Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Kim Ki Ju. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Kim Ki Ju. Afficher tous les articles

samedi 24 mars 2018

Le Moine fou, tome 7 : Les tourbillons de fleurs blanches
Ce tome fait suite à Les matins du serpent qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire à suivre, en 10 tomes. Il est initialement paru en 1994, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Cette série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).

Suite à sa décision dans le tome précédent, He Pao a décidé d'accompagner Kim Ki Ju dans son retour en Corée. La mer est démontée et He Pao se grise du tangage du bateau. Dans les montagnes avoisinantes, un ermite a une vision : Chassant l'arc-en-ciel, le typhon se rapproche de la côte. Dans son linceul rouge sang, deux enfants morts ! À proximité de la ville portuaire, dans la demeure du seigneur local, Yu Shin et Bang Song s'entraînent au combat à main nue, sous la surveillance de leur instructeur maître Cho. Bang Song envoie son petit frères Yu Shin à terre, et ce dernier s'évanouit. Comme il ne reprend pas connaissance, le prince Yoo (surnommé le prince noir) fait exécuter l'instructeur. Quelques minutes plus tard, Yu Shin regagne connaissance (au grand soulagement du moine appelé à prononcer des prières), il avait simulé son évanouissement.

Kim Ki Ju et He Pao ont débarqué et recherchent une auberge dans la ville enneigée. Ils tombent nez à nez avec 2 tigres, qu'He Pao maîtrise rapidement. Elle les relâche et les chasse, mécontentant ainsi les habitants qui auraient préféré qu'ils soient tués pour être sûr qu'ils ne reviennent pas semer la panique un jour ou une nuit prochaine. À la fin de ces échanges, ils sont interpellés par Hye Ku, un soldat du prince, qui les invite à monter chacun dans un palanquin qui les emmène dans la demeure du prince Yoo. Au cours d'un repas formel, le prince intime à Kim Ki Ju et He Pao de prendre part à l'escorte qui accompagne ses fils Yu Shin et Bang Song pour une partie de chasse. Il espère qu'He Pao leur apprendra quelques prises. De leur côté, les fils tiennent en piètre estime cette dompteuse de tigre et combinent un plan pour lui fausser compagnie et la mettre en difficulté.

Le lecteur s'embarque pour une étape supplémentaire dans la quête d'He Pao pour trouver le Moine Fou. Dans le tome précédent, elle avait rencontré un individu recevant des messages du Moine Fou (au contenu décontenançant) par le biais d'oiseaux arc-en-ciel. Il n'est pas dupe, il sait qu'il s'agit d'une étape supplémentaire qui ne sera vraisemblablement pas décisive, qui apportera des éléments de compréhension supplémentaires, et qui permettra à He Pao de franchir une nouvelle étape, tout en sachant qu'il y a peu de chance qu'elle rencontre le Moine Fou, pour une discussion qui lèverait tous les mystères. Sans surprise, le vieil ermite (appelé Six Pas) entretient bien un lien avec le Moine Fou. Il reste à nouveau des traces du passages du Moine Fou (des sculptures, et une phrase dans son étrange écriture) et peut-être sa présence, ou peut-être pas. Ce passage assez long (environ 9 pages) est également l'occasion pour Vink de réaliser une séquence quasi onirique.

Cette séquence donne l'impression de verser dans le rêve dès le début quand un brigand surgit inopinément d'une galerie souterraine, habillé de blanc, sur fond de tapis de neige blanc. Il s'élance hors de la galerie le temps d'une case et ne réapparaît plus jamais. Seul le commentaire de Yu Shin permet de savoir qu'il sortait d'une galerie. Le lecteur ne sait que faire de cette soudaine apparition qui n'a aucune incidence sur la suite et qui n'est plus jamais évoquée. Par contre la dimension visuelle de ces 2 pages est incroyable, le blanc de la page devenant le blanc de la neige, mais aussi parfois le blanc d'un ciel saturé, ou encore le blanc de la tunique de Six Pas, avec le givre sur les frêles blanches ressortant sur ces différents blancs. C'est comme si les personnages étaient perdus dans un néant blanc, ayant effacé la réalité, évoquant le néant de la mort. Pour autant, l'artiste continue à placer ses personnages en fonction de la topographie du terrain, avec des déplacements en cohérence.


Les 2 pages suivantes mettent en parallèle les explications que Six Pas apporte à Yu Shin et les déplacements effectués par He Pao, donnant ainsi un sens à ces mouvements. Le lecteur découvre ensuite 2 pages muettes composées de la même manière : une case centrale occupant les 2 tiers de page, une bande supérieure composée de 2 cases, une bande inférieure composée de 2 cages. À nouveau Vink joue sur les blancs et les gris bleutés délavés, pour une vision douce et éclairante, très concrète, avec une case consacrée à un oiseau en train de chanter, une autre à cerf en train de bramer, et d'autres au tourbillon de fleurs blanches (du titre) en train de tomber. Il s'agit d'un moment suspendu dans le temps, d'une beauté plastique magnifique, d'une douceur sans égale, malgré la révélation qui se joue pour He Pao. Les 2 pages suivantes se déroulent dans un statuaire recouvert de neige, ne dénudant que quelques morceaux des sculptures. Vink adopte une mise en scène théâtrale dans laquelle He Pao se lance dans un monologue. La sensation onirique subsiste et le lecteur éprouve quelques difficultés à mesurer la portée de ce qui vient de se jouer sous ses yeux. Il faudra attendre le tome suivant pour acquérir une certitude, s'il s'agissait d'une résolution ou non.

Ce tome s'ouvre avec un voyage mouvementé sur une mer déchainée rappelant que l'eau joue un rôle symbolique dans le récit. L'artiste propose à nouveau une représentation superbe de ces vagues dans la brume, des embruns, et du tangage auquel est soumis le bateau. Le lecteur retrouve une autre représentation de l'élément liquide lors de la fuite de Bang Song et Yu Shin, d'abord dans un cours d'eau calme et bleu acier, puis sur un ruisseau gelé. Il est impossible pour le lecteur de ne pas penser à He Pao (joyau du fleuve), mais il ne perçoit pas de dimension métaphorique dans ces 2 nouvelles représentations de l'eau. Après la scène d'ouverture, l'auteur propose 3 scènes s'attachant à des personnages différents. Le lecteur ne croit pas un instant à la possibilité que l'ermite sur sa véranda, devant sa grotte, puisse être le Moine Fou. Par contre, il prête une attention particulière à ses visions qu'il décrit à haute voix, car Vink avait déjà utilisé ce dispositif avec une annonce du Grand Moine dans le tome précédent qui s'était révélée éclairante après coup. Grand bien lui en prend, car Six Pas prononce par la suite d'autres sentences qui s'avèrent d'une perspicacité pénétrante. D'un point de vue visuel, la situation isolée de Six Pas (son étrange surnom est expliqué en cours de récit) rappelle celle du vieux Maître dans le tome précédent.

La scène suivante est beaucoup plus lumineuse, avec les 2 frères en train de s'entraîner dans la cour de la demeure. L'auteur introduit donc 2 adolescents qui ont la chance d'appartenir à la classe dirigeante et à qui les cours d'arts martiaux sont offerts, sans qu'ils aient besoin de s'investir pour les obtenir. Il est donc possible de comparer leur situation et leur parcours à ceux d'He Pao. Vink insuffle une dynamique dans leur relation, à base de jalousie, d'espièglerie, et d'irresponsabilité, en cohérence avec leur âge et leur position privilégiée. Quelques pages plus loin, Kim Ki Ju et He Pao sont invités à dîner dans la demeure du Prince Yoo, ce qui est l'occasion pour l'artiste de contraster la chaleur de l'éclairage, la beauté des peintures murales, avec la froideur de l'extérieur et les rigueurs de l'hiver. Le lecteur peut s'assoir aux côtés des convives et observer la richesse des habits de la maisonnée, la délicatesse des manières des serveuses, le type de couverts et les modalités du repas. La couette dont bénéficie He Pao pour passer la nuit est également splendide.


Le troisième fil narratif permet de suivre He Pao et Kim Ki Ju. Ayant toujours à cœur d'offrir un spectacle divertissant aux lecteurs, l'artiste montre He Pao devant s'en prendre à 2 tigres dans les rues de la ville. Pour rendre compte de l'heure avancée de la journée, il utilise des teintes mauves permettant de rendre compte de l'obscurité tombante, et de faire ressortir la lumière des fanaux utilisés par les villageois et les gens d'arme. La mise en scène de cette séquence d'action est factuelle, avec des angles de prise de vue permettant de suivre les déplacements des fauves et les prises d'He Pao. Le lecteur peut voir les murs d'enceinte, la grâce féline des tigres, le mécontentement des villageois. Au milieu de la séquence, il tombe sur une case jaune dorée, évoquant une forme d'âge d'or pour le tigre, tranchant avec le reste du schéma chromatique, saisissante de nostalgie de bon aloi, et troublante dans son parallèle entre la tigresse et He Pao.

Par la suite, la construction de l'intrigue rappelle, par certains côtés, celle du tome 4 au Pic de la Foudre Le col du vent. Le groupe partant à la chasse se sépare entre les 2 frères ayant fugué, He Pao partie à leur recherche par ses propres moyens, le reste du groupe essayant de quadriller le secteur, les disciples de maître Cho (dont Petit Li), des brigands et Six Pas. Vink se montre aussi habile que dans le tome 4 à organiser ce ballet avec beaucoup de participants, tout en veillant à ce qu'il reste plausible. Le lecteur observe avec plaisir les vêtements des soldats du prince Yoo, les vêtements plus frustes des villageois et des brigands, la tenue inchangée d'He Pao, complétée par une cape bienvenue au vu des chutes de neiges. Il reste interdit devant ces soldats torse nu qui donnent l'assaut aux brigands, donnant lieu à une page sans texte ni phylactère, pour une séquence qui semble à nouveau relever de l'onirisme. L'auteur fournit une explication satisfaisante de cette scène dès la page suivante, ce qui n'amoindrit en rien la force visuelle de la page précédente.

À plusieurs reprises, l'artiste met en scène des actions impliquant plus d'une dizaine de personnages. À nouveau, le lecteur apprécie la qualité de sa mise en scène qui sait spatialiser les personnages, les chevaux et la biche de sorte à montrer comment se placent chacun d'entre eux, et la progression de la chasse. Il se montre tout aussi habile pour l'attaque des soldats torse nu, ou pour le dénouement du face-à-face, impliquant une demi-douzaine de protagonistes effectuant des actions différentes dont les conséquences se font sentir sur chacune. La narration visuelle permet de donner à voir ces différents chassés-croisés et à prouver leur plausibilité. En voyant, les 2 frères glisser sur un ruisseau gelé, le lecteur sourit inconsciemment, car ça lui rappelle l'aquaplaning effectué par un prisonnier, sous l'impulsion d'He Pao, dans le tome précédent.



Comme dans les tomes précédents, He Pao continue de participer aux décisions adultes du fait de ses capacités extraordinaires au combat. Ayant vaincu les tigres, elle est déjà célèbre car tout le monde parle de son exploit. Mais Vink ne se contente pas de la replacer dans cette position, il évoque également sa féminité par un biais détourné. Alors que le prince Yoo ne voit en elle qu'une instructrice potentielle de talent, les 2 adolescents ne voient en elle qu'une paysanne mal dégrossie, qui ne pourrait pas faire office de servante pour Bang Song le plus âgé, mais peut-être de nourrice pour Yu Shin. Quelques pages plus loin, Yu Shin dévisage He Pao avec concupiscence, en repensant à la remarque de son frère sur la fonction de nourrice. Ce n'était pas arrivé depuis le premier tome qu'He Pao soit regardé comme un objet du désir. D'un autre côté, il s'agit de l'appréciation d'un adolescent qui n'a pas le beau rôle dans l'histoire.

Arrivé aux deux tiers du récit, l'un des personnages suit un fantôme ou l'esprit d'un personnage récemment décédé pour retrouver la piste de Bang Song. Ce n'est pas la première fois que Vink met en scène des esprits, ne serait-ce que l'apparition des parents d'He Pao dans le tome précédent. Le lecteur ne peut pas vraiment tirer de conclusion sur les convictions personnelles de l'auteur en la matière. Il s'agit vraisemblablement d'une licence artistique, pour évoquer l'influence persistante d'un disparu sur l'esprit d'une personne l'ayant bien connu, ou sur laquelle il a eu une forte influence. Dans le même registre spirituel, il y a la capacité inexpliquée de Six Pao à avoir des visions ou à disposer de révélations d'une justesse surnaturelle.

Arrivé au terme de ce tome, le lecteur effectue à nouveau le constat que ces 46 pages étaient aussi fluides que denses, et que l'auteur a pu intégrer de nombreux thèmes. Outre ceux habituels relatifs à l'héritage (celui du Moine Fou) s'imposant à l'héritier jusqu'à modifier sa personnalité, il est question d'un petit tyran abusant de sa position de pouvoir, d'enfants gâtés irresponsables, d'une populace insatisfaite des mesures de protection mises en œuvre par une personne en ayant les capacités, de jalousie qui est mauvaise conseillère, de vengeance d'un maître humilié entreprise par ses élèves, de la cruauté arbitraire de la chasse (Non ! pas le faon, Non ! pas sa mère !), de la motivation d'He Pao qui n'est pas de l'altruisme, du plaisir de jouer aux échecs, de vanité (celle de Six Pas), de valeur (celle d'He Pao) qui n'attend pas le nombre des années, du pardon quand une biche et ses deux faons observent Petit Li et He Pao.


Comme à son habitude, Vink réalise une bande dessinée qui peut être lue pour son intrigue et appréciée pour cela uniquement. Le lecteur peut dans ce cas ressentir une petite déception quant au développement du fil narratif principal sur le mystère du Moine Fou. Pour le lecteur prêt à une lecture plus contemplative, la narration de Vink recèle des saveurs tant visuelles que thématiques, toujours aussi nombreuses sans devenir écœurantes.


vendredi 23 mars 2018

Le Moine fou, tome 6 : Les matins du serpent

Ce tome fait suite à Le monastère du miroir précieux qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire à suivre, en 10 tomes. Il est initialement paru en 1993, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Cette série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).

He Pao plonge depuis une falaise dans la rivière en contrebas, en direction de 3 rochers qui émergent de l'eau. Elle est observée par le Grand Moine et un autre moine qui s'inquiètent qu'elle ne se fracasse sur les rochers. Le plongeon est parfait. He Pao se vante de son exploit. Le bonze s'inquiète des conséquences de l'art du Moine Fou sur He Pao. Le Grand Moine indique qu'à une vingtaine de li, le fleuve se sépare en 2 branches, et que le bras gauche contient des tourbillons qui lui valent le nom de rivière de l'Enfer. He Pao replonge dans l'eau et se laisse porter par le courant.

Au fil de l'eau, He Pao sent qu'elle est épiée. Elle s'en assure en lançant un caillou en direction de l'indiscret sans réussir à le voir. Elle arrive à une première petite chute d'eau dans laquelle elle perd sa botte, puis la récupère. Elle monte en haut de la falaise pour observer les 2 bras du fleuve et passer la nuit. Elle est à nouveau épiée sans réussir à attraper son observateur. Le lendemain alors qu'elle confectionne un radeau en bambou, elle voit passer sur le fleuve un bateau transportant des prisonniers dont Kim Ki Ju. Elle finit par passer les tourbillons et se retrouve dans une caverne où elle est accueillie par un vieil homme et son serviteur qui ressemble à Yu Kong, son agresseur du tome 1, mort depuis.

Ce sixième tome reprend le schéma narratif des précédents : He Pao se sert aussi bien des capacités que lui procure la connaissance de l'art martial du Moine Fou, que cet art menace de la transformer et l'asservir, plusieurs caractéristiques de la personnalité du Moine Fou supplantant celle de la jeune femme. Outre ce fil narratif principal qui court de tome en tome, He Pao se trouve confrontée à une nouvelle situation. Le lecteur la retrouve donc dans les alentours du Monastère du Miroir Précieux à continuer de s'entraîner et de se tester. Il ne comprend pas bien pourquoi le Grand Moine envoie He Pao vers une nouvelle épreuve et prend ça comme une façon peu élégante de s'en débarrasser, voire comme un simple artifice narratif pour passer à l'aventure suivante. Mais une fois la lecture terminée, si le lecteur éprouve la curiosité de refeuilleter le début, il se rend compte que la dernière phrase prononcée par le Grand Moine montre qu'il avait deviné la nature du désordre qui habite He Pao, et que l'artifice n'était donc pas si artificiel que ça.



Jusqu'alors l'auteur n'avait pas exigé un niveau de suspension consenti d'incrédulité trop élevé. En termes d'éléments fantastiques, il y a donc l'art du Moine Fou, les capacités physiques extraordinaires qu'il confère à celui qui l'utilise, et son mode de transmission (une écriture sculptée dans la pierre). Dans ce sixième tome, Vink augmente ce niveau de suspension consentie d'incrédulité, d'abord avec l'extraordinaire coïncidence qui fait que le bateau transportant Kim Ki Ju prisonnier passe justement sous les yeux d'He Pao qui se trouve providentiellement sur la berge à ce moment-là, puis avec l'incroyable famille qu'elle découvre d'abord dans les cavernes souterraines. Comme par hasard, cette famille a un lien avec le Moine Fou. Le récit tient dans une durée très réduite et pour couronner le tout, il y a un personnage capable de se déplacer tout seul, alors qu'il n'a plus ni membres supérieurs, ni membres inférieurs. Le lecteur a besoin d'un peu de temps pour ajuster son horizon d'attente, en se rendant compte que l'auteur a choisi une forme un peu moins naturaliste, et un peu plus romanesque, avec coïncidences opportunes, capacités étranges vaguement surnaturelles, et dispositifs théâtraux (une pièce piégée par exemple), ce qui évoque d'autres formes romanesques comme Les aventures du Juge Ti de Robert van Gulik.

À nouveau, le lecteur se laisse porter par la magie des images qui l'emmènent dans des endroits concrets, exotiques, et souvent enchanteurs, sans en devenir magiques ou surnaturels. La première case occupe la moitié de la page et montre He Pao torse nu de dos, s'apprêtant à plonger dans une rivière en contrebas. L'eau présente une couleur turquoise marquée par le brun du fond, les branches de l'arbre au premier plan à gauche ont été représentées avec délicatesse, la végétation sur la pente abrupte de l'autre côté du fleuve s'accroche aux aspérités de la paroi, esquissée avec délicatesse. Lorsqu'He Pao remonte sur la rive, le lecteur contemple les rochers en bordure de rive, la végétation rase, les feuilles des arbres, déjà rousses indiquant que l'automne est en cours, et au premier plan, des branchages comme s'ils s'interposaient entre le preneur de vue et les personnages. 2 pages plus loin, Vink réalise une case dans laquelle il joue avec la transparence de la tunique d'He Pao, selon que telle partie de son corps se trouve immergée dans l'eau, ou dépasse du niveau de l'eau. L'élément liquide est très présent dans ce récit : les 2 bras du fleuve, d'abord paisible, puis agité à l'approche de la petite chute. C'est l'occasion pour l'artiste de représenter le cours d'eau dans ses différents états : une surface calme et ondoyante sous la lumière, une surface plus agitée, avec une couleur plus jaune montrant que le cours charrie de la terre, la chute d'eau plus claire, avec la pulvérisation de gouttelettes, le fleuve très sombre une fois la nuit tombée, le calme total lorsqu'un corps flotte entre deux eaux, au contraire un corps entouré de minuscules bulles d'air entraînées avec lui dans sa chute. Vink sait transcrire tous les détails qui différencient ces états divers et variés. Le lecteur se souvient qu'He Pao est le joyau du fleuve.

Ces 46 pages recèlent encore bien des lieux enchanteurs. Après avoir passé les tourbillons, He Pao se retrouve dans des cavernes. Le lecteur peut y voir les rochers luisant du fait de leur continuel polissage par les vaguelettes. Quelques pages plus loin, il a une idée de la volumétrie de ces cavernes quand He Pao suit Liu & Nuage d'Automne pour remonter à l'air libre, empruntant un fantastique escalier dont les marches sont taillées dans la pierre. Plus loin encore, elle suit les 2 mêmes personnages dans un sentier serpentant entre les arbres et les rochers, pour une randonnée à laquelle le lecteur aimerait bien participer. He Pao accepte l'hospitalité de Liu & Nuage d'Automne, ce qui est l'occasion pour le lecteur d'admirer quelques-unes des pièces de leur intérieur, leurs magnifiques bonsaïs, la rambarde de leur balcon, leur service à thé, etc. En passant, il en profite également pour admirer la vue depuis leur balcon sur de beaux arbres, les toits des dépendances et du portail d'entrée de leur résidence. Il découvre, avec la même gourmandise, la sortie de la caverne du vieux Maître qui donne sur le fleuve, dans une anfractuosité de la montagne, un endroit secret où il fait bon profiter du calme de la solitude.



Vink continue de décrire des tenues vestimentaires d'époque agréables à regarder, sans être exagérées ou exclusivement luxueuses. He Pao a conservé sa tunique mauve, son pantalon blanc et ses bottes. Les tenues des moines sont conformes à leur vocation. Liu arbore une magnifique tunique longue et sa femme Nuage d'Automne une très belle robe, avec une étole précieuse. Par la suite, le lecteur peut encore admirer l'armure du vieux Maître. L'attention aux détails de l'artiste se manifeste également dans la présence de détails à la présence organique de par le scénario, comme une sculpture de la tête de Bouddha, un appeau avec des inscriptions en chinois, le carcan autour du cou des prisonniers, etc. Comme dans les tomes précédents, l'auteur consacre 3 cases à un regard rapide jeté sur un élément du décor naturel, sans personnage dans le cadre. Le lecteur peut ainsi contempler les 3 rochers entre lesquels He Pao plonge, un oiseau sur une branche, un vol d'oiseaux dans leur flux migratoire. Il ne s'agit pas d'un dispositif artificiel pour boucher un trou dans une page avec un case facile, mais bien d'un moment consacré à l'observation. D'ailleurs, il n'y a pas de cases faciles ou bouche-trou. Vink ne réalise pas de case dont la technicité a pour objet d'épater le lecteur. Si le lecteur ne souhaite pas y prêter attention, il peut rester dans le rythme de la narration, sans se sentir obligé d'admirer telle ou telle case. Si par contre sa sensibilité le pousse à y faire attention, il remarque quelques cases incroyables et discrètes, comme le simple reflet de la tête des parents d'He Pao dans l'eau d'une tasse renversée sur le sol.

De la même manière, le lecteur peut être plus ou moins sensible à la mise en scène. Celle-ci est conçue pour chaque séquence, de manière à éviter les plans trop statiques, et à concevoir un déplacement de la caméra pour montrer l'environnement de chaque scène, la manière dont les gestes des personnages s'adapte à cet environnement, etc. Il s'en suit que les scènes d'action sont construites en prenant en compte les caractéristiques du lieu, les capacités de chaque protagoniste. Le lecteur éprouve l'impression de se tenir aux côtés d'He Pao quand le bateau se disloque dans les rapides. Il sourit devant la glissade qu'elle fait effectuer à un prisonnier à la surface de l'eau. Les scènes d'action ne sont jamais gratuites, stéréotypées, ou bâclées. Comme dans les tomes précédents, le lecteur s'interroge sur le sens du changement de couleur de fond des phylactères. Il y voit une volonté de l'artiste que les bulles soient mieux intégrées dans la tonalité chromatique majeure de la case.

Toujours enchanté par la qualité de la narration graphique de Vink, le lecteur accepte de faire l'effort de consentir un petit supplément de suspension consentie d'incrédulité pour s'adapter à cette histoire plus romanesque que les tomes précédents. Il découvre une histoire de vengeance découlant d'actes passés du Moine Fou. Toujours curieux d'en apprendre plus sur ce personnage qui donne son nom à la série, il apprend que le Moine Fou avait utilisé son art pour redresser un tort, générant ainsi un héritage de haine qu'il ne pouvait soupçonner. Plus inattendu, il apprend également le vrai prénom d'He Pao. Bien sûr, les personnages ne deviennent pas soudainement manichéens. La vengeance n'est pas si simple et les personnes impliquées n'ont pas toutes la même attitude. Le lecteur suit donc l'intrigue avec plaisir, jusqu'à son dénouement, en acceptant de plus ou moins bon gré le dispositif de la pièce piégée qui a attendu sa victime toutes ces années durant. Il estime également que sa patience est récompensée en grande partie par le prénom d'He Pao (même s'il n'a aucune incidence sur l'intrigue) et sur l'étonnant lien qui subsiste entre le vieux Maître et le Moine Fou. Il n'entretient plus beaucoup d'illusion sur le fait qu'He Pao rejoindra le Moine Fou à court terme, mais il apprécie que sa légende continue de s'étoffer. Il apprécie également les leitmotivs comme une nouvelle noyade d'He Pao (une peu surprenant de se réjouir de ce type d'épreuve), ou une nouvelle histoire dans l'histoire (celle du tyran), et bien sûr une nouvelle trace de l'étrange écriture du Moine Fou.

Malgré tout cette histoire rocambolesque de vengeance et les informations supplémentaires sur le Moine Fou ne suffisent pas à contenter complètement le lecteur quant à son envie d'en apprendre plus sur He Pao, de la voir progresser dans sa maîtrise ou au moins dans sa connaissance d'elle-même, et de la voir évoluer vers une situation plus agréable. C'est en partie le cas, quand un personnage finit par expliciter ce qui trouble le comportement d'He Pao, et donc ce qui justifie la forme inhabituelle du récit. Ce trouble est à nouveau lié à l'art du Moine Fou et pèse lourdement sur son comportement. Au final, le lecteur éprouve donc la satisfaction que la majeure partie des bizarreries de la narration trouvent une explication dans l'état dans lequel se trouve initialement He Pao. Le lecteur peut y voir un deuxième degré de lecture quant au fait que l'art du Moine Fou l'obnubile au point qu'elle ne puisse plus distinguer la réalité, qu'elle ne la voit plus qu'au travers du mode de pensée que lui impose son savoir. Il retrouve là le thème de l'éducation qui transforme l'individu au point qu'il ne puisse plus penser d'une autre manière. De ce point de vue, le passage par les tourbillons peut alors se voir comment autant de nouvelles naissances, de nouvelles venues au monde.


L'appréciation de ce tome par le lecteur dépend fortement de sa capacité à modifier son horizon d'attente. S'il reste campé sur ses positions que l'auteur doit s'astreindre à rester dans la ligne directrice qu'il a lui-même définie dans les tomes précédents, il risque de se crisper du fait des événements romanesques, tout en continuant à apprécier le thème de la connaissance qui transforme l'individu, et la mythologie de la série qui continue à s'étoffer, tout en restant sous le charme de la narration visuelle. 4 étoiles. S'il accepte de modifier ses attentes, il bénéficie d'un récit tout aussi riche et intelligent que ceux des tomes précédents, avec une narration visuelle toujours aussi impeccable qu'effacée. 5 étoiles. Dans les 2 cas, il lui reste encore à s'interroger sur la signification du titre.



jeudi 22 mars 2018

Le Moine fou, tome 5 : Le monastère du miroir précieux

Ce tome fait suite à Le col du vent qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire à suivre, en 10 tomes. Il est initialement paru en 1992, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Cette série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).

Finalement Kim Ki Ju a décidé de raccompagner Gao (le fils de madame et monsieur Wang) à l'auberge de ses parents. Ils retrouvent le cheval de Kim Ki Ju chemin faisant. Mais leur progression est interrompue par des brigands qui exigent de savoir ce qu'il est advenu d'He Pao. Kim Ki Ju décoche une flèche et force le passage, ralliant ainsi l'auberge du Vent. Ils sont de nouveau assiégés à l'auberge. Pendant ce temps-là, les 3 moines ouvrent le chemin pour rejoindre leur monastère, suivis d'He Pao, de Ténèbres Extasiées, de Mademoiselle Mei et d'Hong (la dame de compagnie de Mei). He Pao alimente une franche discussion avec Mei pour faire émerger la motivation profonde de cette dernière.

Le groupe des moines progresse dans un défilé et se retrouve dans une embuscade. Sur les hauteurs de la gorge, se tiennent les membres de la secte du Tigre Blanc et de la confrérie des mendiants qui font exploser des mines, bloquant ainsi le passage et le chemin du retour du petit groupe. Ils exigent de savoir ce qu'il est advenu de la délégation de 27 personnes conduite par leurs deux chefs, qui s'est rendue au Col du Vent pour rencontrer He Pao. Cette dernière leur indique que la rencontre a eu lieu au Pic de la Foudre. Mademoiselle Mei s'adresse à eux pour les convaincre qu'He Pao est l'élue des dieux puisqu'elle a survécu à la foudre. Ténèbres Extasiées se raille d'eux, estimant qu'il est capable de survivre à toutes leurs attaques directes (les flèches) ou indirectes (les mines et les roches). La route qui conduit au Monastère réserve encore bien d'autres embûches avant de pouvoir contempler le Miroir Précieux.

Comment ça ? Ce tome ne commence pas par une page dépourvue de phylactères permettant d'admirer la beauté des paysages ? Ce n'est quand même pas une catastrophe, loin s'en faut. En fait la première page présente bien un paysage magnifique, avec deux arbres aux formes torturées, la verdure de l'herbe, un relief pentu, et un cheval attendant paisiblement. Par la suite, les paysages sont intégrés à la narration de manière naturelle, sans rien perdre de leur majesté ou de leur beauté. Il est possible que le lecteur soit moins sensible aux défilés rocheux et terreux, moins vivants que les plaines ondoyantes. Par contre, quelques pages plus loin, il tombe à nouveau sous le charme d'une vaste étendue herbeuse, avec ces aquarelles vertes, et le blanc du papier encore apparent par endroit. À l'occasion d'un plan plus rapproché, il se rend compte que ce blanc apparent correspond à la présence de plantes à fleurs blanches parsemant l'herbe.

Lorsqu'He Pao et Ténèbres Extasiées retrouvent l'ombre des arbres et le tapis de l'herbe, le lecteur retrouve tout le plaisir de cette marche dans une luminosité chatoyante, au gré des mouvements du feuillage dans la douce brise. Juste après, il aimerait bien s'attabler avec eux à l'air libre, sous l'ombre d'autres arbres, en bordure du fleuve pour savourer un simple bol de riz. Plus loin, les 2 voyageurs ont pris place sur bateau pour descendre le fleuve, jouissant du calme de l'eau et du soleil couchant. Il peut admirer la lente progression du bateau, tiré par les chevaux sur le chemin de halage. Il en vient à regretter que la case montrant l'arrivée au monastère par le fleuve occupe un espace relativement petit (environ 20% de la page), tellement l'aquarelle montrant ces parois rocheuses verticales et recouvertes de végétation est splendide dans son évocation tout en douceur. Le lecteur peut encore se projeter avec délice dans le décor minéral de l'endroit où Zhou Li réalisait ses sculptures dans le domaine du monastère, ou dans celui du Miroir Précieux. Il peut laisser son regard vagabonder dans des décors végétaux comme les zones ombragées à proximité du monastère, ou les rives du fleuve.


Finalement il n'a pas lieu de regretter que la page d'ouverture comporte des phylactères, car il a l'occasion à de multiples reprises d'apprécier les déambulations dans des décors naturels par la suite. Il retrouve avec plaisir également les différents personnages. He Pao dispose toujours de cette allure d'adulte entre 20 et 30 ans, et il n'est pas fait mention de son âge dans ce tome. Il regarde, avec le sourire, le jeu d'acteur forcé pour Ténèbres Extasiées, transcrivant bien son esprit agité du fait du trouble causé dans son esprit par les techniques d'un art martial qui le possède plus qu'il ne le maîtrise. Au fils des discussions, le visage de mademoiselle Mei atteste de la force de son caractère et de son degré de détermination. Kim Ki Ju apparaît comme un homme préoccupé par la santé d'He Pao. Enfin le lecteur ne peut pas s'empêcher d'esquisser un sourire en découvrant les autres pensionnaires du monastère : des singes capucins au comportement singulier.

Comme dans les tomes précédents, le lecteur qui le souhaite peut regarder les petits détails, comme les différentes tenues vestimentaires, les couvre-chefs, ou la torche conservant une flamme à disposition devant les archers devant déclencher les mines. Il se rend compte que contrairement au tome précédent, celui-ci montre différents affrontements de manière explicite. Le lecteur peut ainsi assister à un échange de coups entre He Pao et Ténèbres Extasiées, en constatant que l'auteur intègre le relief dans la logique de déplacement des personnages, en admirant la vivacité des mouvements bien rendue par les dessins. De la même manière, les images montrent la liberté de mouvement restreinte par l’exiguïté de la cabine du Grand Moine à bord du bateau. Plus loin, il sourit à l'incongruité de la posture des 3 moines tibétains s'égaillant dans la nature, pour se soustraire à une attaque soudaine, incongrue mais justifiée. Vink prouve qu'il sait aussi bien mettre en scène des mouvements vifs et rapides cohérents avec le relief de l'environnement et les obstacles, que les moments de nature contemplatifs. C'est à donc un nouveau voyage visuel enchanteur qui attend le lecteur dans ce cinquième tome. Comme dans les tomes précédents, il ne subsiste que les fluctuations de la forme de phylactères qui laisse songeur. À nouveau l'artiste utilise des fonds colorés sans qu'il semble apporter un sens supplémentaire ou renforcer un état d'esprit ou une émotion. Vink utilise aussi des caractères noirs apposés directement sur le dessin de la case, sans détourage de phylactère, sans fond blanc ou coloré, sans qu'il soit possible d'identifier une intention dans cet usage.

Comme les tomes précédents, celui-ci compte 46 pages de bande dessinée, mais le lecteur en ressort avec la sensation d'avoir bénéficié d'une intrigue qui aurait pu occuper une pagination double. De nouveau Vink répond aux attentes du lecteur et même au-delà tout en le prenant par surprise. Le tome précédent promettait un voyage jusqu'au monastère des 3 moines apparut de manière providentielle et cherchant He Pao au Col du Vent. L'auteur tient sa promesse : He Pao séjourne bien audit monastère, et peut rencontrer le Grand Moine ce qui apporte des réponses à ses questions. Il ne joue pas à étirer le suspense, et le lecteur a le plaisir d'avoir une réponse claire quant à l'identité de Ténèbres Extasiées, et à son histoire personnelle. La connaissance des conséquences de l'art martial du Moine Fou progresse pour He Pao et pour le lecteur, même si tout n'est pas révélé. Vink contente son lecteur en apportant quelques explications complémentaires, et en mettant à nouveau en scène la très spéciale écriture du Moine Fou à deux reprises. Il taquine légèrement le lecteur lorsqu'elle est utilisée par un singe, Ténèbres Extasiées se moquant d'He Pao en faisant observer que ça fait de ce singe son condisciple.

Vink file également le principe de 2 mantras capables de stopper net tout utilisateur de l'art martial du Moine Fou. Ce dispositif présente une totale cohérence avec le principe de l'existence de cet art martial extraordinaire. À nouveau, Vink fait preuve d'une douce malice en faisant dire à un personnage qu'il n'est pas impossible que deux personnes aient inventé le même art indépendamment l'une de l'autre. Cette fois-ci le thème récurrent de l'eau s'avère plus clair, puisqu'He Pao voyage une fois à bord d'un bateau sur le fleuve, puis se baigne dedans à une autre occasion. Le lecteur prend également note du retour de la pluie et du rôle singulier qu'elle joue dans le cadre particulier de ce tome. L'auteur a donc développé ses propres leitmotivs dans sa série qu'il utilise avec parcimonie, en se renouvelant, renforçant le plaisir qui vient avec la familiarité d'éléments récurrents dans une narration au long terme.


L'immersion du lecteur dans le récit atteint donc une rare qualité, à la fois grâce aux planches superbes, sophistiquées sans être tape-à-l'œil, à l'intrigue imaginative et ludique, à la reconstitution historique discrète et consistante, et aux personnages adultes avec des personnalités affirmées, des aspirations spécifiques, sans une once de manichéisme. Il apprécie également les petites touches qui viennent relever les saveurs du récit : le conte tibétain factice raconté par le Moine Fou à monsieur Wang de l'auberge du Vent, les humains qui se nourrissent des offrandes faites aux dieux et laissées au temple votif, le supposé pouvoir guérisseur de la foudre (vraisemblablement l'auteur testant gentiment la crédulité de son lecteur), la douce ironie du savoir transmis par les singes que les moines sont incapables de remarquer, etc. Le lecteur observe aussi que Vink ne se laisse pas influencer par la tendance des récits d'action à favoriser les personnages masculins. Pour commencer, le personnage principal est une femme, et ensuite il y a bien d'autres personnages féminins présents et ces dames ne font pas de la figuration. Mademoiselle Mei dispose d'une solution pour permettre à He Pao de maîtriser les crises de pertes de ses sens. Le monastère n'est pas aux mains des seuls moines, les nonnes le gèrent à part égale.

Avec un tel degré de maturité, c'est tout naturellement que le lecteur se dit que ce récit doit également être porteur de thèmes et de valeurs. Le thème principal apparaît comme le nez au milieu de la figure : le savoir, de nature plus ou moins ésotérique. En effet cette série est avant tout l'histoire d'une jeune femme (He Pao) ayant reçu le savoir d'un adulte, né de son expérience, transmis dans des conditions extraordinaires. Dans le contexte de l'art martial, le savoir est vraiment synonyme de pouvoir. Sa maîtrise légitime He Pao aux yeux de tous les adultes comme un individu avec qui il faut compter. Elle la transforme aussi en outil que plusieurs factions aimeraient s'approprier pour l'utiliser à sa guise, comme s'il était possible de circonvenir la personnalité d'He Pao. Son savoir légitime He Pao dans le monde des adultes, mais supplante également sa valeur d'individu, au profit de celle de ses capacités, une métaphore décillée sur la valeur de l'individu pour l'organisme qu'est la société.

Vink aborde également les conséquences de ce savoir d'expérience, en décalage avec la maturité encore jeune d'He Pao. Le savoir acquis par l'expérience et transmis à He Pao menace de supplanter sa personnalité, de lui dicter sa conduite indépendamment de son caractère, de reformater et réécrire sa personnalité, comme s'il la soumettait à la personnalité du Moine Fou. C'est d'ailleurs le drame de Ténèbres Extasiées qui a accédé à un savoir qu'il n'est pas capable de maîtriser, qui est trop fort pour lui, au point que son comportement en devienne anormal, inacceptable pour la société. Ce niveau de connaissance supérieure dans un art martial le place en marge de la société et il n'est pas capable de redéfinir un mode de fonctionnement, un savoir être compatible avec la vie en société, pour vivre en côtoyant des individus normaux. Bien sûr, c'est le lot de tout à chacun, à commencer par Vink qui a atteint un niveau de maîtrise narrative tel qu'il peut craindre que peu de lecteurs perçoivent toutes les saveurs de son récit, toutes les nuances. L'auteur dit que l'expert prend le risque de voir son savoir devenir le seul centre d'intérêt de sa vie, accaparant toutes ses forces vives, l'isolant de ses semblables. Or chaque individu est le héros de sa vie, l'expert en lui-même, contraint de devoir trouver des terrains communs avec les autres pour pouvoir tirer les bénéfices d'une vie en société.

Vink envisage également les conséquences de la perte de ce savoir en art martial, d'oubli de son expertise, de disparition d'une partie de soi-même. He Pao doit se poser la question de se débarrasser de ce savoir à plusieurs reprises, car elle découvre qu'elle en a les moyens. Elle sait que ce savoir risque d'occasionner des dommages irréparables sur sa personne si elle en devient le jouet, ses moments de cécité temporaires en sont la preuve. Mais oublier est tout aussi néfaste que devenir l'esclave de son savoir, c'est une autre forme d'asservissement, un renoncement qui est synonyme de capitulation, de défaite de l'égo. C'est d'ailleurs son égo qui lui permet de déclarer qu'elle n'est pas le Moine Fou. Le thème de la mémoire de cet art martial est abordé à la fois par le personnage de mademoiselle Mei qui veut récupérer l'héritage de son père, mais aussi par He Pao. Tout le paradoxe est que cette dernière court le risque de voir la personnalité de son tuteur absent la submerger, mais en même temps elle refuse d'envisager le gâchis que serait la perte de ce savoir, son absence de transmission d'une génération à une autre. Le lecteur peut également facilement en déduire que les épreuves d'He Pao auraient été moins terribles et dangereuses si elle avait bénéficié d'un tuteur pour assimiler ce savoir, pour en assurer la transmission. Sous des dehors d'aventure exotique, Vink met en scène des questionnements philosophies sur le soi, la valeur de l'individu, l'apprentissage, et le passeur de savoir.

Le lecteur constate également qu'il n'y a pas de méchants dans l'histoire. Les personnages échappent au manichéisme, leurs motivations et leurs objectifs aussi. Mademoiselle Mei souhaite récupérer l'héritage de son père qui aurait dû lui revenir du fait des liens du sang. Le comportement de Ténèbres Extasiées est troublé par la puissance que lui donne son art martial, le fait d'être physiquement supérieur aux autres perturbant son sens des valeurs morales. Alors que des moines complotent dans le dos d'He Pao, le lecteur découvre qu'ils s'inquiètent avant tout du bien de la collectivité, de l'intérêt général qu'ils sont prêts à faire passer avant l'intérêt particulier d'He Pao. Mais il peut aussi s'interroger sur l'attitude butée d'He Pao qui refuse toute aide quelle qu'elle soit.


Décidemment cette série révèle toute sa saveur et toute sa richesse progressivement, tome après tome, comme si son auteur passait son expérience au lecteur en douceur. C'est à la fois un récit d'aventure exotique et historique, et à la fois une passionnante réflexion philosophique sur l'individu, sa valeur pour la société et le savoir.


mercredi 21 mars 2018

Le Moine fou, tome 4 : Le Col du vent

Ce tome fait suite à Le brouillard pourpre qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire à suivre. Il est initialement paru en 1990, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Il s'agit d'une série en 10 tomes qui a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).

Après la bataille pour sauver la ville fortifiée de l'attaque des barbares Jin, He Pao et Kim Ki Ju ont repris la route à cheval. En arrivant près du Col du Vent, ils sauvent la vie d'une famille attaquée par des bandits de grand chemin. Le père et ses 2 enfants Perle et Petit Lu sont à la recherche de la mère dont ils ont perdu la trace au cours de l'exode de la ville. Avant leur arrivée à l'auberge du Col du Vent, se présente un groupe de 3 moines qui décident finalement de ne pas y séjourner en apprenant qu'il n'y a qu'un seul pensionnaire, un marchand. Cette discussion est observée par 2 jeunes femmes cachées dans les taillis. Mademoiselle Mei & Hong décident, elles, de séjourner dans cette auberge.

Le soir tombé, He Pao et Kim Ki Ju parviennent à l'auberge et décident également d'y séjourner. L'auberge est tenue par Monsieur Wang, avec sa femme et leur fils Gao, la grand-mère y résidant également. Comme paiement, monsieur Wang demande que chaque hôte lui raconte une histoire vraie ou inventée, qu'il couche sur le papier. Mei et Hong ont décidé de lui raconter ce qui s'est vraiment passé lors de la bataille entre les barbares Jin contre le vénérable Zhang et He Pao. Leur conversation est espionnée par le voisin Hui le troisième, lui-même épié par He Pao. Alors que tout le monde rejoint sa chambre, He Pao décide d'aller passer la nuit sur le Col du Vent où elle y fait la rencontre de membres de la secte du tigre blanc et de la confrérie des mendiants.

En ouvrant ce quatrième tome, le lecteur prend conscience qu'il sait parfaitement ce qu'il est venu chercher, et qu'il n'a aucune idée de ce qu'il va y trouver. Il s'apprête à éprouver un plaisir esthétique en contemplant les planches et à découvrir d'autres pièces du puzzle qui constituent l'héritage du Moine Fou, et ses conséquences, et par là-même à dresser le portrait de ce personnage absent. En même temps, il ne sait pas quelle direction va prendre l'intrigue, car rien ne l'avait préparé au siège de la ville dans le tome précédent.

Comme dans le tome précédent, le plaisir esthétique commence avec la première page. Elle débute avec une grande case dans laquelle 4 bandits attaquent le pauvre père de famille. Le rendu de l'herbe est saisissant. Vink ne dessine pas pour épater la galerie. Il n'utilise pas de couleurs pétantes, et ses personnages n'adoptent des postures donnant l'impression qu'ils attendent qu'on les prenne en photo pour en faire un poster. La virtuosité de l'artiste se met au service de la narration, et ne constitue pas une fin en soi. Cette herbe est représentée par le biais de tâches de couleurs apposées à l'aquarelle, dans un vert pâle à en être presque fade. Le premier coup d'œil rapide voit une zone enherbée, avec certains brins dépassant de la masse globale. En regardant le détail du mode de représentation, le lecteur découvre une multitude de tâches vertes de nuances différentes, laissant encore voir le blanc de la feuille entre elles. Seule l'intelligence et l'expérience de l'artiste font que ces tâches ainsi réparties forment une zone herbue soumise au vent, avec des brins en pagaille poussant au gré de la fantaisie de la nature.

Toujours dans cette case, le lecteur peut également apercevoir au loin les masses montagneuses, avec un ciel nuageux en altitude, et une légère brume s'interposant entre les montagnes et le point de vue l'observateur. L'impression produite est celle d'un paysage naturel s'imposant au voyageur pourvu qu'il lève un peu la tête. En y regardant de plus près, le lecteur constate qu'il n'y a pas de trait de contour ou juste une trace, et qu'à nouveau ce décor est représenté à l'aquarelle, les variations de nuances dues à l'eau et les variations de teinte donnant l'impression de la variation de la luminosité, et de quelques lambeaux de brume étiolés. Le tout respire l'air pur, le plaisir potentiel de la marche, la solitude d'un endroit encore sauvage.

Le lecteur tourne la page et soupire d'aise en voyant que cette séquence se prolonge sur les 2 pages suivantes, avec ce même plaisir ressenti devant l'herbe qui ondoie et les montagnes perdues dans la brume dans le lointain, ainsi que le relief qui laisse présager d'une belle balade. Pendant les 2 pages suivantes, He Pao et Kim Ki Ju poursuivent leur cheminement, alors que le soir arrive. Les couleurs se font plus foncées. Le lecteur peut apprécier le bruit d'une petite cascade, c’est-à-dire qu'il croit en entendre le bruit en regardant la case correspondante. Juste dans celle d'avant son regard s'arrête sur un oiseau posé sur une branche, c’est-à-dire que l'auteur lui montre un détail qui a attiré l'attention d'He Pao ou de Kim Ki Ju. Il ressent la brise en train de se lever, à la manière dont He Pao réajuste son chapeau. Il voit la luminosité baisser. Par la suite il apprécie la lumière mordorée, le soir dans la salle à manger de l'auberge. Il lui semble voir par les yeux d'He Pao dans la nuit alors qu'elle se tient en tailleur sur la montagne au Pic de la Foudre et qu'elle observe les hommes devant elle, dans le gris de la nuit. À nouveau l'aquarelle fait des merveilles pour rendre compte de la pénombre, sans perdre des détails, une atmosphère proche de l'onirisme. Le jour revient et la nature ressort toujours aussi bien, montrant par contraste le dénuement de la roche. La dernière scène se déroule au col, la roche n'étant plus habillée par la verdure. Loin de ressentir le vide du décor, le lecteur éprouve la sensation de se tenir avec les personnages à cet endroit désolé, de ressentir le froid causé par la brise et la nuit. À nouveau les couleurs délavées rendent compte de la luminosité, cette fois-ci très faible, à la perfection.


Les qualités graphiques des tomes précédents restent présentes sans altération. Vink adopte une direction d'acteurs de type naturaliste. Le lecteur a l'impression de voir évoluer de véritables individus, aux gestes adultes et mesurés, aux expressions de visage réalistes et vivantes, sans exagérations, sans perte de contrôle des émotions. Il n'y a que quand He Pao recommence à adopter une posture de réflexion très désagréable (elle se cambre jusqu'à ce que ses pieds passent derrière ses oreilles) que sa souplesse laisse rêveur. Le lecteur peut encore apprécier les détails historiques tels que les tenues vestimentaires, le chariot tiré par des chevaux, la rusticité du couvert dans l'auberge, les tabourets, l'habit des moines, et les différents couvre-chefs.

L'intrigue se construit sur quelques scènes dont certaines très singulières. La plus étonnante est sans nul doute celle se déroulant sur la montagne de nuit, au Pic de la Foudre, avec He Pao assise en tailleur faisant face à une trentaine de gugusses dont on devine les silhouettes. En elle-même, cette scène semble assez improbable, mais en images elle semble tout à fait plausible. Les tomes précédents ont établi que l'héritage du Moine Fou déstabilise l'esprit d'He Pao qui est susceptible d'adopter un comportement sortant de la normalité. Le lecteur la voit progresser en montant vers ce pic de nuit, en gesticulant, en parlant toute seule. Il constate de visu son niveau d'agitation et comprend par les images que son esprit est en partie le jouet du savoir acquis inconsciemment. La suite est tout aussi extraordinaire d'un point de vue visuel. Alors qu'il s'agit d'une discussion improbable dans un lieu saugrenu, Vink a construit un plan de prise de vue qui sait maintenir un intérêt visuel dans ce lieu désolé, sans action à proprement parler. Il en est de même pour l'avant dernière discussion à nouveau au Col du Vent.

Lorsque Kim Ki Ju retrouve He Pao sur les flancs de la montagne, le lecteur se rend compte qu'il progresse avec eux dans la végétation pendant qu'ils parlent. À nouveau Vink a trouvé comment maintenir un intérêt visuel pendant ce dialogue, en les montrant en train de marcher, et en adaptant les angles de prise de vue pour que le lecteur puisse se faire une idée globale du relief de cet endroit. Ce dispositif est reconduit dans la scène finale, où He Pao chemine à nouveau avec plusieurs compagnons de route. Lors de la deuxième nuit passée au Pic de la Foudre, He Pao se retrouve à nouveau à réfléchir à haute voix sur sa situation, alors que d'autres protagonistes se croisent sans se voir dans le noir. L'auteur se montre très habile en entremêlant les allers et venues des uns et des autres, sans sombrer dans le ridicule ou dans la farce, en conservant la plausibilité de leur présence, sans forcément se voir. Le lecteur apprécie à nouveau les couleurs pastel et sombres, et son attention est en alerte du fait de la pluie, c’est-à-dire la manifestation de l'élément liquide. Malgré tout, il est difficile d'y voir une métaphore sur le personnage (joyau du fleuve), si ce n'est que son état d'esprit passe à la colère, alors que le temps passe à l'orage. Par contre, le changement de couleur du fond des phylactères laisse le lecteur toujours aussi dubitatif. Parfois, leur couleur s'accorde avec la couleur principale de la séquence, parfois au contraire elle tranche sans pour autant être en relation avec l'état émotionnel du personnage, le sens des propos ou leur force de conviction.

Le lecteur prend également conscience d'une absence qui n'est pas pour autant un manque : l'auteur ne représente pas les combats. Alors que l'un des principaux thèmes est l'héritage que constituent les techniques de combat du Moine Fou, ceux-ci se déroule hors champ de la caméra, lors d'ellipses. De manière tout aussi élégante, Vink continue de raconter son histoire, à la fois en prolongeant les fils narratifs déjà présents, à la fois en proposant un cadre de situation totalement inattendu. Comme précédemment, He Pao continue à découvrir des vérités relatives à l'héritage du Moine Fou, et à tenir sa place dans le monde des adultes. De nouveaux groupes (représentés par Xiao Ping de la secte du Tigre Blanc et par Hong Gan, le chef de la confrérie des mendiants) cherchent à nouveau à tirer profit de cet héritage, toujours en convainquant He Pao, plutôt qu'en la confrontant, car ils craignent ses capacités d'art martial. Cette position de force place He Pao à égalité des adultes, la rendant maître de ses décisions et les imposant à son entourage. De ce point, elle incarne la figure du héros romanesque autour de qui tourne l'intrigue, de qui dépendent tous les autres personnages. Autour d'elle, Kim Ki Ju s'est pris d'affection pour elle et cherche à la protéger, même à son insu. Mais il est dépassé par l'ampleur des convoitises que ses capacités extraordinaires suscitent. Les propos de la secte, de la Confrérie et l'attaque des brigands de grand chemin font le lien avec la situation politique déjà évoquée dans les tomes précédents.

Vink développe donc une situation extraordinaire semblant relever du conte traditionnel, dans laquelle le personnage principal passe des nuits à parler avec des individus qu'elle ne connaît pas, à marcher dans la pénombre, ne se souvenant pas de tout ce qu'elle a fait le lendemain, alors que d'autres personnages payent pour leur logis en racontant une histoire. L'adresse de la mise en scène ramène ces moments dans le domaine du possible, ancrant le récit dans le domaine du crédible. L'auteur continue également de jouer avec son lecteur en lui remettant des pièces du puzzle relatif au mystère de ce Moine Fou. Kim Ki Ju observe le comportement d'He Pao et en déduit que le risque qu'elle court en utilisant l'art martial du Moine Fou sans s'en rendre compte est encore plus pervers dans son mécanisme qu'il ne croyait. He Pao est à nouveau amenée à lire 2 gravures dans la très spéciale écriture du Moine Fou. Elle rencontre d'autres personnes l'ayant connu dont une qui prétend qu'elle connaît le remède à la folie qui habite He Pao, et elle fait la connaissance d'un très étrange personnage se faisant appeler Ténèbres Extasiées (quel nom imagé), ou peut-être Zhou Li. Le lecteur est incapable de résister à cette dimension ludique de la narration, cherchant à assembler les morceaux du puzzle pour essayer d'anticiper une révélation ou une autre, pour identifier les schémas logiques, pour se montrer peut-être un peu plus malin que l'auteur (alors que ce dernier a toutes les cartes en main et ne les distribue qu'à son gré au lecteur).

Vink se montre encore plus malicieux avec son lecteur avec quelques remarques facétieuses. Kim Ki Ju confectionne 5 flèches pour son usage, sans que l'on sache à quoi elles serviront. Au deux tiers du récit, un groupe de personnages tentent en vain d'attraper un coq pour le dîner. Seul un jeune garçon réussit à le coincer, là où tous les adultes ont échoué. Il est possible d'y voir une image de tous ces adultes cherchant à encercler He Pao pour pouvoir l'utiliser à leurs fins, sans succès. Le lecteur peut aussi se demander si ces adultes ne seraient pas une métaphore des lecteurs cherchant à cerner le récit, l'auteur leur échappant avec facilité. Il se montre carrément moqueur quand Mei reçoit un message de monsieur Wang indiquant qu'il a retrouvé un récit du Moine Fou datant de 40 ans, mais que les circonstances empêchent Mei de prendre connaissance de ce récit qui lèverait sûrement une part significative du mystère l'entourant. Il a tellement bien réussi à semer le doute dans l'esprit du lecteur que celui-ci se défie de l'arrivée providentielle de Ténèbres Extasiées en se disant que c'est trop beau pour être vrai, et qu'il ne peut être sûr ni de son identité, ni de la véracité de ses propos.


Décidément, il est difficile de croire que Vink ait réalisé son récit sur une durée si longue, tellement il présente une grande cohérence, au travers d'une narration aussi complexe dans sa construction, que facile à lire. Des dessins magnifiques sans être ostentatoires racontent une histoire sous forme romanesque avec une héroïne, mêlant reconstitution historique et manipulations mentales, sous forme d'une aventure avec enquête, avec des conventions de roman d'aventure (les deux mantras de neutralisation) et avec un humour facétieux sous-jacent. Sous une forme adulte sans être compliquée, Vink propose un récit très consistant pour lecteur exigeant, offrant un divertissement d'une grande richesse, sans rien gommer de la complexité de la vie, de l'importance des circonstances arbitraires, du déterminisme né des générations précédentes, avec une place pour le plaisir de vivre. Tout de même, il subsiste plusieurs questions dont celle de savoir si He Pao aura l'occasion de recroiser Perle, Petit Lu et leur père et s'ils retrouvent leur mère.


mardi 20 mars 2018

Le Moine fou, tome 3 : Le brouillard pourpre, ou, He Pao et les Barbares

Ce tome fait suite à La mémoire de pierre qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire en 10 tomes. Il est initialement paru en 1987, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Il s'agit d'une série en 10 tomes qui a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).

He Pao a quitté la vallée encaissée où les nonnes ont établi leur dispensaire. Elle attaque un camp de soldats de l'empereur en neutralisant leur sentinelle par surprise. En fait il s'agit du camp du Capitaine qu'elle a déjà croisé dans son village, puis dans la vallée du Moine Fou. Celui-ci lui explique qu'il aimerait bien qu'elle mette ses compétences de combattante au service de sa troupe, en formant ses hommes. Elle comprend que ce capitaine n'a pas que les intérêts de l'empereur en tête. Pour l'appâter, il lui propose de s'entraîner à monter à cheval sur une des montures de son armée. He Pao retrouve toute l'agilité qu'elle avait quand elle montait des buffles.

Sur son cheval, elle croise une troupe de barbares s'en prenant à des civils pour les dépouiller. Elle se rend compte qu'il s'agit d'un subterfuge et que ce sont des soldats déguisés en barbares. Mais de vrais barbares arrivent alors. Grâce à sa fougue, elle parvient à capturer Kim Ki Ju, leur chef, et à l'emmener jusqu'à la ville la plus proche pour le remettre aux mains des autorités. Elle n'est pas accueillie comme elle s'y attendait.

Le lecteur a hâte de retrouver He Pao, après l'acquisition de capacités extraordinaires dans le tome précédent, d'autant plus qu'elles ont été annoncées comme néfastes pour celui qui les possède et pour ceux qui l'entourent. Il renoue avec le récit par le biais d'un page muette dont l'auteur a le secret. À nouveau les couleurs sont délavées, attestant d'une forte luminosité. La scène se déroule dans une clairière herbue où des soldats papotent en patientant. Vink manie l'aquarelle avec délicatesse par petites touches claires et précises. Le lecteur observe qu'il détoure moins d'éléments à l'encre dans cette séquence d'une dizaine de pages, laissant les couleurs préciser les formes, ou s'en tenir à une impression produite par l'herbe. Il s'agit en fait de compositions savamment élaborées dans lesquelles le vert et le blanc se mêlent pour donner l'impression du relief, et de l'orientation des brins par zone, étant plus ou moins verts, ou plus ou moins blancs selon l'orientation du dénivelé par rapport au soleil. Du grand art discret, sculptant les formes sans se mettre en avant.

De la même manière, la dernière séquence se déroule également dans une plaine ouverte, cette fois-ci au petit matin, baigné dans un brouillard pourpre. Vink utilise une teinte majoritaire, déclinée en des nuances très proches pour rendre compte des ombres se mouvant dans le brouillard. Le résultat est à la fois éthéré et onirique du fait de cette teinte extraordinaire, mais aussi très précis en ce qui concerne les personnages et leurs tenues qui sont détourés par un trait entre gris et violet. Autant la première séquence donne une impression de réalisme faisant ressortir la violence des attaques comme inattendues et impossibles dans un environnement aussi paisible et chaleureux, autant l'avant dernière séquence est irréelle dans cette teinte irréelle et fantomatique.

Lors de la séquence médiane dans la ville, Vink détoure plus de détails avec un trait encré, mais il utilise toujours l'aquarelle pour donner du volume aux étoffes, ou pour représenter la végétation du jardin de la Cour aux Fleurs (= une maison close). Il n'y a donc pas de hiatus chromatique entre les différentes scènes. L'une des grandes forces de cette série réside dans sa partie graphique, à la fois pour une mise en couleurs personnelle et sophistiquée mais aussi par la recréation d'une époque. Le lecteur retrouve la tenue simple d'He Pao en début de récit (bottes, pantalon blanc, longue tunique mauve et chapeau de paille). Une fois hébergée dans la Cour aux Fleurs, elle bénéficie d'un bain, puis d'une tunique plus élaborée.

Le lecteur peut également détailler les tenues des autres personnages : les justaucorps et les bottes des soldats du Capitaine, les vêtements simples des paysans, les uniformes des barbares, les riches broderies de la tunique du sous-préfet, les tissus imprimés des robes des courtisanes, et même les tapis de selle des montures des soldats. Comme pour toutes les pages, l'artiste laisse la liberté au lecteur de lire rapidement les dessins, ou de s'attarder pour en contempler les discrets détails. Il construit ses cases de telle sorte que le lecteur puisse en avoir une compréhension d'ensemble rapide, et qu'il puisse consacrer du temps à les détailler s'il souhaite prendre son temps pour lire.


Vink emploie la même approche en ce qui concerne les environnements de chaque séquence. Pour celle d'ouverture, le lecteur peut, en fonction de sa fantaisie, laisser ses yeux s'imprégner de la verdure et de la forme des arbres, sans les détailler, ou il peut choisir de laisser son regard errer sur chaque surface pour apprécier les touffes d'herbe, la forme des feuillages, les ondulations du sol, la texture terreuse du chemin, les reflets bleutés des montagnes dans le lointain. Dans la scène de bataille au petit matin sur la plaine, il peut à nouveau apprécier l'ambiance globale qui se dégage de ces pages aux reflets violets, ou prendre le temps de regarder les formes dessinées par l'aquarelle, et apprécier leur précision remarquable. À nouveau, l'artiste rend tout le mouvement de l'eau, que ce soit les vagues ou le courant, dans la page où He Pao éprouve la sensation d'être emportée par les flots.

Lors de l'arrivée au pied des fortifications, le lecteur peut aussi détailler leur forme, leur implantation, reconnaître des briques disposées pour former un arc de voûte, voir les clous apparents renforçant le bois des portes, distinguer les parties en terre battue, et les parties pavées de la voirie. Il observe les différentes formes de toiture, et les différents types de tuiles utilisés. Il aimerait pouvoir s'arrêter sur le petit pont en arc passant au-dessus d'un petit canal pour se laisser hypnotiser par le miroitement de l'eau. Il laisse courir son regard pour admirer l'architecture des bâtiments de la Cour aux Fleurs, les formes des rambardes en bois, les tentures et les peintures décorant l'intérieur des pièces, ou encore un service à thé. Il constate l'étendue des dégâts causés par les affrontements en voyant les décombres de construction dans les rues les morceaux de maçonnerie, les poutres brisées. Sans avoir l'air d'insister, l'artiste décrit minutieusement les différents lieux où se déroule chaque scène.

De manière tout aussi naturelle, il donne vie à des personnages à l'apparence complexe. Chaque soldat du Capitaine dispose d'un détail vestimentaire ou facial qui le différencie des autres. Le Capitaine de l'armée impérial est un régal à regarder, avec son assurance, son aplomb et sa roublardise. Le lecteur guette des signes d'expression de Kim Ki Ju qui reste tout en retenue, digne malgré sa condition de prisonnier d'une jeune femme.il y voit les manières d'un individu d'une personne réservée qui réfléchit avant d'agir, ce qui se confirme dans son comportement par la suite. Le jeu d'acteur du vénérable Zhang est également naturaliste et très juste. Il s'agit d'un homme de haute stature, avec une forte carrure, conscient de ses capacités physiques, tout aussi conscient des limites de ses actions, à savoir qu'il ne pourra pas arrêter à la guerre à main nue à lui tout seul, ni même protéger indéfiniment les courtisanes de la Cour aux Fleurs.

Le lecteur n'a donc pas d'yeux que pour He Pao, mais elle capte immédiatement l'attention dès qu'elle est présente dans une case. Comme dans les tomes précédents, le lecteur éprouve des difficultés à croire à son jeune âge. Pour commencer, son corps présente les proportions de celle d'un adulte, et son visage n'a rien d'enfantin. Ensuite, elle se conduit de manière détendue et à l'aise en la présence des autres adultes, quelle que soit leur condition ou leur fonction. Enfin ses préoccupations ne sont pas tournées vers le jeu, ne portent pas la marque de l'empressement ou de la fougue associée à la jeunesse. Elle prend des décisions réfléchies qui sont souvent acceptées et suivies par les adultes. Tout se passe comme si les individus autour d'elle ressentent ses capacités extraordinaires et les associent à une sagesse née de la discipline découlant d'une longue pratique des arts martiaux.

De séquence en séquence le lecteur se rend compte que l'auteur compose ses prises de vue pour qu'elles donnent à voir l'environnement et les personnages, apportant une forme de composante touristique à la reconstruction historique. Au-delà de la qualité esthétique des images, il y a un vrai plaisir à pouvoir fouler l'herbe de la clairière, à regarder les arbres, les montagnes dans le lointain, l'urbanisme de la ville fortifiée, le jardin de la Cour aux Fleurs, la disposition du campement des Jin. Tous ces éléments participent à une évocation du passé détaillée et construite.

Vink n'a pas pour objectif de dresser des beaux tableaux, ou de construire des cases servant à mettre en avant des détails pour étaler sa culture. Il raconte une histoire intéressante pour elle-même, indissociable du contexte historique et géographique dans lequel elle se déroule. Il montre également les conséquences de cette période troublée. He Pao est une jeune femme qui n'a plus d'attache et qui dispose d'une santé et de ressources physiques propres à lui assurer de sortir saine et sauve des situations dangereuses. Autour d'elle, les autres personnes subissent et essayent de s'en sortir de leur mieux. Il y a donc ce Capitaine de l'armée impériale qui sent le vent tourner qui compte bien en profiter, même en se payant sur le dos des paysans. Ces derniers se retrouvent à la merci des barbares armés, et donc parfois de l'armée sensée les protéger. Les séquences dans la ville montrent des militaires inquiets de savoir s'ils pourront défendre leur position, et à nouveau des civils, victimes des affrontements. Les tenanciers de la Cour aux Fleurs essayent eux aussi de sentir le vent tourner, pour savoir quand ils devront changer d'allégeance, et éventuellement servir de nouveaux clients. Les faibles souffrent, subissant la violence des forts qui abusent de leur position dominante. Sans avoir besoin de se complaire graphiquement dans la boucherie qu'est une guerre, l'auteur fait ressortir ce que tous ont à perdre en temps de guerre, par comparaison avec la période faste du temps de paix.

Ces temps troublés font également ressortir le caractère des autres personnages. Le lecteur n'a pas l'impression qu'ils soient tous interchangeables ou insipides. Le vénérable Zhang dispose de quelques phylactères pour expliquer son point de vue à He Pao, et il se comporte en cohérence avec sa forte stature. De la même manière, le lecteur observe avec curiosité le comportement de Kim Ki Ju. Il est d'une taille nettement inférieure à celle de Zhang, et beaucoup plus réservé dans ses gestes. Il faut attendre plusieurs pages pour comprendre les motifs de son comportement. Comme dans un roman, ces 2 personnages finissent par faire équipe avec He Pao, cette dernière restant le centre d'intérêt du récit en tant qu'héroïne. Ils existent par leur personnalité, mais ils sont assujettis aux actions de la demoiselle. À nouveau, si le lecteur a opté pour l'explication relative à l'aura dégagée par He Pao du fait de sa connaissance des arts martiaux du Moine Fou, cette forme d'assistance apportée à une jeune femme qui est leur cadette n'introduit pas de dissonance narrative, ne mine pas la plausibilité du récit.

Le lecteur peut estimer que le comportement de He Pao relève plus de la témérité que du simple courage. Pour le coup, cette facette de sa personnalité peut être attribuée à son jeune âge, et à l'impétuosité qui s'y rattache. Mais l'auteur a choisi de faire de He Pao un personnage plus complexe qu'une simple péronnelle inconsciente du danger. Elle ne se conduit pas ainsi pour se mettre en avant ou par bêtise. Le savoir qu'elle a acquis dans le tome précédent est associé à un prix élevé à payer. D'une manière romanesque, elle a acquis des compétences en art martial, quasi surnaturelles, car assimilées de manière quasi spirituelle à partir d'un mode de transmission non conventionnel. Or la troisième partie de ce tome révèle la nature du prix à payer qui est consubstantielle de l'essence de cet art martial. De fait, ce prix à payer humanise He Pao, la faisant descendre du piédestal du héros plus fort que tout le monde et invincible, pour en faire un personnage tragique et fragile. Alors même qu'elle a acquis les capacités physiques dont elle rêvait, elle prend conscience que ce sont ces capacités physiques qui la rendent vulnérable.

Après les 2 premiers tomes, le lecteur guette tout ce qui pourrait s'apparenter à un symbole sous forme liquide. Il est assez surpris que l'eau ne joue pas un grand rôle dans ce récit. Il n'y a que l'étroit cours d'eau franchi sur un pont en arc au milieu de la cité, ce qui ne semble pas relever du symbole dans le contexte de la séquence. Par contre, lors de la terrible bataille finale, He Pao éprouve la sensation de dériver sur un fleuve impétueux et de sombrer dans les flots. Cette fois-ci le symbole est clair, car dans le même temps elle est totalement submergée par les pratiques du Moine Fou. La page finale la montre en train de cheminer le long d'un large fleuve, ce qui rappelle son surnom de Joyau du fleuve.

Ce troisième tome comble toutes les attentes du lecteur et au-delà. Il retrouve ce singulier personnage principal, dans une reconstitution historique savoureuse sans être ostentatoire. Il retrouve des personnages bien développés, dans une intrigue complexe et riche, sans être absconse, avec un questionnement philosophique sous-jacent, et des images magnifiques servant la narration, sans devenir des tableaux figés ou stériles.