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lundi 19 mai 2025

La diagonale des jours

Ma vie est-elle aussi un brouillon… Peut-être ?


Ce tome contient une correspondance en bande dessinée qui forme un tout. Son édition originale date de 1992. Il a bénéficié d’une réédition en 2018, avec deux lettres supplémentaires ajoutant ainsi vingt-trois pages. Il a été réalisé par deux bédéastes Tanguy Dohollau et Edmond Baudoin, chacun dessinant ses lettres. Il compte cent pages de bande dessinée en noir & banc.


Première lettre dessinée de Tanguy. Côtes d’Armor, le 2 novembre 1992. Bonjour Edmond. Lundi après-midi. Il pleut. La mer est basse silencieuse. Le ciel est complètement gris. J’écoute la pluie mêlée par moment à des rafales de vent. J’ai relu quelques passages de deux livres de Kerouac : Big Sur, et Satori à Paris. Le 21 août 1960, au bord de l’océan Pacifique, en Californie, Jack Kerouac l’entendait, lui, la mer… Jack Kerouac s’était réfugié à Big Sur, près de San Francisco dans une cabane isolée que lui avait prêtée un ami. Le roi des Beatniks cherchait à se retrouver. Il transcrira les bruits de l’océan Pacifique en une longue onomatopée incantatoire : La Mer. […] Jack Kerouac ne restera pas à Big Sur très longtemps. Au bout de trois semaines, la solitude l’oppressant, il repartira pour San Francisco après avoir écouté une dernière fois la mer. Il lui sembla percevoir qu’elle lui criait : Va vers ton désir ne reste pas ici. Avait-il bien compris ? Mais il n’attendit pas qu’elle se reprenne et prit ses paroles au pied de la vague. […] Fin mai, début juin 1965, Jack Kerouac ira à Paris et voudra quand même aller réécouter de près l’océan de ce côté-ci de l’Atlantique. Il prendra le train, le Paris-Brest. Après Rennes, il s’arrêtera quelques instants dans une autre gare…. […] Jack Kerouac ne sera donc pas jeté du train à Saint-Brieuc et ira jusqu’à Brest. Réalisera-t-il son projet ? Non, après une nuit d’errance à chercher un hôtel et le lendemain très brumeux où il flânochera dans la ville, il repartira pour la Floride, via Paris. Pendant ce voyage de dix jours en France, il aura eu le sentiment d’avoir reçu une sorte d’illumination. Ça pourrait être quoi ? écrira-t-il.



Première lettre dessinée d’Edmond. Nice, le 22/12/92. Tanguy, Noël dans deux jours. Les yeux qui brillent pour les enfants. Quels enfants ? Ceux de quels pays ? La mer de quel endroit dans le monde ? Je n’ai pas lu Kerouac, pas encore, mais la mer qu’il décrit, celle que tu vois de ta fenêtre n’est pas celle d’ici. La vie que regarde la statue de Giacometti au musée Picasso d’Antibes est pleine à ras-bord de notre histoire. Elle est bleue, le plus souvent tranquille. Je la vois rouge du sang des hommes. Rouge de la naissance des hommes, comme le ventre encore ouvert de la femme qui vient d’accoucher. À quelques mètres de la statue de Giacometti, en contre-bas, sur les rochers, Nicolas de Staël s’est écrasé. Une seconde après s’être jeté de chez lui. De l’autre côté de l’horizon, il y a l’Algérie, un peu sur la gauche c’est la Tunisie… La Lybie, l’Égypte, Israël, le Liban. Dans deux jours, Noël. J’arrête. Je laisse la mer. Je lui tourne le dos. J’aimerais qu’elle aussi s’en aille. Comme la tienne, deux fois par jour. J’ai rencontré une fille, à Paris. Elle s’appelle Sandrine, elle me plaît… J’ai envie d’elle. Elle m’écrit qu’elle a envie de moi. Que dois-je faire Tanguy ? Je te pose la question, mais je n’attends pas de réponse. Je vais l’aimer. Je retournerai devant la mer. Parle-moi encore de la tienne, de Kerouac.


Plonger dans la bibliographie d’Edmond Baudoin réserve toujours des surprises que ce soit sur le sujet ou dans la forme : en l’occurrence, un album à quatre mains, sous forme d’une correspondance dessinée. Lui est né en 1942 à Nice, et Tanguy en 1958 à Saint Brieuc. Le lecteur s’immerge donc dans une correspondance privée entre deux auteurs de bande dessinée. Il a donc conscience du caractère construit pour raconter des tranches de vie, des réflexions avec un fil directeur. Il découvre également des considérations de nature philosophique, et poétique. Il sait par avance que les propos de Baudoin toucheront à l’intime, aux ressentis, avec un solide humanisme. Il connaît peut-être les œuvres de Dohollau, ou il découvre cet auteur à la personnalité graphique fort différente, en termes de traits beaucoup plus fins, de de dessins plus réalistes et descriptifs. Il passe d’une lettre à l’autre, les premières respectant une taille de quatre pages, avec cinq exceptions (deux pages, huit pages deux fois, six pages, sept pages). L’ouvrage se termine avec deux lettres plus longues (quatorze et onze pages), celle de Baudoin réalisée vingt-six ans après.



Au départ, les lettres se répondent, pas seulement par ordre chronologique, aussi un reprenant un thème ou un bout de phrase dans la précédente de l’autre interlocuteur. Le lecteur peut également repérer quelques thèmes récurrents, que ce soient les horreurs sans nom commises par les hommes contre leurs semblables ou le rapport à la nature, l’état d’esprit poétique pour regarder le monde et l’apprécier. À l’évidence, il convient que le lecteur se plonge dans ces échanges, sans idées préconçues, sans attente particulière sur les thèmes abordés ou sur la forme. Il peut souhaiter retrouver l’un ou l’autre des auteurs parce qu’ils les apprécient, il peut également avoir été séduit par les dessins de la couverture, celui de Dohollau en haut, celui de Baudoin en bas, ou en feuilletant l’ouvrage. Il commence par la première lettre dessinée : Tanguy parle de Jack Kerouac (1922-1969), son séjour à Big Sur en Californie et ce poème Bruits de l’Océan Pacifique à Big Sur, Californie, publié en annexe au roman Big Sur (1962). Puis vient la première lettre de Baudoin dans laquelle il évoque la mer qu’il voit lui depuis Nice, la statue L’homme qui marche d’Alberto Giacometti (1901-1966), la mort de Nicolas de Staël (1913-1955, peintre), et Sandrine, une femme dont il vient de tomber amoureux.


Chacun des deux auteurs ayant une personnalité bien distincte, à commencer sur le plan graphique, il se produit un décalage en passant d’une lettre de l’un à celle de l’autre. Le lecteur observe également que l’approche de Tanguy Dohollau évolue d’une lettre à l’autre. Il commence par utiliser des cases de la largeur de la page avec une fine bordure aux coins arrondis, des traits de contour très fins, de nombreux traits courts et secs pour les textures et les ombres, les dessins sont dans un registre descriptif et réaliste. Dans la deuxième lettre, apparaissent des cases disposées en rangée, il utilise des symboles comme les étoiles ou les fils de fer barbelés, et il termine avec des cases de la largeur de la page beaucoup plus aérées pour rendre compte du grand espace dégagé de la plage et du ciel. Il va ainsi déplacer son mode de représentation entre des cases plus chargées, des cases plus claires, des cases purement représentatives, des cases allant vers la métaphore ou l’allégorie, en particulier pour rendre compte de la vision d’artiste de Kamel Khelif (1959-). De plus, il peut aussi bien être dans la représentation d’un jardin minéral zen, qu’utiliser une page de journal pour appliquer un dessin dessus, habiller une silhouette féminine dépourvue de visage avec des morceaux de journal, réaliser un dessin animalier respectueux d’un renard, intégrer le visage du Cri d’Edvard Munch (1863-1944), un dessin de ramure d’arbres avec des bustes pour un arbre généalogique, pour revenir à des pages de bande dessinée classique.



Le contraste avec les pages d’Edmond Baudoin saute aux yeux : des très gros traits de pinceaux charbonneux, des silhouettes expressionnistes, des paysages esquissés, et une expressivité magnifique. Des cases qui peuvent partir vers l’abstrait, tout en conservant un sens. Il faut voir la trace de la statue de Giacometti : plus vraie que nature ; ou encore le mouvement de danse tellement évocateur et gracieux. Bien sûr, l’artiste ne se sent tenu par aucune obligation formelle : il peut aussi bien réaliser un portrait en pleine page de l’abbé Pierre, que s’attarder sur un arbre, ou encore passer en mode dessin malhabile d’enfant et même croquis. Dans sa dernière lettre, il redessine cinq des pages précédentes pour en donner une nouvelle interprétation. Loin de paraître farfelu ou relever d’un caprice, cela participe à un autre niveau de narration, en l’occurrence l’incapacité de pouvoir ressentir à nouveau les émotions et les états d’esprit qui étaient les siens lors de la réalisation de la version originelle. Chaque page, chaque dessin comprend l’expression de la personnalité de Baudoin à un degré qui le rend indissociable de lui, et qui établit d’office une continuité d’un dessin au suivant. Magique.


Le lecteur découvre une lettre illustrée après l’autre. Il découvre les anecdotes choisies par l’un et l’autre, ainsi que les thèmes qui les préoccupent. Pour Dohollau : Jack Kerouac et son écriture des sons de la mer, la notion de frontière, la liberté, les bateaux, la pêche, la volonté de l’homme à vouloir se détruire, l’éternel féminin, le chemin des douaniers sur la côte bretonne, la librairie Le pain des rêves, l’accord signé par Rabin & Arafat (Accords d’Oslo, 09/09/1993), le jardin zen, la nature, le vent, les livres-vagues, les baleines, les migrants qui transitent par la vallée de la Roya (ce sera l’objet d’une BD de Baudoin avec Troubs en 2018 : Humains), etc. Et une question lancinante : Comment peut-on en venir à tuer ce qu’on aime ? Il cite également des créateurs comme Nicolas de Staël, Edvard Munch, Kamel Khelif, le poète Jean Malrieu (1915-1976), Albert Camus (1913-1960), l’écrivain Jean Grenier (1898-1971), Jean-Marie Le Clezio (1940-). De son côté, Baudoin évoque deux de ses ouvrages en cours de réalisation, L'abbé Pierre, un homme engagé (1994) et La mort du peintre (1995), l’autre côté de la mer, un nouvel amour, les frontières, l’horreur de l’humanité en guerre (L’homme se hait), le séjour en résidence à Vitrolles, sa fille Anne regardée par les hommes, le chiffre 3, la chaleur, un viol de femme ayant duré trois heures, l’abbé Pierre, sa vie qui lui semble un brouillon, ne plus jamais revoir ses connaissances de Vitrolles, etc. Les deux évoquent également la phrase de Francesco Adorno (1921-2010) : Nul poème n’est possible dorénavant qui ne prendrait pas en compte Auschwitz.


La correspondance dessinée entre deux bédéastes ? Bizarre comme démarche créative, certes. Il suffit d’un petit peu de curiosité pour lire les premières pages, et se retrouver captivé. Les deux personnalités graphiques ne se ressemblent pas dans leurs dessins, en revanche elles présentent le même état d’esprit, une expression assez libre traversée d’humanisme. Le lecteur peut préférer les dessins plus concrets de l’un, ou ceux plus expressionnistes de l’autre, ou savourer les deux pour ce qu’ils expriment de la personnalité de leur créateur. Il se laisse porter par le flux d’une discussion singulière, épistolière et reflétant les préoccupations existentielles à la fois concrètes, poétiques et bienveillantes sur une humanité pas toujours reluisante. Une discussion sincère et ouverte entre deux amis de cœur. Chaleureux et honnête.



lundi 10 juillet 2023

Au Crépuscule de la Beat Generation: Le Dernier clochard céleste

Une bombe Beat lâchée en pleine rue pour contaminer tout ce qui peut l’être


Ce tome contient une histoire complète, une adaptation libre des témoignages du journaliste français Gilles Farcet (1959-), ayant passé une dizaine de jours à New York, auprès d’Allen Ginsberg en 1988. Il a été réalisé par Étienne Appert, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend deux cent vingt-quatre pages de bandes dessinés. Il commence par une introduction de deux pages rédigées par Alejandro Jodorowsky, évoquant sa rencontre avec Allen Ginsberg vers 1965, au restaurant La Coupole à Paris, son expulsion de Cuba par Fidel Castro, leur virée au café La reine blanche, pour que le poète trouve un compagnon, leur rencontre au milieu des années quatre-vingt dans un tramway à San Francisco. L’album se termine avec la présentation de plusieurs auteurs, toujours sous format de bande dessinée : Avant les beats, Neal Cassady (1926-1968), Jack Kerouac (1922-1969), William Burroughs (1914-1997), Gregory Corso (1930-2001), Gary Snyder (1930-), Peter Orlovsky (1933-2010), Michael McClure (1932-2020), Ram Dass (1931-2019, Richard Alpert), Allen Ginsberg (1929-1997), La suite pour Gilles Farcet, Patti Smith (1946-) l’héritière. Puis viennent une proposition de bande son pour l’ouvrage par Gilles Farcet, les remerciements et les crédits.


Parole de Hank : de nos jours, un poète c’est pas un type en chemise blanche qui tousse au bord d’un lac. Quand cette histoire commence, Gilles Farcet ignore l’existence de Hank : le poète invisible, le Beat incarné ! Mais Hank va bientôt faire hurler une sirène intimant Gilles de mettre à l’abri sa faculté d’innocence avant qu’elle ne soit pulvérisée pour de bon. Et c’est ce qu’il fera, peu ou prou. Grâce à lui. 30 septembre 1987, dans la ville de Québec, au Canada. Dans la rue, Gilles attend pour déjeuner, des amis qui ne viendront pas. Une silhouette s’approche. Un œil non exercé ne verrait qu’un barbu usé et claudiquant. Mais il reconnait Allen Ginserbg, le plus célèbre poète américain vivant. Membre fondateur de la légendaire Beat Generation. Inventeur du Flower Power. Grande figure de la contre-culture des années 60 et 70. Conscience morale des États-Unis du XXe siècle. Considéré pendant 30 ans comme un danger national par la CIA



La présence de Ginsberg dans le quartier n’a pas de quoi surprendre Gilles : il est l’invité d’honneur pour une rencontre internationale autour de l’œuvre de Jack Kerouac, décédé 18 ans plus tôt. Gilles est venu à Québec avec l’espoir de l’interviewer. Mais pas question d’importuner cette légende vivante sur un trottoir. La scène prend alors un tour imprévisible. Ginsberg s’adresse au journaliste et lui demande qui il est, ce qu’il fait là et s’il s’intéresse au bouddhisme tibétain. Au vu des réponses, il l’invite à venir déjeuner avec lui car il en a assez de ne parler qu’à des vieux qui lui rabâchent toujours les mêmes histoires. Plusieurs rencontres suivent, et en novembre 1988, Gilles Farcet passe une semaine avec Ginsberg à New York.


Le titre évoque la fin du mouvement Beat, ce qui peut inciter le lecteur à se dire qu’il vaut mieux en connaître son histoire avant de se lancer dans cette lecture. Le texte de la quatrième de couverture explicite clairement la nature de l’ouvrage : un court paragraphe de rappel sur la Génération battue, un autre sur le séjour de Gilles Farcet auprès d’Allen Ginsberg en 1988, et la présence d’un véritable clochard céleste. Le matin, quand Gilles va prendre son café dans un troquet, il discute avec Hank : poète sauvage, incarnation pure de l’esprit Beat, génie marginal dont les paroles expriment sans filtre le souffle de la grande pulsation et entraînent son auditeur dans un voyage intérieur sur la route de l’initiation psychédélique. De fait, après cinq pages introductives aboutissant à l’arrivée de Gilles à New York en 1988, l’auteur présente ce qu’est la Beat Generation pendant six pages : une synthèse remarquable. Trois auteurs et leur ouvrage majeur : Howl en 1956, par Allen Ginsberg (1929-1997), Sur la route en 1957, par Jack Kerouac (1922-1969), Le festin nu en 1959, par William S. Burroughs (1914-1997). La création du mouvement et son développement. Son héritage : fin des années 50 des hordes de jeunes gens partent Sur la route, dans les années 60 et 70 Ginsberg devient une figure de lutte contre la guerre au Vietnam, dans les années 1980 les punks rejettent tout l’héritage hippie, mais adoptent aussi les Beats comme ancêtres, fin du siècle, la prise de conscience écologique devient planétaire, ce que Snyder et McClure avaient déjà porté au début des années 1950.



L’auteur a choisi de développer à sa manière les souvenirs du journaliste Gilles Farcet, en le mettant en scène, à partir de deux de ses livres : La joie qui avance chancelante le long de la rue (2017) et Allen Ginsberg – Poète et boddhisattva Beat (2004). Le lecteur commence la première page et il tombe tout de suite sous le charme de la narration visuelle : simple et évidente, dans un registre descriptif avec un bon niveau de détail. Dans cette première page, un dessin en pleine page, un petit diner qui ne paye pas de mine dans une rue de New York, avec le panneau sur ressort devant l’entrée, un arbre, un escalier incendie en façade : une rue aussi plausible que crédible. L’artiste sait montrer ces environnements urbains en extérieur comme en intérieur avec une approche factuelle, et un savant dosage entre ce qui est représenté avec application et ce qui reste plus évoqué. En page trente-quatre, Gilles accompagné par deux personnes se tient devant l’immeuble où se trouve l’appartement d’Allen Ginsberg : la largeur du trottoir, les poubelles métalliques, la grille métallique, les escaliers incendies en façades, les portes d’entrée, tout a l’air authentique. À l’intérieur, la cage d’escalier, les graffitis sur les murs, la rambarde : pareil, tout apparaît réel et réaliste. Le lecteur peut ainsi s’assoir dans le diner en face de Hank pour l’écouter, et même boire ses paroles, visiter le grand appartement de Ginsberg avec ses différents bureaux et sa cuisine, effectuer une virée dans le désert et éprouver des hallucinations, se rendre à une soirée mondaine pour se faire crier dessus par Gregory Corso, faire un tour dans Central Park, ouvrir les casiers de rangements de Ginsberg, se tenir sur scène avec lui, etc.


De temps à autre, le lecteur relève une mise en scène ou mise en page qui sort de l’ordinaire : le souvenir de la jeunesse d’Allen Ginsberg en spectres jaune et rouge au-dessus du barbu usé et claudiquant, l’usage modéré de dessin en pleine page, une palette psychédélique quand la scène s’y prête, un hommage à Philippe Druillet pour évoquer Moloch, une même voiture dessinée plusieurs fois dans un même dessin pour représenter son trajet, des cases de la largeur de la page, des cases de la hauteur de la page, des oiseaux se regroupant dans le ciel pour former un visage, quelques séquences psychédéliques pour évoquer la vie spirituelle, un jeu avec la forme même de la page et des cases (coin inférieur droit de la page semblant comme corné, personnage passant au travers d’une gouttière, cases désordonnées comme emportées par un flux d’énergie), transformations corporelles grotesques et monstrueuses.



L’auteur évoque ainsi la Beat Generation dans ses différentes composantes. Le titre s’avère un peu surprenant : il évoque le crépuscule du mouvement. De fait, Gilles Farcet rencontre le curateur du mouvement, l’un de ses principaux initiateurs, après coup. Encore, que l’auteur évoque son héritage dans les années 1970, 1980 et 1990. Un peu inquiet de se retrouver perdu s’il ne connaît pas déjà les Beats, le lecteur découvre que l’ouvrage est incroyablement bien conçu : évoquant le mouvement en huit pages, avec ses principaux acteurs et ses retombées, puis l’évoquant par l’intermédiaire des discussions avec Allen Ginsberg en 1988, alors qu’il dispose du recul qui lui permet d’appréhender ce que la Beat Generation a apporté, dans quelle mesure elle a modifié le monde. Ce dispositif est complété par la rencontre et les discussions régulières qui s’en suivent avec Hank, le clochard céleste, d’après le titre du roman de 1958, de Jack Kerouac. Hank est bien vivant, même s’il semble vieux, peut-être la quarantaine ou plus, et déjà abimé par son mode de vie : un beat au crépuscule de sa vie. Un individu qui continue de lutter contre Moloch plus puissant que jamais : biocide, fratricide, nucléaire, incendiaire, avide, menaçant désormais les conditions mêmes de vie sur la Terre. Une personne qui a ressenti la pulsation (le beat), qui s’est retrouvé défait (battu) par la société (deuxième sens de beat), et qui est parvenu à trouver une cohérence intérieure proche d’un état de béatitude (troisième sens de beat). Un être humain pleinement Beat. Le lecteur peut appréhender son art de vivre au regard des autres créateurs Beat évoqués : Gregory Corso (1930-2001), Neal Cassady (1926-1968), Gary Snyder (1930-), Peter Orlovsky (1933-2010), Michael McLure (1932-2020), Ram Dass (1931-2019, Richard Alpert), et la tutelle de Chögyam Trungpa Rinpoché (1939-1987). En découvrant les portraits de la dernière partie, il peut également le comparer à l’héritière désignée incarnant la Beat Generation dans les cinq pages qui lui sont consacrées : Patti Smith


La Beat Generation a laissé une empreinte indélébile sur la culture populaire, a incarné la contre-culture pendant plusieurs décennies. Étienne Appert propose de l’aborder par le biais des écrits du journaliste Gilles Farcet ayant passé une semaine avec Allen Ginsberg à New York en 1988. Le lecteur bénéficie d’un auteur prévenant, ayant à cœur de transmettre l’histoire de ce mouvement sans pareil, de le faire comprendre, de le considérer avec du recul, au travers de l’un de ses initiateurs, avec une narration visuelle semblant toute naturelle, tout en étant capable de s’adapter pour évoquer le passé, les forces spirituelles, l’expansion de la conscience. Le lecteur en ressort conquis, en phase avec le mouvement Beat, avec peut-être un goût de trop peu sur l’usage des produits psychotropes.