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mercredi 1 mars 2023

Ma vie est un best-seller

Être dans le vent, c’est avoir un destin de feuille morte. Écrire, c’est prendre des risques.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Elle a été réalisée par Corinne Maier pour le scénario, et par Aurélia Aurita (Hakchenda Khun) pour les dessins, les nuances de gris et les touches de rouge pour quelques objets. Il s’agit du témoignage des suites de la parution du livre Bonjour paresse : De l'art et la nécessité d'en faire le moins possible en entreprise (2004) de Corinne Maier, publié par les éditions Michalon. L’autrice évoque ses premières semaines de travail au sein de l’entreprise EDF, ses démarches pour faire publier son livre, sa réception médiatique, les réactions de sa hiérarchie et le bilan financier de ce succès de libraire. Cette bande dessinée comporte cent pages, dont seules les trois dernières sont en couleur. Sa première publication date de 2015. Aurita avait déjà réalisé une bande dessinée de même nature Buzz-Moi (2009), suite au succès d’ampleur plus modeste, de sa bande dessinée Fraise et chocolat (2006 & 2007).


Un chat s’étire sur son coussin : il se lève et se dirige vers le lit de Corinne. Il y grimpe, lui touche le visage avec la patte, lui miaule fortement dessus, jusqu’à ce qu’elle réagisse. Le réveil se met à biper : il est sept heures du matin. Elle écrase la tête du chat comme s’il s’agissait du réveil, et envoie valdinguer ce dernier d’un ample revers de la main. Elle s’étire, récupère et chausse ses lunettes, se lève, se prépare un café et finit par verser des croquettes dans le bol du chat. Elle choisit sa tenue pour son premier jour de travail dans son nouvel emploi, et vérifie le trajet sur la carte. Dehors, un arbre perd sa dernière feuille rouge qui va tomber et s’accrocher sur le casque que Corinne Mayère est en train de mettre, avant de partir en scooter. Après quelques kilomètres, elle parvient à la direction de la recherche d’edéF. Elle pénètre sur le site, gare son scooter, entre dans les locaux et se rend au bureau où elle a rendez-vous tout en écoutant les bribes de conversation.



Casque sous le bras, Corinne Mayère arrive dans le bureau de Jean-François Poivrot qui vient de s’installer dans son fauteuil en cuir. Il lui demande de lui rappeler qui elle est. Il en conclut à haute voix que son transfert a déjà été validé par les ressources humaines. Il consulte son dossier : elle vient d’une des filiales. Il la prévient : ici, c’est différent, plus grand, plus globalisé, plus stratégique. Il faut développer une vision politique des choses. Il espère que le choc ne sera pas trop rude. Elle lui assure qu’elle est prête à relever tous les défis liés à l’ouverture des marchés à la concurrence. Il se lève d’un bond en s’exclamant : Génial ! C’est ça, c’est exactement ça qu’ils recherchent. Il faut développer une vraie culture du changement. Il en a marre de tous ces dinosaures, parce qu’ici c’est du sportif. C’est Fight Club ! Il ajoute qu’elle peut oublier la sécurité de l’emploi : si elle est nulle, il la vire. Il rajoute : c’est une blague, en fait il est super cool comme n+2. Il réfléchit et lui dit qu’elle va travailler avec Pierre Kirillovski, l’un des chefs de projets. Pour répondre à une de ses questions, il lui présente ensuite l’organigramme et lui explique en quoi il correspond à un fonctionnement MA-TRI-CIEL.


Au milieu des années 2000, le marché de l’électricité s’ouvre à la concurrence en France. La bande dessinée présente une jeune femme qui intègre la direction de recherche d’EDF, dans ce contexte, et semble découvrir le monde de l’entreprise, alors que son directeur fait état de son expérience professionnelle précédente. Dans le cours de la bande dessinée, le lecteur observe que la plupart des noms a été changée de manière transparente : eDéF pour EDF, Corinne Mayère pour Corinne Maier, Thierry Ardiçon pour Thierry Ardisson, les éditions Vantalon pour les éditions Michalon, etc., avec de temps en temps un jeu de mot également transparent tel le nom de Jean-François Poivrot pour indiquer un trait de caractère. Le lecteur suppose qu’il s’agit d’une précaution pour éviter tout risque de procès, son intuition s’avérant confortée quand il découvre que Corinne a fait l’objet d’une procédure disciplinaire à la suite de la parution de son livre Bonjour paresse. La structure de la bande dessinée surprend un peu car la première partie évoque l’expérience professionnelle de l’autrice au sein de l’entreprise, mais sans détailler le contenu de son livre. Le lecteur peut envisager ce passage comme la mise en place de la réalisation de son livre, la suite (publication, promotion, réactions) remplissant la promesse du titre : son livre figure parmi les meilleures ventes du moment, et est même traduit à l’étranger y compris aux États-Unis. Dans la mesure où ce même livre raconte son quotidien professionnel, sa vie devient un bestseller. Pour autant, la bande dessinée ne présente pas le contenu dudit livre, ni sa tonalité.



Cette aventure éditoriale est présentée de manière linéaire et factuelle : des interactions entre Corinne Mayère et les autres personnages, les dialogues présentant aussi bien leurs réactions que les informations. Les dessins sont très agréables à l’œil : un peu doux dans une veine représentative et réaliste avec un bon degré de simplification, les nuances de gris venant donner de la consistance. Corinne apparaît immédiatement sympathique, vraisemblablement assez jeune, peut-être pas encore trentenaire. Les images montrent bien son quotidien dans sa banalité, mais aussi dans sa spécificité : son appartement assez dépouillé, les quartiers de Paris traversés en scooter, les locaux de la direction de la recherche, les bureaux et les fauteuils à roulette, la machine à café dans un couloir entièrement dépouillé, une salle de réunion impersonnelle, l’esplanade de la Défense avec la grande Arche et la tour eDéF, les locaux des éditions Vantalon, la place Vendôme avec sa colonne, et pour finir une zone montagneuse en Inde, à proximité du village rural de Bir, à l'ouest de la vallée de Joginder Nagar. Même si certaines cases donnent l’impression d’être assez dépouillées, le lecteur ne ressent pas un manque de densité en informations visuelles. Cela aboutit à une compréhension immédiate des dessins, et à une lecture facilitée et assez rapide.


Les personnages présentent la même apparence immédiate, un peu simplifiée, parfois un peu esquissée, avec des expressions de visage un peu appuyée quand il s’agit de montrer une réaction émotionnelle, et des postures qui forment un langage corporel très expressif, communiquant bien l’état d’esprit au lecteur, ou leur réaction. De la page 58 à la page 60, Corinne présente son livre dans l’émission Tout le monde en parle de Thierry Ardisson, et le lecteur reconnaît facilement les invités : Laurent Baffie, Serge Raffy, Marjolaine, Arthur Jugnot et Salomé Lelouch. Par la suite, elle est amenée à croiser ou à côtoyer d’autres célébrités également facilement identifiables : Bernard Thibault (CGT), Julien Courbet, Frédéric Beigbeder, Arielle Dombasle & Bernard-Henri Lévy, Massimo Gargia, Richard Bohringer, Nicolas Sarkozy. À l’occasion d’une séquence particulière, la dessinatrice peut se lâcher en utilisant des éléments visuels spécifiques : le directeur surfant littéralement sur l’organigramme de l’entreprise et les éléments de langage associés, un jeu de chat et de la souris, un jeu de l’oie avec des cases du tourbillon médiatique, une page sans mot au cours de laquelle Corinne observe un enfant jouant avec un cerf-volant.



Le lecteur découvre les différentes phases de la célébrité rapide de Corinne Maier. Cela commence avec la rédaction de son livre sur le temps du travail, avec des impressions sur le photocopieur pour les envois servant à démarcher les éditeurs. À compter de la page 45, la mécanique est enclenchée : Corinne va rencontrer son éditeur, et le récit passe à la phase préalable à la publication. Puis vient le temps de la promotion, de la télévision, à la radio, en passant par la une du journal Le Monde, les émissions débats, etc. S’il est curieux, le lecteur peut aller visionner son passage à Tout le monde en parle, sur un site de vidéos en ligne, ce qui lui permet de se faire une idée plus réelle de l’autrice. Il s’aperçoit qu’elle fait preuve de plus de répartie que ne le laisse supposer la bande dessinée, et que le contenu de son livre doit être plus subversif qu’une simple satire comique du monde de l’entreprise. L’autrice a choisi de mener sa biographie au-delà de l’exposition médiatique, jusqu’à ce que ce soufflé retombe et qu’il soit question de faire un bilan financier. Il découvre la procédure disciplinaire à laquelle elle doit faire face, la manière dont son éditeur tire profit de cette manne financière inespérée, et sa rencontre avec Richard Bohringer qui semble l’avoir beaucoup impressionnée par son authenticité, au milieu de la faune people parisienne. En effet, les représentants de celle-ci sont traités avec la même condescendance que la clique d’imposteurs qui composent son milieu professionnel.


Le titre promet de découvrir l’envers du décor : la vie d’une autrice dont un ouvrage devient un bestseller. La narration visuelle s’avère d’une accessibilité optimale avec une densité d’information au dosage parfait pour donner vie aux personnages avec une apparence spécifique, les faire évoluer dans des lieux identifiables, et permettre de reconnaître les célébrités. L’autrice (à double titre) raconte comment elle a vécu les choses de l’intérieur, en édulcorant peut-être un tantinet l’acidité de son livre, tout en faisant bien ressortir la pression qui pèse sur elle, à la fois professionnelle, à la fois pour assurer la promotion de son ouvrage, à la fois médiatique et même financière. Le lecteur en ressort avec le sourire contenté d’avoir pu ainsi partager ce quart d’heure de gloire de Corinne Maier qui en aura d’autres par la suite.



dimanche 28 juillet 2019

Le travail m'a tué

On va réévaluer vos objectifs à la hausse pour compenser la baisse.

Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. La première parution date de 2019. Le récit a été écrit par Hubert Prolongeau et Arnaud Delalande, il a été dessiné, encré et mis en couleurs par Grégory Mardon.


En 2019, au tribunal des affaires de sécurité sociale, Françoise Perez arrive avec son avocate : l'enjeu du jugement est la reconnaissance du harcèlement moral et du harcèlement institutionnel. Un journaliste vient interrompre la discussion de l'avocate avec sa cliente, mais l'avocate indique que ce n'est pas le moment, qu'elles doivent se préparer pour l'audience. En 1988, Carlos Perez reçoit la lettre qui lui confirme qu'il est pris à l'École Centrale Paris, il court l'annoncer à ses parents qui sont très fiers de lui. À la sortie de l'école, il passe un entretien et est embauché chez un constructeur automobile national. 5 ans plus tard, il a gravi des échelons et devient chef d'atelier. Il sort avec Françoise, et ils se marient peu de temps après. Peu de temps après, le centre technique déménage à Gonesse, ce qui induit des temps de transport plus longs pour Carlos qui a acheté à Saint-Cloud. Il passe aussi à un aménagement des bureaux en espace partagé, plus bruyant. Dans le même temps, la messagerie électronique prend son essor et il y a de plus en plus de courriels à traiter. Françoise est enceinte de leur premier enfant. Un jour en se promenant avec elle, il voit le modèle de voiture (une Nymphéa) dans la rue, pour la première fois, le centre technique étant séparé des ateliers de fabrication. Avec la circulation, Carlos Perez se rend compte qu'il vaut mieux qu'il prenne les transports en commun, avec les aléas afférents.


Deux ans après l'installation dans le centre technique, la direction change, et les ingénieurs sont convoqués pour une réunion plénière. Un nouveau cadre leur explique que les résultats de vente de la Nymphéa en font un succès, mais qu'il va falloir que l'entreprise s'améliore encore, en révisant ses méthodes de travail, et que des objectifs individualisés vont être instaurés. Dans le lit conjugal, sa femme lui indique que l'individualisation est également une opportunité pour que ses efforts soient reconnus à leur juste mesure. Le lendemain, Carlos Perez est confronté à un carburateur mal conçu. Il décide de demander à son équipe de travailler dessus tard dans la soirée pour le rendre conforme afin que l'équipe suivante dans la chaîne dispose d'un carburateur viable. Il passe toute la nuit au bureau avec plusieurs collègues. Le lendemain, il reçoit un message de sa femme lui indiquant qu'elle est en salle de travail. Il se dépêche de se rendre à l'hôpital et arrive juste à temps.

En découvrant cette bande dessinée, le lecteur a conscience de 2 caractéristiques. La première est qu'elle paraît en 2019, l'année du jugement sur les suicides de France Telecom / Orange : 35 suicides liés au travail entre 2008 et 2009. La seconde est que cette bande dessinée reprend des éléments du livre  Travailler à en mourir : Quand le monde de l'entreprise mène au suicide (2009) de Paul Moreira (documentariste) & Hubert Prolongeau (journaliste), ce dernier étant coscénariste de la BD. Le fait que Carlos Perez travaille comme chef d'atelier pour un constructeur automobile français renvoie aux suicides de trois salariés du technocentre de Renault à Guyancourt entre octobre 2006 à février 2007. Les auteurs ont donc comme intention d'évoquer les circonstances et les mécanismes qui mènent à un tel acte, par le biais d'une fiction entremêlant les éléments de France Telecom et de Renault. Le lecteur peut identifier la création du Centre Technique pour Renault, et les plans de restructuration comme pendant du plan NExT (Nouvelle Expérience des Télécommunications, plan de 2006-2008) et du programme managérial Act (Anticipation et compétences pour la transformation), ayant pour objectif de diminuer la masse salariale.


La bande dessinée est un média, pouvant accueillir tout type de narration, tout type de genre. L'introduction permet de rattacher le récit à l'actualité, mais plus encore à l'enjeu du jugement, pour la veuve de Carlos Perez, mais aussi pour le monde du travail, pour tenter de mettre les managers et les hauts cadres face aux conséquences de leurs décisions. Le cœur de la bande dessinée comprend 104 pages exposant les faits en suivant le parcours professionnel de Carlos Perez et quelques étapes de sa vie privée. Le lecteur y retrouve des transformations professionnelles rendant compte de la mutation de l'organisation du travail dans ce secteur d'activité : un changement de modèle d'organisation avec une augmentation de la spécialisation et une segmentation des process (le centre technique est déconnecté des ateliers de production : ils ne sont plus au même endroit), une accélération de la mise en place de nouveaux outils (courriels, logiciels de conception assistée par ordinateur, mondialisation), la mise en place de gestionnaires ne connaissant pas le métier, l'apparition du chômage chez les cadres. D'une certaine manière, Carlos Perez n'arrive pas à s'adapter à ces nouvelles conditions de travail malgré ses efforts, restant dans le mode de fonctionnement de l'ancien modèle.

Hubert Prolongeau, Arnaud Deallande et Grégory Mardon ont ambition de retracer ce drame pour de nombreux salariés au travers d'une bande dessinée. Afin de donner à voir cette histoire de vie, Grégory Mardon a opté pour un trait semi-réaliste, avec une apparence de surface un peu esquissée. En ce qui concerne cette dernière caractéristique, le hachurage pour les ombres est fait avec des traits pas très droits, pas très parallèles, n'aboutissant pas proprement sur le trait détourant la forme qu'ils habillent. Les personnages sont tous distincts, en termes de morphologie et de visage, avec parfois une impression de corps construit un peu rapidement (le raccord des bras aux épaules en particulier) et d'expression de visages qui peuvent être un appuyées pour mieux transcrire l'état d'esprit du personnage. Cela donne plus une sensation de reportage, de dessins croqués sur le vif, que de bâclage. Les protagonistes sont vivants et nature, le lecteur ressentant facilement de l'empathie pour eux. Il voit le visage de Carlos Perez se creuser au fur et à mesure qu'il encaisse et qu'il en perd son sommeil. Il est saisi d'effroi en page 45 (page muette) en découvrant le masque de mort qu'est devenu son visage, et la fumée de cigarette qui sort par la bouche, comme s'il s'agissait de son âme en train de quitter son corps.


Il n'y a que 3 personnes qui relèvent de la caricature : Sylvain Koba (le premier nouveau chef direct) de Carlos Perez, Nicole Perot celle qui succède à Koba, et la jeune directrice des ressources humaines. En voyant leur langage corporel et leurs expressions, le lecteur voit des personnes manipulatrices, des salariés ne faisant que leur boulot, des êtres réduit à leur fonction, appliquant la politique de l'entreprise sans recul ni état d'âme, encore moins d'empathie pour les employés qu'elles reçoivent. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut y voir une exagération qui en fait des individus mauvais, ou bien l'expression du ressenti de Carlos Perez vis-à-vis d'elles. Il n'en reste pas moins que l'artiste se montre très habile à faire apparaître leur ressenti, en particulier l'esprit de domination de Nicole Perot, et sa jouissance à obtenir satisfaction, à imposer ses choix à son subalterne. À ce titre, Mardon réussit des cases terrifiantes : en page 79 Carlos Perez voyant Nicole Perot dans une légère contreplongée qui montre son ascendant sur lui, en page 80 quand le visage de Perez s'encadre entre le bras et le buste de Perot comme si elle le tenait dans une prise d'étranglement.

De prime abord, les différents environnements semblent dessinés avec la même rapidité pour une apparence facile et un peu esquissée. Au fur et à mesure, le lecteur est frappé par la diversité des lieux, leur plausibilité et leur qualité immersive. Il peut effectivement se projeter en esprit dans le petit jardin du pavillon des parents de Carlos Perez. Il a l'impression d'être assis à ses côtés pour son premier entretien d'embauche dans le bureau du recruteur où il n'y a pas encore d'ordinateur. Il a l'impression de jouer le photographe lors de la photographie prise sur les marches de l'église pour le mariage. Il s'installe dans l'open-space en éprouvant tous les désagréments de ce manque d'intimité et de cette ambiance de travail bruyante. Il voit le hall monumental du centre technique remplissant une fonction de prestige, contrastant avec la qualité dégradée des espaces de travail des employés. Il attend impatiemment le RER avec Carlos Perez, maugréant comme lui contre son irrégularité et les incidents à répétition. En page 81, le lecteur suit Carlos Perez alors qu'il inspecte le site technique de l'entreprise en Argentine, et il se trouve vraiment à inspecter une chaîne de montage, à vérifier l'installation par rapport aux processus décrits dans la base de données informatique.


En entamant sa lecture, le lecteur a bien conscience de la nature du récit et de sa fin inéluctable. Il n'y a pas d'échappatoire possible pour Carlos Perez. Il n'y a pas d'issue heureuse. Il l'observe en train de se heurter à un changement qu'il ne maîtrise pas, qu'il ne comprend pas, qui remet en cause ses valeurs professionnelles et personnelles. Carlos Perez fait des efforts pour atteindre ses objectifs individualisés et pour répondre aux attentes de ses chefs : chacune de ces actions est à double tranchant. D'entretien en entretien, ses objectifs (comme ceux des autres) sont revus à la hausse, arbitrairement, sans prendre en compte la réalité du métier, sans espoir de les atteindre un jour, puisque dans le meilleur des cas une fois atteints ils seront à nouveau revus à la hausse. Les auteurs réussissent des passages bien plus subtils. Ingénieur de formation, Carlos Perez est envoyé dans une usine implantée en Roumanie pour augmenter la production et rationaliser une masse salariale sans la faire augmenter. Il se rend compte après coup qu'il a joué le même rôle que ses propres chefs : devenir gestionnaire sans état d'âme en profitant de la méconnaissance du droit du travail par les employés pour mieux les exploiter. Ayant assisté à une déclaration du PDG à la télé, il prend l'initiative de développer une solution technique par lui-même pour résoudre le problème évoqué par le PDG. Il apporte une solution technique sans rapport avec la stratégie financière de développement du groupe, dans une incompréhension complète du système. C'est un tour de force des auteurs à la fois par l'intelligence de l'analyse, à la fois par leur capacité à en rendre compte sous forme de bande dessinée, que de montrer à quel point Carlos Perez et cette direction désincarnée ne jouent pas au même jeu.

Il y a une forme d'inconscience à penser qu'il est possible de traiter d'un sujet aussi complexe et douloureux que la souffrance au travail, en une simple bande dessinée de 115 pages, en même temps il s'agit d'un engament total et nécessaire. Arnaud Delalande, Hubert Prolongeau et Grégory Mardon racontent l'histoire d'un individu, ce qui permet au lecteur de se projeter, de se reconnaître en lui, d'éprouver de l'empathie. Les dessins présentent une apparence d'urgence, et reflète un monde de flux en phase avec le monde de l'entreprise qui doit fourguer toujours plus de marchandises en menant une véritable guerre économique contre ses concurrents, des adversaires à écraser, à éliminer. En terminant cette BD, le lecteur a dans la bouche un goût amer : le gâchis en vie humaine, un libéralisme capitaliste sans âme qui ne fonctionne que pour son propre intérêt, son propre développement, des individus faisant fonctionner un système sans se poser de question, sans recul, une évolution implacable et inéluctable, arbitraire pour l'individu qui n'a pas les moyens de l'enrayer. À la fois, le lecteur est écœuré par cette vie massacrée, par un système institutionnalisé que les employés appliquent sans état d'âme ; à la fois il aurait bien aimé en découvrir plus, à commencer par ce qui permet aux collègues de Carlos Perez de s'adapter.