Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Aurélien Ducoudray. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Aurélien Ducoudray. Afficher tous les articles

mercredi 14 décembre 2022

L'Impudence des chiens

Connaître, c’est excuser. Et si excuser n’est pas absoudre, c’est déjà résoudre.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, dont la première édition date de 2022. Aurélien Ducoudray en a écrit le scénario, Nicolas Dumontheuil a réalisé les dessins et les couleurs. L’ouvrage comporte soixante-dix-huit pages de bande dessinée.


Pendant la Renaissance, le Marquis se rend chez son ami le comte François de Dardille, en carrosse. Prologue : un moine sur son âne arrive en ville. Il passe devant les femmes au lavoir, en train de s’affairer sur la lessive de leur linge. Il descend de son âne, et soulève sa bure pour constater que son kiki est au repos. Il sonne à une porte et attend qu’on lui réponde, alors que la maîtresse de céans est occupée avec un gentilhomme le sabre au clair, et qu’un ménestrel chante au Clair de la Lune, en faisant ressortir le double sens des paroles. Finalement, la femme finit par ouvrir la porte et le moine peut donner libre cours à sa libido. Le carrosse du Marquis passe devant une église, et son passager demande au cocher comment ce dernier a trouvé le comte. Il répond qu’il ne saurait dire, car la continuité de compagnie ne favorise pas le discernement des différences. Tout ce qu’il sait, c’est qu’un courrier reçu semaine passée a fait appeler le Marquis semaine séante. Le passager arrête là la conversation et reprend sa place sur la banquette à l’intérieur de l’habitacle. Il se demande depuis quand les cochers parlent comme Molière. Va-t-il manier alexandrin en étrillant son bourrin ? Décidément ce siècle des Lumières les dispense vraiment sans discernement. À quoi bon donner talent à fonction qui n’en a pas usage ? Bientôt ils arrivent à destination et le Marquis descend du carrosse, puis monte les marches jusqu’au perron. Il est fort surpris que les deux laquais présents n’annoncent pas au propriétaire que son visiteur attendu est arrivé.



Le Marquis rentre dans la grande demeure et il va trouver par lui-même le comte François de Dardille dans son bureau. Son ami le remercie d’être venu et lui tend un acte notarié copieux, en lui indiquant quel paragraphe lire à quelle page. Le marquis se rend donc page huit, paragraphe quatre et lit : susnommé et en présence convenue sous l’égide du juge de Dieu monseigneur Soutiran convoque son mari François de Dardille à l’épreuve du Congrès. Tout en lisant, il a suivi le comte qui est entré dans son atelier. Il se met à couler un soldat de plomb tout indiquant au Marquis de poursuivre sa lecture avec le paragraphe six de la page treize. Le Marquis s’exécute : En cas d’insuccès, la comtesse votre épouse sera gratifiée de la moitié des terres, propriétés ainsi qu’une rente donnée à vie. Il s’interrompt saisissant bien la portée de ce qu’il vient de lire et indiquant à haute voix la nature de l’épreuve : Le congrès, c’est bien cette épreuve sous l’œil de Dieu où l’on doit prouver son adresse à contenter bibliquement sa bien-aimée ? Le comte répond qu’il n’est point d’adresse à s’ériger, il n’est que volonté, or lui n’en a plus. Il reste mou.


Si un doute plane dans son esprit, le lecteur peut consulter une encyclopédie et avoir la confirmation que la pratique du congrès a bel et bien existé pendant une centaine d’années, que le Parlement de Paris l’a supprimée le 18 février 1677. Le scénariste s’amuse donc à raconter comment un ami s’ingénie à revigorer l’ardeur d’un comte qui doit prouver sa virilité en public avec sa charmante épouse, au risque d’être dépossédé de la moitié de sa fortune en cas d’échec, en faveur de son épouse qui acquerrait ainsi un divorce. Dès la première page, le lecteur constate que les dessins présentent une forte personnalité. En effet l’artiste a décidé de proscrire sciemment la ligne droite, même pour les constructions humaines. Ainsi, les ailes du moulin à vent apparaissent de guingois, les essieux du carrosse sont fléchis, les pics de la fourche sont incurvés, les bâtiments de la ville en arrière-plan présentent également des contours légèrement courbés. Cela apporte un petit air de croquis réalisé à main levée, sans avoir bénéficié d’un encrage bien régulier pour une apparence finie et soignée. Cette page d’ouverture comporte également trois médaillons, chacun avec le visage d’un des principaux protagonistes, le comte, le Marquis, la comtesse. La carricature est de mise pour leur apporter un petit air comique, avec un nez trop long, ou une perruque improbable, ou encore des yeux trop grands. Le lettrage lui-même présente des irrégularités. L’ensemble semble comme animé d’un petit air dansant qui ne fait pas très sérieux. Pourtant cette page comporte de nombreux détails, à l’opposé d’une illustration exécutée à la va-vite.



Viennent ensuite les deux pages consacrées aux frasques du moine, dessinées dans le même registre avec des caractéristiques exagérées pour un effet comique. Pour autant le niveau de détails reste très élevé. En fonction de son envie, le lecteur peut passer rapidement sur chaque case, si l’histoire l’intéresse plus que son aspect visuel. Ou il peut prend son temps de déguster la saveur de la tonalité de la narration. Il commence par remarquer que l’arrière-plan est représenté dans chaque case, et pas juste par deux ou trois traits. Le dessinateur a investi le temps nécessaire pour délimiter chaque pavé de la voie empruntée par l’âne et son cavalier, chaque pale de la roue du moulin à aube, chaque tuile du toit protégeant le lavoir, chaque lame du plancher de la chambre où le moine donne libre cours à sa libido, chaque torsade des montants du lit à baldaquin. Ce parti pris de la narration visuelle se retrouve à chaque, à chaque case. Nicolas Dumontheuil en donne pour son argent au lecteur et même plus. Page 7, le carrosse pénètre dans le parc du château du comte François de Dardille et le lecteur peut admirer la façade du château, sa dépendance, la grille de la propriété en fer forgé, le mur d’enceinte en pierre, le jardin à la française avec les arbustes soigneusement taillés. Tout du long de l’album, il laisse son regard se promener pour profiter des différents environnements en extérieur ou en intérieur, du bureau du comte à une maison close haut de gamme, des rues de Paris à une escapade nocturne dans les bois. La richesse de la narration visuelle peut surprendre du fait des traits un peu lâches qui laissaient supposer une volonté de laisser l’entrain l’emporter sur la rigueur. En fait l’artiste sait marier ces deux caractéristiques sans en sacrifier aucune des deux, sans qu’elles ne s’annulent ou ne se contrecarrent.


Cette capacité peu commune de réussir des dessins alliant haut niveau de détails descriptifs et exagération amusante se retrouve avec la même élégance dans la représentation des personnages. L’artiste allonge un peu les nez et les rend plus pointus, les mentons souvent en galoche, exagère la finesse des chevilles et des mollets, agrandit les yeux écarquillés, de temps à autre accentue les expressions de visage. Dans le même temps, il prend grand soin de représenter les tenues vestimentaires en cohérence avec l’époque, en les variant en fonction du statut social du personnage. Il réalise des postures parlantes, sans que les mouvements soient grotesques. Le lecteur éprouve tout de suite de la sympathie pour François de Dardille, sa petite taille, son air gentil et un peu peiné par la situation dans laquelle il se retrouve, pour le Marquis avec son assurance et sa réelle sympathie et sa sollicitude pour son ami, les bonnes manières de de la comtesse Amélie de Figule. Il apprécie que la narration visuelle ne se pare pas d’hypocrisie, que la nudité soit représentée de manière franche, que ce soit celle des hommes ou des femmes, même un sexe masculin en érection. Pour autant le lecteur ne doit pas s’attendre à un ouvrage érotique ou pornographique. La question des capacités sexuelles du comte est au cœur de l’intrigue, et son ami fait tout pour l’aider à retrouver le désir et sa fonction érectile, sans que les images ne versent dans la prouesse pornographique.



Le lecteur ressent vite les effets de cette narration visuelle enlevée et qui ne se prend pas au sérieux, lui amenant un sourire sur les lèvres tout du long du récit, en même temps qu’un réel contentement du fait de la consistance détaillée de chaque élément représenté. Le fil directeur de l’histoire s’avère simple : le Marquis aide son ami par tous les moyens à retrouver sa dureté, tout en l’accompagnant lors des préparations, telle que l’examen de ses appareils génitaux par un médecin et un chirurgien et en lui montrant que son épouse la comtesse est examinée elle aussi. Tout cela culmine lors du congrès proprement dit, dans des conditions très publiques, avec un déroulement baignant dans la bonne humeur présente depuis le début, avec un rebondissement pour le moins cavalier. Arrivé au dénouement, le lecteur se rend compte que le scénariste lui a mis la solution sous le nez à plusieurs reprises de manière évidente et apparente. Au fil des séquences, il lui aura montré un individu noble très attachant, l’inventivité de mise dans une maison close pour varier les plaisirs des clients, une courte séquence avec des perversions fort surprenantes (comme l’agalmatophilie, ou la narratophilie), et donc les préparatifs de la cérémonie du Congrès. À l’évidence, l’union du comte François de Dardille et la comtesse Amélie de Figule ne relève pas du mariage d’amour, mais pour autant ce dernier n’est pas forcément impossible. L’acte charnel est montré comme existant tout autant à cette période qu’à l’époque contemporaine, même si les conditions sociales lui font prendre des circonstances différentes. Éprouvant une grande sympathie pour les personnages et amusé par la narration, le lecteur ne boude pas son plaisir. Avec un peu de recul, il se dit que l’évocation du Congrès rappelle de façon fort primesautière que les relations sexuelles, sous forme de tensions ou consommées, jouent un rôle central dans les relations entre hommes et femmes, et dans le fonctionnement de la société. Le Marquis évoque à deux reprises les nouveautés apportées par les progrès philosophique, littéraire et culturel du siècle des Lumières, ce qui contraste avec le caractère pérenne de l’acte sexuel, à la fois basique, et à la fois complexe au point que le comte n’en soit plus capable.


La couverture promet un conte coquin, avec un titre un peu sibyllin. Le plaisir de lecture est immédiat avec des dessins qui semblent ne pas se prendre au sérieux, pleins d’entrain, et très solides et généreux dans les détails. De la même manière, l’histoire se déroule de manière linéaire, placé sous le signe de la bonne humeur, sans pour autant tomber dans la farce, pour un divertissement fort bien écrit. En même temps, la page d’ouverture annonce une tragédie comédie en quatre actes et elle ne ment pas. Le titre est développé dans une réplique : Et réfléchissez bien, car si l’on tolère l’impudence des chiens, on est moins clément avec celle des humains. Le comte a une conscience aigüe de la réalité de son métier précédent : un soldat ne sert qu’à tuer. Et le congrès se déroule en public car La foule est le baromètre de la loi ; Une sentence comme un acquittement se gagne souvent à force d’applaudissements.



jeudi 5 juillet 2018

La troisième population

Si tu vas là-bas, toi aussi tu vas être fou ?

Ce tome contient un reportage complet par lui-même et indépendant de tout autre. Il s'agit d'une bande dessinée de 108 pages, parue pour la première fois en 2018, écrite par Aurélien Ducoudray, dessinée et mise en couleurs par Jeff Pourquié. L'ouvrage commence avec une introduction d'une page rédigée par Denys Robiliard (ancien député, et rapporteur sur de la mission sur la santé mentale et l'avenir de la psychiatrie), puis une autre page rédigée par le docteur Jean-Louis Place (médecin directeur de la clinique psychiatrique de La Chesnaie).

Un dessin d'enfant représente un père et son fils autour d'une table en bois dans le jardin, avec le chat non loin. Aurélien (Ducoudray) explique à son fils qu'il repart pendant une semaine avec tonton Jeff (Pourquié) à Blois dans une grande maison pour les fous. Le garçon demande à son père si c'est parce qu'il est fou. Aurélien répond que non, qu'il va faire une bande dessinée sur des gens qui, à un moment dans leur vie, ont eu un petit quelque chose qui s'est cassé dans leur tête. Le garçon s'inquiète de savoir si son père va devenir fou en allant là-bas. Jeff & Aurélien se rendent en voiture à La Chesnaie, s'inquiétant de savoir si le GPS est bien à jour tellement ils sont dans la cambrousse. Pendant qu'Aurélien conduit, Jeff lui fait un bref rappel de la création de l'établissement de La Chesnaie, de son mode de fonctionnement, sur la psychothérapie institutionnelle rompant avec les pratiques asilaires antérieures, tout ça tiré de wikipedia.

Arrivés à destination, Jeff et Aurélien découvrent des bâtiments en bois, et entendent le son d'une chanson des Rolling Stones. Ils entrent dans ce qui ressemble à un bar et se font servir un café et un Coca. Plusieurs personnes leur adressent la parole de manière tout à fait normale. Une femme leur demande qui ils sont et les invite à la suivre pour une réunion afin de préparer l'apéritif du dimanche midi. Au bout des quelques échanges, une autre femme finit par leur demander qui ils sont et les dirigent vers Cathy, la secrétaire du Club. Une fois installés autour d'une table, Cathy énonce l'ordre du jour : les Olympiades, la fête interclubs, l'installation d'une borne internet pour le cyberespace, l'achat d'un barbecue ou d'une plancha, la mise aux normes des cuves à gaz et la demande de location pour l'un des appartements extérieurs à la Clinique, une demande de service civique et la réserve parlementaire du député. Elle leur explique qu'ils assistent à une réunion du Club, c’est-à-dire l'association Loi de 1901 qui sert d'interface entre l'intérieur (le monde de la clinique) et le monde extérieur, le public. Elle leur remet un flyer avec le programme des animations de la semaine. Une fois la réunion terminée, elle les emmène dans la salle à manger.


Dans la première introduction, Denys Robiliard rappelle qu'une personne sur 4 est susceptible de développer une maladie mentale au cours de sa vie, et que cette bande dessinée a le mérite d'exister pour aider à faire connaître la maladie mentale, et pour présenter un établissement relevant de la psychothérapie institutionnelle. Dans la deuxième introduction, le docteur Jean-Louis Place attire l'attention du lecteur sur la particularité d'une institution sans mur d'enceinte. En y ajoutant la scène d'introduction, le lecteur a bien compris le projet de cette bande dessinée : un reportage dans l'établissement de la Chesnaie, par les 2 auteurs qui réalisent la bande dessinée. Ils se mettent en scène pour relater leur propre expérience de découverte de cet établissement, et en montrer des facettes de son fonctionnement, avec un regard de candide.

En fonction des séquences, Jeff Pourquié utilise un mode représentation variable. Pour la plus grande partie de l'ouvrage, les séquences mettent en scène les 2 auteurs se rendant d'un endroit à un autre, rencontrant des moniteurs, des médecins, des patients, des visiteurs. L'artiste réalise des dessins descriptifs, avec un bon niveau de détails. Il détoure les formes d'un trait irrégulier, comme s'il s'agissait de dessins réalisés sur le vif, sans phase de reprise ultérieure pour peaufiner es traits, les rendre plus assurés, sans lisser les contours. Ce type de représentation a pour effet de conserver une forme de spontanéité aux dessins, et d'induire la sensation que la réalité n'est perçue que de manière imparfaite par l'individu, que son cerveau sélectionne et interprète les informations que lui font parvenir ses sens, à commencer par celui de la vue. Certain objets sont donc représentés avec une forte simplification, par exemple un vague emballage pas régulier pour un paquet de clopes, ou 2 vagues traits pour le corps d'un stylo bille. Ce mode de représentation suffit amplement pour que le lecteur reconnaisse sans doute possible le modèle de chaise en plastique bon marché sur la terrasse. Il n'exclut pas pour autant un niveau de détails plus élevés quand la scène le nécessite, comme la disposition des bacs à vaisselle pour la plonge, l'aménagement de la pharmacie de l'établissement, ou encore une vue du ciel de la disposition des bâtiments.


Ce mode de représentation se marie bien avec des éléments visuels d'une autre nature, comme une exagération comique des postures dans une scène où les auteurs se retrouvent à courir, ou un glissement vers des images plus expressionnistes (par exemple page 86 sur la consommation de tabac). Jeff Pourquié réalise lui-même sa mise en couleurs, et il utilise majoritairement une seule teinte pour chaque séquence, variant d'une séquence à l'autre. Il réalise des mises en couleurs plus traditionnelles qui prennent alors une signification forte. La page d'ouverture commence avec ce qui semble être un dessin d'enfant colorié au feutre, mode de dessin qu'il reprend par la suite pour indiquer qu'il fait comme si ils avaient été réalisés par d'autres personnes que lui, en l'occurrence des patients dans un atelier BD. Il utilise également la couleur pour indiquer un état d'esprit, généralement celui d'un patient qui voit et interprète la réalité différemment d'une personne extérieure. Il fait ainsi preuve d'une délicatesse épatante, car la couleur indique une perception du monde avec plus de saveurs, sous-entendant que les patients ont une expérience de la vie plus riche que les individus qualifiés de sain d'esprit.

L'approche retenue par les 2 auteurs est de nature naturaliste : le lecteur les suit dans toutes les pages à de rares exceptions près. Il n'y a que 3 dessins en pleine page qui présentent des patients (certainement avec une apparence physique modifiée pour respecter le secret médical) : Manuel (34 ans), Marielle (27 ans), Édouard (54 ans). Pour chacun d'eux, l'artiste les représente, ainsi qu'une esquisse de quelques-unes de leur représentation mentale en arrière-plan, avec des phylactères ou des cellules de texte reproduisant leur parole. Avec un à-propos pince-sans-rire, Aurélien Ducoudray lit l'article wikipedia sur la Chesnaie, à Jeff Pourquié, pendant qu'ils font le trajet en voiture. Le lecteur s'informe ainsi en même temps des principales caractéristiques sur cette institution pratiquant la psychothérapie institutionnelle. Il y a ainsi 3 ou 4 passages au cours desquels les auteurs prennent une grande quantité d'information auprès d'un sachant, la dernière se produisant lorsqu'ils rencontrent Claude Jeangirard le créateur de la Chesnaie.


Le reste du temps, Ducoudray & Pourquié rencontrent des individus en train d'accomplir leur mission au sein de la Chesnaie, ou des patients, le plus souvent les 2 en même temps. Dans ces séquences, la quantité d'informations délivrée est plus faible, et l'enjeu est plus de côtoyer les résidents de la Chesnaie, pour ressentir cette expérience comme l'ont ressentie les auteurs. Ce parti pris narratif dédramatise la découverte de l'établissement, des patients, des moniteurs et des médecins, évite tout effet voyeuriste puisqu'il s'agit plus d'observer la démarche des auteurs que de regarder fixement les patients ou les soignants, et reste à l'écart de toute tentation sensationnaliste. Les auteurs réussissent plutôt bien à rendre compte de la particularité de cet établissement (l'absence de barrière ou de clôture pour enfermer, avec son corollaire la liberté de circulation), de la dynamique de la psychothérapie institutionnelle (l'intégration de l'institution au traitement), avec comme effet que les patients et les moniteurs ne portent pas de signe distinctif. Comme l'explique l'un des personnels : Du coup, il n'y a pas de différence visible entre les patients et les encadrants, ceux qu'on appelle dans notre jargon les moniteurs. Alors comme on ne sait pas qui est qui, eh bien ça force à se parler pour savoir. Et donc, ça crée du lien social ! Cette socialisation, c'est une des bases de la psychiatrie institutionnelle : créer une relation entre soignants et soignés, dans un lieu de soin qui est aussi un lieu de vie.

Le lecteur passe donc d'une scène à l'autre, sans savoir ce qui l'attend dans la suivante, mais tout en restant dans un registre très banal, sans basculer dans l'explication, l'exposé ou la crise. Au détour d'une page, il peut se retrouver dans une réunion où il est question de savoir comment s'est passée la sortie pêche du week-end précédent, à marcher aux côtés d'un personnage pendant tout une page muette, à cloper pendant toute une page, à découvrir le couchage sortant de l'ordinaire des 2 auteurs, à assister à la distribution des médicaments, à découvrir 2 pages où les arrière-plans sont constitués de produits de marque de la grande distribution, à écouter Christine parler de sa passion pour les livres de la série Bennett d'Anthony Burckeridge (1912-2004), à assister à une partie de Dessiner c'est gagné. Les auteurs savent se montrer gentiment facétieux de temps à autre, la pauvre patiente sourde, muette, trisomique, analphabète et qui ne déchiffre pas le langage des signes devant dessiner une représentation de Caliméro. En fonction de ses attentes, il est possible qu'il regrette que le récit n'aille pas plus à fond dans le fonctionnement de l'institution (d'où vient le budget ?), dans les séances de psychothérapies (il y en a une), ou encore dans les théories psychothérapeutiques à l'œuvre. Même si là encore, les 3 pages de discours de Claude Jeangirard répondent pour partie à ses attentes.


Cet ouvrage est d'un abord très facile, et de lecture très agréable car le lecteur a l'impression d'embarquer avec les auteurs et d'effectuer la découverte et l'acclimatation de la Chesnaie en même temps qu'eux, avec leur respect et leur attention. La narration visuelle est claire et vivante, et elle aussi très respectueuse de tous les individus rencontrés. Sur ce plan-là, l'ouvrage atteint son objectif de présenter une institution mettant en œuvre la psychothérapie institutionnelle, sans stigmatiser malades ou soignants, sans romantisme ou dramatisation artificiels, en rendant compte de l'originalité de l'établissement. La contrepartie de cette réussite est que le lecteur aurait bien aimé en découvrir plus qu'un tour d'horizon dressant un tableau par l'effet cumulatif de petites touches, peut-être sous la forme d'annexes plus académiques. Entre 4 et 5 étoiles en fonction des attentes du lecteur.