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mardi 18 mars 2025

Le crétin qui a gagné la guerre froide

Ma stratégie ? Elle tient en quatre mots : On gagne, ils perdent.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, de nature historique. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves le Naour pour le scénario, et par Cédrick le Bihan pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-huit pages de bande dessinée.


Convention républicaine à Detroit, le dix-sept juillet 1980 : la foule scande le nom de Reagan qui apparaît sur le podium. Dans le public, un politique rejoint Gerald Ford et ils médisent sur le dos du candidat. Barry Goldwater monte à la tribune avec ses deux cannes anglaises. Il dresse un panégyrique du candidat : si les États-Unis avaient eu un vrai leader comme Reagan, la guerre du Vietnam n’aurait pas duré plus de quelques jours, si le gouvernement américain avait des tripes l’Iran n’oserait pas prendre des Américains en otage. S’ils avaient un vrai président, l’URSS n’avancerait pas ses pions en Afghanistan ou au Nicaragua car elle aurait peur de la réaction des États-Unis. C’est au tour de Ronald Reagan lui-même de monter à la tribune et de prendre la parole : il fait une blague sur la présence des caméras de télévision, puis il évoque les États-Unis comme terre et refuge de la liberté, et il termine par un instant de prière. Plus tard, il regarde le film Law and order, avec son épouse Nancy à ses côtés. Un conseiller vient le chercher pour réviser les sujets qui seront abordés lors du débat télévisé du soir même avec le président Jimmy Carter. Ce dernier termine sa réponse sur la lutte contre la dépression économique, Reagan répond avec un bon mot : Récession, dépression… Puisque Jimmy Carter veut jouer sur les mots, il va lui donner des définitions. Une récession, c’est quand son voisin perd son boulot. Une dépression, c’est quand on perd le sien… Et la reprise, c’est quand Jimmy Carter perd le sien. Il termine en invitant à voter pour lui pour rendre sa grandeur à l’Amérique.



Les élections se tiennent et les Républicains l’emportent largement dans quarante-quatre états. Le vingt janvier 1981, le président Carter cherche à joindre le président à venir, en vain, ce dernier dort et il ne veut pas être dérangé. Vient enfin la cérémonie d’investiture, mais Reagan ne souhaite toujours pas parler des otages en Iran avec Carter. Il prête serment, et dans son discours il pointe du doigt le fait que le pays souffre d’un trop gros fardeau fiscal, que les Américains ne peuvent pas vivre au-dessus de leurs moyens en empruntant toujours plus. Ils doivent agir aujourd’hui pour préserver demain. Il conclut dans un premier temps par : Dans la crise actuelle, le gouvernement n’est pas la solution, le gouvernement est le problème. Dans un second temps, il assène qu’ils peuvent accomplir de grandes choses, il suffit d’y croire, ils sont américains ! Les journalistes expliquent que le président Reagan a très nettement insisté sur la baisse des impôts et sur la nécessité d’une politique beaucoup moins interventionniste sur le plan économique, accompagnée d’une saine gestion des ressources de l’état fédéral.


Au moins les auteurs annoncent clairement leur positionnement dès la couverture, que ce soit le titre qui qualifie le président quarantième président des États-Unis ou par l’image qui l’affuble d’une moustache de forme caractéristique, par l’espace laissé blanc. Ainsi bien conscient du parti pris affiché des auteurs, le lecteur sait qu’il va découvrir un récit à charge contre Ronald Reagan (1911-2004), pointant du doigt ses capacités intellectuelles limitées et une façon dictatoriale d’agir, ou plutôt démagogique. Ils établissent un portrait peu flatteur : une forme de narcissisme s’exprimant par un amour et une nostalgie pour les films dans lesquels il a tourné dans sa jeunesse, ainsi que des jugements de valeur peu flatteurs sur un acteur comme Rock Hudson. Il fait preuve de différentes formes d’irresponsabilité comme le fait de faire passer son sommeil (par exemple sa sieste) avant les affaires d’état, ou partir de manière impromptue dans sa résidence de vacances en laissant tous les dossiers en plan. Ils le dépeignent comme incapable d’assimiler les informations relatives à des dossiers complexes, de retenir le nom de ses interlocuteurs (par exemple d’autre chefs d’état), de s’arcbouter sur certaines décisions contre l’avis de ses conseillers et des experts (la guerre des étoiles en armant des satellites), sans oublier ses blagues pas toujours drôles, dont celles anti-communistes primaires racontées à Mikhaïl Gorbatchev (1931-2022).



Évidemment, le lecteur sourit en voyant cet individu président de la première puissance mondiale, dépeint comme un crétin, un patriote aveugle content de lui-même, un homme politique qui y va au flanc, un bluffeur doué et chanceux, un homme persuadé de son propre bon sens, une incarnation sur pattes de l’effet Dunning-Kruger. Quel que soit ses convictions politiques, il est possible d’y voir une confirmation du peu d’estime que l’on peut entretenir vis-à-vis des hommes politiques, ou une caricature tellement forcée qu’elle est sans rapport avec la réalité, et qu’on ne saurait s’en trouver vraiment offensé. Les relations entre les deux blocs Est-Ouest deviennent une comédie virant à la farce, l’amitié naissante entre Reagan et Gorbatchev devient irrésistible entre le roublard médiatique et le bosseur responsable. De temps en temps, une affaire ressort, tellement grosse qu’elle aussi participe à cette ambiance humoristique. Donc, parce que quand même, l’affaire Iran-Contra (Contragate), c’est du lourd, que le lecteur la découvre dans la très courte présentation qui en est faite dans cette bande dessinée, ou qu’il en ait suivi les développements au fil des années, du scandale aux annulations de peine, immunités et pardons présidentiels.


L’artiste réalise des dessins dans un registre réaliste et descriptif. Il sait très bien restituer l’apparence de Ronald Reagan, de Mikhail Gorbatchev, et des autres hommes politiques connus. Sa narration visuelle constitue une reconstitution historique solide et documentée, que ce soient les véhicules d’époque, ou les tenues. Il met en œuvre l’équivalent d’une discrète trame mécanographiée de couleur, évoquant à la fois une technique d’impression obsolète, et une sorte de voile qui ternit les souvenirs datant d’une autre époque. Le lecteur apprécie l’évocation visuelle du passé très détaillée. Les différents lieux : les rues de Manhattan, la maison blanche, un porte-avion, Berlin et Checkpoint Charlie, la porte de Brandebourg, le ranch Reagan de Santa Barbara, l’ambassade de la Fédération de Russie, la statue de la Liberté, la grande salle de conférence de l’Organisation des Nations Unies, le Kremlin, la villa Fleur-d'Eau à Versoix dans le canton de Genève pour le sommet de 1985, Reykjavik pour le sommet suivant, la place rouge, etc. Au gré de la politique extérieure du président des États-Unis, le lecteur peut se retrouver au Nicaragua, ou en Iran, le temps d’une case.



L’artiste impressionne par la consistance de ses pages et des cases, entre huit et dix par page. Il amalgame harmonieusement les visuels connus car diffusés par les médias, et les scènes de réunions officielles, de réunions de travail, de moments plus personnels de la vie de Reagan, souvent accompagné de son épouse Nancy Reagan (1921-2016). Le lecteur savoure les plans de prise de vue et la direction d’acteurs. L’artiste sait restituer la dimension humaine de chaque séquence, souvent grâce au comportement de Reagan lui-même, et aux réactions de son entourage, mises en scène également à charge la plupart du temps, en cohérence avec le scénario. Il représente le président avec les rides qui attestent de son âge, et la retenue qui sied à une telle fonction, tout en faisant ressortir une touche cowboy de temps à autre, avec une chemise ou un ceinturon. Sans verser dans la caricature ou l’exagération, il fait apparaître des expressions de visage révélatrices, soit de la rouerie de Reagan, soit de l’exaspération plus ou moins prononcée de ses interlocuteurs. Le lecteur découvre régulièrement une scène saisissante au détour d’une case, telle cette rencontre de Reagan avec ses généreux donateurs pour sa campagne de réélection, parmi lesquels il reconnaît du premier coup d’œil, un certain Donald J. Trump.


De temps à autre, un comportement de Reagan ou une de ses décisions provoquent une prise de recul chez le lecteur. Pour commencer, il exerce l’autorité présidentielle, et il sait prendre quelques décisions. Ensuite, il réalise certains de ses discours lui-même, avec une sensibilité populiste qui leur confère une portée et une efficacité redoutable. Par ailleurs, le lecteur garde à l’esprit que personne ne pouvait être dans la tête du président quand il prenait une décision, et que ces scènes correspondent au mieux à des propos rapportés par des tiers, des témoins de premier rang, ou pour certaines à des articles de journaux. Ensuite, même sans connaître dans le détail les réalisations de l’administration de ces deux mandants, il se doute que d’autres choses ont été accomplies, par exemple l’amnistie de trois millions d’immigrés clandestins et la prise en charge d'urgence de tous les patients par les hôpitaux, percevant des aides au titre de Medicare. Et de nombreux faits sont omis, à commencer par la tentative d’assassinat du trente mars 1981 à l’encontre de Reagan qui fut touché d’une balle à la poitrine. Enfin, la gouvernance d’un pays, et a fortiori des États-Unis, relève d’une mécanique beaucoup plus complexe que les seuls choix de son président. Tout ceci renvoie le lecteur au parti prix explicite des auteurs et à la narration orientée qui en découle : partiale, certainement révélatrice d’un pan de la personnalité de Reagan, forcément incomplète, mettant en lumière qu’il ne s’agit que d’un homme avec ses imperfections, et la nécessité d’un contre-pouvoir. Mais quand même… Lorsque Trump déclare à son voisin que : Il ne faut pas se fier aux politiques, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, tant que les affairistes n’auront pas un des leurs installés à la Maison Blanche, ils seront exposés aux dangers de la démocratie, le lecteur sent un mélange d’indignation et de fatalité s’abattre sur lui.


Un titre indiquant explicitement le parti pris des auteurs, et l’approche insolente de l’ouvrage. Ce choix induit également une forme de narration amusée très agréable à la lecture. Les auteurs font œuvre d’une solide reconstitution historique bien documentée, de cette période riche en événements. Ils ont choisi leur axe : le rôle de Ronald Reagan dans la fin de la guerre froide. En fonction de ses convictions, le lecteur se positionne par rapport à ce point de vue, la bande dessinée générant en lui une prise de recul l’incitant à réfléchir sur les différentes facettes de cette réalité complexe. Une œuvre salutaire de réflexion.



dimanche 27 septembre 2020

Verdun - Volume 3: Les fusillés de Fleury

Une petite stèle commémore le supplice des fusillés de Fleury.


Ce tome fait suite à Verdun - volume 2 - L'agonie du fort de Vaux (2017) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant, car il ne s'agit ni du même événement, ni des mêmes personnages. La première édition date de 2018. Il a été réalisé par Jean-Yves Le Naour (scénario), Marko (mise en scène), Iñaki Holgado (dessins et encrage) et Sébastien Bouet (couleurs). Mon envie de lecture a été générée par l'excellent article de Barbüz sur son site : Verdun (tome 3) : "Les Fusillés de Fleury" (Grand Angle ; février 2018), mille mercis à lui.

La bataille fait rage à Verdun dans les tranchées pendant la première guerre mondiale. Un groupe de soldats français se tient debout dans une tranchée, pendant qu'ils sont pilonnés par les tirs d'obus des allemands. Soudain, il se produit une coulée de boue, et ils sont ensevelis tout debout dans la tranchée, enterrés vivants, mourant d'une horrible manière. Après la guerre, un gradé vient prononcer un discours en leur mémoire, au pied du mémorial qui a été construit. Une gueule cassée écoute de loin, agacé par ces âneries. Il est interpellé avec son prénom Auguste, par une jeune femme. Elle s'appelle Fernande Herduin, et elle lui demande où est enterré son mari. Il lui montre l'endroit où se dressait la ferme de Thaumont, mais elle ne le laisse pas continuer et exige qu'il réponde à sa question. Il l'emmène vers le village de Fleury-devant-Douaumont. Fernande prononce le vœu solennel de venger son époux. Quelques jours plus tard, elle se rend au sous-secrétariat d'état à la justice militaire. Elle y rencontre le sous-secrétaire pour savoir où en est sa requête de demande d'enquête sur les conditions d'exécution de son mari. Le fonctionnaire lui répond que sa requête ne peut pas aboutir parce qu'il n'y a pas de dossier : il n'y a pas eu de procès, donc pas d'archives ni de révision possible. En revanche puisqu'il est mort pour la France sa veuve a droit à une pension, et il s'engage à ce qu'on lui octroie la croix de guerre à titre posthume. Fernande Herduin n'est pas satisfaite : elle veut que l'honneur soit rendu à son défunt mari, et elle compte bien ne pas s'en tenir là, et en appeler à l'opinion publique.

Madame Herduin rencontre ensuite son avocat et deux de ses collègues pour envisager ce qu'il est possible d'entreprendre. Il est possible d'essayer de changer la loi pour passer l'obstacle de l'absence de procès qui du coup ne pas être cassé, et d'attirer l'attention publique, en publiant des articles de journaux sur la base des témoignages des soldats qui servaient sous le commandement de son mari dans le 347e régiment d'infanterie. Malheureusement après trois articles publiés pendant l'été 1920, il n'y a aucune réaction. L'avocat a alors une autre idée : porter plainte devant la police, pour meurtre. Du fait de la présence d'un avocat, l'officier de police accepte de prendre le dépôt de plainte. Ce dernier parcourt sa trajectoire administrative et finit par arriver au ministère de la guerre. Là, le général qui a donné l'ordre de fusiller les lieutenants Henri Herduin et Pierre Millant est reçu par Louis Barthou, le ministre en personne, qui lui répond que la plainte n'ira pas loin car il en a déjà touché deux mots à son collègue de la justice et elle sera classée sans suite. Lors de leur rendez-vous suivant, l'avocat présente un député à Fernande Herduin. Berthon est avocat et indique d'entrée de jeu qu'il est communiste : avec l'accord de la veuve, il souhaite sensibiliser d'autres députés et lancer le débat au sein de l'hémicycle.



Facile et sans risque : raconter une injustice manifeste, jugée comme telle depuis, dans une bande dessinée basée sur une reconstitution historique. Sauf que le lecteur connaît déjà la fin de l'histoire, et qu'il n'est pas si facile que ça d'illustrer une action en justice sans tomber dans les visuels clichés et statiques des orateurs en train de s'interpeller à la barre. Les auteurs captent tout de suite l'attention du lecteur, dès la première page, avec ces soldats noyés dans une coulée de boue, alors qu'ils s'étaient mis à l'abri (très relatif) des obus ennemis, une séquence à la fois crédible et quasi métaphorique, dans une reconstitution historique réaliste et vivante. Si la page de garde ne le précisait pas, le lecteur pourrait croire que cette bande dessinée est l'œuvre d'un créateur unique, et non pas de l'association de quatre talents différents. La mise en couleurs apparaît comme naturaliste, servant à montrer la couleur de chaque élément, sans plus. Pourtant s'il y prête attention, le lecteur constate que Sébastien Bouet fait insensiblement glisser sa palette de couleurs vers des teintes plus ternes et plus boueuses pour l'évocation du passé (ce qui est arrivé à Herduin et Millant), et qu’il installe parfois une ambiance particulière en restreignant sa palette, par exemple avec un brun terne dans le bureau du ministre, ou dans l'hémicycle, comme si les individus présents étaient privés d'émotion.

En apparence, les dessins ne semblent pas extraordinaires, s'inscrivant dans la production pléthorique et industrialisée de bandes dessinées francobelge, avec une approche réaliste, et un degré de simplification pour dessiner plus vite, un usage régulier de gros plans et de très gros plans sur le visage des personnages, pour insister sur les expressions et donc l'état d'esprit, mais là aussi pour ne pas avoir à représenter l'arrière-plan, ou juste deux traits de rappel, en s'appuyant sur les couleurs pour donner rappeler également la teinte dominante du décor et donner l'illusion de sa représentation. Ce n'est pas désagréable, mais ça apparaît fade a priori. À la lecture, c'est une toute autre histoire (c'est le cas de le dire). Dès la première page, le lecteur apprécie la qualité de la reconstitution historique, à commencer par les uniformes militaires et les armes à feu. Il constate rapidement que l'artiste apporte le même soin aux tenues civiles, aux ustensiles et accessoires de la vie quotidienne, ainsi qu'aux aménagements intérieurs des bâtiments, appartements privés comme bureaux ou cafés. Puis il remarque que son impression superficielle est totalement erronée et que la narration visuelle est très riche, variée et à propos. Marko & Holgado n'économisent pas leur peine au fil des pages, et les planches donnent à voir énormément de choses au lecteur. En vrac : le monument commémoratif de Verdun, les toits de Paris avec vue sur la Tour Eiffel, une vue extérieure du ministère de la guerre, la façade de l'Assemblée Nationale, et l'intérieur, une colonne Morris, l'obélisque de la Concorde… En fait chaque fois qu'il tourne une page, le lecteur découvre un nouveau site représenté avec minutie, l'emmenant dans un lieu qu'il peut observer à loisir. La narration visuelle est à l'opposé d'un travail à l'économie, recelant une forte densité d'informations visuelles dispensées en toute discrétion, donnant l'impression de pages légères, effectivement faciles à lire.



Le lecteur se rend également vite compte de l'habileté de la structure des planches et du récit. Alors que le déroulement du récit repose essentiellement sur l'élaboration des stratégies conçues et mises en œuvre par la veuve du sous-lieutenant avec d'autres personnes intéressées, et par les parades déployées par l'administration dans ses différentes formes, la narration n'est jamais réduite à une enfilade de dialogues, s'avérant visuellement très intéressante, un véritable tour de force réussi à la fois grâce à la mise en page et ses plans de prise de vue, et grâce à l'alternance des lieux et des points de vue. Le scénariste impressionne également par la savante composition de son récit. S'il n'est pas familier avec les faits, le lecteur les découvre à partir de la page 22, ce qui attise sa curiosité et la maintient sur le qui-vive pendant la première moitié du récit. Les faits du 11 juin 1916 sont racontés en entremêlant ordres, réactions et émotions de manière organique, pour une tension dramatique aussi extraordinaire que juste. Tout du long, Le Naour construit une trame élégante entre les actions menées par Fernande Herduin, les conseils qui lui sont donnés, les personnes qui agissent pour elle, les évocations des champs de bataille, la vie civile après la guerre, les réactions des personnes mises en cause.

Le récit affecte encore plus le lecteur du fait qu'il n'y a pas de héros à proprement parler. Certes l'issue est connue d'avance, et la veuve et ses alliés luttent pour la justice contre un système administratif tout puissant, faisant penser à l'héroïsme de David contre Goliath. Mais le lecteur peut aussi choisir de ne voir que l'obstination de Fernande pour satisfaire sa vision personnelle de la justice, une ambition mesurée et avouée du député André Berthon, la responsabilité de Louis Barthou et des généraux de maintenir un système qui donne du sens au sacrifice de la majorité des soldats pendant la guerre de 14-18. Dans le même temps, la reconstitution historique est assez consistante pour montrer le coût écœurant en vies humaines. Les dialogues s'avèrent très fins, dépourvus de plaidoyers démonstratifs, d'exposés magistraux. Quasiment incidemment, l'absurdité de la guerre s'impose de manière inéluctable : fuir la mort assurée sur le champ de bataille, passer deux hommes par les armes sans jugement, faire tuer des français par des français. Ces constats deviennent encore plus monstrueux car ils sont évoqués par des individus en civils après la fin de la guerre, rendant compte de l'obscénité de ces carnages dans la boue, par rapport à la normalité des conditions dans lesquelles ils sont relatés en temps de paix, par des civils qu'il est devenu difficile de se représenter en uniforme de soldat dans les tranchées, avec les obus éclatant autour. Sans donner de leçon, la narration montre le processus systémique implacable, inique et absurde qui ne laisse aucune échappatoire à ces êtres humains accusés de trahison, alors qu'ils ont obéi aux ordres les plaçant sur des champs de bataille où ils pouvaient mourir à tout instant.

A priori, le lecteur peut se demander s'il a vraiment envie de lire ce témoignage sous forme de bande dessinée, sur une réhabilitation judiciaire dont il connaît l'issue avec des dessins qui semblent trop classiques. Au sortir de sa lecture, il est sous le coup d'une narration visuelle extraordinaire, d'une construction de récit d'une intelligence exceptionnelle, et d'une histoire vraie honnêtement racontée, sans démagogie ni romantisme, à la portée universelle. Chef d'œuvre.