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mardi 10 mai 2022

La Vie de Bouddha - Édition prestige T04

Chaque homme porte en lui une divinité.


Ce tome fait suite à La Vie de Bouddha - Édition prestige T03. Il faut avoir commencé par le premier tome La Vie de Bouddha - Édition prestige T01. Il comprend 18 chapitres du récit, écrits, dessinés et encrés par Osamu Tezuka (1928-1989). Les différents chapitres de cette série sont parus de 1972 à 1983, et le récit total comprend environ 2.700 pages, réparties en 4 tomes pour cette troisième édition en VF. Ce manga en noir & blanc raconte la vie de Siddhārtha Gautama, le premier Bouddha, le chef spirituel d'une communauté qui a donné naissance au bouddhisme. Il s'achève par une carte de l'Inde et du Népal permettant de suivre l'itinéraire de Bouddha, et une autre carte situant les principaux lieux du récit : Kapilavistu, Lumbini, Kosala, Kushinagar, Sarnath, Bodh Gaya, Magadha.


Un cavalier arrive au château du royaume de Maghada, avec sa monture galopant ventre à terre. Il finit par tomber de sa selle alors que le cheval ne s'arrête que face au roi Bimbisara assis sur son trône, et c'est le cheval qui annonce la nouvelle : Bouddha avec un millier de religieux se dirige vers le palais. Le roi ordonne qu'ils soient reçus. Yatara se manifeste, voulant le voir. Le prince Ajasé demande à Dévadatta si c'est ce Bouddha dont il lui a si souvent parlé. Bouddha entre dans le palais et se tient devant le roi lui indiquant qu'il est venu donner de ses nouvelles, comme il lui avait promis. Le roi donne de nouvelles instructions : qu'on fasse entrer tous les disciples dans la grande salle. Qu'on leur serve un repas, puis qu'on les laisse se reposer. Tatta descend les escaliers à toute vitesse, en tenant son épouse Miguéla par le poignet. Ils s'agenouillent devant Bouddha disant leur plaisir de le revoir, et il lui présente ses trois enfants. Il est poussé sur le côté par un autre ami pressé de retrouver Bouddha.



Dévadatta entre à son tour dans la pièce, et il présente le prince Ajasé, l'hériter de ce royaume. L'enfant observe que Bouddha ne s'agenouille pas devant lui, ce à quoi il répond qu'il n'est pas un de ses sujets. Ajasé continue : son père s'est agenouillé devant Bouddha, cela signifie qu'il est remarquable. Pourtant il a l'air très ordinaire. Au contraire, Dévadatta est un homme remarquable : il est instruit et intelligent, et il lui apprend quantité de choses. Ajasé décrète que Bouddha n'est rien pour lui. Après sa sortie de la salle, un conseiller rappelle qu'une prédiction dit que le prince tuera sa majesté lorsqu'elle atteindra ses quarante et un ans. Même si tout le monde feint de ne pas y croire, en réalité tout le monde en est affecté, le roi en premier. Sa majesté à trente-six ans, il ne lui reste que cinq ans avant la date fatidique. Pendant ce temps-là, une jeune femme a pongé au fond du bassin du jardin et en a remonté un coffre qu'elle tend au roi, et celui-ci le présente à Bouddha qui s'en souvient bien. Il lui offre la fortune qu'il contient, ainsi qu'une forêt couverte de bambous, appelée Karnataka.


Arrivé à la fin du troisième tome, que reste-t-il encore à raconter ? Plus de souffrances, de mises à l'épreuve ? Et la mort de Bouddha… S'il n'est pas familier de l'histoire de ce personnage, le lecteur se rend vite compte de la densité narrative de ces 770 pages : le nombre de personnages, les différents lieux, la montée en puissance des fidèles qui s'organisent en communauté, sans oublier la reprise de contact avec de nombreux individus qui avaient croisé la route de Siddharta Gautama, avant qu'il ne devienne l'Éveillé. Dès la séquence d'ouverture, le lecteur retrouve les idiosyncrasies de l'auteur, sans concession. Certes, il a conscience que le découpage en 4 tomes est postérieur à la création de l'œuvre, et que ce n'est donc pas un fait exprès. Quoi qu'il en soit, il découvre un cavalier perdant connaissance, et un cheval qui dispose de la parole et qui transmet les informations au roi, en s'agenouillant devant lui. De la même manière, Tezuka continue à faire un usage comique d'anachronismes : les personnages qui évoquent la possibilité d'aller au cinéma, de se rendre à Tombouctou, le livre des records, un carnet de ticket-repas. Plus loin, le lecteur voit des disciples écouter les nouvelles sur des transistors. Page 455, il reconnaît ET et Yoda le temps d'une case. Le créateur s'autocite quand Bouddha explique qu'il est lui-même un médecin, que l'artiste le dessine avec la tête de Black Jack, un autre de ses personnages. Il brise également le quatrième mur en apparaissant en page 165, avec une tête de citrouille dans la quatrième case. Parmi les bizarreries déstabilisantes, le lecteur peut également relever des éléphants en train de danser, une femme qui agite sa poitrine dénudée en signe de joie (page 412), un personnage qui tourne la tête à 180° (page 577), et des jeux formels sur les cases (un personnage qui se cogne la tête sur la bordure supérieure d'une case en page 565). En fonction de sa sensibilité, il peut y voir les pitreries d'un auteur qui s'ennuie à devoir raconter des passages obligés parce qu'inscrits dans la légende de Bouddha, ou une forme de recul par rapport à ce qu'il raconte, et même une autodérision pour bien rappeler que ce n'est que sa version personnelle, d'homme du vingtième siècle, déformée par son milieu socioculturel.



Au cours de ces dix-huit chapitres, Bouddha retrouve de nombreux personnages croisés ou côtoyés dans les tomes précédents, et le lecteur n'éprouve aucune difficulté à les identifier. Bombisara, Ajasé, Yatara, Dévadatta, Tatta, Miguéla, Ahinsa, Rita, Anana, Yashodara, Mara, Visaka, Luly, Prasenajit : chacun d'entre eux présente une identité visuelle forte, une preuve patente du talent de l'artiste pour concevoir l'apparence et les postures de chaque protagoniste. Le guide spirituel se rend dans différents endroits, et là encore le lecteur apprécie ses talents de chef décorateur : l'art et la manière de concevoir aussi bien un palais qu'une masure, de montrer l'intérieur, ou bien les scènes d'extérieur dans la forêt, dans les marais, dans la montagne, etc. Les cases de Tezuka profitent d'un savoir-faire extraordinaire de conteur pour gérer le plan de prise de vue, et le degré d'informations visuelles dans chaque case, passant aussi bien d'une description réaliste très détaillée, à une case avec un personnage sans arrière-plan, ou au contraire des cases avec une végétation luxuriante sans aucun être humain ou animal. Il joue avec le nombre de cases et leur forme pour accélérer ou ralentir le rythme de lecture, pour accompagner un mouvement, etc. Il réalise aussi bien des dessins fonctionnels, naturalistes, caricaturaux, expressifs, personnels : tout passe ! Le lecteur perçoit l'état d'esprit de chaque personnage, ressent ses émotions, suit ses mouvements, ses déplacements, le plus naturellement du monde. Il semble n'y avoir aucune barrière ou incompréhension culturelle entre cet auteur nippon et le lecteur français grâce à l'évidence des dessins et des séquences.



C'est autant plus remarquable que le récit s'avère de grande ampleur. Installation de Bouddha et de son millier de fidèles dans la bambouseraie, tentative d'assassinat du saint homme, incarcération de longue durée dans la pièce principale d'une tour, capacités surnaturelles, manifestation d'un esprit, manifestation hostile d'une foule, guerre entre deux royaumes, intrigues de palais, contrôle de foule prête à se rebeller, pluies torrentielles, retrouvailles intenses entre une mère et son fils, souffrance psychologique terrible, période de doute atroce, et bien sûr les prêches de Bouddha, soit lors d'une conversation en tête à tête, soit en s'adressant à une foule. Au-delà des moments déstabilisants ou incongrus, il faut parfois que le lecteur prenne un temps de recul pour se rendre compte de ce que l'artiste parvient à faire passer avec le plus grand naturel. Le roi se mourant emprisonné dans une tour par son fils, son épouse lui rend visite le corps enduit de miel, sous ses habits. Le lecteur voit alors le roi lécher le corps de la reine avec avidité, comme si c'était une évidence. De manière tout aussi discrète, l'artiste est parvenu à désexualiser la poitrine nue des femmes, faisant douter le lecteur contemporain de ce que ça pouvait représenter pour les hommes de cette civilisation. La narration visuelle parvient ainsi à immerger le lecteur dans une zone géographique bien particulière, à une époque bien cernée, jusqu'à ce qu'il tienne pour normal ce qu'il voit, oubliant une partie de ses propres normes socio-culturelles.


L'intrigue en elle-même s'avère tout aussi captivante, alors que le lecteur pouvait estimer qu'il ne restait que quelques épreuves à surmonter, et à envisager les prémices de la diffusion de la parole de Bouddha. Il se rend vite compte qu'il faut aussi évoquer les manigances autour de ce personnage remarquable, certaines pour le discréditer, d'autres pour profiter de son ascendant sur ses disciples. En outre, son évolution engendre des répercussions sur trois royaumes : le Kapilavastu dont il est originaire, le royaume du Kosala qui a conquis le clan des Shakya, et enfin le royaume du Magadha. Le lecteur reste épaté de se retrouver si facilement entre les enjeux de ces trois royaumes, comprenant que là encore la narration est d'une élégance remarquable pour rappeler les fais indispensables en tant que de besoin. Il ressent de temps à autre qu'un événement arrive un peu bizarrement, et comprend que l'auteur doit intégrer un fait connu de la légende de la vue de Bouddha. Il se rappelle alors que Osamu Tezuka réalise un récit particulièrement délicat en racontant la vie d'un individu étant devenu un guide spirituel dont les enseignements ont façonné et façonnent encore la vie de centaines de millions de fidèles.



Plus que dans les tomes précédents, le lecteur remarque que la représentation de Bouddha présente des singularités : ses longs lobes d'oreille, sa chevelure ou sa coiffe avec des petits ronds et ce qui ressemble à un chignon, le point au milieu du front, certaines postures qui semblent très codifiées. Or il ne trouve pas d'explications à ces éléments graphiques au cours du récit. S'il est assez curieux, il pose la question à un moteur de recherche et il aboutit à un article énonçant les trente-deux signes d'un grand homme, complétés par quatre-vingts autres caractéristiques secondaires. Il découvre alors qu'il n'y a pas eu de représentation de Bouddha avant le deuxième siècle. Il comprend que l'artiste a choisi pour ces pages de représenter le personnage conformément à l'iconographie traditionnelle qui fait partie intégrante de la culture religieuse du bouddhisme, mais qui n'est pas une évidence pour les occidentaux. Ayant pris connaissance de ces éléments symboliques, il assiste au reste de la vie de Bouddha, à la sécularisation de son savoir par le biais de l'organisation de la communauté de ses fidèles, à ses discours, et à la suite de sa progression spirituelle. En effet, l'auteur montre comment Bouddha met à profit sa sagesse, en fait profiter les autres.


Au cours de ce tome, Bouddha aborde plusieurs thèmes : affronter sa peur pour conserver sa sérénité, la possibilité de faire évoluer son destin, les causes profondes de la souffrance d'un être humain, le fait que l'existence soit fondée sur des causes, la vie la plus juste qui est de se conformer au rythme de la nature, la peur de la mort, l'interdépendance universelle, l'incapacité pour l'homme de concevoir ce qu'il deviendra quand il quittera son enveloppe charnelle. Comme pour son apparence, le lecteur ressent que ces questionnements et leurs réponses renvoient au crédo du bouddhisme, implicites pour une partie du lectorat, inconnus pour les autres. Il observe Bouddha en train de s'adresser à des hommes en leur disant que Pour échapper à la souffrance, l'homme doit suivre un chemin à huit branches ou principes : la perception correcte, la réflexion correcte, les paroles correctes, les moyens d'existence justes, l'activité quotidienne correcte, la persévérance correcte, l'attention correcte, enfin la concentration correcte (il n'y en a que sept dans le phylactère correspondant p.277). Ce passage renvoie au Noble Chemin ou Sentier octuple, la voie qui mène à la cessation de Dukkha, ainsi qu'à la délivrance totale.



Dans un autre passage, Ananda se trouve à résumer l'action de son guide spirituel : Nos souffrances ont toutes des causes profondes et Bouddha nous les expose lumineusement. Nos souffrances peuvent toutes être vaincues et Bouddha nous explique le moyen d'y parvenir. Un catholique détecte des épreuves et des constats qu'il connaît bien, ainsi que l'usage de paraboles. Par exemple, Bouddha est soumis à la tentation, en particulier la fornication. Un riche marchand découvre que sa fortune est bien dérisoire au regard de ce qu'il souhaite accomplir pour Bouddha (couvrir un parc de pièces d'or), et finit par y consacrer l'intégralité de ses richesses qui s'avèrent insuffisantes, et vivre dans le dénuement. Ce passage entre en résonnance avec la maxime qui veut qu'il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche de rentrer dans le royaume de Dieu (Évangile de Matthieu 19:24). 


En fonction de sa familiarité avec la vie de Bouddha, le lecteur peut être surpris de le voir connaître un deuxième éveil en comprenant que chaque homme porte en lui une divinité, qu'il la porte dans son cœur. Il peut également être surpris par une présentation quasi psychanalytique d'une de ses convictions : le fait que la souffrance ait des causes profondes, des traumatismes dans le passé de l'individu, une lecture ou au moins une formulation certainement influencée par le fait que l'auteur connaisse les grands principes de la psychanalyse du vingtième siècle. En outre, il peut également ressentir la forme de compréhension qui permet de passer de la résignation à l'acceptation. Il ressent une profonde émotion quand Bouddha raconte à nouveau la parole du vieil homme, de l'ours, du renard et du lièvre, présente dans le premier tome : cette fois-ci l'auteur la montre dans des pages sans texte, sans mot. L'ouvrage se conclut avec le décès de Bouddha, et le lecteur apprécie le silence qui vient après, conscient d'avoir bénéficier d'un ouvrage extraordinaire, quelles que soient ses propres convictions spirituelles ou religieuses. Une bande dessinée avec une narration séquentielle d'une richesse aussi épatante que discrète, et une biographie respectueuse, sans être hagiographique.



jeudi 28 octobre 2021

La Vie de Bouddha - Édition prestige T03

Aucun organisme vivant ne peut vivre coupé des autres.

Ce tome est le troisième d'une intégrale en 4 tomes ; il fait suite à La vie de Bouddha T02. Il comprend 15 chapitres du récit, écrits, dessinés et encrés par Osamu Tezuka (1928-1989). Les différents chapitres de cette série sont parus de 1972 à 1983, et le récit total comprend environ 2.700 pages, réparties en 4 tomes pour cette troisième édition en VF. Ce manga en noir & blanc raconte la vie de Siddhārtha Gautama, le premier Bouddha, le chef spirituel d'une communauté qui a donné naissance au bouddhisme. Il s'achève par une carte de l'Inde et du Népal permettant de suivre l'itinéraire de Bouddha, et une autre carte situant les principaux lieux du récit : Kapilavistu, Lumbini, Kosala, Kushinagar, Sarnath, Bodh Gaya, Magadha.


Dans la capitale du royaume du Magadha, deux individus se sont lancés dans un duel à l'épée en pleine rue, un grand costaud avec une énorme épée, et un plus élancé avec une lame plus fine. Les passants s'attroupent et s'assoient même pour profiter du spectacle. L'un d'eux discute avec son voisin, estimant que c'est du bidon et que les deux combattants sont de mèche, essayant d'attirer l'attention pour se faire engager comme soldat du roi. Effectivement, fourbus, les deux bretteurs repartent main dans la main. Dévadatta quitte son voisin loquace et se dit qu'il vient de trouver ce qu'il cherchait : il va former un bretteur pour qu'il intègre les gardes royales, tout en restant son manager. Il repère deux guerriers qui ont l'air prometteur et promet une belle somme d'argent au gagnant : ils sont tous les deux décevants. Il leur lance le sachet en s'en allant, et ils découvrent qu'il ne contient que des petites pierres. Continuant son chemin, il voit un individu costaud en train de fendre du bois : Tatta. Il sent que c'est un individu sérieux. Il entame la conversation, le suit quand il s'en va et parvient à la convaincre.


L'entraînement commence de Tatta : à la fois physique et au combat pour développer ses réflexes, à la fois une instruction de type scolaire pour qu'il puisse s'adresser correctement au roi. Sa femme Miguéla estime qu'un paria comme lui ne pourra jamais devenir un guerrier, car la caque sentira toujours le hareng. Finalement, Dévadatta estime que Tatta est prêt et ils vont se présenter au palais où ils sont reçus par le premier ministre Vandriloc. Pendant que Tatta est testé dans un duel à l'épée, Dévadatta raconte son histoire personnelle au premier ministre : il vient du Kapilavastu. Son père le seigneur Bandaka est mort avant sa naissance. Vandriloc est satisfait : ils sont engagés. Ils sont présentés au roi Bimbisara. Dévadatta remarque qu'il n'a pas bonne mine. Le premier ministre explique qu'il est préoccupé. Un shramane, un moine errant, lui a prédit qu'il mourrait à l'âge de quarante et un ans, d'une mort violente, tué par quelqu'un de sa propre famille. Quand le prince Ajasé est né il y a huit ans, le prince a perdu la tête et a tenté de l'étrangler par deux fois.



En fonction de sa familiarité avec Siddhârta Gautama, le lecteur sait plus ou moins à quoi s'attendre dans ce tome : le personnage a connu l'éveil dans le tome précédent, et il ne lui reste plus qu'à enseigner. Il commence par le faire avec des gazelles, puis des crocodiles, puis des hommes. Siddhârta Gautama semble avoir acquis son apparence définitive et être arrivé à la plénitude de sa sagesse : jeune homme calme et serein, souvent assis en position du lotus pour méditer ou pour dispenser sa sagesse, avec cette étrange coiffe, cette marque au milieu du front, et souvent un halo lumineux autour de lui. Il est devenu Bouddha. Le lecteur voit une représentation idéalisée, même si elle n'est pas immuable. Le personnage peut changer de vêtement, enlever sa longue robe pour se retrouver en pagne, et son corps présente la marque des coups et blessures quand il se fait frapper. En tant que sage, il dispose de capacités surnaturelles, telles que celle de sortir de son corps pour entrer dans l'esprit de quelqu'un d’autre, ou une énergie exceptionnelle qualifiée de force mentale, parfois utilisée sous forme de psychokinésie. L'artiste représente ces actes merveilleux au premier degré, de façon prosaïque, sans chercher à l'expliquer, sans passer en mode impressionniste ou expressionniste. Il laisse le lecteur libre de rejeter ces éléments comme étant de pures fantaisies, ou comme étant à prendre comme des métaphores, comme une représentation à caractère naïf de l'effet produit par la sagesse de cet individu, sur les autres.


À plusieurs reprises, Bouddha est amené à exposer un principe fondamental de sa représentation de la vie : aucun organisme vivant ne peut vivre coupé des autres, tout dépend de tout, tous les êtres sont reliés les uns aux autres. En phase avec cette notion d'interdépendance universelle, le récit consacre beaucoup de pages aux autres. Par exemple, Bouddha lui-même n'apparaît pas avant la page 81 de ce tome. Il n'est pas de toutes les séquences. De nombreuses scènes ont pour personnage principal un autre que lui : Tatta & Miguéla, Dévadatta, Yatara, Uhbaka, Dhepa avec Wappa, Kaudinya, Baddiya, Mahanaman, le prince Virudhaka / Luly, l'inspecteur Pampass, Ananda, Rita, Ahïnsa / Angulimala, les 3 brahmanes Kashyapa (Uruvéla + Nadi + Gaya), sans compter les animaux. Il n'y a pas de petits personnages, chacun a une histoire personnelle, une apparence unique, ses propres motivations. Qu'il soit plutôt du bon côté de la morale ou de la loi, ou du mauvais côté, il n'y a pas de personnage monolithique. L'auteur s'avère un conteur formidable car le lecteur éprouve de la sympathie pour chacun d'entre eux. Il parvient à comprendre de qui il s'agit pour les personnages étant déjà apparus dans les chapitres précédents, même s'il ne se souvient plus exactement de ce qui leur est arrivé auparavant. Il n'est jamais perdu parmi tous ces individus. Chacun vit sa vie, et le lecteur peut voir comment l'interaction avec Siddhârta Gautama pour les premiers, ou avec Bouddha pour ceux qui apparaissent dans ce tome, change leur vie.



Durant ces quinze chapitres, Osamu Tezuka raconte énormément d'événements très souvent spectaculaires, faisant de cette histoire un récit d'aventure haut en couleur : un guerrier allant délivrer un prince capturé par un éléphant, des manœuvres diplomatiques pour annexer définitivement un territoire revendiqué par deux pays, un duel dans une arène entre deux champions, une trahison et les manigances d'un ami contre une jeune femme aveugle, le sacrifice du roi de cerfs pour protéger son peuple, la parabole de Zeb le zébu, une biche dévorée par des magnans (des fourmis carnivores), un prince voulant faire piétiner Siddhârta par son éléphant, un homme sauvé des sables mouvants par un gigantesque naja, le cambriolage de la demeure d'un joailler, la libération d'une jeune esclave, la manifestation du démon Mara, le coupage de bûches par la pensée, la descente du fleuve à dos de crocodile, la parabole des canards, et celle du fils du marchant d'eau, et tellement plus encore. Une saga d'une immense ampleur, à la richesse abondante.


Le lecteur retrouve également les caractéristiques de la narration visuelle d'Osamu Tezuka, tout aussi riche et pleine d'entrain. Il navigue entre les registres avec une aisance et un naturelle confondant. D'une manière générale, il dessine ses personnages de manière simplifiée, pour les rendre plus expressifs, avec une apparence un peu naïve, mais aussi une direction d'acteurs naturaliste, ce qui leur donne un souffle de vie extraordinaire. Très rarement, il va faire glisser ce registre de représentation vers une représentation plus réaliste pour rendre la scène ou le moment plus tragique. Plus régulièrement, il va accentuer la simplification ou exagérer la gestuelle vers un registre plus enfantin, comme si les personnages étaient plus impulsifs et moins réfléchis, ou passer en mode comique. Pour ce dernier cas, le lecteur retrouve les quatre brahmanes compagnons de Dheva : Wappa, Kaudinya, Baddiya, Mahanaman. Ce dernier est représenté avec la tête à l'envers, soit parce qu'il est suspendu la tête en bas à un élément hors case, même quand il n'y a aucun élément de décor auquel se raccrocher. Un autre est montré percé par une vingtaine de clous de charpentier à différents endroits de son anatomie, correspondant à son mode d'ascèse, à ne pas prendre de manière littérale bien sûr.



L'artiste se montre toujours aussi inventif dans le découpage de ses planches, accordant le même degré d'implication à chacune, malgré la pagination élevée. Par exemple, lors du combat entre Tatta et Yatara, il peut utiliser des cases trapézoïdales disposées en rayon pour accompagner le mouvement et la rapidité de chaque coup porté, pendant les 17 pages que durent le combat. Il n'hésite pas à faire un usage modéré et opportun des exagérations, par exemple quand Yatara envoie Tata voler dans les airs et que son corps heurte un muret dont les briques se disjoignent sous l'impact. Tezuka est toujours aussi facétieux et malicieux, mettant à profit sa maîtrise experte de la narration visuelle. Ainsi, les personnages peuvent briser le quatrième mur, par exemple en page 74 quand Miguéla se retrouve projetée en arrière quand Tatta lui hurle dessus, et qu'elle brise les traits séparant les cases sous la force du volume sonore. De la même manière, il s'amuse à intégrer des anachronismes soit dans le dessin, soit dans les dialogues, pour rendre ses comparaisons plus percutantes : un personnage qui lit des mangas pornographiques, la mention de Walt Disney, du général Custer, du whisky, des chiens policiers, le journal télévisé, des panneaux publicitaires, l'ordinateur. Sous cette forme, et sous d'autres, l'humour est bien présent dans le récit. Il intègre de rares clins d'œil à son œuvre comme monsieur Moustache pour le personnage de l'inspecteur Pampass, ou encore un personnage qui prend l'apparence de Black Jack le temps d'une case.


En ayant reçu le don de Brahma, Siddhârta Gautama a été marqué sur le front, et sa vision de la vie a évolué. Dans la mesure où il s'agit du récit de sa vie, l'auteur évoque ses enseignements, sans prosélytisme, en laissant le lecteur libre d'y réagir comme il le souhaite, en fonction de sa sensibilité, de ses propres croyances, de son expérience de vie. Il peut le prendre de manière littérale, ou à l'opposé comme un conte merveilleux, ou entre les deux comme une métaphore de la vie intérieure d'un individu. En devenant éveillé, Siddhârta acquiert le titre de Bouddha, ce qui fait dire aux puissants et aux brahmanes qui le voient arriver qu'il se prend pour quelqu'un d'important, qu'il a la prétention de savoir. Alors que dans les deux premiers tomes, Siddhârta était convaincu que la seule réalité de la vie était de souffrir, son illumination le fait changer d'avis. Il l'énonce de manière explicite : nous autres êtres vivants ne sommes pas sur Terre pour vivre les tourments et la souffrance. Une vie pareille ne vous semble-t-elle pas dépourvue de sens ? À un contradicteur, il lui suggère de se poser les questions suivantes. Que suis-je en train de faire ? Ce que je suis en train de faire est-il important pour moi ? Est-ce que cela compte pour autrui ? Et puis pour beaucoup d'autres ? Est-ce que cela compte pour tous les habitants de mon pays ? Pour le genre humain tout entier ? Quelles conséquences cela aura-t-il sur la nature et sur tous les êtres vivants ? Réfléchis bien à ces questions. Et si tu arrives à une conclusion négative, alors arrête-toi. Car dis-toi que notre monde n'est qu'une seule et même chose ou tout dépend de tout. C'est le thème récurrent des enseignements de Bouddha : l'interdépendance universelle, ainsi que ce qui cause la souffrance des hommes, et la possibilité d'oublier, de s'oublier.


Quelles que soient ses convictions, le lecteur peut être intéressé par la découverte de la vie de Bouddha, individu ayant vécu au sixième siècle ou cinquième siècle avant Jésus Christ, dont les enseignements façonnent la vie de millions d'individus à l'échelle planétaire. Ce manga lui fournit l'occasion de satisfaire sa curiosité par un récit d'aventures rocambolesques dont la construction reprend chronologiquement sa vie, tout en mettant en scène l'interdépendance universelle avec la mise en scène de nombreux personnages, la plupart issus des couches populaires de la société. En outre, la narration visuelle est formidable d'inventivité, avec des touches facétieuses savoureuses. Un chef d'œuvre.



mardi 24 novembre 2020

La Vie de Bouddha - Édition prestige T02

Les forts l'emportent, les faibles disparaissent.

Ce tome est le deuxième d'une intégrale en 4 tomes : il fait suite à La vie de Bouddha 1. Il comprend 11 chapitres du récit, écrits, dessinés et encrés par Osamu Tezuka (1928-1989). Les différents chapitres sont parus de 1972 à 1983, et le récit total comprend environ 2.700 pages, réparties en 4 tomes pour cette troisième édition en VF. Ce manga en noir & blanc raconte la vie de Siddhārtha Gautama (orthographié Siddharta dans le manga), le premier Bouddha, le chef spirituel d'une communauté qui a donné naissance au bouddhisme. Il commence par une carte de l'Inde et du Népal situant les principaux lieux du récit : Kapilavastu, Lumbini, Kosala, Kushinagar, Bodh Gaya, Magadha.


Siddhârta se réveille dans la forêt où il a dormi, adossé à un arbre. Il remarque que plusieurs animaux se sont rapprochés de lui et l'observe. Il va se laver le visage dans la rivière. Accompagné par des oiseaux, des faons, des lapins, des écureuils, une louve et son petit, il va contempler le paysage en contrebas de la hauteur où il se trouve, et il se déclare prêt à affronter les épreuves que le monde peut lui envoyer. Il arrive à une ferme où il est accueilli par le fermier à qui il explique qu'il veut se rendre au Magadha. L'homme le présente à son épouse et lui indique qu'ils ont recueilli un autre bonze. C'est ainsi que Siddhârta du Kapilavastu fait connaissance avec Dhépa du Kosala. Après un repas difficile à avaler, composé pour moitié de grains, et pour moitié de gravier, le fermier donne une tunique puante à Siddhârta. Puis les époux expliquent qu'ils ont trente-deux enfants et qu'ils souhaitent que les bonzes prennent en charge Asaji avec eux : un jeune garçon d'une dizaine d'années avec un gros sparadrap sur le front, chauve et la morve au nez. Ils prennent leurs jambes à leur cou et s'en vont en courant. Répondant à une question de son compagnon, Dhépa explique qu'il s'est brûlé lui-même son œil gauche.



La discussion continue chemin faisant : Dhépa explique pourquoi il s'est ainsi fait souffrir en développant le sens du mot Ascèse, ainsi que son objectif. Plus on maltraite son corps, et plus on purifie son cœur, plus les désirs s'éloignent. Il ajoute que la plus grande ascèse qui lui ait été donnée de voir, c'est de choisir de vivre comme un animal. Il parle de son maître Naradatta qui se déplace à quatre pattes, a renoncé à parler et est aveugle. Dhépa joint le geste à la parole en traversant un champ de ronces. À contre cœur, pour ne pas être semé, Siddhârta fait de même, souffrant de nombreuses entailles. Puis ils se baignent dans une rivière, et Dhépa l'entraîne au fond de la rivière pour lui apprendre à arrêter de respirer. Ils sortent de l'eau, mais y replonge aussitôt parce qu'ils ont aperçu Asaji cheminant sur la berge, toujours avec la goutte au nez. Ils arrivent enfin au pays de Vaji où demeure Baghawa, un ascète. Ils rencontrent un vieil homme qui leur indique que l'ascète est au milieu de la tour avec les oiseaux Ils y pénètrent et découvrent les os de Baghawa qui a été dépecé et dévoré par les vautours. Ils ressortent et le vieil homme les avertit qu'une troupe arrive à l'horizon : il s'agit de Tatta et de Miguéla et de leur troupe de brigands.


Il est déconseillé de commencer par le deuxième tome, car il s'agit d'une biographie chronologique de Siddhârta Gautama, le premier bouddha du nom, et de nombreux personnages sont déjà apparus, tissant des relations interpersonnelles. Dès la première page, le lecteur retrouve les idiosyncrasies visuelles d'Osamu Tezuka. Il a adopté une narration visuelle tout public, en particulier pour les personnages. Il les représente de manière simplifiée avec des contours arrondis, des membres parfois allongés, des pieds parfois sans les doigts de séparés. Ce choix permet au récit de ne pas tomber dans la facilité du gore, et d'éviter l'écueil de la titillation des poitrines féminines souvent dénudées par les tenues vestimentaires. Ce choix peut parfois décontenancer du fait de sa candeur, voire de sa naïveté, ou des expressions de visage très franches. Pour autant, les dessins ne sont pas toujours très plaisants à voir. Par exemple, la représentation d'Asaji est très premier degré : il a vraiment une goutte de morve qui pend de sa narine droite, ce qui est peu ragoûtant. Il est également difficile de prendre du recul en voyant le jeune Dévadatta (une dizaine d'années) attaché sur un cadre de bois pour être dévoré par les bêtes sauvage pendant la nuit, à nouveau parce que la représentation est premier degré, très factuelle. Il y a ainsi plusieurs passages dramatiques d'une intensité visuelle difficile à soutenir malgré les apparences gentilles des dessins.



Comme dans le tome 1, le lecteur est vite pris par la fluidité de la narration visuelle, son rythme plein d'entrain, son évidence. Il est tout autant pris par sa richesse, sa variété, sa diversité. Osamu Tezuka est un conteur extraordinaire, mettant à profit les nombreuses possibilités de la bande dessinée, avec un naturel confondant. Cases en trapèze, passages dépourvus de phylactères et de cartouche de texte, traits de vitesse (par exemple pour la trajectoire de flèches), séquences animalières, variation du nombre de cases (avec une page découpée en 28 cases, p. 249), dessin en pleine page ou en deux tiers de page consacré à un paysage naturel ou une construction humaine, cases de la largeur de la page, cases de la hauteur de la page, etc. Le lecteur se rend vite compte que ce tome se lit plus facilement que le premier, même s'il y a des nouveaux personnages, et bien sûr des situations différentes. Il se rend également vite compte que cette facilité de lecture ne rime pas avec un appauvrissement du récit. L'auteur continue à insérer des touches d'humour, souvent visuelles, avec des moments de pantomime pour la direction d'acteurs, qui peuvent surjouer, ou passer en mode burlesque, un sourire apparaissant tout naturellement sur le visage du lecteur. Certaines formes de comique se retrouvent également dans des dialogues décalés ou absurdes également réussis. Parmi les registres comiques, Tezuka continue à faire un usage maîtrisé des anachronismes : une référence au comportement des hommes loups qu'on voit au cinéma, un personnage (Mossa) qui utilise un fusil pour tirer sur un géant (Yatara), les brigands de la troupe de Tatta qui défilent réclamant des sous et protestant contre les licenciements, et quelques autres encore.


Comme dans le tome 1, les horreurs continuent de survenir et à chaque fois le lecteur compatit à la situation du personnage car Tezuka a l'art et la manière de les rendre vivants. Au fils des pages, le lecteur sent son cœur se serrer en assistant impuissant à des actes atroces : enfant maltraité, enfant tuant ses camarades de jeu à coup de pierre, une colonie d'abeilles exterminant une autre colonie d'abeilles, soldats tués net, transpercés par une volée de flèches, jeune femme couverte de pustules dues à la maladie, adolescent dévoré par les bêtes sauvages, épouse battue par son mari, etc. Le futur bouddha l'avait annoncé dans le premier tome. Pourquoi vivons-nous ? Pour souffrir. Cette accumulation de souffrances est rendue encore plus pénible par celles que les ascètes s'infligent de leur propre gré, elles aussi de terribles mortifications physiques pouvant mener jusqu'à la mort. Là encore les dessins relèvent d'une approche naïve, tout en transcrivant bien l'intention et les moyens des individus, montrant clairement ces pratiques. Ces différents éléments racontent donc le parcours de Siddhârta vers l'éveil, avec cette phase de pratique des austérités (les mortifications de l'ascèse) et ses rencontres avec d'autres êtres humains. Le lecteur retrouve donc certains personnages du premier tome : Dhépa, les 5 ascètes (Kondaniya, Baddiya, Bappa, Mahanama et Janussoni, en fait ils ne sont plus que 4), Naradatta, Tatta & Miguéla, le roi Suddhodana & la reine Maya, Prasenajit et son fils Virudhaka, etc. Non seulement il les reconnaît facilement grâce à leur apparence mémorable, mais en plus l'auteur sait s'y prendre pour effectuer un rappel discret et naturel pour les resituer. Il n'y a que pour Prasenajit et sa situation qu'il réalise 4 pages de résumé. Le lecteur fait la connaissance de nombreux autres personnages : Dévadatta, Gaguéra, Asaji (qui ressemble à l'Enfant aux 3 yeux, un autre manga de Tezuka), la princesse Visaka, le général Sukhanda, sa majesté Senya Bimbisara, la très mignonne Sujata, le colosse Yatara, et quelques autres encore, tous aussi mémorables que les précédents. Afin de pouvoir installer ces personnages, l'auteur est parfois amené à leur consacrer un chapitre de plusieurs dizaines de pages dans lequel Siddhârta n'apparaît pas, comme une forme de digression, mais indispensable pour comprendre ce qui se joue dans leur relation avec Siddhârta.



Dès la première séquence, l'auteur fait bien comprendre au lecteur qu'il s'agit de sa version ou de son interprétation de la vie du futur bouddha. Cela commence avec une scène quasiment empruntée à un dessin animé Disney, avec les animaux de la forêt gentiment assis en arc de cercle autour de Siddhârta en attendant qu'il se réveille. À plusieurs reprises, il y a ainsi une mise en scène de la relation harmonieuse à la nature entre cet humain et la vie sauvage. Dans le même temps, la narration repose sur une approche pragmatique et naturaliste, Osamu Tezuka prenant grand soin de rendre plausible tout ce qu'il raconte. Quand Siddhârta fait l'expérience mystique du lien qui unit toutes les formes vivantes, le lecteur peut le voir comme une forme d'illumination provoquée par les privations et par l'enjeu émotionnel énorme de la situation. Quand Mosa se trouve confronté à Yatara un géant de 7 mètres de haut, Tezuka fait en sorte de dessiner ce dernier avec un stature plutôt de 2,20 mètres ou 2,50 mètres ce qui reste extraordinaire mais possible. Il y a donc une volonté d'auteur de rester dans le domaine de la biographie d'un être humain, plutôt que dans l'hagiographie d'une figure mythologique. Si son intérêt dépasse la biographie (déjà très riche), le lecteur s'attache au parcours spirituel de Siddhârta Gautama. Il en observe les différentes étapes : le questionnement sur la souffrance physique et psychologique, la remise en cause des mortifications, l'illumination relative à la source unique de toute vie, la peur de la mort, les sources de la souffrance comme par exemple la maladie, la pauvreté, la discrimination. Il regarde alors les souffrances des autres personnages dont Siddhârta croise la route, pour en noter la cause, mais aussi pour observer la manière dont ils subliment ou non leur souffrance, dont ils la reportent sur autrui ou non, autant de chemins que Siddhârta a délaissé, ce qui leur rend unique par comparaison.


Ce deuxième tome s'avère encore plus réussi que le premier avec une narration visuelle et une composition de chapitres plus naturelles, plus faciles à suivre, et tout aussi denses. Osamu Tezuka réussit un extraordinaire numéro d'équilibriste entre drames accablants et comédie rehaussant les drames, sans nuire à leur sensibilité, racontant son interprétation de la vie de Siddhârta Gautama, de manière naturaliste, au lieu d'une version mythologique ou divine. Le lecteur occidental se doute bien que certains éléments doivent plus parler à des lecteurs japonais pour qui il s'agit de leur culture collective, mais cela ne gêne en rien, ni même ne devient manifeste. Il est entièrement pris dans ces drames humains, dans cette narration unique en son genre associant génie visuel et sensibilité hors pair, fasciné par le parcours du futur bouddha, à la fois par sa vie, à la fois par sa progression spirituelle.




mercredi 3 juillet 2019

La Vie de Bouddha - Édition prestige 01

Pourquoi vivons-nous ? Pour souffrir !

Ce tome est le premier d'une intégrale en 4 tomes. Il comprend les chapitres 1 à 22 du récit, écrits, dessinés et encrés par Osamu Tezuka (1928-1989). Les différents chapitres sont parus de 1972 à 1983, et le récit total comprend environ 2.700 pages, réparties en 4 tomes pour la présente édition qui est la troisième en VF, après celle en 8 tomes de Tonkam en 1997-1999, puis une première version Deluxe (2004-2006) en 4 tomes par Delcourt / Tonkam. Ce manga en noir & blanc raconte la vie de Siddhārtha Gautama (orthographié Siddharta dans le manga), le premier Bouddha, le chef spirituel d'une communauté qui a donné naissance au bouddhisme. Il comprend une introduction de 3 pages, rédigée par Patrick Honnoré qui évoque Osamu Tezuka au travers de sa production (7,5 pages de manga par jour en moyenne, par rapport à ses 60 ans d'existence), son humanisme, son apport au manga, ses différentes phases de créateur.


Le récit commence il y a 3500 ans dans le passé, au pied du toit du monde l'Himalaya, dans le bassin de l'Indus où s'était installé le peuple des Aryens. Le narrateur omniscient évoque rapidement l'élite dirigeante constituée par les brahmanes, puis l'instauration des castes, et enfin le rejet par le peuple de la toute-puissance des brahmanes, mais la persistance des castes. Au temps présent du récit, un brahmane chemine péniblement dans la neige et s'écroule à bout de force. Un renard, un ours et un lapin s'approchent de son corps encore vivant. Le renard lui ramène des graines, l'ours des poissons. Le lapin se sacrifie pour le vieil homme. C'est la parabole qu'Asita (un vieux brahmane) raconte à ses élèves. Les disciples ne saisissent pas le sens de cette parabole. Ayant senti une énergie inhabituelle, Asita envoie ensuite son élève Naradatta vers le sud à la recherche d'un individu destiné à devenir un dieu ou le roi du monde. Dans une vallée, Naradatta se fait attaquer par un tigre, mais ce dernier le laisse en vie, avec juste une blessure à l'épaule. Arrivé à la ville proche, il s'enquiert d'un homme doué de talents hors du commun. Un habitant lui indique la présence d'un brahmane réalisant des prodiges. Ce dernier lui indique un paria nommé Tatta.


Dans une autre partie de la ville, Chaprah porte sur son dos des rouleaux de tissu qu'il doit aller livrer. Il est attaqué par Tatta qui lui dérobe les précieux tissus. Chaprah (un esclave, fils d'esclave) retourne chez son maître qui lui donne trois jours pour retrouver les tissus, sinon il vendra sa mère. Chaprah se met en quête de Tatta. Finalement Tatta aide Chaprah à délivrer sa mère, en projetant son esprit dans le corps d'un tigre. Entre-temps le général Boudhaï a envahi la ville et massacré la population. Naradatta vient se présenter à lui pour savoir s'il sait où se trouve le dénommé Tatta. Dans le royaume voisin du Kapilavastu, le roi Suddhodana apprend le passage d'une nuée dévastatrice de criquets dans le royaume de Kosala. Sa femme l'informe qu'elle est enceinte et qu'elle a été visitée par un éléphant blanc à 6 défenses (Tusita, bodhisattva). Le roi lui explique comment il a arrêté de pratiquer la chasse.


Quand il entame cette histoire, le lecteur sait qu'il s'agit d'une vie de Siddhârta Gautama, le fondateur du bouddhisme, d'un roman fleuve, et d'une œuvre d'un auteur qualifié de dieu du manga. Il sait donc qu'il va suivre Siddhârta dans les différentes étapes qui vont le conduire vers l'Éveil (spirituel), l'enseignement. En fonction de sa sensibilité, il peut refuser de se prêter à cette forme de prosélytisme, être au contraire curieux d'en apprendre plus sur cette religion, ou souhaiter découvrir sous une forme ludique la vie de ce personnage historique dont il adhère aux préceptes. Il est rapidement happé par la dimension romanesque du récit. En cohérence avec la notion d'interdépendance universelle, Osamu Tezuka montre que Siddhârta Gautama n'est pas apparu comme par magie, et qu'il ne s'est pas construit et développé tout seul. Du coup, le lecteur rencontre dès ce premier tome de nombreux personnages hauts en couleurs, qu'il s'agisse de Naradatta le bonze réservé, de Tatta le petit garçon plein de vitalité, de Boudhaï le général en mal de reconnaissance sociale, de Chaprah et sa mère essayant de vivre en esclaves respectueux de leur maître, etc. la distribution est impressionnante, il n'y a pas de petit personnage. L'artiste fait en sorte de donner des apparences remarquables à chacun, parfois caricaturales, par exemple pour les 5 ascètes (Kondaniya, Baddiya, Bappa, Mahanama et Janussoni).


En observant les personnages, le lecteur se retrouve confronté aux conventions artistiques et esthétiques d'Osamu Tezuka. Il a fait le choix de dessiner les protagonistes de manière plus simple que les décors. Cela provoque 2 effets : les personnages semblent plus vivants et moins figés que les décors, ils sont aussi visuellement plus simples, donc plus proches du lecteur ou plus accessibles. Ce dernier observe également que l'artiste n'hésite pas à employer des caricatures pour certains personnages secondaires, et que parfois il peut voir furtivement passer un personnage d'une autre histoire (le professeur Ochanomizu). Il utilise des exagérations comiques pour montrer des émotions intenses. Le lecteur peut avoir besoin de quelques pages pour s'habituer à ces représentations humoristiques dans une histoire aussi dramatique. Effectivement, l'artiste a tendance à représenter les décors de manière plus descriptive, que ce soient les bâtiments ou les environnements naturels. Les premiers donnent souvent une impression de simplicité, mais ils sont représentés avec une bonne régularité par rapport à un manga traditionnel, avec une précision qui participe plus de l'information visuelle juste, que de l'économie. Les seconds donnent l'impression d'une représentation photographique. Il suffit au lecteur de considérer les paysages naturels (vallées, forêts…) pour se rendre compte de l'éventail de techniques picturales maîtrisées par Tezuka.


Tout au long de ces 800 pages, Osamu Tezuka adapte sa narration visuelle à la nature de la séquence, en mettant en œuvre des solutions picturales riches et variées. Il peut aussi bien s'en tenir à une mise en scène naturaliste, qu'utiliser des codes shojo pour une scène romantique, ou exagérer les mouvements pour accentuer la vitesse d'une scène d'action. Le lecteur se retrouve régulièrement surpris par l'inventivité des pages. Il se frotte les yeux quand les animaux viennent entourer Tatta, évoquant Bambi ou Blanche Neige entourée par les animaux de la forêt. Il sourit franchement en découvrant les cascades que Bandaka fait sur son cheval lors de sa première apparition (page 212). Il retient ses larmes quand Siddhârta annonce à Yoshadra le prénom peu flatteur qu'il a choisi pour leur fils, dans un dessin à la dramatisation exacerbée. Il retient son souffle pour suivre les épreuves de tir à l'arc grâce à un découpage de cases tout en longueurs, ou pour suivre la course d'un lièvre avec des cases en trapèze. Il se rend compte qu'Osamu Tezuka brise le quatrième mur de manière visuelle quand sous l'effet d'une émotion intense Tatta traverse le papier de la case dans laquelle il se tient (page 86), ou quand Chaprah brise les bordures de cases (page 285), ou quand le chancelier rebondit contre les bordures de case (page 378). Il est presqu'étourdi par le nombre de criquets que Tezuka a représenté dans un dessin en double page quand cette nuée s'abat sur une armée.


Le lecteur plonge donc un drame (ou une succession de drames) rendus poignants, à la fois par la personnalité des protagonistes, leurs réactions émotionnelles, une direction d'acteurs très expressive, et une mise en scène fluide conçue sur mesure pour orienter l'état d'esprit du lecteur. Il est impossible de rester de marbre en voyant le jeune garçon Tatta (7 ans) ravagé de chagrin en découvrant le cadavre de sa mère. Le lecteur ne peut qu'éprouver du ressentiment vis-à-vis de Siddhârta quand il déclare à sa femme qu'i va la quitter et qu'il choisit un prénom infamant pour son fils, alors qu'elle va accoucher dans les jours qui suivent. Il est profondément choqué quand Bandaka triche lors de la course à cheval sur les toits, en prenant conscience que cet individu n'éprouve aucun scrupule à transiger avec les lois et les règles pour atteindre son objectif. Il ne s'attend pas non plus à une scène d'urologie (sans connotation sexuel) quand les voleurs urinent sur Chaprah pour l'humilier.


Régulièrement, le lecteur se retrouve également confronté à d'autres conventions visuelles qui sont spécifiques au manga ou à la culture japonaise et qui lui semblent décalées ou bizarres. Par exemple la majeure partie des femmes ont la poitrine dénudée, les vêtements ne la couvrant pas. Néanmoins, l'impression n'est pas celle de l'exploitation du corps de la femme (d'autant que le niveau de détail est faible, il y a rarement des tétons de représentés), mais semble normale dans ce contexte. Dans le même ordre d'idée, le ventre de Yoshidara ne s'est pas du tout arrondi alors qu'elle va accoucher le lendemain. Assez facétieux, Tezuka s'amuse également à intégrer des anachronismes, comme un tableau lumineux de score lors des joutes (ou la mention de Paris et de new York). Il apparaît parfois des symboles comiques (par exemple une tête de cochon pour figurer la marque de l'esclave sur la plante des pieds de Chaprah) sans qu'il faille y voir du second degré. Outre ces représentations culturellement codifiées, le lecteur se rend également compte que de nombreux symboles annonçant la venue au monde de Siddhârta semblent directement empruntés à la Bible. Il s'agit plutôt du mode d'expression hyperbolique commun aux deux cultures. S'il s'en tient à la lecture de ce tome, comme étant celle d'un roman volumineux, le lecteur risque de trouver plusieurs coïncidences un peu grosses, et que certains événements surviennent de manière surprenante, voire sortent du chapeau. Il faut alors qu'il se souvienne qu'il s'agit d'une forme de biographie d'un individu allant être à l'origine d'une nouvelle religion, dont les sources sont déjà construites comme un récit mythique.


Le lecteur sait donc à l'avance qu'Osamu Tezuka ne peut que respecter les moments de vie canoniques du futur Bouddha. Il sait qu'il va assister à des miracles, à des signes divins. Il peut choisir d'adhérer aux préceptes religieux et de les prendre au pied de la lettre, ou d'en faire une interprétation entre délire collectif et autosuggestion d'un peuple baignant dans une culture qui fait de la venue de Siddhârta une prophétie auto-réalisatrice, ou encore y voir des conventions de récit de genre, des manifestations surnaturelles à prendre comme des métaphores. Il peut aussi considérer le récit comme un récit mythologique, avec des symboles comme ce tigre sans rayure. Au fur et à mesure de la progression du récit, il découvre à la fois une dimension politique (la dénonciation virulente du système de castes, la politique externe du Kosala) et une dimension spirituelle, avant d'être religieuse. Osamu Tezuka expose progressivement les événements qui vont mener Siddhârta à l'éveil, dans le prochain tome. Tout commence avec cette parabole initiale où un lapin s'immole par le feu pour que vive le brahmane. Au fil du récit, plusieurs lapins seront mis en scène, formant un lien en arrière-plan entre les étapes conduisant à l'éveil, permettant au lecteur de progressivement mieux comprendre cette parabole. Si ça l'intéresse, le lecteur observe donc le comportement de Tatta, l'être aux dons surnaturels annoncé par le brahmane Asita, les prises de conscience de Siddhârta concernant la souffrance et la mort. Il note à chaque fois la prise conscience spirituelle qui est évoquée, une façon d'envisager la vie qui induit une façon de mener sa vie. Osamu Tezuka raconte ces étapes de prise de conscience, sans oublier de mentionner les préceptes religieux déjà existants comme le saṃsāra (le principe de réincarnation).


Ce premier tome est d'une richesse extraordinaire, que ce soit pour les différents personnages, les différents lieux, les différentes situations, le souffle romanesque du récit. Il est impossible de rendre compte de l'envergure du récit, de la richesse et de l'invention de la narration visuelle, de la verve malicieuse de l'auteur. Le lecteur a le plaisir de découvrir par cet ouvrage, à la fois la vie d'un personnage historique de grande ampleur, mais aussi quelques notions élémentaires du bouddhisme, sans avoir l'impression de suivre un cours, ou de subir un endoctrinement. L'élégance de l'écriture d'Osamu Tezuka en fait un ouvrage très facile à lire malgré sa pagination, au point que le lecteur ne se rend compte de la densité du récit que lorsqu'il s'arrête un instant pour considérer le chemin parcouru, les drames vécus et la densité de la narration. Il ne s'agit pas non plus d'une lecture humoristique, malgré les respirations comiques bienvenues. En effet dans ce premier tome, les protagonistes prennent surtout conscience que la vie est souffrance.