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jeudi 11 avril 2024

L'Impératrice rouge - Tome 04: Les Grands Cachalots

Un peuple n’est pas fait pour réfléchir mais pour s’abrutir.


Ce tome fait suite à L'impératrice rouge, Tome 3 : Impurs (2002) qu’il faut avoir lu avant car la tétralogie forme une histoire complète. Sa première édition date de 2003. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Philippe Adamov pour les dessins et la mise en couleurs. Il comporte quarante-sept pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2009, avec un épilogue inédit supplémentaire de quatorze pages. Adamov est également le dessinateur des séries Le Vent des dieux (1991, cinq tomes) et Les eaux de Mortelune (1986-2000, dix tomes), deux séries écrites avec Patrick Cothias, ainsi que deux tomes de la série Dakota (2012, 2016) avec Dufaux.


Dans l’enceinte d’une coque de navire évidée et à ciel ouvert, des ouvriers travaillent manuellement. Constantin Demko s’approche d’Ivan, un homme en train de pousser une brouette remplie de pierres. Il lui annonce qu’il a pu gagner les faveurs de qui il sait. Aussi, il a obtenu que le dossier d’Ivan soit réexaminé, il devrait être libre d’ici quelques semaines. Ivan se tourner vers lui, la clope au bec et lui assure que ça sera plus rapide. Ivan ajoute qu’ils servent le même maître à présent, et que ce dernier l’a contacté, pour un service à lui rendre, ça concerne Constantin. Il le bouscule et le jette à terre, les autres détenus se jettent sur le lui et le frappent avec leur fourche. Ivan regarde la mise à mort en ajoutant que Constantin n’est qu’une pourriture, un déchet, et les déchets il les jette aux chiens. Une fois leur mise à mort achevée, les détenus vont jeter le cadavre de Demko dans la rivière. L’empereur commente : il en savait trop, il devenait gênant. Un autre ajoute qu’il faut se montrer prudents, personne ne peut deviner comment va réagir l’impératrice.



L’empereur et Maître Chambellan poursuivent leur conversation. Le premier se demande si les techniciens de son épouse vont être capables de remettre en marche le cyborg Rostan. Son interlocuteur lui répond que oui s’ils ont mis la main sur son disque, un serveur dominant. Dans ce cas, ils peuvent craindre le pire : Rostan parlera, le complot sera découvert. L’empereur se lamente : un baiser, un baiser de ce monstre et Catherine était morte dans d’atroces souffrances, des convulsions horribles. Il perd toute contenance, et commence à délirer un peu. Le camarade Ska arrive sur ces entrefaites, et il remet un document à Maître Chambellan. Celui-ci en prend connaissance et il exulte en expliquant à l’empereur : ces documents prouvent la culpabilité de l’impératrice, elle fomentait une révolte à l’aides des tribus zaparogues, commandées par Stepan Rajine. C’est à lui qu’était destinée l’ogive nucléaire V4, l’ogive soustraite lors de l’attaque du train, celle que l’empereur destinait aux Polovaques. Au vu de cette forfaiture, Pierre demande à Maître Chambellan de lâcher les impurs dans le palais : qu’ils tuent, qu’ils détruisent, pillent, le premier coup de poignard doit être pour l’impératrice.


Aaaaahhh ! Gros soupir de contentement du lecteur de pouvoir découvrir comment les cartes vont tomber, comment le scénariste va se jouer de lui ou bien suivre la direction précédemment donnée à aux différents fils narratifs, et par quelles créations visuelles le dessinateur va enchanter ses rétines. Ainsi donc les machinations et manipulations de Constantin Demko ne lui auront pas porté chance, mais le lecteur ne regrette pas cet individu fourbe, même s’il comprend qu’il était animé par un sentiment altruiste pour un camarade. Ils sont tous là : l’empereur Pierre, Maître Chambellan, le froid camarade Ska, Obla-Kan le Zaparogue au masque de fer, le cyborg Rostan, frère Zosime et son teint cadavérique, le valeureux et téméraire, voire inconscient, Nicolas Pancock, Cherazene au visage masqué, la malicieuse Adja, l’autoritaire et intriguant comte Orlof, le mafieux Drossof et sa vilaine infection de cancrelats, et bien sûr l’impératrice rouge elle-même. Les auteurs n’introduisent que deux nouveaux personnages : une sorte de moine qui agite sa clochette avec une forme de sérénité détachée troublante, et le prince Obidjan très intéressé par les cachalots. Le lecteur apprécie à sa juste valeur que l’artiste investit toujours autant de temps dans chaque planche ne négligeant aucun détail, quel que soit sa portée : la forme de la brouette, les savates portées par les détenus, la forme de la crosse de Maître Chambellan, les motifs de la draperie décorant la cabane métallique dans la neige, la forme des médailles d’Obla-Kan, les éléments de ruines industrielles, etc. Il n’y a pas de détail trop petit pour être négligé, pour se contenter d’une forme générique insipide.



Bien sûr toutes les pièces de l’intrigue s’assemblent et permettent de faire aboutir chacune des sous-intrigues : le trafic d’armes nucléaires, le soulèvement des tribus du peuple, le sabotage et la reprogrammation du cyborg Rostan, l’alliance à risque avec le crime organisé, l’allégeance des popes, et le facteur imprévisible du clan des Impurs. Le lecteur découvre quelles factions restent fidèles à l’empereur grâce aux manipulations et stratégies fourbes de ce dernier, quelles sont celles qui se rallient à l’impératrice et dans quelles circonstances. Le scénariste ne requiert pas un deus ex machina venant rebattre les cartes : le lecteur se sent conforté dans la confiance qu’il lui a accordée, l’intrigue restant conforme aux grandes lignes des tomes précédents. De la même manière, l’artiste assure la cohérence visuelle de ce monde, en reprenant les éléments constitutifs qui restent consistants d’un tome à l’autre. Cette constance scénaristique et visuelle assure l’intégrité du récit comme un tout, autre source de contentement du lecteur. Dans le même temps, le lecteur retrouve ce mélange de science-fiction semi apocalyptique, d’ambiance de roman russe du dix-neuvième siècle, et d’aventure grand spectacle.


Comme dans les tomes précédents, l’histoire semble racontée par un unique créateur, artiste et scénariste étant parfaitement en phase. De scène en scène, leur coordination apparaît sans solution de continuité, comme une forme de reportage en temps réel dans ce monde original. Le lecteur apprécie ces aventures au premier degré, avec ce qu’elles ont de surprenant, d’exotique, de suspense. Un meurtre commis par des détenus dans un endroit particulièrement original, et en même temps parfaitement intégré et logique sur les rives du fleuve de Peterborgh. Une autre séquence dans la steppe enneigée, une cabane dans une portion de fusée spatiale, avec une décoration intérieur hétéroclite, en même temps cohérente avec la Russie et avec une économie de récupération. Un rituel appelé Loi des enclumes qui consistent en deux hommes enchaînés allongés sur des tables de métal dans une ancienne fonderie de dimensions gigantesques, avec leur vie comme enjeu, une séquence incroyable de tension, de démesure, de baroque. Le retour dans les dédales souterrains de la capitale, à nouveau avec des allures croisant une métropole souterraine sur laquelle une nouvelle ville a été reconstruite et des conduites industrielles. La révélation de ce que sont ces grands cachalots. Etc. Une aventure époque et baroque, entre décadence, conquête, et intrigues de palais. Addictif.



Concomitamment, les dessins et l’intrigue contiennent des commentaires critiques sur la nature humaine et sur la classe dirigeante. Les cases montrent l’opulence et la richesse dont les puissants continuent de bénéficier, contrastant fortement avec les moyens matériels des gens du peuple, faits de bric et de broc, de récupération, de recyclage, de détournement de leur fonction d’objets d’une autre époque. Par la force des choses, le lecteur rapproche le travail forcé des détenus des riches vêtements de l’empereur, la dure vie de labeur de ces hommes, du comportement erratique du chef de l’état. Le destin arbitraire de ces hommes condamnés pour leurs convictions sans autre forme de procès, et la position tout aussi arbitraire de Pierre, empereur par son lignage sans compétence particulière. À plusieurs reprises, Pierre et Catherine, chacun de leur côté, s’expriment sur leur vue du peuple. Quelques exemples : Ce qui est légal pour le peuple ne l’est pas pour ceux qui gouvernent.

C’est pour le bien de notre peuple ; lui ne sait pas, nous savons. Les hommes se révoltent, pas les machines. Le lecteur retrouve là ce qu’il avait déjà constaté dans les tomes précédents : ni l’empereur, ni l’impératrice ne soucie du sort du peuple. Ils n’envisagent la conduite de l’État que comme un prestige, un triomphe de leur ego, l’assouvissement naturel de leur ambition, sans responsabilité vis-à-vis de leurs sujets qui ne forment qu’une masse indistincte, sans âme, sans intelligence, faite pour être dirigée par la force afin d’obtenir un minimum d’obéissance.


Épilogue : Philippe Adamov se montre aussi minutieux que dans les quatre tomes de la série, un délice exquis que de détailler chaque case. Le scénariste indique quelle direction va prendre la vie de chaque personnage. L’intrigue introduit un nouveau personnage : Grigori Alexandrovitch Potemkine. Il est dit que c’est ainsi qu’il entra dans l’Histoire. L’histoire qui n’est qu’un éternel recommencement. Les auteurs explicitent ainsi leur conviction de cycle qui se reproduisent.


Tome de conclusion qui tient toutes les promesses de la série : une narration visuelle d’une grande richesse, parfaitement cohérente, et d’une grande inventivité créant ainsi un monde tangible et concret. Le scénariste mène son intrigue à son terme, montrant au lecteur qui de Pierre ou de l’impératrice rouge supplante l’autre et comment. Le vainqueur l’est aux dépens du peuple qui reste considéré comme un mal nécessaire, une forme indistincte dépourvue de droit.



jeudi 28 mars 2024

L'impératrice rouge T03 Impurs

Personne n'échappe à son destin.


Ce tome fait suite à L'Impératrice rouge, tome 2 : Cœurs d'acier (2001) qu’il faut avoir lu avant car la tétralogie forme une histoire complète. Sa première édition date de 2002. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Philippe Adamov pour les dessins et la mise en couleurs. Il comporte quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2009, avec un épilogue inédit supplémentaire de quatorze pages. Adamov est également le dessinateur des séries Le Vent des dieux (1991, cinq tomes) et Les eaux de Mortelune (1986-2000, dix tomes), deux séries écrites avec Patrick Cothias, ainsi que deux tomes de la série Dakota (2012, 2016) avec Dufaux.


Le chef des impurs ordonne que le skan Lermontov soit déclenché. Adja est allongée nue dans une sorte de capsule : le couvercle est en train de s’abaisser descendant vers elle pour l’emprisonner dans ce sarcophage technologique. Elle hurle un énorme Nonnnnnnn !!! Le responsable regarde calmement en appréciant la mélodie qu’il y a dans le cri d’une femme, il ne s’en lassera jamais. Adja voit le couvercle approcher de son visage et sa dernière pensée est pour Catherine : c’en est fini. Le sarcophage se referme et le technicien indique que les impurs peuvent entrer : le colis est prêt. Une dizaine d’hommes et de femmes pénètrent dans le laboratoire, libèrent la capsule de son support, et la font glisser devant eux, flottant à un mètre de hauteur. Le technicien s’adresse au chef en indiquant que l’empereur peut être prévenu : il sera satisfait.


Dans une grande salle d’audience, en présence de l’empereur, du comte Orlof, de l’ingénieur Constantin Demko, Catherine assise demande : Aucune trace de sa petite Adja ? Le comte effectue son rapport : ils ont fouillé les blocs Z et Kb de fond en comble… Rien, aucun signe, aucun élément leur permettant d’espérer. L’impératrice se lève et s’adresse à Demko : c’est pourtant près du block KB que Rostan a été retrouvé ? L’ingénieur le confirme et il donne des nouvelles de l’état du cyborg : il est encore trop tôt pour se prononcer sur son état. Le disque OV24 est abîmé. Ils l’ont branché sur un rhésus quanta optique. Ils en sauront plus le lendemain matin. L’empereur Pierre perd sa patience : son épouse ne l’avait pas tenu au courant de ces balivernes. Retrouver une trace des impurs ! Comme s’ils pouvaient encore exister ! L’impératrice lui répond en haussant le ton qu’ils existent, l’un d’eux a même failli la tuer. L’empereur exige des preuves, qu’on lui montre ce soi-disant impur ! Elle répond que c’est impossible que la morgue où se trouvait son corps a brûlé. Il s’emporte prenant tout le monde à témoin : Cette femme ne cesse d’attaquer son époux sans jamais apporter de preuves ! Elle agit ainsi par pur caprice, par perversité. Il ne supportera plus cela longtemps encore : elle devra faire des excuses publiques au lieu et à l’heure qu’il aura choisi. L’empereur tourne les talons et sort, très satisfait de son numéro. Rostan entre dans la pièce, visiblement pleinement remis.



Même les plans les mieux préparés partent en sucette. L’impératrice rouge semblait avoir le dessus dans le précédent tome : deux coups d’avance sur son mari, une meilleure compréhension des factions au sein du peuple prêtes à la soutenir, et elle avait survécu à la cérémonie de Saint-Bothrace, et la voilà maintenant privée de sa fidèle confidente, inconsciente que son garde du corps a été reprogrammé, sans information sur le clan de Stepan Rajine. En deux tomes, le scénariste a mis en place et en mouvement de nombreux personnages et plusieurs factions, et le lecteur se retrouve dans l’incapacité d’anticiper le sort des uns, les actions des autres, d’estimer les rapports de force en place. Il a bien conscience également que le scénariste peut faire intervenir de nouvelles informations ou d’autres forces qui n’avaient pas encore été évoquées. En cours de lecture, il se dit qu’il a peut-être sous-estimé le risque pour les principaux protagonistes car l’histoire se conclut dans le tome suivant, et certains pourraient bien ne pas survivre au tome en cours. Il suit donc un peu inquiet le sort d’Adja, la jeune demoiselle menue aux mains des impurs, des individus génétiquement modifiés. Il se dit que la personnalité de Rostan ne pèse pas lourd face à la reprogrammation de ses membres et organes robotiques. Il se rend compte que le valeureux amant de l’impératrice, Nicolas Pancock (Nom de code : Vladimir) a été envoyé dans une mission diplomatique vouée à l’échec.


Le lecteur se retrouve donc bien impliqué dans l’intrigue générale : qui de l’empereur ou de l’impératrice parviendra à consolider sa base de pouvoir et à évincer l’autre avec perte et fracas ? Peut-être une tierce personne ? Il s’immerge avec le même plaisir dans ce mélange d’anticipation, de science-fiction et d’uchronie, grâce à la narration visuelle riche et dense. Il savoure les nouveautés de ce tome pour leur détails et leur caractère baroque, leur savant dosage entre des éléments de provenance disparate : la sarcophage à effacer la mémoire, l’apparence hétéroclite des impurs et leur apparente intelligence limitée, la prestance retrouvée de l’empereur alors qu’il vient de remette son épouse à sa place, l’allure décharnée et le teint cadavérique de Frère Zosime véritable exemple des ravages d’une vie de prières, le regard de Rostan oscillant entre absence d’émotion et folie, le comte Orloff en train de faire valoir son grade auprès de sous-fifres peu consciencieux, l’architecture de la gare Anna Karénine, le baiser mortel de Rostan, etc.



Outre la méticulosité des représentations, la finesse des traits de contour et l’imagination visuelle, l’artiste compose des scènes mémorables, en termes de plan de prise de vue et de direction d’acteurs. Bien évidemment, le lecteur ressent une forte empathie pour Catherine, le personnage principal de la série dont celle-ci porte le nom. Il la regarde réagir aux différentes informations auxquelles elle est confrontée : la colère refoulée alors qu’elle perçoit très bien le petit jeu d’indignation factice et de duplicité auquel se livre l’empereur, le jeu d’écoute et d’intimidation vis-à-vis de frère Zosime, la conservation de l’initiative lors de ses ébats au lit avec Rostan, le retour au comportement calculé avec Drossof. Il se montre tout aussi inquiet du sort d’Adja qui doit se défendre sur onze pages face aux impurs, en particulier lors d’un combat à mains nues sur une étroite planche au-dessus d’un bassin de liquide irradié. C’est l’une des séquences impressionnantes, avec un duel de trois pages, dont les attaques et les parades se succèdent de manière impeccable, avec une logique parfaite dans les déplacements et les mouvements. Juste avant, le lecteur assiste à la fuite d’Isaac dans la gare Anna Karénine, et c’est superbe de bout en bout. Tout d’abord une vue générale de la gare en extérieur, puis la structure métallique avec les poutrelles sur le quai, la décoration en carrelage des couloirs souterrains, le magnifique hall avec les lustres suspendus et les horloges, l’arrivée en gare d’une locomotive à vapeur ouvragée, tout ça en suivant les déplacements d’Isaac, tantôt en marchant, tantôt en courant. En accomplissant sa mission, Nicolas Pancock se retrouve à dos de cheval sur une grande route recouverte de neige, encadré de part et d’autre par des poteaux télégraphiques, une scène dégageant un froid intense et un sentiment de désolation, rendue plus cruelle par un paysan obligé d’abattre sa monture tombée au sol.


Dans cette lutte pour se maintenir au pouvoir, tous les coups sont permis, même les pires. Par réflexe conditionné, le lecteur accorde sa sympathie aux personnages qui sont dans le camp des bons, qui incarnent des valeurs morales, ou au moins qui sont animés par une ou deux. Il a facilement écarté l’empereur Pierre, vieux débris libidineux, n’hésitant pas à faire exécuter ceux qui le menacent, à frapper une jeune femme sans défense. Dans le même mouvement, il se plaît à détester toute sa clique, surtout l’infâme traître Demko. Il a dû se résoudre à écarter également l’impératrice qui ne peut faire autrement que de recourir aux assassinats, elle aussi, ce qui rend Pierre un peu moins pire par ricochet. Rostan est un tueur, Nicolas Pancock est une victime en puissance juste parce qu’il côtoie l’impératrice. Le comte Orloff abuse de son autorité, Drossof est un parrain du crime organisé. Il ne reste qu’Adja, jeune femme qui se prête aux jeux de l’impératrice, tout en conservant une forme de distance, qui ne se salit par les mains directement. Ayant fait ce constat, il se dit que chaque personnage s’est adapté à son environnement : le pouvoir corrompt, tout le monde, sans exception. Pour autant, autre chose le chiffonne : en repensant aux motivations de chacun, il ne voit que des individus devenus des professionnels dans leur partie, politique, militaire, criminel, confident. Ces individus de pouvoir ne se préoccupent à aucun moment des intérêts du peuple.


Jean Dufaux et Philippe Adamov excellent à raconter la lutte de pouvoir entre l’empereur et l’impératrice dans cet environnement de science-fiction. La narration visuelle procure un grand plaisir d’inventivité, de rythme et de construction des séquences, de détails de toute sorte, de personnages inoubliables. L’intrigue utilise des termes aux relents russes, mentionne le poète Mikhaïl Iourievitch Lermontov (1814-1841), le roman Anna Karénine (1877), œuvre de Léon Tolstoï (1828-1910), évoque la grande Russie, ce qui nourrit cette guerre froide entre puissants où leur entourage se compose de victimes en puissance. Toutes ces composantes hétéroclites se combinent pour un récit entre intrigues de palais, espionnage et politique, très réussi.



jeudi 14 mars 2024

L'Impératrice rouge T02 Cœurs d'acier

Une femme, justement ! Plus libérale, plus éclairée que n’importe quel homme…


Ce tome fait suite à L'Impératrice rouge, tome 1 : Le Sang de St-Bothrace (1999) qu’il faut avoir lu avant car la tétralogie forme une histoire complète. Sa première édition date de 2001. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Philippe Adamov pour les dessins et la mise en couleurs. Il comporte quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2009, avec un épilogue supplémentaire de quatorze pages. Adamov est également le dessinateur des séries Le Vent des dieux (1991, cinq tomes) et Les eaux de Mortelune (1986-2000, dix tomes), deux séries écrites avec Patrick Cothias, ainsi que deux tomes de la série Dakota (2012, 2016) avec Dufaux.


Nicolas Pancock lit le billet qui lui a été remis de la part de l’impératrice. Celle-ci l’enjoint de la rejoindre à la tombée du jour chez Polkine. L’établissement sera fermé. Il frappera deux coups brefs, trois coups longs. Elle l’attendra, son bel amant, sachant qu’il ne la décevra pas. Chez Polkine : il sait que cet établissement se trouve près des anciennes fonderies. Il s’y rend à pied et il voit passer un char avec un soldat à la tourelle. Il se dit que l’empereur multiplie les rondes, car c’est le troisième qu’il voit passer aujourd’hui. La méfiance de l’empereur ne cesse de croître depuis les cérémonies de Saint-Bothrace. Pancock se dit qu’il a intérêt à se montrer méfiant. Il arrive devant l’établissement Polkine, teste le bouton de la porte : c’est ouvert. Il pousse la porte et il pénètre à l’intérieur : un homme l’assomme par derrière. Pancock reprend conscience, suspendu par les mains entravées au poignet par une chaîne accrochée à un tuyau qui passe au-dessus. À sa gauche, un autre homme est suspendu de la même manière. En dessous, une très grande trappe horizontale de métal, légèrement entrouverte dans sa longueur laissant deviner du métal en fusion. Autour de la trappe une dizaine d’hommes en noir, dont un assis sur un fauteuil : Drossof.



Drossof s’adresse aux deux hommes suspendus. Sa question sera simple et elle demande une réponse précise : pourquoi l’impératrice ne fait-elle pas appel à ses services ? Le dédaigne-t-elle ? Croit-elle qu’il soit de de peu d’importance, lui qui dirige l’une des familles le plus influentes de la ville ? Il continue : il a soumis le problème à son espion, Xavilii l’homme suspendu aux côtés des Pancock, qui travaillait pour l’impératrice. Il devait écouter, mais il n’a rien entendu. Il devait conseiller mais sa bouche est restée close. Xavilii essaye de dire quelque chose, mais son bâillon empêche d’en saisir un traître mot. La sentence de Drossof tombe : dorénavant la bouche restera close à jamais. Il ordonne : la trappe ! L’homme placé dans le poste de commande, manipule les boutons et la trappe commence à s’ouvrir en grand. En réponse à une exclamation de Pancock, Drossof explique : Une ancienne cuve… La seule qui contienne encore du métal en fusion. Du Xoron-gamma 3. On n’en utilise plus de nos jours. C’est dommage. Ses propriétés restent très intéressantes, comme il pourra le constater. Xavilii est lentement abaissé jusqu’à ce que la moitié inférieure de son corps soit immergée dans le métal en fusion.


C’est reparti dès la première page pour ce futur mi post apocalyptique, mi anticipation, montré avec le souci du détail, ce qui le rend d’autant plus consistant et quasiment palpable. La quatrième case occupe les deux tiers de la page et montre les toits des hauts immeubles de Petersborogh : les tours improbables, comme ajoutées par-dessus les immeubles, faisant comme des lances pointées vers le ciel, portant des inscriptions en cyrillique, coiffées d’un marteau et d’une faucille, ou d’une étoile rouge, ou encore d’une croix teutonique renversée. Alors que Pancock marche dans la rue vers l’établissement Polkine, le lecteur observe une statue soviétique avec les lettres CCCP. Plus loin, il admire l’élégance des tours élancées du palais, ainsi que les clochers à bulbe, et le magnifique dôme doré. Il regarde avec la même curiosité les intérieurs : les pièces spacieuses du palais, les tableaux monumentaux accrochés aux murs, les riches draperies, le mobilier travaillé, les moulures au plafond. Dans les appartements de l’empereur Pierre : un paravent richement orné, des tapis, d’autres tableaux, d’autres étoffes. Il découvre également l’aménagement de la grande tente de réception des Zaparogues, un peuple nomade, ou encore la taverne populaire et mal famée de la Matouchka, dans un entresol avec une voûte, des salaisons accrochées au plafond, et malheureusement des cancrelats dans le potage.



Le lecteur retrouve ce même mélange d’éléments historiques et d’éléments d’anticipation dans les tenues vestimentaires : manteaux, tenues en noir pour le crime organisé, les splendides robes et déshabillés de l’impératrice, les différents uniformes militaires, les blouses des scientifiques et des techniciens, les habits plus richement décorés des nomades, les vêtements plus uniformes et grisâtres des miséreux dans la taverne. De temps à autre, il relève une bizarrerie parfaitement intégrée dans ces vêtements : un pull en laine avec de jolies rayures pour Pancock, des lunettes de soleil bien noires et fines pour les malfrats, une coiffe avec masque intégré couvrant le front, les yeux et le nez pour un haut dignitaire, un masque de fer pour le chef des tribus, sans oublier les toques en fourrure et les longs manteaux aux revers également en fourrure. Tout du long, il relève également les éléments d’anticipation : outre l’architecture composite des bâtiments, cet étrange matériau en fusion et les installations industrielles, des voitures volantes, un cyborg avec plusieurs prothèses, un système de verrouillage d’une ogive nucléaire, des chauve-souris génétiquement modifiées, et des références à des impurs, vraisemblablement des êtres humains génétiquement modifiés eux aussi. Ces éléments ressortent d’autant plus quand ils apparaissent à côté d’accessoires aussi anodins qu’une canne pour marcher, le brasero de fortune de personnes à la rue, des tables et des bancs en bois, ou encore des bottes en cuir fourrées traditionnelles.


Outre toute cette richesse picturale, l’artiste s’avère un très bon conteur que ce soit pour les plans de prise de vue de scène de discussion, pour la mise en scène des moments d’action, ou encore pour la dimension sexuelle du récit. L’impératrice rouge n’a rien perdu de son appétit en la matière, même si ce n’est pas elle qui a adressé le message coquin à Nicolas Pancock. Les premiers éléments visuels de nature sexuelle s’avèrent discret : un plug renversé par un geste brusque en planche huit, un tableau accroché au mur avec deux femmes en pleine action, Adja rajustant le haut de sa robe pour cacher un sein que Pancock avait découvert d’un geste vif avant d’être proprement remis à sa place, l’étrange motif de la longue robe de l’impératrice, au niveau du bas-ventre évoquant un yoni sans doute possible. Dans ce tome, les auteurs racontent une unique scène de sexe, sans hypocrisie, avec nudité frontale. Il s’agit d’une cérémonie officielle au cours de laquelle l’empereur doit honorer son épouse. Catherine est allongée nue sur un lit d’apparat dans une grande salle et elle est inspectée visuellement par le prêtre. Contrairement aux apparences, elle maîtrise la situation : en son for intérieur elle raille le prêtre sachant que cette vieille barbe peut bien se rincer l’œil car elle est sûre qu’il n’a jamais rien vu d’aussi beau de toute sa vie. L’empereur arrive et il doit lui aussi se mettre nu, exposer son corps décharné et flétri. Trois femmes l’aident pour provoquer une érection, un homme dans la foule faisant observer à son voisin que tout le monde attend, comme à chaque fois. L’empereur accomplit son devoir tant bien que mal, presque surpris d’y être arrivé et il s’endort aussi sec. La gent masculine apparaît libidineuse et quasi impotente, face à la gent féminine confiante et contrôlant la situation.



Grâce à la narration visuelle si fournie et précise, la mémoire des différents protagonistes revient immédiatement à l’esprit du lecteur, et par là-même, l’intrigue. L’impératrice semble avoir conservé ses deux coups d’avance sur son époux, même si celui-ci bénéficie d’espions efficaces. L’opérateur le plus puissant de Catherine éprouve des difficultés avec ses pièces détachées, et Pancock est soumis à la question par une tierce partie. L’empereur ne parvient pas à stabiliser ses alliances avec les tribus, et des oppositions se font jour au sein de celles-ci. Le crime organisé se fait connaître à l’impératrice, proposant une alliance, tout en réclamant sa part du gâteau, c’est-à-dire des assurances quant aux avantages en cas de victoire. Une liste de demandes qui se révèle hétéroclite : une aile du palais pour y installer des machines à sous, de l’argent en vue de produire des films pornographiques, et des terrains sur lesquels élever un parc d’attractions à la Walt Disney. Et pour le chef personnellement, une Jaguar S-Type avec l’intérieur en cuir noir et des sièges chauffants. En tout cas le conflit larvé est proche de devenir ouvert.


Ce deuxième tome s’avère tout aussi riche visuellement que le premier : une Russie alternative, entre retour au dix-neuvième siècle et anticipation. Des intrigues de cour et d’état, entre espionnage et assassinats. Des alliances dangereuses et des secrets bien cachés et chers payés. Une impératrice qui en a, bien au-dessus de la mêlée masculine. Le lecteur sait sur qui il parie.