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mardi 2 avril 2024

Space Relic Hunters

Quoi qu’il arrive, à partir de maintenant le pire est à venir.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Sylvain Runberg pour le scénario, et par Grun (Ludovic Dubois) pour le dessin et les couleurs. Il se termine par sept pages de recherches graphiques de l’artiste. Il compte cent pages de bande dessinée. Ces auteurs ont également réalisé la trilogie On Mars (2017-2019-2021).


Dans une galaxie très lointaine, dans un ancien vaisseau-temple akenaïd reconverti en bar, le patron Hegin dit à Xia, une cliente humaine, ce qu’il pense du groupe qui passe sur scène. Il les hait, ils sont infâmes, de la pollution sonore, de la torture auditive.et puis ce nom Angels of the moshpit, aussi moche que leur soit-disant musique. Il continue tout en essuyant un verre : Mais bon, les fans sont des poivrots finis, des ivrognes stellaires. Ils font tourner la boutique, remplissent les caisses et ne posent jamais de problèmes. Alors ses migraines, il les oublie en comptant les deniers gagnés chaque fois qu’ils jouent ici. Xia l’écoute distraitement tout en sirotant un cocktail extraterrestre : elle lui dit qu’elle n’est pas venue dans son astrobar pour les groupes qui y passent. Elle a entendu parler de sa collection de liqueurs kuruniennes rares. Elle lui demande s’il pourrait lui faire une visite privée de sa cave, lui faire goûter tous ses meilleurs crus, juste tous les deux ? Il répond que s’il commence à faire ça avec elle, tous les clients vont lui demander la même chose. Et puis, il n'a pas une tête à trouver les humaines séduisantes.



Parmi les clients dans l’immense salle, un petit monsieur avec un casque lui masquant le visage, se lève et s’emporte : c’est quoi cette bouillie sonore ? Le pire groupe de toute la galaxie ! Il les enjoint de se suicider, c’est le mieux à faire tellement ils sont mauvais. La chanteuse guitariste s’emporte et se jette sur lui depuis la scène, mais il esquive en bondissant haut en l’air. Le propriétaire Hegin intervient pour exiger qu’il n’y ait pas de bagarre dans son établissement. Xia en a profité pour descendre dans sa cave. Elle a tôt fait de trouver ce qu’elle cherche : elle sort un colifichet d’une de ses poches et avec ouvre une alcôve secrète. Elle y prend la relique qui s’y trouve : le cerveau de Péroïd, le plus honoré des saints akenaïdes. Elle est interrompue par Hegin qui se tient derrière elle, la visant avec un fusil de gros calibre. Pour répondre à sa question, elle lui explique que son astrobar est un ancien vaisseau-temple akenaïde, ce qu’il aurait peut-être compris quand ou lui a vendu s’il s’intéressait à autre chose que ses liqueurs pourries. Il la tient en joue et lui répond : elle n’est qu’une chasseuse de reliques, elle va remettre ça à sa place et se casser d’ici. Sinon, il contacte direct les légions divines et elle sera bonne pour le bagne, au mieux. Il est neutralisé par derrière, un coup porté par Little Mercur, le petit monsieur ayant mis le bazar en haut dans la grande salle. Il ne leur reste plus qu’à se frayer un chemin au travers de la rixe généralisée pour regagner leur vaisseau et s’enfuir avec la relique.


Le titre promet un récit de science-fiction, avec voyages interplanétaires, et des chasses à la relique, certainement moyennant rétribution. Cet horizon d’attente est respecté : le lecteur suit trois chasseurs de primes à la relique dans une mission secrète sur une planète hostile afin de récupérer une relique sur une planète du système solaire Retirri 17, hostile et habitée par des combattants renommés, les Arrachonovanes. L’artiste ne fait pas semblant et il régale le lecteur avec un monde de science-fiction bien conçu dans lequel il a investi du temps. Tout commence avec un dessin occupant la moitié de la première planche, permettant de voir le vaisseau-temple dans son entièreté, au milieu de petits astéroïdes, puis l’intérieur avec la grande salle dans laquelle se produit le groupe. Par la suite, le lecteur peut consacrer du temps pour détailler chaque vaisseau spatial : celui des chasseurs de reliques de l’espace, celui de Vitelliux Redinovan (ex-centurion du Panthéon), ceux de la légion divine, et l’Olympus des quatre dieux Charon, Aresia, Jupiter et Vénus. Il est visible que l’artiste a investi du temps pour concevoir ces formes originales de vaisseaux. Il a également donné une identité visuelle et une cohérence spécifique à chaque race, à chaque planète, conçus des uniformes pour les soldats de la légion divine. En amateur de science-fiction, le lecteur savoure la conception des armes, des vêtements, des drones, des armures, en particulier celles des Arrachonovanes.



L’intrigue s’attache principalement au groupe de chasseurs de reliques spatiales qui semblent pulluler dans la galaxie, puisqu’il y eu jusqu’à 1.863 religions avant un événement appelé La digne renaissance, consacrant l’avènement de quatre dieux Charon, Aresia, Jupiter, Vénus. Le récit commence avec la récupération d’une relique, le cerveau de Péroïd, que les deux chasseurs vont aller remettre à leurs commanditaires et ils vont être rémunérés pour ça. Puis vient le temps d’une nouvelle mission, la plus dangereuses qu’ils aient eu à effectuer, avec un chasseur supplémentaire qui leur est imposé et le commanditaire présent tout du long par drone interposé. Cette mission s’avère d’une ampleur insoupçonnée, ayant des ramifications directes avec La digne renaissance. Les personnages existent essentiellement par leurs actions, leurs convictions et, pour certains, par leur histoire passée. En parallèle de cette équipe de chasseurs de reliques spatiales, certaines scènes montrent les quatre dieux, leur générale Merti Ziscarod, ses seconds et parfois son armée, ainsi que la triarchie (Lys, Myr et Tyrosh) des Arrachonovanes (le peuple de la planète où se trouve la relique, un bio-grimoire) et leur hôte Aliyeh.


La narration utilise un certain nombre de conventions propres à la science-fiction et plus particulièrement au sous-genre de l’opéra de l’espace. Les auteurs mettent en scène des vaisseaux spatiaux capables de parcourir des distances intersidérales dans des temps très brefs, sans mentionner la technologie permettant de réaliser ces sauts, ni le besoin en énergie pour les réaliser. Dans le même ordre idée, les races extraterrestres sont majoritairement humanoïdes à l’exception d’une (les Arrachonovanes ayant huit pattes et faisant penser à des araignées). Tout le monde respire la même atmosphère qui apparaît identique quelle que soit la planète, et leurs régimes alimentaires semblent compatibles entre eux, laissant penser que les conditions de vie à travers l’univers ont abouti à des espèces très proches. Dans un ordre d’idée similaire, Xia arbore une tenue qui met en valeur sa poitrine et son ventre plat, qui semble peu adaptée au combat physique, ou même à supporter les conditions de vie sur des planètes inconnues. Little Mercur porte un masque, ou plutôt un casque intégral qui couvre toute sa tête, dissimulant son identité et sa tenue ne permettant pas d’identifier sa race, ce qui paraît difficile à maintenir dans l’intimité exigüe d’un vaisseau spatial. D’un autre côté, il s’agit simplement de conventions de genre qui font appel à la suspension consentie d’incrédulité, comme n’importe quelle convention de genre.



La narration visuelle emporte le lecteur dans ce monde futuriste, lui donnant à voir un monde consistant et cohérent, avec des moments spectaculaires et intenses : l’usage de la relique Cerveau de Péroïd par le peuple adorateur, la course-poursuite entre les vaisseaux du Panthéon d’un côté, et celui des chasseurs de reliques de l’autre, occasionnant des dégâts sur un ferry galactique pour touristes friqués, l’utilisation de l’holo-parchemin pour localiser la relique d’Eleusys, un Arrachonovane surveillant le vol du vaisseau des chasseurs au-dessus d’une zone naturelle, la flore s’attaquant audit vaisseau, puis un périple à travers un réseau de cavernes dans une montagne, la bataille sur la planète entre Arrachonovanes et armée du Panthéon, des scènes de foule, etc. L’artiste impressionne par le niveau de détails des descriptions, la mise en scène vivante et la mise en valeur du vide de l’espace, des paysages exotiques, avec une mise en couleurs riche et travaillée.


Le lecteur est pris par le rythme et la diversité des lieux et des actions. Il découvre également une intrigue consistante qui ne se limite pas à une suite d’épreuves dont il faut triompher pour pouvoir accéder à la relique, et déjouer une forme de traîtrise de la part de l’employeur. L’intrigue racontée par le scénariste développe l’Histoire de cette galaxie, le déroulement de La digne renaissance qui a permis à quatre dieux d’éliminer toutes les autres religions. Cela fait apparaître que les personnages ne sont pas interchangeables, en donnant un peu de profondeur à la religion de Xia, ce qui explique également son recours très régulier à la boisson alcoolisée, et le risque pour sa santé (cirrhose du foie, c’est un classique dans cette religion, dit-elle). Imposé dans le groupe de chasseurs par le commanditaire, Vitelliux Redinovan, ex-centurion du Panthéon, s’avère beaucoup moins compétent que prévu, sans pour autant être tourné en ridicule. Le lecteur finit aussi par découvrir l’histoire personnelle de Little Mercur dont la vie a également été impactée par les grands événements de l’histoire de cette galaxie. Ainsi, sous-jacents, plusieurs thèmes affleurent. Une théorie du complot dans laquelle tout ne se passe pas comme prévu, les plans les mieux préparés ne se déroulant jamais comme planifié. L’importance du spirituel avec les différentes formes de religion, chaque fois pétries d’idiosyncrasies propres à la planète où elles se sont développées, et les conséquences des rites à observer, du credo collectif, les sacrifices consentis par chacun qui peuvent apparaître ridicules aux yeux du non-croyant (la chasteté des centurions par exemple). L’incompétence du centurion ne relève pas que d’un manque d’intelligence de sa part, mais découle également pour partie du système de pensées imposé dans une armée, dictant un mode d’actions (plutôt que de demander pour récupérer une monture arrachonovane par exemple).


Une couverture et un titre qui promettent une aventure de science-fiction proche du jeu vidéo : se frayer un chemin parmi les créatures hostiles jusqu’à accomplir la mission : récupérer une relique spatiale. La narration visuelle tient les promesses d’un tel récit de genre : des vues à couper le souffle de l’espace, des vaisseaux spatiaux originaux, des planètes à la faune et la flore bizarres et extraterrestres, des scènes d’action rapide, et même des scènes de foule d’importance. Le scénariste met à profit les conventions propres à ce genre, sans les remettre en cause, et il raconte de manière linéaire cette chasse à la relique. Dans le même temps, il introduit des variations originales sur le caractère et les compétences des personnages, il donne de la profondeur à son intrigue en développant l’Histoire de l’arrivée des quatre dieux jusqu’à s’imposer en balayant le millier d’autres religions précédentes.



jeudi 3 janvier 2019

Le Suaire (Tome 1-Lirey, 1357)

Inceste ! Parjure ! Concupiscence ! Luxure !

Ce tome est le premier d'une trilogie se déroulant sur 3 époques différentes : en 1357, en 1898, en 2019. Il a été écrit par Gérard Mordillat & Jérôme Prieur, dessiné et encré par Éric Liberge. C'est une bande dessinée de 70 planches, en noir & blanc avec des nuances de gris.

Au début de premier millénaire, dans une plaine désolée, un groupe d'hommes s'avance, composé de 4 soldats à pied, d'un autre à cheval, et d'un individu nu les mains attachées à une courte poutre posée sur sa nuque. Épuisé, le supplicié tombe à genoux, devant 4 pieux fichés en terre. Les soldats se mettent à l'œuvre : clouer les mains du supplicié sur la poutre qu'il a transportée. Ils attachent ensuite la poutre à l'un des pieux, formant ainsi une croix. L'un des soldats peint une inscription sur un parchemin qu'il cloue sur le pieu, sous les pieds du supplicié. Ils s'en vont. En Champagne, en février 1357, un groupe de soldats escorte un groupe d'individus uniquement habillés d'un pagne ceint autour des reins (malgré le froid) et s'autoflagellant avec des disciplines. Cela n'empêche pas les paysans de travailler aux champs, les tailleurs de pierre de s'activer au pied de la cathédrale en construction, les sœurs de ramener les corps des pestiférés vers la fosse commune.

En revenant de la fosse commune à travers champ, Lucie (à pied dans la neige) se fait interpeller par son cousin Henri, à cheval, évêque de Troyes. Il lui demande de quitter les habits pour revenir à la demeure familiale de ses parents. Elle refuse. L'évêque est interpellé par un groupe de paysans qui lui demandent de venir leur prêter main forte pour pousser leur carriole embourbée dans l'ornière. Lucie en profite pour continuer son chemin. Dans l'abbaye proche, les frères se tournent vers le prieur Thomas Merlin en se désolant que leur confrérie soit à cours de finances. Pourtant ils sont revenus de Jérusalem, avec une relique inestimable : un morceau de la vraie croix. Il leur déclare que même son oncle le pape Clément ne se soucie pas des pauvres moines qu'ils sont. Lucie est de retour en ville, dans l'église où de nombreux gueux attendent les bons soins de sœurs. Elle se met à panser des plaies. L'évêque l'a rejointe et la poursuit de sa demande, mais le prieur Thomas intervient.


Le texte de la quatrième de couverture précise que le suaire du titre se réfère bien à celui dit de Turin : un drap de lin jauni (4,42m * 1,13m) portant l'image d'un homme avec des traces de blessures compatibles avec un crucifiement. Le bandeau de la bande dessinée rappelle que Gérard Mordillat & Jérôme Prieur sont les auteurs de 3 séries documentaires extraordinaires Corpus Christi, L'origine du Christianisme et L'Apocalypse. Cela génère 2 appréhensions chez le lecteur de bande dessinée. Est-ce que ces messieurs sont capables d'écrire en respectant les codes du média BD ? Est-ce que le propos ne risque pas d'être intellectuel ? Comme un fait exprès, l'ouvrage s'ouvre avec une séquence de 4 pages sans aucun texte. Elle est parfaitement intelligible, très prosaïque (une mise en croix), avec une narration visuelle efficace et claire. Le lecteur éprouve un moment de doute, car s'il y a bien 3 autres pieux à côté de celui où est accroché le supplicié, il n'y a pas d'autres condamnés dessus, pas de voleurs. Peut-être ne s'agit-il pas du Christ… En 4 pages, les appréhensions ont été levées et le lecteur est en confiance, accroché par les dessins descriptifs, réalistes et un peu brut d'Éric Liberge. Le bandeau précise également que cet artiste est l'auteur complet de Monsieur Mardi-Gras Descendres, une bande dessinée singulière.


Au fil des pages, le lecteur apprécie le degré d'implication d'Éric Liberge et sa narration visuelle. S'il en fait le compte, il constate que cette bande dessinée comprend 22 pages dépourvues de texte sur 70. C'est un vrai plaisir de lecture que de lire ces pages qui racontent uniquement par les dessins. L'enchaînement d'une case à l'autre est évident, avec une bonne densité d'informations visuelles. Ainsi pages 16 et 17, le lecteur voit la sœur Lucie de Poitiers avancer dans la ville de Lirey. Il observe les activités autour d'elle : un gueux peignant un dessin cochon sur une toile, des gamins surveillant les porcs dans la fange, des carrioles avec leur chargement, un bûcheron avec son fagot de bois, des porteurs. Puis Lucie pénètre dans l'église, effectue une prière rapide devant la statue de la Vierge, se déplace au milieu des nécessiteux attendant de recevoir la charité ou des soins. L'artiste réalise des planches tout aussi remarquables lorsque l'action prend le dessus, par exemple quand l'évêque se bat contre une meute de loups, avec une utilisation remarquable du blanc de la page pour donner à voir le manteau de neige.


Le scénario est assez exigeant avec l'artiste puisqu'il s'agit d'une reconstitution historique, d'un drame et de pratiques cultuelles. Éric Liberge décrit un moyen-âge que le lecteur n'a pas de raison de remettre en doute. Il peut donc voir les occupations de la vie quotidienne au gré des déplacements des personnages. Il regarde les vêtements des gens du peuple, des nobles et du clergé, des moines et des sœurs. Il voit la pauvreté et le dénuement des miséreux, et le contraste total avec la scène de banquet au castelet de Montgueux chez le bailli du roi. Il peut détailler les plats servis, les instruments de musique des amuseurs. En page 34, il regarde comment Lucie prépare sa décoction pour soigner les malades. Dans la page suivante, un médecin de peste porte un masque caractéristique en forme de long bec blanc recourbé (bec de corbin). Tout au long de la bande dessinée, le lecteur peut ainsi observer de nombreuses pratiques de l'époque : l'embaument des morts de la peste, la parade à cheval des évêques, le cheminement des suppliciés juifs et flagellants, l'emmurement de certains pestiférés, la ferveur religieuse lors de l'ostension des reliques. Liberge réalise donc une reconstitution historique très riche, sans jamais chercher à s'épargner le labeur par des raccourcis graphiques, en représentant les églises dans le détail, en veillant à leur authenticité architecturale.


Le lecteur s'immerge donc pleinement dans chaque environnement et à cette époque. Il assiste à un drame impliquant essentiellement 3 personnes : Lucie, Henri et Thomas. Éric Liberge donne des morphologies normales à ses personnages, sans exagération anatomique pour les hommes ou pour les femmes. Ils sont tous aisément reconnaissables et il opte pour une direction d'acteur de type naturaliste, sans emphase particulière, sauf pendant les moments périlleux où les émotions et les réactions deviennent plus vives. Lucie apparaît comme une jeune femme réservée et déterminée, aidant les nécessiteux sans mépris ni recul, accomplissant sa tâche parce qu'elle sait qu'elle est juste. Thomas semble être un quadragénaire, habité par la foi sans en devenir fanatique, mais sûr de son jugement puisqu'il est guidé par Dieu. Les postures d'Henri montrent qu'il est conscient de son rang et qu'il attend d'être obéi comme il se doit du fait de son titre. Au fil des séquences, le lecteur observe les autres acteurs, figurants avec ou sans réplique : l'obstination fanatique des flagellants, la gloutonnerie des fêtards au banquet, la soif de violence sur le visage des spectateurs voyant passer les condamnés, la ferveur des croyants venant voir l'ostension du suaire, passant de la patience pour accéder à une place, à la ferveur extatique en le voyant, l'angoisse et l'effort de ceux fuyant l'incendie. L'artiste sait trouver la posture parlante et représenter l'expression de visage adaptée pour que le lecteur puisse y lire l'état d'esprit du personnage concerné.


La tâche du dessinateur s'avère très délicate quand il s'agit de représenter les pratiques cultuelles, allant de la simple marque de respect devant la statue de la Sainte Vierge, à la mortification par auto-flagellation avec une discipline (fouet de cordelettes ou de petites chaînes). Le parti pris des auteurs est de montrer ces pratiques comme relevant d'actes normaux dans le contexte de cette époque et de cette région du monde. Éric Liberge s'applique à ce que ses dessins soient en phase avec ce parti pris, en restant factuel, en évitant de donner dans le sensationnalisme par des angles de vue trop appuyés ou des images voyeuristes. Il arrive à trouver le bon équilibre, que ce soit lors de la scène de la crucifixion où les soldats font leur boulot sans faire montre de sadisme ou de commisération, ou lors des scènes de repentance des flagellants en train de se fouetter le dos. Il ne se complaît pas dans des représentations gore, mais si le lecteur a déjà eu la curiosité de consulter des images sur l'auto-flagellation, il retrouve bien les cicatrices caractéristiques sur le dos de Lucie dans une case de la page 65. Cela atteste encore une fois du sérieux des recherches effectuées par l'artiste. Par ailleurs, il réalise également des cases mémorables comme une vue du dessus de la nef de l'église avec les nécessiteux, Henri lançant son cheval au milieu de la troupe de flagellants, Henri quittant la salle du banquet par l'escalier, l'irruption du médecin de peste, la façade de la cathédrale de Troyes, un moine baisant le pied d'un voyageur qu'il vient de laver, l'ostension du suaire dans la cathédrale, l'incendie ravageant la cathédrale.


Le lecteur n'éprouve aucun doute sur le sérieux des recherches effectués par les coscénaristes du fait de leur bibliographie et de leur vidéographie. S'il en a la curiosité, il peut aller consulter une encyclopédie pour se renseigner sur le Suaire de Turin, et connaître l'état des connaissances sur son origine. Il retrouve l'hypothèse la plus communément admise dans cette bande dessinée. Les auteurs proposent donc une fiction sur les circonstances de sa réalisation menant à sa première ostension, relevant du fait historique. Ils ne se prononcent pas sur les techniques employées pour obtenir cette trace sur le drap de lin. Le lecteur se laisse convaincre par la plausibilité de ce récit qui montre comment cette idée a pu germer et a pu être mise en œuvre. Il apprécie la qualité de la transcription des pratiques cultuelles, sans jugement de valeur, autre que le regard qu’il peut lui-même porter sur l'auto-flagellation et la valeur de la mortification. Les auteurs n'ont pas donné une forme de reportage à ce récit, mais bien de roman focalisé sur trois personnages. Ceux-ci sont définis par leurs actes et leurs paroles, car le lecteur n'a pas accès à leur flux de pensées. Il peut en déduire leurs motivations et leurs convictions, ce qui tire le récit vers la littérature, avec l'utilisation d'une forme construite pour parler du suaire de Turin. Au fur et à mesure, le lecteur s'interroge sur le comportement de tel ou tel personnage secondaire. En fonction de ses convictions religieuses, il se demande ce qui poussait des individus à laver les pieds des autres, à se mortifier, à se mettre en danger pour ses convictions religieuses, ou à l'opposé à être en capacité d'ignorer la souffrance de son prochain. Il n'y a ni prosélytisme, ni raillerie dans ces pages, juste une étrange histoire d'amour de nature spirituelle, et une réflexion sur ce qui a pu amener des individus à réaliser un tel suaire, sur le système de croyance, sur les conditions politico-sociales qui ont produit cet artefact.


Dès la première séquence, le lecteur est séduit par le noir et blanc avec des nuances de gris, sans chichi, d'Éric Liberge, par la lisibilité de ses planches sans sacrifier à la qualité de la reconstitution historique, à l'émotion des personnages, à la rigueur de la mise en scène. Il se rend compte que le récit est accessible et facile à lire, un véritable roman racontant comment le Suaire de Turin a pu être créer sans prétendre à la véracité, mais avec une forte plausibilité. Par ailleurs ce tome peut être lu pour lui-même, sans avoir besoin de lire les suivants, si le lecteur n'est intéressé que par cet aspect du suaire.