elle devrait faire une pause. Elle lui répond du tac au tac qu’elle se reposera quand elle sera morte ! Elle se reprend et s’excuse : elle sait que ça le froisse quand elle parle comme ça. Il plaisante : froisser est un mot banni ici. Leur logeuse Rose entre dans la pièce, une hache à la main, s’extasie sur les tissus, et Gunnar lui demande si une princesse doit être moderne. Rose demande si elle peut tuer Ferdinand, le coq, celui qui est mauvais. Puis ils parlent de la robe : il explique que le tissu vient d’Inde, c’est du Khadi, tissé et filé à la main, ses fibres sont les plus fines qui soient, un mélange de coton, soie et fils d’or. C’est pour la princesse Hollendorf, une aristocrate prussienne qui vit en Suisse. Gunnar ne l’a jamais vue, il a seulement ses mensurations. Il allumé sa pipe, il continue de discuter avec Rose de choses et d’autres, du fait qu’il habite le château avant même l’époque du grand-père du père de Donatien Donnadieu, le mari de Rose. Ils arrivent dans la bassecour, et elle se met à chercher le coq, parce qu’il grimpe même les pintades, et il les pique au sang. Le vampire répond que ce sont toujours les crapules qui s’imposent, il lui fait remarquer qu’elle sait une excellente recette de coq au vin. Elle ajoute qu’elle va lui faire une sanquette, avec les échalotes et les épices, comme il aime. Enfin il repère Ferdinand.



Sur la route le long de la rivière, devant la première maison de la ville, une file de roulottes progresse régulièrement. La cheffe de la famille tzigane De La Hera tient les rênes d’un cheval, fume sa pipe, et discute avec Mopse Dorkel. Ce dernier répète : le château du Suédois… le fils du chevalier… le fils du Croisé… celui qui est et qui n’est pas…le fils d’Evald le Croisé…Gunnar Gunnarson, den Vampyr… La vieille femme répond simplement : Oui Mopse. Dans la cour du château, le vétérinaire explique à Donatien Donnadieu que son cheval a des vers, ça l’épuise, il a perdu de la masse musculaire, et sa joie de vivre par la même occasion. Il lui préconise d’augmenter ses céréales d’une soupe de rouille et de charbon, et de l’ail, beaucoup. Le propriétaire explique que le cheval doit faire une insémination le lendemain chez Boniface, et qu’il a besoin de cet l’argent pour la toiture, le rendez-vous est pris, Rufus est très attendu. Le vétérinaire répond que c’est impossible, fortement déconseillé, repos absolu. Rose les interrompt, avec sa hache levée, courant derrière le coq sans tête. Gunnar lèche le sang qu’il a encore sur les doigts, et réprimande Belzebuth le chat qui part avec la tête du coq. Rose revient en tenant le coq par les pattes, et Gunnar retrouve le chat, récupère la tête pour la crète qui viendra rehausser le goût de la sanquette.


Un titre qui annonce la qualité du personnage principal, et une magnifique composition de couleur qui vient apporter de la chaleur à cet atelier de couture dans une pièce de château à la hauteur sous plafond remarquable, le vampire baignant dans la lumière du soleil. Le début du récit montre Gunnar parfaitement intégré à la société de la petite ville de Blandeuil-en-Auxois. Ainsi orienté par le titre, l’attention du lecteur peut se porter sur le mythe du vampire, comment l’auteur se l’approprie. La silhouette de Gunnar Gunnarson est très haute, peut-être deux mètres, très élancée, et il apparaît sans âge. Dans le récit, un chapitre est consacré à sa naissance et son histoire : le huitième, intitulé Retrouvailles. Le lecteur fait alors connaissance avec Evald Gunnarson, Croisé suédois, ayant vécu au douzième siècle, et il découvre les circonstances de la naissance de ses jumeaux, Gunnel et Gunnar. À l’occasion de son histoire, puis de celles d’autres vampires (Gunnel, Juette de Huy, Gordon / Brunö von Hollendorf), le lecteur en apprend plus sur ces vampires : comment un individu devient vampire (les dix-neuf vampires d’origine et les convertis), la résistance à la lumière du jour, le fait de croquer du charbon agrémenté d’huile de cachalot bénite, l’absence d’empathie, l’ennui, l’addiction au mal, etc.



Le lecteur constate rapidement que l’auteur a développé une variation personnelle sur le mythe du vampire, qui offre une réelle cohérence, parfois dans les détails. Par exemple, la mortalité des vampires, face aux chasseurs, et face à l’ennui, ce qui sous-entend une forme d’autorégulation. Dans le même temps, la narration met en scène de nombreux personnages : Gunnar est au centre du récit du début à la fin, tout en évoluant dans un environnement riche, développé et très consistant. En fonction de sa familiarité avec cet auteur, le lecteur peut dans un premier temps être décontenancé par son approche graphique rétive à la ligne droite : chaque ligne présente au moins une ondulation, particulièrement apparent dans toutes les constructions. Cela peut donner à la fois un air mal assuré aux traits eux-mêmes, ainsi qu’une sensation humoristique du fait que les finitions semblent manquer de sérieux ou de rigueur. Bien vite une autre impression vient supplanter la première : une implication extraordinaire de l’artiste pour donner à voir chaque lieu, pour donner une vision complète de la ville de Blandeuil-en-Auxois et ses abords, ainsi que chaque intérieur. Il y a d’abord cette illustration en double page avec les maisons et leur architecture, un calvaire avec sa croix, le pavage, la paroisse, etc. Régulièrement, le dessinateur montre les lieux par une vue du ciel en oblique : le château et sa cour avec son puits, les murailles avec leurs douves autour de la partie fortifiée, la ferme de Christian, les maisons de la ville sur le flanc d’une colline (une image en contreplongée), une vue de la campagne alentours avec ses champ (lors d’un vol de nuit du vampire), une vue complète de l’église, l’hallucinante scène de nuit aux côtés de Gunnel haute dans le ciel regardant la frénésie des habitants sur la place du village, etc. À chaque fois, le lecteur constate la cohérence d’un plan à l’autre dans la disposition des habitations.


Les intérieurs bénéficient de la même rigueur avec un niveau de détails extraordinaire dans les objets du quotidien. Le lecteur s’installe avec le curé Jérôme et sa mère à la table de jardin pour savourer un ragoût, et il regarde la table les chaises, le dallage de la terrasse et les poutres de soutènement de l’avancée du toit, l’arbre noueux, les tuiles de toit, le nichoir, la louche manière par la mère, etc. Dans chaque endroit, il prend le temps de jeter un coup d’œil pour découvrir les lieux, que ce soit la chambre dans laquelle la prostituée accueille ses clients, ou l’église et son architecture allant de la nef à la chaire. Le dessinateur applique une approche plus caricaturale pour les visages des personnages : des visages un peu exagérés par des petites déformations comme la longueur du nez ou celle du menton, des expressions faciales et corporelles intenses, etc. Ça fonctionne parfaitement : le lecteur peut choisir n’importe quelle scène et lire la personnalité de chaque protagoniste. Il voit les émotions se succéder chez Eveline Lapointe alors qu’elle essaye de convaincre Gunnar de la mordre : l’entrain de la jeunesse, la conviction avec le sourire, la séduction corporelle, l’énervement proche de la colère, les pleurs alors qu’elle constate qu’aucune de ses stratégies émotionnelles ne fonctionne, etc. Ces accentuations physiques et expressives permettent le glissement insensible qui s’opère pour la représentation des vampires dans leur monstruosité, en particulier pour Gunnel Gunnarson, la jumelle de Gunnar. Sa tête devient impossiblement allongée, affublée d’oreilles pointues, ses amples ailes comme du cuir tanné, ses seins prennent la forme de crochet, ses dents atteignent une longueur impossible, etc. L’artiste parvient à combiner l’exagération comique avec une horreur graphique, aboutissant à un grotesque macabre et répugnant.



Le terme de roman graphique s’applique parfaitement à cette œuvre : un long récit, à la pagination imposante, avec une narration visuelle très riche. Un ancrage dans un lieu et une époque précis (le lecteur reconnaît aisément les toits bourguignons), et un personnage haut en couleurs. Le récit est découpé en deux parties, et douze chapitres en tout avec les titres suivants : Le prêtre et le Vampire, Le cervelas brioché, Juette de Huy, La conférence, Les yeux de géant, Le vampire boiteux, L’âge moderne, Retrouvailles, La goule s’entête, Le jour du saigneur, Le fléau de Dieu, Le féminisme à l’âge de pierre. Le récit fait la part belle aussi bien aux personnages, aux anecdotes de la vie de tous les jours, qu’à des récits annexes comme le renoncement à la fois chrétienne d’Evald Gunnarson, ou l’histoire de Gordon vampire néandertalien. Il développe aussi des histoires personnelles comme celle d’Evelyne Lapointe, jeune femme dont l’objectif est d’être mordue par un vampire, la prostituée Ayşe Gül et son sens du devoir, le curé Jérôme et sa foi inclusive, etc. Il intègre de manière directe ou indirecte des références culturelles : Dom Calmet (1672-1757, bénédictin), Woody Allen (avec la citation : L’éternité c’est long, surtout vers la fin), Richard Wagner (1813-1883, Evald Gunnarson évoquant Le crépuscule des dieux), Charles Dickens (1812-1870), Marcel Aymé (1902-1967, avec les personnages de Delphine & Marinette), Titien (1488-1576, Tiziano Vecellio) avec sa toile Vénus et Adonis (1560). Par certains aspects, le scénariste écrit un roman naturaliste évoquant des moments de la vie de tous les jours comme tuer un coq, l’importance économique des saillies d’un étalon, le décès d’une personne âgée, une intervention en milieu scolaire, la maltraitance enfantine, les manifestations concrètes du colonialisme (avec le chasseur Clovis Bralebas et Billy-Thiam son aide africain), l’importance de l’église à cette époque, etc. C’est également une étude de caractère, plutôt en creux : celui de Gunnar à l’allure aristocratique, luttant contre les penchants naturels des vampires qui sont de faire le mal en utilisant les humains comme des proies à faire souffrir. Gunnar résiste et lutte contre sa nature : il souffre d’une absence d’empathie, sa sœur étant une véritable psychopathe. Par hasard il a découvert que : Finalement les choses les plus désintéressées sont les plus intéressantes.


Mazette, quelle œuvre ! Le lecteur succombe d’entrée de jeu au charme de la narration visuelle, avec son caractère espiègle, sa consistance remarquable qui donne vie à cette ville et aux personnages, avec des séquences spectaculaires et d’autres intimes. Il s’attache à ce vampire singulier avec ses caractéristiques propres, aux êtres humains avec leurs motivations personnelles, aux passions qui se cristallisent sur la personne du vampire. Progressivement, il prend conscience du dispositif narratif : une réflexion sur ce qui compte vraiment dans une vie, mis en lumière au regard de la longévité du personnage principal, ce qui relativise les futilités. Son épouse Marthe le lui dit : Seul l’amour éphémère est éternel. Et aussi : C’est d’un grand orgueil que de se croire seul. De la naissance à la mort, et même avant et après, on n’est jamais seul.



mercredi 14 décembre 2022

L'Impudence des chiens

Connaître, c’est excuser. Et si excuser n’est pas absoudre, c’est déjà résoudre.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, dont la première édition date de 2022. Aurélien Ducoudray en a écrit le scénario, Nicolas Dumontheuil a réalisé les dessins et les couleurs. L’ouvrage comporte soixante-dix-huit pages de bande dessinée.


Pendant la Renaissance, le Marquis se rend chez son ami le comte François de Dardille, en carrosse. Prologue : un moine sur son âne arrive en ville. Il passe devant les femmes au lavoir, en train de s’affairer sur la lessive de leur linge. Il descend de son âne, et soulève sa bure pour constater que son kiki est au repos. Il sonne à une porte et attend qu’on lui réponde, alors que la maîtresse de céans est occupée avec un gentilhomme le sabre au clair, et qu’un ménestrel chante au Clair de la Lune, en faisant ressortir le double sens des paroles. Finalement, la femme finit par ouvrir la porte et le moine peut donner libre cours à sa libido. Le carrosse du Marquis passe devant une église, et son passager demande au cocher comment ce dernier a trouvé le comte. Il répond qu’il ne saurait dire, car la continuité de compagnie ne favorise pas le discernement des différences. Tout ce qu’il sait, c’est qu’un courrier reçu semaine passée a fait appeler le Marquis semaine séante. Le passager arrête là la conversation et reprend sa place sur la banquette à l’intérieur de l’habitacle. Il se demande depuis quand les cochers parlent comme Molière. Va-t-il manier alexandrin en étrillant son bourrin ? Décidément ce siècle des Lumières les dispense vraiment sans discernement. À quoi bon donner talent à fonction qui n’en a pas usage ? Bientôt ils arrivent à destination et le Marquis descend du carrosse, puis monte les marches jusqu’au perron. Il est fort surpris que les deux laquais présents n’annoncent pas au propriétaire que son visiteur attendu est arrivé.



Le Marquis rentre dans la grande demeure et il va trouver par lui-même le comte François de Dardille dans son bureau. Son ami le remercie d’être venu et lui tend un acte notarié copieux, en lui indiquant quel paragraphe lire à quelle page. Le marquis se rend donc page huit, paragraphe quatre et lit : susnommé et en présence convenue sous l’égide du juge de Dieu monseigneur Soutiran convoque son mari François de Dardille à l’épreuve du Congrès. Tout en lisant, il a suivi le comte qui est entré dans son atelier. Il se met à couler un soldat de plomb tout indiquant au Marquis de poursuivre sa lecture avec le paragraphe six de la page treize. Le Marquis s’exécute : En cas d’insuccès, la comtesse votre épouse sera gratifiée de la moitié des terres, propriétés ainsi qu’une rente donnée à vie. Il s’interrompt saisissant bien la portée de ce qu’il vient de lire et indiquant à haute voix la nature de l’épreuve : Le congrès, c’est bien cette épreuve sous l’œil de Dieu où l’on doit prouver son adresse à contenter bibliquement sa bien-aimée ? Le comte répond qu’il n’est point d’adresse à s’ériger, il n’est que volonté, or lui n’en a plus. Il reste mou.


Si un doute plane dans son esprit, le lecteur peut consulter une encyclopédie et avoir la confirmation que la pratique du congrès a bel et bien existé pendant une centaine d’années, que le Parlement de Paris l’a supprimée le 18 février 1677. Le scénariste s’amuse donc à raconter comment un ami s’ingénie à revigorer l’ardeur d’un comte qui doit prouver sa virilité en public avec sa charmante épouse, au risque d’être dépossédé de la moitié de sa fortune en cas d’échec, en faveur de son épouse qui acquerrait ainsi un divorce. Dès la première page, le lecteur constate que les dessins présentent une forte personnalité. En effet l’artiste a décidé de proscrire sciemment la ligne droite, même pour les constructions humaines. Ainsi, les ailes du moulin à vent apparaissent de guingois, les essieux du carrosse sont fléchis, les pics de la fourche sont incurvés, les bâtiments de la ville en arrière-plan présentent également des contours légèrement courbés. Cela apporte un petit air de croquis réalisé à main levée, sans avoir bénéficié d’un encrage bien régulier pour une apparence finie et soignée. Cette page d’ouverture comporte également trois médaillons, chacun avec le visage d’un des principaux protagonistes, le comte, le Marquis, la comtesse. La carricature est de mise pour leur apporter un petit air comique, avec un nez trop long, ou une perruque improbable, ou encore des yeux trop grands. Le lettrage lui-même présente des irrégularités. L’ensemble semble comme animé d’un petit air dansant qui ne fait pas très sérieux. Pourtant cette page comporte de nombreux détails, à l’opposé d’une illustration exécutée à la va-vite.



Viennent ensuite les deux pages consacrées aux frasques du moine, dessinées dans le même registre avec des caractéristiques exagérées pour un effet comique. Pour autant le niveau de détails reste très élevé. En fonction de son envie, le lecteur peut passer rapidement sur chaque case, si l’histoire l’intéresse plus que son aspect visuel. Ou il peut prend son temps de déguster la saveur de la tonalité de la narration. Il commence par remarquer que l’arrière-plan est représenté dans chaque case, et pas juste par deux ou trois traits. Le dessinateur a investi le temps nécessaire pour délimiter chaque pavé de la voie empruntée par l’âne et son cavalier, chaque pale de la roue du moulin à aube, chaque tuile du toit protégeant le lavoir, chaque lame du plancher de la chambre où le moine donne libre cours à sa libido, chaque torsade des montants du lit à baldaquin. Ce parti pris de la narration visuelle se retrouve à chaque, à chaque case. Nicolas Dumontheuil en donne pour son argent au lecteur et même plus. Page 7, le carrosse pénètre dans le parc du château du comte François de Dardille et le lecteur peut admirer la façade du château, sa dépendance, la grille de la propriété en fer forgé, le mur d’enceinte en pierre, le jardin à la française avec les arbustes soigneusement taillés. Tout du long de l’album, il laisse son regard se promener pour profiter des différents environnements en extérieur ou en intérieur, du bureau du comte à une maison close haut de gamme, des rues de Paris à une escapade nocturne dans les bois. La richesse de la narration visuelle peut surprendre du fait des traits un peu lâches qui laissaient supposer une volonté de laisser l’entrain l’emporter sur la rigueur. En fait l’artiste sait marier ces deux caractéristiques sans en sacrifier aucune des deux, sans qu’elles ne s’annulent ou ne se contrecarrent.


Cette capacité peu commune de réussir des dessins alliant haut niveau de détails descriptifs et exagération amusante se retrouve avec la même élégance dans la représentation des personnages. L’artiste allonge un peu les nez et les rend plus pointus, les mentons souvent en galoche, exagère la finesse des chevilles et des mollets, agrandit les yeux écarquillés, de temps à autre accentue les expressions de visage. Dans le même temps, il prend grand soin de représenter les tenues vestimentaires en cohérence avec l’époque, en les variant en fonction du statut social du personnage. Il réalise des postures parlantes, sans que les mouvements soient grotesques. Le lecteur éprouve tout de suite de la sympathie pour François de Dardille, sa petite taille, son air gentil et un peu peiné par la situation dans laquelle il se retrouve, pour le Marquis avec son assurance et sa réelle sympathie et sa sollicitude pour son ami, les bonnes manières de de la comtesse Amélie de Figule. Il apprécie que la narration visuelle ne se pare pas d’hypocrisie, que la nudité soit représentée de manière franche, que ce soit celle des hommes ou des femmes, même un sexe masculin en érection. Pour autant le lecteur ne doit pas s’attendre à un ouvrage érotique ou pornographique. La question des capacités sexuelles du comte est au cœur de l’intrigue, et son ami fait tout pour l’aider à retrouver le désir et sa fonction érectile, sans que les images ne versent dans la prouesse pornographique.



Le lecteur ressent vite les effets de cette narration visuelle enlevée et qui ne se prend pas au sérieux, lui amenant un sourire sur les lèvres tout du long du récit, en même temps qu’un réel contentement du fait de la consistance détaillée de chaque élément représenté. Le fil directeur de l’histoire s’avère simple : le Marquis aide son ami par tous les moyens à retrouver sa dureté, tout en l’accompagnant lors des préparations, telle que l’examen de ses appareils génitaux par un médecin et un chirurgien et en lui montrant que son épouse la comtesse est examinée elle aussi. Tout cela culmine lors du congrès proprement dit, dans des conditions très publiques, avec un déroulement baignant dans la bonne humeur présente depuis le début, avec un rebondissement pour le moins cavalier. Arrivé au dénouement, le lecteur se rend compte que le scénariste lui a mis la solution sous le nez à plusieurs reprises de manière évidente et apparente. Au fil des séquences, il lui aura montré un individu noble très attachant, l’inventivité de mise dans une maison close pour varier les plaisirs des clients, une courte séquence avec des perversions fort surprenantes (comme l’agalmatophilie, ou la narratophilie), et donc les préparatifs de la cérémonie du Congrès. À l’évidence, l’union du comte François de Dardille et la comtesse Amélie de Figule ne relève pas du mariage d’amour, mais pour autant ce dernier n’est pas forcément impossible. L’acte charnel est montré comme existant tout autant à cette période qu’à l’époque contemporaine, même si les conditions sociales lui font prendre des circonstances différentes. Éprouvant une grande sympathie pour les personnages et amusé par la narration, le lecteur ne boude pas son plaisir. Avec un peu de recul, il se dit que l’évocation du Congrès rappelle de façon fort primesautière que les relations sexuelles, sous forme de tensions ou consommées, jouent un rôle central dans les relations entre hommes et femmes, et dans le fonctionnement de la société. Le Marquis évoque à deux reprises les nouveautés apportées par les progrès philosophique, littéraire et culturel du siècle des Lumières, ce qui contraste avec le caractère pérenne de l’acte sexuel, à la fois basique, et à la fois complexe au point que le comte n’en soit plus capable.


La couverture promet un conte coquin, avec un titre un peu sibyllin. Le plaisir de lecture est immédiat avec des dessins qui semblent ne pas se prendre au sérieux, pleins d’entrain, et très solides et généreux dans les détails. De la même manière, l’histoire se déroule de manière linéaire, placé sous le signe de la bonne humeur, sans pour autant tomber dans la farce, pour un divertissement fort bien écrit. En même temps, la page d’ouverture annonce une tragédie comédie en quatre actes et elle ne ment pas. Le titre est développé dans une réplique : Et réfléchissez bien, car si l’on tolère l’impudence des chiens, on est moins clément avec celle des humains. Le comte a une conscience aigüe de la réalité de son métier précédent : un soldat ne sert qu’à tuer. Et le congrès se déroule en public car La foule est le baromètre de la loi ; Une sentence comme un acquittement se gagne souvent à force d’applaudissements.