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mardi 28 février 2023

Le Mercenaire T03 Les épreuves

Trop beau pour être vrai… C’est un piège ?


Ce tome fait suite à Le mercenaire T02 La formule (1983) qu’il vaut mieux avoir lu avant. Ce tome a été publié pour la première fois en 1984, réalisée intégralement par Vicente Segrelles, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. La totalité de la série a été rééditée dans une intégrale en trois volumes, en 2021/2022. Pour un autre point de vue sur cet album, Les BD de Barbüz : Les épreuves.


Le mercenaire est de retour dans le monastère de la grande plaine glacée, ayant refait le chemin en sens inverse. En particulier, il est à nouveau descendu par cette formation géologique remarquable : une cascade s’écoulant dans une énorme falaise circulaire qui abrite un réseau de grottes. Il est reçu formellement par le grand maître qui lui indique que pour entrer dans leur ordre, il faut triompher d’épreuves difficiles, que le risque de mourir ne peut être exclu. Il répond que risquer sa vie fait partie de son travail. Le maître l’informe qu’ils vont mettre à dure épreuve ses capacités de combat, de courage, de volonté, et de résistance à la trahison. Il ne doit surtout pas oublier que garder le secret de leur existence est fondamental. L’entretien est terminé, le mercenaire peut se retirer, Nan-Tay le conduira à ses quartiers. Chemin faisant, elle lui suggère de se reposer car les épreuves débuteront à minuit et elle peut l’assurer qu’elles seront ardues. Elle lui remet un petit paquet enveloppé de toile avec une ficelle : cela lui servira pour la dernière épreuve. Elle ajoute qu’il faut que cela reste entre eux, ce dont il convient.



Le soir à minuit, le mercenaire se trouve au milieu de la procession qui chemine : chaque prêtre en bure, avec une torche à la main, montant un escalier menant sur le toit du temple où se trouve un dragon volant. Le maître se tient dans une chaise à porteur dorée chaque ouverture masquée par des tentures diaphanes. Revêtu de son armure, et armé d’une longue lance, le mercenaire enfourche le dragon et ce dernier prend son envol dans l’espace d’une énorme caverne aux parois tellement éloignées qu’elles sont indiscernables. Il atterrit sur un gros piton rocheux, avec une entrée de caverne en forme de crâne avec un casque à corne. Deux braseros diffusent de la lumière de part et d’autre de la porte d’entrée. Le mercenaire s’approche, il prend un tison et s’en sert comme de torche. Il dégaine son épée et, sur le qui-vive, pénètre prudemment dans la caverne. Derrière lui, un géant en armure se détache de l’ombre et lui déclare que la première épreuve, c’est lui. Il est armé d’une lourde épée, et il faut au moins deux têtes de plus que le mercenaire. Il ajoute qu’il pourrait également être la dernière épreuve. Si son adversaire le bat, il pourra avancer, mais c’est un combat à mort. Mercenaire a le choix : mourir ou retourner au cratère. Son adversaire répond qu’il ne le connaît pas : il ne recule pas devant le premier obstacle venu. Le guerrier abat son énorme épée et tranche net un morceau d’un énorme vase qui était juste à côté de Mercenaire. Ce dernier se rend compte qu’il n’est pas à la hauteur de son ennemi et il décide de reculer et de reprendre les airs sur son dragon.


Premier tome : une mission de sauvetage au cours de laquelle le mercenaire ne se montre pas très efficace. Deuxième tome pareil. Le lecteur se demande ce qui l’attend pour ce nouvel épisode. Dans un premier temps, ce mercenaire doit passer les épreuves qui lui permettront d’être accepté dans la communauté du monastère de la grande plaine glacée, et plus précisément dans la secte du cratère. Cette première partie se déroule sur les planches une à trente-deux. Suit une mission d’une nature différente : empêcher le débarquement de cent guerriers hostiles dans le monastère pendant les quatorze autres planches. Le lecteur constate vite qu’il retrouve les principales caractéristiques de la série : ce mercenaire anonyme toujours bien coiffé qui combat et triomphe par la force de son épée et de son intelligence, des jeunes femmes accortes et dénudées, des monstres impressionnants, des vols aériens en dragon avec des combats. La narration visuelle se fait par des peintures à l’huile, donnant une sensation à nulle autre pareille : un relief et des textures produisant une impression quasi tactile, des pages qui peuvent être assez aérées avec deux ou trois cases pour apporter de l’ampleur aux scènes spectaculaires. Le lecteur commence également à voir se dessiner une forme de continuité puisque l’histoire se déroule au monastère de la grande plaine glacée comme celle du tome précédent, et trois autres personnages secondaires sont de retour, le grand lama du monastère et Nan-Tay, avec un autre. Le lecteur ne dispose de moyen pour savoir si c’était le plan à long terme de l’auteur, mais ce développement semble organique, comme s’il avait été planifié.



Tout mercenaire qu’il soit, le personnage principal a donc choisi son camp, ce qui modifie quelque peu son statut : il a décidé de prêter allégeance à la communauté du monastère, en se soumettant aux épreuves. Cela découle assez naturellement de sa prise de position dans le tome précédent. Dans un premier temps, le lecteur est à la fête et il ne boude pas son plaisir. Ce tome s’ouvre avec une nouvelle vision de cette formation géologique si particulière qui avait frappé son esprit dans le tome deux, et il sait gré à l’auteur de la réutiliser. Le dessin en pleine page qui ouvre le récit lui remet en tête cette disposition originale et spectaculaire. La planche trois accueille également un dessin en pleine page : cette étrange procession nocturne avec ce dais doré qui devient presque une source lumineuse dans la pénombre. Une fois encore, l’artiste a conçu une formation rocheuse originale, avec un temple totalement intégré dedans. La page suivante se décompose en trois cases de la largeur de la page pour mettre en valeur le dragon et son harnachement, ainsi que son envol, une créature animale qui a bénéficié d’une conception travaillée. Page suivante, Mercenaire approche de cette entrée en forme de crâne géant : le lecteur sourit devant ce rocher ainsi taillé pour provoquer l’effroi chez le visiteur. Il accepte le géant en armure comme une convention du genre Fantasy. Mais quand même, il est peu probable que les moines aient mis en place un tel guerrier dont le travail est de hacher menu les postulants, et pouvant être sacrifié si le postulant sait se battre. Cela donne lieu à un combat bien conçu, ou Mercenaire peut enfin mettre son intelligence au travail pour concevoir un plan d’attaque avec une possibilité de succès.


Après la victoire, Mercenaire se dirige, toujours à dos de dragon volant, vers le deuxième site : un palais posé sur un rocher au milieu d’une mer intérieure, et recouvert d’une sorte de voile gluant, certainement l’œuvre d’arachnides mutantes. Un monstre aquatique surgit, massif et dans un mouvement puissant plein de grâce. L’auteur prend le temps de deux pages montrer comment Mercenaire parvient à passer cet obstacle avec une narration visuelle claire et explicite, superbe dans la prise de vue des mouvements. À nouveau la découverte de ce que recèle ce palais nécessite une augmentation de la dose de suspension d’incrédulité consentie. Puis Mercenaire reprend son vol à dos de dragon, et c’est à nouveau une séquence visuellement enchanteresse avec des spectres apparaissant sur le fond étoilé du cosmos. La dernière épreuve se déroule dans la grande cour intérieure de la coupole et demande d’augmenter encore un peu le degré de suspension consentie d’incrédulité. Pour autant le dénouement vient apporter une explication entièrement satisfaisante à ces bizarreries.



Le dernier tiers du tome est consacré à une course-poursuite magnifique : l’auteur a réalisé une suite de prises de vue qui coupent le souffle, qui permet de suivre parfaitement les déplacements des uns et des autres à dos de dragon dans les gorges montagneuses, également des uns relativement par rapport aux autres. Cette séquence constitue un exemple parfait de narration visuelle, par contraste à quelques images mises bout à bout misant tout sur leur aspect spectaculaire mais sans fil logique. Le lecteur éprouve la sensation d’être présent sur les lieux entre ces deux parois rocheuses quasi verticales, de voir les dragons fournir l’effort musculaire pour voler avec leur cavalier, de percevoir les efforts conscients de Mercenaire pour trouver une stratégie pertinente en fonction des paramètres de la situation en se focalisant tantôt sur la configuration du défilé, tantôt sur les poursuivants, tantôt sur Nan-Tay en faisant alors abstraction du lieu qui devient une toile floue en fond de case. Cette façon de raconter autorise également les cases spectaculaires qui prennent alors tout leur sens dans le fil narratif.


Au vu des premières épreuves, le lecteur peut ressentir une pointe de condescendance pour ces aventures peu crédibles, charriant deux ou trois clichés sur le guerrier qui triomphe de tout par la force et les femmes dénudées qui servent de décoration valorisante. Mais, comme dans les deux précédents, l’intrigue s’avère plus subtile qu’en première apparence, avec un enjeu qui découle directement des aventures passées. En surface, la narration visuelle peut paraître terne en termes de couleurs, et un peu appliquée dans sa manière de montrer. À la lecture, le ressenti est tout autre : une narration très immersive, privilégiant l’histoire au clinquant.



lundi 13 février 2023

Le Mercenaire T02 La formule

Heureusement que les forteresses sont faites pour éviter les entrées, pas les sorties.


Ce tome fait suite à Le mercenaire T01 Le feu sacré (1982) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour disposer des deux ou trois informations relatives à l’environnement dans lequel le personnage évolue. Ce tome a été publié pour la première fois en 1983, réalisée intégralement par Vicente Segrelles, pour le scénario, les dessins et les couleurs. L’intégralité de la série a été rééditée dans une intégrale en trois volumes, en 2021/2022. Pour un autre point de vue sur cet album, Les BD de Barbüz : La formule.


Dans une des villes du Pays des Nuages, Mercenaire est chez l’armurier pour se racheter une armure, ayant perdu la sienne dans la cité du peuple du feu sacré. Il essaye un casque métallique : il n’est pas convaincu par le modèle car il n’y a pas assez de visibilité sur les côtés ou vers le haut. Il questionne le marchand sur une armure complète en exposition. Celui-ci lui indique qu’elle est merveilleuse, mais ces pièces sont très chères. Il ne peut pas lui proposer les conditions habituelles, il ne peut pas prendre ce risque du fait de la profession de son client. Leur discussion est interrompue par un autre client qui se présente : Claust, l’alchimiste. Peut-être ont-ils entendu parler de lui ? Il suppose que l’autre client est un homme de main, statut que lui confirme Mercenaire. Claust continue : il a besoin qu’on l’escorte pendant quelques jours. Il offrira cette armure en paiement. Mercenaire souhaite en savoir plus. Claust détaille : il s’agit de se rendre à la grande plaine glacée. Il ne pense pas que de toute sa carrière Mercenaire ait été aussi bien rétribué. Ce dernier n’a jamais foulé cette plaine, mais il sait que c’est une zone périlleuse et qu’il s’y trouve un labyrinthe. Claust répond qu’il y est déjà allé à plusieurs reprises et qu’il en est toujours revenu. Il servira de guide.



Peu de temps après, Mercenaire en armure tient les rênes du dragon qui leur sert de monture, et Claust est assis sur une selle derrière. Mercenaire aperçoit la frontière de la zone des grands froids : à partir de là, il pénètre dans des territoires qu’il ne connaît pas. Claust lui indique les directions : passer par la faille à leur gauche, et accéder ainsi au labyrinthe. Une fois engagé dans la faille entre deux pentes escarpées, il convient d’amorcer la descente car le dragon ne supportera pas ce froid longtemps. Il faut ensuite aller jusqu’à la première gorge à gauche. Attention : tomber à l’eau les conduirait à une mort certaine, et impossible d’escalader ces parois. Continuer par le boyau, en face. Tout d’un coup, ils constatent que la gorge est barrée par un éboulis. Il faut que Mercenaire fasse remonter le dragon : la distance est trop courte et l’envergure de l’animal l’empêche de faire demi-tour. Claust indique que l’éboulement est récent : il n’y était pas la dernière fois. Mercenaire évalue la situation : ils ne pourront pas décoller à moins que cette bête monte suffisamment et il n’a pas l’impression qu’elle y songe. Il a peur qu’elle ne soit trop âgée et trop lourde. Claust lui intime de mettre pied à terre et de l’obliger à bouger : le coin est infesté d’énormes carnivores.


Le premier tome ne définissait pas d’autres directions à la série que celle du métier du personnage principal : un mercenaire qui loue ses services à ceux en mesure de payer ses tarifs, pour accomplir des missions périlleuses. Ici, un alchimiste a besoin d’une escorte pour réaliser une livraison et récupérer son paiement, pour assurer sa sécurité au voyage d’aller et à celui du retour. Tout ne se passe pas comme prévu et Claust prend une initiative scélérate qui place Mercenaire dans une situation où il doit participer à sa neutralisation. La narration de l’intrigue s’effectue de manière linéaire. Le lecteur retrouve des illustrations aussi superbes que dans le premier tome, des combats physiques bien mis en scène, une jeune belle jeune femme qui se retrouve nue le temps d’une page, et des séquences spectaculaires : le compte est bon, l’horizon d’attente est comblé. Un récit de Fantasy, avec des épées, des armures, des dragons, et une croyance dans l’alchimie qui se révèle être une réaction chimique très classique. Et comme dans le premier tome, la personnalité de l’auteur irrigue la manière de raconter le récit qui s’avère plus riche et plus surprenant qu’une simple quête de sorcier et de guerrier.



Après la magnifique couverture avec Mercenaire dans son armure, chevauchant son dragon, se trouve une illustration en pleine page, tout aussi impressionnante du dragon se dirigeant vers la lamaserie. La majorité des planches contiennent de trois à six cases, un faible nombre montant à sept ou huit, et un nombre tout aussi restreint descendant à deux, avec également une illustration en pleine page pour la dernière page. L’artiste donne de la place à ses personnages et aux dragons pour exister, pour évoluer, pour déployer leurs ailes pour ces derniers. À deux ou trois reprises, il utilise un plan fixe pour décrire une action précise, par exemple quatre cases montrant un poignard venant se ficher juste au milieu de la hauteur du nez d’un bandit. À deux reprises, l’artiste s’affranchit de représenter les arrière-plans pendant trois ou quatre cases d’affilée : quand le poignard vient se ficher juste sous les yeux du bandit, dans la geôle. Aussi brefs et peu nombreux soient-ils, ces deux passages attirent l’œil du lecteur car ils lui font prendre conscience que partout ailleurs, le dessinateur représente le décor, ou réalise un camaïeu qui en rappelle les grandes lignes. Cet investissement dans la représentation apporte une consistance aux lieux qui fait une grande différence avec un récit de Fantasy produit au kilomètre. Le lecteur voit ce labyrinthe de failles qui serpentent entre les flancs escarpés de montagnes infranchissables en vol de dragon, parce que trop hautes. La découverte de la formation géologique qui permet d’accéder à la lamaserie coupe littéralement le souffle par son envergure, les fumées qui s’en échappent et les cascades. L’architecture de la lamaserie ne donne pas lieu à un plan large en extérieur : en revanche les intérieurs donnent une idée des matériaux et de l’inspiration qui a présidé à son aménagement. De même, le château de Claust semble bien sympathique, assez moyenâgeux. Si son esprit critique se met en marche, le lecteur se dit que l’artiste n’a peut-être pas pensé ces demeures dans leur intégralité, mettant plutôt bout à bout des pièces en fonction de ses besoins.


Au cours de la lecture, il est vraisemblable que l’esprit critique se mette en veille dès la troisième planche : une illustration en pleine page montrant le dragon avec ses deux passagers en gros plan, de dos, et au loin la muraille rocheuse et la faille s’ouvrant entre deux pans, avec un sentier et un pont en arc, sur laquelle ont été incrustées deux cases en insert. Avec cette planche et les deux suivantes, le lecteur peut suivre le vol du dragon : une magnifique prise de vue avec une continuité logique du relief d’une case à l’autre, d’un plan à l’autre. Le dessinateur semble plus à l’aise dans les décors naturels pour en assurer la cohérence spatiale, ce qui donne une plausibilité remarquable aux déplacements en dragon. La neuvième planche est découpé en quatre cases de la largeur de la page pour montrer le dragon volant au ras de la surface de l’eau en essayant d’échapper à l’énorme monstre aquatique qui l’a pris en chasse : efficacité narrative optimale. Sur le chemin du retour, Mercenaire et un guerrier de la lamaserie doivent affronter quatre brigands de la frontière, chevauchant eux aussi des dragons. Le plan de prise de vue permet de comprendre du premier coup d’œil la position relatives des uns et des autres dans le ciel, ainsi que leur trajectoire. La deuxième partie du combat se déroule à terre, là encore avec une logique de déplacements impeccable. Le lecteur est subjugué par cette narration solide et soignée.



L’intrigue s’avère donc très simple : Mercenaire assure la sécurité de Claust qui commet un vol dans la lamaserie. Il s’agit alors pour Mercenaire et un guerrier dépêché par le grand lama de se lancer à sa poursuite et de récupérer le médaillon dérobé avec la formule qu’il contient. Rien de très original, si ce n’est que la victoire n’est pas conquise par la bravoure de Mercenaire, ni sa témérité, ni ses compétences dans le maniement des armes. Comme dans le premier tome, le lecteur ne peut pas s’empêcher de penser que l’inclusion d’une femme dénudée dans le récit constitue un marqueur temporel : cela trahit l’époque à laquelle il a été réalisé, à destination d’un lectorat d’adolescents mâles. Sauf que Segrelles déconstruit ce cliché. Pour commencer, il s’agit du plan de cette femme, ce qu’elle explique à Mercenaire : son plan implique qu’elle se dénude intégralement. Puis elle le traite de benêt, et lui intime de se dépêcher plutôt que de la reluquer. Enfin, la victoire est acquise grâce à son intelligence, ce qui fait d’elle la véritable héroïne de l’histoire. Autre cliché qui se trouve réinvesti de sens : les combats. Au début, Mercenaire fait à nouveau la preuve de son adresse au tir à l’arc. Mais voilà que le guerrier de la lamaserie utilise un arc beaucoup plus lourd que le sien, tirant d’énormes flèches, très lourdes. Un concours de celui qui la plus grosse (flèche) ? La narration visuelle montre par la suite l’avantage de ces flèches s’apparentant à des lances, sur le modèle classique, mais aussi les limites ou inconvénients d’une telle arme.


Une histoire de mercenaire dont les services sont loués par un alchimiste qui le trahit : pas très originale comme intrigue, surtout quand elle est développée de manière linéaire, comme c’est le cas ici. Or Vincente Segrelles met tout son art de conteur et son énergie dans son récit, pour cette série qui est la sienne, à la fois avec des images superbes, une narration visuelle solidement construite, et un jeu sur les conventions du genre Fantasy. Le lecteur savoure pleinement cette histoire très classique, racontée avec un art consommé de conteur qui en fait une aventure originale, surprenante, détournant les codes du genre.



jeudi 26 janvier 2023

Le mercenaire T01 Le feu sacré

Si tu crois que nous ne sommes que de faibles femmes, tu te trompes !


Ce tome est le premier d’une série qui en compte treize et un hors-série. Sa première parution date de 1981 en Espagne, et de 1982 pour sa version française. Il a été réalisé par Vicente Segrelles (né en 1940). Il comporte quarante-huit pages de bande dessinée réalisée en couleur directe, à la peinture à l’huile. Pour un autre point de vue sur cet album, Les BD de Barbüz : Le feu sacré.


Le mercenaire chevauche son dragon sous la lumière de la pleine lune. Il est habillé d’un pagne, d’un casque, de son armure. Le harnais de son dragon repose sur un tapis de selle ouvragé, ses armes y étant attachées, hache, lance, lourd arc, carquois. Il a en tête les mots du roi : elle sera suspendue par les bras au mât. Mercenaire aperçoit la jeune femme nue, suspendue à une corde, dans le vide. Il éprouve une conscience aigüe du fait qu’il est venu sans argent : tant qu’ils pensent qu’il vient payer, cela lui laisse le temps d’improviser. En tout cas, elle est vivante et effrayée. Il s’approche de la jeune femme ligotée et suspendue dans les airs : la pauvre voit arriver droit sur elle une immense créature aillée, toutes griffes dehors, et un individu brandissant une lance effilée. Le dragon enserre le piton rocheux dans ses griffes, et Mercenaire coupe les cordes. Elle tombe et il la réceptionne dans ses bras. Le dragon reprend son envol alors que les intercepteurs arrivent, chevauchant eux aussi des créatures ailées. La concubine émet des réserves quant au choix de monture de Mercenaire. Il l’enjoint à la patience : son dragon est lent, mais son cuir est à l’épreuve de flèches, surtout décochées de si loin.



La bataille aérienne s’engage. Un intercepteur se dirige droit vers Mercenaire : celui dispose d’un grand arc lourd, très puissant. Sa flèche part à toute vitesse et atteint sa cible d’autant plus vite que les deux reptiles se croisent. L’intercepteur touché passe si près d’eux que le mercenaire perd de précieuses secondes avant de bander à nouveau son arc, afin de se défendre de son second assaillant. Ce dernier parvient à blesser le dragon. Mercenaire fiche sa lance en plein ventre de la monture de son attaquant. La blessure du dragon de Mercenaire est franchement mauvaise, il saigne beaucoup. Ils ne pourront pas aller bien loin. Il leur faut réussir à parvenir au-delà des sommets devant eux, alors les scélérats ne seront plus à craindre. Le dragon parvient tout juste à passer au-dessus de l’arrête rocheuse, son ventre frottant contre et laissant une trace de sang. La reine repère un piton rocheux couronné par un plateau et le désigne à Mercenaire, comme étant leur seule chance. La monture s’écrase sur la zone dégagée, rendant son dernier soupir. Mercenaire se saisit de sa hache et commence à entailler le ventre du dragon. Il élargit ladite entaille avec son épée. Dans le même temps, il indique à la reine que lorsqu’il accepte une mission risquée, il choisit soigneusement sa monture : cette femelle allait bientôt mettre bas. Ce n’est pas la première fois qu’un petit de cette espère le sort du pétrin.


Le lecteur plonge dans un récit du genre Heroic Fantasy portant les marques de son époque. Les différentes jeunes femmes sont soit nues, soit significativement dénudées, sans hypocrisie quant à la représentation de leurs formes généreuses. Le héros est fort et courageux, téméraire même, ayant recours à la force pour se sortir des situations périlleuses. L’intrigue souffre d’une ou deux invraisemblances, ou plutôt incohérences par rapport à cet environnement fantastique. Il vaut mieux que le lecteur ne s’interroge pas trop sur le ravitaillement en nourriture ou produits de premières nécessités dans ces cités fantastiques singulièrement coupées du reste du monde. Les concubines du harem contraignent Mercenaire à se débarrasser de tous les éléments métalliques de son équipement, armes et armures, pour qu’il ne s’en serve pas pour déchirer les fragiles parois de leur cité, mais il pourrait tout aussi bien le faire à main nue. Tout ça même sans même parler de l’étonnante résistance au froid de ces jeunes femmes accortes légèrement vêtues, ou plutôt dévêtues. À une ou deux reprises, le lecteur peut aussi trouver que certains arrière-plans manquent de consistance, en particulier à bord de la cité flottante.



Dans le même temps, le lecteur se retrouve vite séduit par la qualité de la narration visuelle. L’artiste adopte un rendu réaliste et descriptif et même souvent photo-réaliste, apportant une consistance et une présence remarquable à chaque élément de son récit. À l’opposé de formes stéréotypées et vidées de tout caractère, il donne à voir un monde très incarné, que le lecteur croit pouvoir toucher. Cela commence dès la première page, avec les formations rocheuses. Les reliefs montagneux et la texture de la roche apparaissent comme réels, avec une différence entre les pentes naturelles, et les constructions faites de pierres taillées. Segrelles joue admirablement bien de la couleur pour montrer les zones éclairées directement par les rayons du soleil, pour faire ressortir le relief des pierres et des rochers. Par moment, le lecteur retrouve cet art de la texture tel que maîtrisé par Richard Corben. L’artiste a également conçu des architectures spécifiques pour chaque cité, cohérentes d’une planche à l’autre, et pas simplement pour faire joli dans une case, et oubliée dès la page suivante. La première avec son dôme en forme de bulbe ne pas être confondue avec la seconde avec sa dizaine de dôme hémisphérique, et encore moins avec la dernière avec sa forme si particulière dictée par sa nature. À plusieurs reprises, le lecteur ralentit son rythme pour prendre le temps de savourer un environnement ou un décor : le promontoire rocheux sur lequel les paysans viennent déposer les outres pleines d’alcool, une énorme corde dont chacun toron est représenté avec soin, une cage dorée suspendue dans les airs, des palans en bois, un énorme brûleur de réchaud à alcool, le dôme en forme de bulbe cédant sous un choc, etc. Il est vrai que de temps à autre le dessinateur optimise son temps en se contentant d’un camaïeu pour remplir le fond d’une case, ce qui peut être un peu frustrant dans les scènes d’intérieur de la dernière cité.


L’artiste apporte le même soin à représenter les tenues vestimentaires et les accessoires. Le lecteur prend le temps de regarder les plaques d’armure de Mercenaire, le motif sur son bouclier, les armatures qui servent à tendre la peau du dragon pour en faire une aile delta, le pommeau de l’épée fournie par Zaida, les tiares des concubines et leurs bijoux, la tenue du roi, celle du sultan. Les créatures volantes impressionnent par leur envergure, leur animalité, et leur forme entre lézard et chauve-souris apportant une originalité par rapport aux représentations traditionnelles. Dès lors que la scène se déroule en extérieur, les camaïeux donnent de la profondeur aux cieux. Le dessinateur sait donner une apparence différente à chaque personnage, y compris aux jeunes femmes qui disposent d’un corps épanoui, plutôt que maigre. De temps à autre, les personnages semblent poser pour une posture iconique, évoquant parfois l’art de la couverture des romans de gare à base d’aventures sensationnelles et de périls mortels. Les pages emmènent le lecteur dans une contrée fantastique pour des moments spectaculaires.



Le mercenaire commence par délivrer une belle jeune femme nue et la ramener à son époux, conformément à la mission qu’il avait acceptée. Toutefois le roi ne tient pas sa parole quant à la rémunération, et la jeune reine n’est pas une oie blanche, prouvant qu’elle sait s’y faire pour obtenir ce qu’elle veut d’un homme. La deuxième belle délivrée ne fait pas preuve de traîtrise, mais elle ne reste pas à la traîne pour autant, tout en restant dans un rôle très secondaire. Les membres de la sororité les ayant capturés ont pris en main leur destin, ayant su se libérer du joug du sultan dont elles constituaient le harem. Leur cheffe Anna déclare explicitement à Mercenaire que s’il croit qu’elles ne sont que de faibles femmes, il se trompe. Et effectivement, tout beau héros mâle et musclé qu’il soit, il se retrouve désarmé et à leur merci. D’un côté, la narration visuelle reprend des codes visuels relevant de stéréotypes d’homme fort musclé, et de femme en détresse et objet du désir ; d’un autre côté, le héros ne triomphe pas de tout et les femmes ne sont pas cantonnées à un rôle décoratif, et en fait jamais de faire-valoir.


En découvrant ce premier tome, le lecteur plonge dans un monde de Fantasy qui semble bien sage, dans une sorte de moyen-âge mâtiné de monstres volants, une sorte de préhistoire du genre, avec certaines conventions issues d’un autre âge. Pour autant, la narration visuelle ressort tout de suite comme plus riche que prévue, à la fois par la technique de couleur directe, à la fois par une vision d’auteur plus riche que des visuels prêts à l’emploi ayant perdu toute saveur. Le beau héros ténébreux sauve des jeunes femmes sans défense, mais il ne réussit pas à chaque fois et certaines se défendent très bien toutes seules, voire passent à l’attaque avec une crédibilité affutée. L’ensemble de la série a été rééditée en 2021 & 2022 dans une très belle intégrale en trois tomes, par l’éditeur Glénat.