Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Jean Guidoni. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Jean Guidoni. Afficher tous les articles

mardi 6 octobre 2026

Ballade pour un bébé robot

C’est du chaos que naît la grandeur.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Cédric Villani pour le scénario et par Edmond Baudoin pour les dessins. Il compte deux cent trente-quatre pages de bande dessinée. Ces deux créateurs avaient précédemment réalisé Les Rêveurs lunaires: Quatre génies qui ont changé l'Histoire, paru en 2015.


Prologue. La planète n’avait pas vraiment de temps. Quelque part dans l’univers lointain, on l’appelait HIX 719563c. Stable sur son orbite, climat tempéré, atmosphère tempérée. Elle fut frappée par les myriades de graines microscopiques, et les rayonnements électromagnétiques qui les accompagnaient. Une dose infime de matière, un éclair bourré d’informations. La première phase du plan de colonisation fut longue, très longue. Par diffusion dans le sol, par réactions chimiques, à distance. Il s’agissait de mettre en place un réseau, des réseaux, des zones de synergie entre graines. Des forces coordonnées purent se constituer, des programmes s’exécuter, des informations se transmettre, puis se reproduire, se généraliser et envahir peu à peu l’espace. Puis apparurent des bourgeonnements et des unités autonomes, parcourues de circuits électroniques, se reproduisant sans cesse et se complexifiant peu à peu, expérimentant de nouvelles combinaisons, formant des masses critiques et grouillantes de matière organisée, agitée de courants et de mouvements, soumise à des règles de compétition interne et de sélections draconiennes. Quand un seul fut atteint, des réactions chimiques de grande ampleur se mirent en place puis s’emballèrent, transformant l’atmosphère et les océans au cours des siècles. Puis les unités autonomes se regroupèrent, s’assemblèrent, se combinèrent, se structurèrent selon un rythme de plus en plus effréné.



Des organismes apparurent, à la fois organiques et minéraux, et commencèrent à bouger, agir, nager, se battre, se déchirer, se protéger. Ils se mirent à vivre et mourir, à se reproduire, toujours soumis à des règles de sélection d’une violence inouïe. Il fallait aussi vivre un plan dont les règles globales avaient été édictées et encodées bien loin. Les formes se diversifièrent et plus, et comme cela avait été édicté apparurent des êtres que l’on aurait qualifiés d’humanoïdes. Leur intelligence se développa, se perfectionna, portée par des circuits électroneuronaux que le hasard se chargea d’optimiser. Des langages de communication électroniques de plus en plus sophistiqués apparurent jusqu’à ce que les êtres ainsi créés puissent s’organiser en bandes, s’affronter et s’aider, réfléchir, éprouver des émotions, créer ; et aussi, prendre connaissance des instructions qui avaient été encodées dans leur origine même. Nous les appellerons les Robots. Façonnés à l’image d’une créature lointaine, enfants de la volonté et du hasard tout à la fois. Ils partirent à l’assaut des coins les plus reculés de la planète, mirent en place des structures politiques et sociales, des technologies, des coutumes, que personne n’avait planifiées. Ils écrivirent de mémorables pages d’histoire dont ils étaient les seuls témoins, conscients cependant de leur devoir de maîtriser leur terre, New Earth, et de tout mettre en place pour accueillir ceux qui y viendraient en jour. Et jusqu’à ce jour, ils se sentiraient désespérément seuls.


La première collaboration de ces deux créateurs constituait un projet de nature biographique portant sur Werner Heisenberg (1901-1976), Alan Turing (1912-1954), Leo Szilard (1898-1964), et Hugh Dowding (1882-1970). Ici, il s’agit d’une œuvre de fiction, un véritable roman, dense, dans le genre littéraire de la science-fiction, avec des vrais morceaux de science, dans le domaine des mathématiques pour être précis. Le plaisir de lecture et la compréhension de l’œuvre dépendent pour partie de la familiarité du lecteur avec certains mathématiciens et certains concepts, ou de sa curiosité pour aller se renseigner plus avant. Certains apparaissent de manière explicites : la lemniscate de Jacques Bernoulli (1654-1705) est présentée par un personnage. Un autre raconte par le détail l’erreur dans la mesure de la longueur du méridien terrestre par Jean-Baptiste Joseph Delambre (1749-1822) et Pierre Méchain (1744-1804). De manière inattendue, le dessinateur parvient à intégrer des illustrations donnant à voir une autre facette de ce que raconte le texte, Baudoin se prêtant de bonne grâce à l’exercice d’inclure des éléments graphiques scientifiques.



D’autres notions requièrent d’être déjà familier, ou de se montrer attentif. L’exposé sur la vie des parents d’Alexandre Grothendieck (1928-2014), qualifié du plus grand mathématicien du monde, sans plus de détails sur ses accomplissements. Ou encore, en passant, le lecteur relève le terme de Paradoxe de Banach-Tarski. Soit il passe sans plus y prêter attention, soit il se dit que cette appellation semble trop réelle pour avoir été inventée, et il est alors parti pour une exploration nécessitant de solides bases en mathématiques : un théorème, démontré en 1924 par Stefan Banach et Alfred Tarski, qui affirme qu'il est possible de découper une boule de l'espace usuel R^3 en un nombre fini de morceaux et de réassembler ces morceaux pour former deux boules identiques à la première, à un déplacement près. Le récit comprend également des références culturelles, à commencer par celle à la chanteuse Béatrice Tekielski, dite Mama Béa (née en 1948) et à son album Pour un bébé robot paru en 1978, ainsi qu’à la chanson donnant son titre à cette BD, et dont les paroles sont lues par les deux principaux robots (ou personnages). Sont également mentionnés Henri Tachan, Gribouille, Jean Guidoni, Jacques Brel, Juliette Noureddine, Leny Escudero, Catherine Ribeiro. Ou encore cette évocation un peu trop concise pour être pleinement accessible au commun des mortels, du jeu de la vie, un jeu de simulation cellulaire imaginé par John Horton Conway en 1970. Le lecteur sent bien que le récit est porté par les connaissances et les compétences mathématiques du normalien. Dans son introduction, il précise que même la mise en scène de la chanteuse Mama Béa provient de l’amour que son père portait à ses albums et à ses chansons.


Dans le même temps, cet album est également du pur Baudoin. Au fil des séquences, le lecteur acquiert la conviction que la narration visuelle n’aurait pas pu être réalisée par un autre bédéaste, ou que le sens même s’en serait trouvé significativement différent. Le lecteur familier de l’artiste reconnaît immédiatement son usage délié et du pinceau, les parties de dessins réhaussées à l’encre. Il remarque que l’artiste a recours à d’autres techniques comme l’estompage ou les zones de noir profond et épais, et même parfois des formes qui semblent comme esquissées au crayon. Il constate à quel point le récit et le texte poussent le dessinateur dans ses retranchements et le font sortir de sa zone de confort : illustrer la genèse d’une vie artificielle et basée sur le silicium plutôt que le carbone, représenter des équations mathématiques et des circuits imprimés. Imaginer l’apparence des robots, de leur civilisation, d’autres vies extraterrestres, de modes de communication qui ne passent pas par la parole, de tout un monde virtuel à base d’algorithmes et d’échanges de données. Certes, ce bédéaste avait réalisé quelques bandes dessinées de science-fiction au début de sa carrière, toutefois le présent défi prend une ampleur d’une ambition démesurée. Dans son introduction, le Normalien évoque deux ans de travail, et le lecteur ressent qu’il s’agit bien d’une collaboration, et que Villani a pu suggérer des possibilités visuelles pour certains passages, en particulier le processus entièrement dématérialisé, et donc conceptuel, de vote et d’intégration de l’élu dans le Système. Dans d’autres passages, il peut reconnaître la sensibilité artistique du dessinateur (par exemple Aristide Briant par Toulouse Lautrec), ou de son histoire personnelle.



Un temps d’adaptation est vraisemblablement nécessaire au lecteur pour la densité du texte très écrit pouvant faire penser parfois à la science-fiction des années 1970, ou les dessins entre BD de SF de la même époque, compositions baroques et trip étrange. En même temps, ces deux créateurs sont en phase, et le tout est supérieur à la somme des parties. Le lecteur identifie aisément les deux principaux personnages, les robots North 2 et Quang 1, le fait qu’il s’agit d’une enquête de type policière sur un mouvement de rébellion ayant pour objectif de saboter une élection à venir. Les dessins communiquent parfaitement la sensation étrange d’une civilisation artificielle bien que de forme humanoïde. L’enquête part avec un indice semblant incompréhensible aux robots (la référence à une chanson de Mama Béa), et un nombre pioché dans le cerveau électronique d’un révolutionnaire. Le récit s’avère aussi riche sur le plan des références et des idées, que visuellement. Mais que vient y faire Betty Boop (personnage créé en 1930 par Max Fleischer & Grim Natwick), ou plutôt que symbolise-t-elle ? Qu’est-ce qui vaut à Yahya Ould Hamidoune (1947-2011) d’être mentionné dans le récit ? Petit à petit la nature du complot apparaît, ainsi que le grain de sable métaphorique qui génère un besoin de révolution dans une société aussi connectée et avancée. Les auteurs sont en très grande forme, utilisant ce genre littéraire pour parler de ce qui leur tient à cœur, pour sonder le fonctionnement d’une société. Ils évoquent aussi bien ce qui fait la grandeur culturelle de la France (en particulier le principe de Liberté), que le mode de fonctionnement du Système qui gouverne cette société de robots. S’il en est familier, le lecteur se rend compte que Villani a transposé le principe de fonctionnement d’un grand modèle de langage (LLM, une intelligence artificielle itérative) de manière intelligente et pertinente à un mode décisionnel de gouvernance. Ces deux créateurs se sont bien trouvés, faisant preuve l’un autant que l’autre d’une grande honnêteté intellectuelle et d’une implication peu commune. L’enjeu du récit fait penser à une phrase de Milan Kundera (1929-2023), dans La valse des adieux (1976) : Le désir d’ordre est en même temps désir de mort, parce que la vie est perpétuelle violation de l’ordre.


Une association entre un mathématicien de très haut niveau et un bédéaste accompli et humaniste qui contient en elle la promesse d’une œuvre ambitieuse. Un début de lecture qui peut faire penser à un récit de science-fiction des années 1970, avec un texte dense et des illustrations flirtant avec le psychédélisme. Au fur et à mesure qu’il s’adapte à cette narration particulière, le lecteur se trouve emporté par la solidité du monde créé, sa cohérence et son intelligence, et par la poésie des images à la fois inattendue et évidente. Au travers d’une enquête policière sur une conjuration menaçant l’ordre de cette société, les auteurs rendent aussi bien hommage à des mathématiciens qu’à une chanteuse française des années 1970, en montrant clairement comment fonctionne ladite société de robots, et l’implication de sa perfection évolutive. Du grand art, de la vraie science-fiction intelligente et sensible, et par effet d’image inversée, un regard mature sur la société humaine.