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mardi 3 septembre 2024

L'homme qui rêvait à l'envers

Un être invisible habitait-il sous son toit ?


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Sa publication originale date de 2024. Il a été réalisé par Emmanuel Polanco, pour le scénario et les dessins. Il s’agit d’un récit en noir & blanc avec des nuances de gris, rehaussé pas des nuances de rouge-rose. Il comprend deux-cent-quarante-quatre pages de bande dessinée.


Paris, durant l’hiver 1885, le docteur Parent est en train d’écrire une lettre à un destinataire qu’il qualifie d’ami, de nuit, attablé à son bureau devant la fenêtre. Il explique qu’il écrit d’une main tremblante. Il implore son correspondant de comprendre l’importance cruciale des mots qui vont suivre. C’est maître Charcot, leur maître à tous les deux, qui l’a lucidement suggéré de s’adresser à son correspondant. Il ne tarit pas d’éloges le concernant. Tout le monde a pu constater ses talents lors de son apprentissage chez le maître. Ce don qui est le sien de savoir sonder l’âme humaine… Ce don serait d’un grand secours au docteur Parent, au moment où il lui écrit. Car il le confesse, ses certitudes d’homme de science se trouvent aujourd’hui totalement ébranlées. Et pour partager ce sentiment, qui vient du plus profond de son âme troublée, il se doit de lui raconter les derniers mois qu’il a vécus. Mois qu’il qualifierait d’étrangement inquiétants. Cette singulière histoire a commencé un mardi soir pluvieux du mois de juin, les 21 coups de canon en hommage à Victor Hugo résonnaient encore dans le ciel de Paris. C’est alors qu’une jeune femme vint troubler sa modeste retraite. Cette jeune femme, elle s’appelait Mathilde. Sa gestuelle trahissait une grande nervosité.



Par cette nuit pluvieuse, Mathilde gravit les marches de l’escalier en spirale qui monte vers l’appartement du docteur Parent. Elle toque avant insistance, le temps que son hôte se rappelle que sa servante Ernestine a pris son congé. Au ton exalté de la jeune femme, il comprend que ce n’est pas la Mathilde qu’il connaît qui se présente à lui, mais une jeune fille dominée par ses humeurs. Il la fait entrer, et elle lui annonce que Édouard est conscient. Elle ajoute qu’il n’y a pas de temps à perdre et qu’il doit faire ses valises, car ils partent pour Rouen tout de suite. Le docteur objecte qu’il est tard, mais elle insiste : Édouard est vivant ! Il n'y a pas de temps à perdre : les nouvelles du sanatorium sont claires. Il ne reste que peu de temps à Édouard. Un fiacre les attend, un train part dans une heure, et elle veut voir son cousin et entendre ce qu’il a à leur dire. Le docteur Parent estime qu’il est de son devoir d’homme d’expérience et de confiance, de la soutenir dans sa peine. Il prépare sa valise, tout en étant flatté d’être son premier choix. Mais il est vrai qu’un lien particulier l’unit avec son cousin. Car pour être honnête, il se sentait d’une certaine manière, responsable de sa situation. Mathilde était l’épouse de son filleul. Augustin son père et lui le docteur avaient beaucoup voyagé ensemble dans les colonies et c’est par amitié qu’il était devenu le parrain de son fils. Cela comblait en partie le fait qu’il n’ait pas eu d’enfant.


Un titre étrange, et une couverture chargée de symboles : l’œil positionné au niveau du vagin, le personnage masculin dans les jupes de la femme qui semble suivre un fil d’Ariane, l’Ankh symbole de vie, la voilette pour le deuil, les larmes sur la robe. Le lecteur découvre les pages intérieures avec ce point de vue à l’esprit. Il remarque donc ce qui relève d’éléments symboliques : un masque africain dès la première page évoquant l’animisme, des statuettes bizarres sur l’étagère de la bibliothèque dont l’une évoque Cthulhu, cet étrange cadrage sur la cage d’escalier d’un immeuble parisien. Cette vue en plongée sur la cage d’escalier évoque un abyme, et aussi une cavité, avec une connotation sexuelle intentionnelle dans le contexte de ce récit. Cette perspective se trouve répétée en page dix-neuf, alors que le docteur descend l’escalier. Quelques pages plus loin, une petite silhouette en ombre chinoise est la proie des flammes sur un fond noir, évoquant un phénomène de combustion spontanée et de purification par le feu. Les situations évoquant des phénomènes surnaturels ou parapsychiques continuent de survenir : le cadavre d’un lapin à moitié dévoré avec un œil encore vivant, un trou dans le sol semblant sans fond, un drap suspendu s’apparentant à un linceul, un rêve surréaliste, une porte isolée au beau milieu du désert, un trou de serrure révélateur, des dés à jouer avec des faces vierges, etc. Le lecteur sourit en voyant un train entrer dans un tunnel, évoquant une scène similaire dans le film La mort aux trousses (1959, North by northwest) réalisé par Alfred Hitchcock (1899-1980), avec sa connotation sexuelle appuyée.



L’auteur adopte un autre dispositif, cette fois-ci littéraire : un personnage qui raconte son histoire en écrivant une lettre à un ami inconnu. Il annonce que sa main tremble, il implore son correspondant de le comprendre, il fait appel à son intelligence… Diantre, l’affaire doit être grave. Il y a deux détails déconcertants : l’absence d’Ernestine, et la présence incongrue d’une fleur sur le sol. Rien de bien grave. Retour dans le passé : Mathilde agitée, la misogynie ordinaire du docteur Parent, un cousin qui devait être au plus mal et qui a repris connaissance, la lecture de son journal, ce qui renvoie à un passé antérieur, et des phénomènes bizarres comme un incendie et un lapin mort. L’intrigue semble assez claire et elle peut rappeler un roman célèbre de la fin du XIXe siècle. Voilà un jeune homme qui éprouve la sensation d’être épié, d’être victime de tours inexplicables, peut-être d’origine surnaturelle, qui commence à voir des signes là où il n’y a peut-être rien, et qui fait des rêves vraiment bizarres. À l’évidence son inconscient parle, et pour autant le lecteur peut rester aussi dubitatif qu’Édouard lui-même, sans rien comprendre à ces apparitions cryptiques.


À la lecture, il se produit un autre phénomène. Le lecteur constate que les pages se tournent vite, tout en déroulant une narration consistante. En artiste complet, le bédéiste adopte une forme en cohérence avec le fond. Par exemple, il accorde une place significative aux aplats de noirs : pour l’obscurité bien sûr, pour des zones d’ombres, pour des recoins impénétrables à l’œil, pour des chevelures, pour des personnages en ombre chinoise, et également des objets en ombre chinoise, pour certains éléments de décors qui deviennent des masses indistinctes comme si le personnage n’y prêtait qu’une vague attention, ou comme s’ils remplissent un rôle symbolique dans l’environnement, leurs détails n’ayant aucune importance. Bien sûr, les scènes nocturnes sont mangées par les ombres, propices à dissimuler tout et n’importe quoi, rendant chaque lieu inquiétant. Les planches comprennent de trois à neuf cases, avec quelques illustrations en pleine page, et des pages muettes dépourvues de tout mot. Le lecteur ressent comme une sensation de décompression dans la narration, tout en appréciant les atmosphères développées par ces cases aux représentations simplifiées, ces jeux avec les aplats de noir, avec des gros plans sur des éléments surprenants, le contraste qui apparaît avec des lieux représentés avec plus de détails.



Le lecteur découvre que l’auteur a inséré cinq séquences de rêves, successivement intitulées L’homme qui brûle, In utero, L’autre, Ergot, Fabula. Le symbolisme prend alors le dessus : un désert, un homme dont s’échappe un épais panache de fumée noire à la place de la tête, une porte toute seule au milieu du désert, un homme trouvant son chemin en tenant une corde qui s’avère être un cordon ombilical de plusieurs centaines de mètres, une réalité qui vole littéralement en éclats, des dés sans point sur les faces, des yeux qui épient, etc. Il est possible que ces symboles évoquent des souvenirs pour le lecteur, par exemple les décors conçus par Salvador Dalí (1904-1989) pour le film La maison du docteur Edwardes (1945, Spellbound) d’Alfred Hitchcock (1899-1980). Il reconnaît alors l’imagerie associée à aux rêves dans lesquels s’exprime l’inconscient, telle qu’elle était développée au début du XXe siècle. D’ailleurs, il relève la présence du professeur Jean-Martin Charcot (1825-1893), médecin clinicien et neurologue dans le récit, Édouard assistant à une de ses séances, en présence de son plus célèbre élève. Il est également question de spiritisme, avec la médium Yvonne, Raoul Bricquet un personnage distingué lui servant de rabatteur, et Isidore Buguet ayant inventé un appareil photographique capable de saisir les esprits sur la plaque. Intrigué par des noms aussi particuliers, le lecteur peut avoir la curiosité d’aller chercher sur internet. Il découvre alors un photographe dénommé Édouard Buguet, connu pour être le chef de file de la photographie spirite en France. Le récit apparaît alors comme un hommage à l’engouement pour le spiritisme de l’époque, aux fantasmes générés par la psychanalyse naissante, ainsi qu’à la littérature qui en a découlé, Guy de Maupassant (1850-1893) étant présent à la séance du docteur Charcot à la Salpêtrière. Au-delà de cette évocation, le lecteur peut également percevoir la mise en scène de la capacité de l’esprit humain à évoluer entre croyance et crédulité, à s’auto-persuader, à manipuler autrui. Cette dernière tentation est illustrée à la fois par les pratiques malhonnêtes et cupides d’Yvonne et Raoul Ricquet, ainsi que par la séance d’hypnose imposée à Mathilde par une forme d’intimidation émotionnelle dérangeante.


Une couverture chargée de symboles de nature psychanalytique, rehaussée par l’intégration du mot Rêve dans le titre. Une narration visuelle qui semble aérée, avec des formes simplifiées très faciles à lire. Une enquête à rebours sur ce qui a pu survenir à Édouard, le cousin de Mathilde. Au fur et à mesure, une plongée dans le spiritisme de la fin du dix-neuvième siècle, dans son imagerie, dans ses arnaques mondaines, avec des images troublantes, jusqu’à la réalité des tours que l’esprit humain peut jouer à n’importe quel individu. Troublant.



mardi 18 juin 2024

Chimère(s) 1887 T05 L'ami Oscar

Pas de doute, tu es bien un mâle. Douillet comme tous les autres !


Ce tome fait suite à Chimère(s) 1887 T04 Les Liens du sang (2014). Son édition originale date de 2016. Le scénario a été réalisé par Christophe Pelinq (Christophe Arleston) & Melanÿn (Mélanie Turpyn), les dessins par Vincent Beaufrère et la mise en couleurs par Dame Morgil. Cette bande dessinée compte quarante-six pages.


Début 1880, la construction de l’élégante tour Eiffel n’avait pas encore commencé. Mais la hideuse meringue avariée du Sacré-Cœur poussait inexorablement au sommet de Montmartre, sur les os broyés et le sang coagulé des Communards. Mais peu importait pour les joueurs du Cercle montmartrois, absorbés par les tapis de roulette ou de baccara, le jeu de cartes alors en vogue. On y mise gros, on peut y perdre beaucoup, suivant que l’on approche ou non les neuf points… Il avait suffi cette nuit-là d’une carte, un trois de pique, pour sceller le destin de Chimère. Le notaire Paul Dumortier a perdu gros et il doit trouver un moyen de rembourser. En rentrant chez lui à pied, il tousse de plus belle, une vilaine toux, et il gamberge. Il pourrait… Il prend sa décision : il n’a qu’à envoyer un télégramme aux Montpessus, dire que la mère est morte, que la famille ne paie plus, personne ne saura jamais. Cinq louis pour lui chaque mois, il aurait dû y penser plus tôt. Sa décision est prise.



Huit hivers plus tard, les nuits étaient toujours longues, et certaines plus encore que d’autres... Madame Gisèle, la tenancière de la Perle Pourpre, sa fille Chimère, son bras droit Léonard et la fille de joie Apollonie sont réunis dans le grand bureau de la maison close. L’adolescente gifle la prostituée qui refuse de lui dire qui l’a envoyée. Sa mère s’interpose : on ne frappe pas les filles au visage. Apollonie répond que les autres aussi sont dangereux, ils pourraient la tuer, les tuer, il y a tellement d’argent en jeu. Elle continue : Ce sont des choses qui les dépassent, il ne faut pas résister, des banques américaines, des centaines de millions de dollars or. Elle explique qu’il faut la plaque photographique aux Américains, celle qui peut impliquer Lesseps dans une affaire de mœurs. En réponse à une question de Chimère, elle ajoute que ce qu’ils veulent, ce n’est pas l’argent du chantage, mais le canal de Suez ; elle l’a compris en fouillant les affaires de monsieur Timothy Hugh-Edson. Chimère se dit qu’ils n’ont qu’à assassiner cet individu. Léonard lui fait observer qu’ils ne sont pas des assassins. Elle prend un temps pour prendre le médicament que lui a prescrit le docteur Charcot ; sa mère estime qu’elle n’a pas besoin de cette drogue. Sa fille s’emporte répondant que c’est à cause d’elle, que c’est parce qu’elle a voulu les noyer alors qu’elle était encore un fœtus dans son ventre. Elle ressentait son angoisse, son besoin de mort, puis cet étouffement. Avec ce remède, elle réfléchit plus vite, elle comprend mieux tout. Elle veut savoir qui est son père ; sa mère refuse de le lui dire. Chimère demande à Apollonie de lui arranger un rendez-vous avec son Américain : elle veut négocier directement avec lui, pas pour une somme d’argent, mais pour un service, trouver l’identité de son père.


La dynamique de l’intrigue reste forte : à peine un danger éliminé (Winston Burke), un autre arrive (Apollonie, la nouvelle à la Perle Pourpre), et le comportement téméraire de Chimère la met en danger (une adolescente de treize ans qui cherche des noises à des affairistes et leur intermédiaire Timothy Hugh-Edson). Le lecteur n’entretient pas beaucoup de doute sur le fait que Chimère leur en fera voir, tout en sachant qu’elle risque à chaque fois de payer le prix fort, comme son agression dans le tome précédent, ou son internement dans celui d’avant. Et puis Oscar, le personnage du titre de ce chapitre, est un peu plus jeune qu’elle : il y a de gros risque qu’il fasse des bêtises avec une arme à feu. Le lecteur observe comment les circonstances rapprochent ces deux jeunes gens, comme le garçon se met naturellement au service de la demoiselle pour la protéger, et comme celle-ci fait ses propres expériences, y compris ses propres erreurs, sans jamais se retrouver dans la position de la donzelle en détresse, providentiellement sauvée par le beau héros mâle. De fait, l’histoire prend régulièrement des allures de récit d’aventures : un joueur endetté menacé, la toute jeune Chimère qui farfouille dans les affaires des Montpessus en toute indiscrétion avec le risque de se faire prendre la main dans le sac, des parties fines compromettantes, une tentative de fuite dans une gare parisienne, une sévère addiction, avec des dessins toujours aussi enjoués et dynamiques, discrètement influencés par les mangas.



Dans ce tome, Chimère tient le rôle principal, apparaissant dans trente-trois pages, en cumulant le temps présent du récit, et le temps du passé. Le lecteur semblait disposer des éléments lui permettant de retracer l’ensemble du parcours de la jeune fille depuis sa naissance, son bref passage chez une nourrice, puis sa mise en pension chez les Montpessus. Les auteurs lui montrent le rôle joué par le notaire Paul Dumortier, plus retors qu’il ne l’avait supposé. Ainsi le fil de la vie de Chimère se trouve établi sans solution de continuité. Le lecteur retourne en 1880, voyant les imposants échafaudages du chantier de construction de la basilique du Sacré-Cœur. Après la perte de grosses sommes d’argent, Dumortier descend les rues de Montmartre, le lecteur pouvant voir les rues pavées, les escaliers, l’activité nocturne avec les filles en train de racoler. Plus loin, il peut admirer une vue extérieure générale de la belle demeure isolée des Montpessus, la façade de l’immeuble abritant l’étude du notaire Boirivent, des toits de Paris avec leurs cheminées. Le dessinateur sait combiner une apparence de dessin un peu jeté avec une précision descriptive solide, comprenant de nombreux détails. Les tenues vestimentaires sont également représentées de manière soignée. Comme dans les tomes précédents, les orgies chez les Montpessus sont mises en scène sans hypocrisie, avec un peu de nudité, sans appartenir au registre érotique, et encore moins pornographique. Les visages présentent des exagérations, avec une discrète influence manga bien assimilée, ce qui les rend plus expressifs, que ce soient les émotions plus intenses chez les adolescents, ou les colères et la fourberie plus sophistiquées chez les adultes.


Les scènes du passé viennent apporter des explications à quelques conséquences qui pouvaient encore paraître incongrues, et de façon très organique et intégrée, elles mettent en lumière la genèse des motivations de Chimère. Ainsi le lecteur la voit farfouiller dans les affaires d’Henriette Montpessus pour trouver des informations sur l’identité de ses vrais parents, et à l’adolescence ce questionnement est profondément inscrit dans l’esprit de la jeune, à en devenir une obsession. Ce besoin de savoir est encore renforcé par ses séances avec le docteur Jean-Martin Charcot (1825-1893) dans les deux tomes précédents. Sa prescription à base de morphine génère d’autres conséquences, que Chimère doit également affronter. Dans ce tome, il n’apparaît pas de nouveaux personnages historiques ; il est toutefois également fait mention de Cornelius Herz (1845-1898), homme d’affaires qui fut impliqué dans le scandale de Panama. Comme pour les scènes du passé, le lecteur prend le temps de regarder les différents environnements, décrits avec soin sous une apparence trompeusement un peu négligente : les toits de Paris autour de la Perle Pourpre, la belle porte du couvent avec l’arche de pierre, le pont des Arts, les quais bas de la Seine, Notre-Dame de Paris, la grande galerie du musée du Louvre, la façade de la gare Saint-Lazare, une grande ville de Panama, et bien sûr plusieurs pièces de la Perle Pourpre dont la cave. Là aussi, les auteurs montrent la réalité des activités professionnelles, avec des prostituées accueillant le client dans des tenues affriolantes, sans intention érotique dans les dessins.



D’un côté, le lecteur éprouve parfois une sensation d’enchaînement mécanique d’une scène à l’autre, de nouveaux événements survenant régulièrement venant chasser le précédent, comme si l’intensité dramatique subissait des fluctuations qui rendaient la narration un peu moins prenante. D’un autre côté, le récit porte en lui de nombreux constats sous-jacents, ou des réflexions incidentes. Le chemin de vie de Chimère atteste du poids que font peser les décisions de sa mère, avant même sa naissance. Le comportement de l’adolescente montre une volonté que rien ne peut entamer, qui ne permet à personne de prendre l’ascendant sur elle. Le lecteur rapproche ce comportement de celui d’Oscar qui s’est approprié une arme à feu : deux adolescents ne pouvant pas avoir conscience des enjeux des adultes et de leurs moyens d’action, deux jeunes gens à qui l’action ne fait pas peur, sans compréhension des conséquences potentielles ce qui le rend très dangereux aussi bien pour eux-mêmes que pour les autres. Chez les Montpessus, Dumortier panique en voyant Chimère venir vers lui et lui adresser la parole, au point de la prendre pour un spectre, ou la manifestation de sa culpabilité qui se trouve ainsi incarnée. Les auteurs mettent en scène comment chaque personne se comporte en fonction de son passé, de son éducation, de son expérience de vie qui lui a montré qu’il ne peut pas en attendre de cadeau et qu’il n’y a que lui pour s’occuper de ses propres intérêts. Les uns et les autres ont développé des stratégies comportementales qui sont devenues des automatismes. Par exemple, Apollonie tente de séduire systématiquement toute personne de son entourage, quasiment un réflexe, sans réelle intention. Oscar reproduit le comportement violent de Fernand, n’ayant eu que ce modèle à base de domination comme exemple.


Chimère continue d’avancer dans la vie avec une détermination inébranlable, un sens inné de la stratégie, et une expérience limitée qui s’enrichit de ses erreurs. L’artiste dose efficacement une apparence spontanée avec une densité d’informations visuelles solide, qui rendent les dessins très vivants et consistants. Le récit revient les pièces manquantes du puzzle de la vie de Chimère jusqu’à son arrivée à la Perle Pourpre, consolidant ainsi ses motivations, et il poursuit l’intrigue relative au chantage de Ferdinand de Lesseps, et à la recherche de l’identité du père de Chimère.



mardi 4 juin 2024

Chimère(s) 1887 T04 Les Liens du sang

L’amour est la pire des infections. Elle ronge le cœur et gangrène le corps.


Ce tome fait suite à Chimère(s) 1887 - Tome 03: La Furie de Saint-Lazare (2013). Son édition originale date de 2014. Le scénario a été réalisé par Christophe Pelinq (Christophe Arleston) & Melanÿn (Mélanie Turpyn), les dessins par Vincent Beaufrère et la mise en couleurs par Dame Morgil. Cette bande dessinée compte quarante-six pages.


Il neigeait sur Paris, cet hiver 1875. On inaugurait sous les lourds flocons le nouvel opéra de l’architecte Charles Garnier. Mais Gisèle savait l’opéra désormais hors d’atteinte. Danser de nouveau serait déjà formidable. Toute son énergie était focalisée sur sa jambe, brisée dans une mauvaise chute, fragile depuis. Gisèle se trouve sur la scène, seule, la salle vide. Elle s’exhorte intérieurement à continuer : elle a fait ce mouvement des centaines de fois, la douleur physique n’est rien. Mais sa jambe droite se dérobe sous elle et elle chute lourdement. Leonard se précipite pour l’aider. Intérieurement, elle maudit son ancien amant Vincent, en ayant conscience qu’elle est devenue une boiteuse, et elle a tellement mal. Leonard la prend dans ses bras et la dépose doucement sur un canapé. Il lui prépare une petite pipe d’opium : ça ne soigne pas, mais au moins elle ne sentira plus sa jambe. Il lui indique que ça fait une semaine qu’il la voit venir tous les jours, avec sa canne, alors il a réfléchi. Il a trouvé un système qui peut l’aider à marcher. Elle lui demande pourquoi il fait ça. Il répond ingénument parce qu’il l’aime. Il sait que ce n’est pas un sentiment partagé, peu importe, il ne lui demande rien, il sera désormais son soutien, la chose est décidée. Il ajoute qu’une femme comme elle a mille façons de conquérir Paris.



L’année 1887 tire à sa fin. Dans la maison close de Madame Gisèle, la célèbre Perle Pourpre, une nouvelle sonne comme un coup de théâtre. May Ling informe les autres prostituées, Marguerite, Mariette, Lou, Salomé, que Chimère est la fille de Gisèle. Les autres sont incrédules, entre hypothèse comme le fait que Leonard pourrait le père, et horreur car Gisèle a prostitué sa propre enfant. Sur ces entrefaites, Chimère entre dans la pièce et elle leur déconseille vivement de se mêler de sa vie privée. Elle leur donne quelques consignes : elles ne feront plus monter de clients dans la chambre bleue, car elle la prend comme appartements privés. Elles doivent apprendre à lui montrer un peu plus de respect. Elle va seconder sa mère dans la gestion de cet établissement et elle ne sera pas aussi tolérante qu’elle envers leurs petites manies. Elles doivent se souvenir de ses carnets : elle a tout noté sur chacune d’entre elles. Tout en parlant, elle a rassemblé ses affaires, y compris sa poupée, et elle les emmène dans la chambre bleue. Dans ses appartements privés, Gisèle discute avec Leonard. Elle ne parvient pas à croire que le frère de Vincent ait pu faire ça, alors qu’il avait promis de s’occuper de la petite. Elle n’en revient pas que les Montpessus aient eu le culot de lui revendre sa propre fille, qu’elle était vierge, et qu’elle, Gisèle, l’ait prostituée.


À l’issue du tome précédent, Chimère se retrouve bien installée, jeune adolescente de treize ans, ayant pu échapper à l’asile de Saint-Lazare, et ayant fait valoir ses droits auprès de Gisèle, propriétaire de la maison close La Perle Pourpre. La jeune demoiselle informe donc ses collègues de son nouveau statut au sein de l’établissement et elle fait comprendre à sa mère qu’elle a des idées bien arrêtées à la fois sur ce qu’elle veut faire, à la fois sur la manière de donner un nouvel élan à l’établissement pour faire revenir la clientèle après le scandale du tome précédent. Le lecteur regarde cette jeune adolescente dans sa robe sophistiquée et affriolante, se tenir droite, parler avec une assurance impressionnante. Toutefois sa mère, en tant qu’adulte, ne se laisse pas faire, même si elle est harassée de culpabilité. Elle lui fixe quelques limites. Dans la soirée, Chimère reçoit Winston Burke, un individu d’une cinquantaine d’années, qui entend bien récupérer le cliché incriminant Ferdinand de Lesseps (1805-1894). Toujours avec la même assurance, elle lui fait comprendre qu’il est en position de faiblesse dans cette négociation, avec une certaine jouissance. Toutefois celui-ci a l’avantage de l’expérience, et elle en fait les frais. Un peu plus tard, une interaction avec Marguerite montre la fragilité émotionnelle de Chimère. Une nouvelle séance avec le professeur docteur Jean-Martin Charcot (1825-1893) atteste également qu’elle ne maîtrise pas tout.



Le fil temporel au temps présent du récit, en 1888, est entrecoupé de quelques scènes du passé, une consacrée à Olympe, et deux à Chimère. Là aussi, les auteurs développent ce personnage montrant son enfance. À première vue, le lecteur peut y voir de simples informations sur sa vie. La séance avec le docteur Charcot montre que ces phases de sa vie ont une incidence inéluctable sur son présent, sa personnalité, ses choix. Le portrait de Chimère dépasse donc un simple constat de comportement, pour introduire des éléments psychologiques explicites. Le lecteur se rend compte qu’il est touché par la toute jeune enfant, grâce à l’expressivité de son visage, sa curiosité juvénile, son entrain, sa candeur, le contraste étant encore plus grand avec sa condition d’adolescente prostituée à La Perle Pourpre. D’une autre manière, Gisèle continue également à gagner en épaisseur psychologique : entre accablement de la culpabilité d’avoir prostitué sa fille, et confiance en elle chèrement acquise par le fait de surmonter son infirmité, et par l’expérience acquise à diriger son entreprise (une maison close), mais aussi fragilité engendrée par sa condition physique et par son remord. Le lecteur observe les émotions qui passent sur son visage, regarde sa posture pour juger de son état de fatigue, de sa douleur physique. Alors qu’en surface, les dessins peuvent donner l’impression d’une narration de type aventure, avec une exagération pour les expressions de visage et le langage corporel, la lecture révèle les saveurs et les nuances de la narration visuelle.


Il en va de même pour la richesse de la reconstitution historique. De prime abord, le lecteur peut avoir l’impression de pages et de cases trop denses pour être honnêtes : des couleurs saturées pour masquer le vide des dessins, des traits de contour d’épaisseur très variables pour donner l’impression de dessins chargés en surface. La lecture montre une grande densité d’informations visuelles : les immeubles parisiens, l’aménagement des différentes pièces de l’établissement La Perle Pourpre, la chambre de bonne parisienne de Vincent van Gogh, le bureau de Mister Edson, la grande salle de réunion du conseil d’administration de la New York Banks Consortium, une rue du Lower East Side à New York, la place Saint Michel avec sa fontaine caractéristique, et bien sûr la cave de La Perle Pourpre. Le lecteur prend le temps également de détailler les tenues vestimentaires des hôtesses de la maison close, mais aussi des clients, des passants dans la rue, de s’interroger sur leur classe sociale. Il ressent aussi bien l’investissement dans la conception des plans de prise de vue pour les discussions, que pour les quelques scènes d’action (en particulier l’agression de Chimère par Winston Burke) : la narration visuelle présente à la fois une diversité et un dynamisme qui rendent la lecture divertissante et entraînante.



Les auteurs racontent leur histoire en montrant que la jeunesse et la fougue de Chimère sont loin de suffire pour prendre le dessus sur toutes les situations conflictuelles où elle se retrouve. Le scénario évoque à nouveau Ferdinand de Lesseps même s’il n’apparaît pas dans ce tome. Leonard fait mention qu’il fut l’élève de de Gaspard-Félix Tournachon (1820-1910) dit Nadar. La tour Eiffel apparaît dans deux cases et le lecteur peut constater qu’elle a gagné quelques poutrelles par rapport au tome précédent. La première page montre le palais Garnier de la place de l’Opéra, et mentionne le nom de son architecte Jean Louis Charles Garnier (1825-1898). Le retour en 1875 montre Vincent van Gogh (1853-1890) en train de peindre dans sa mansarde, ainsi que son frère Théodore van Gogh (1857-1891). Le docteur Charcot rend visite par deux fois à Chimère. L’intrigue se trouve étoffée par ces éléments historiques, soulignant à la fois les conséquences potentielles importantes des actions de Chimère, à la fois son importance très relative à l’échelle des enjeux nationaux et internationaux. Dans le même temps, le lecteur commence par sourire quand il la voit se repositionner par rapport aux autres prostituées de La Perle Pourpre, puis sentir son sourire diminuer quand il comprend qu’elle va se montrer une directrice aussi ferme que Gisèle, voire plus dure vis-à-vis de celles qui l’ont maltraitée. Il note bien que les affaires sont les affaires, sans sentiment, pour les banquiers et leurs agents, et qu’il n’y a pas de petits profits, quand Timothy Hugh-Edson entend bien profiter des services d’Apollonie, une prostituée qu’il ramène de New York vers Paris.


Plus le récit se développe, plus le lecteur prend conscience que les personnages existent à ses yeux, et que la ligne entre les bons et les méchants se dissout pour ne plus laisser que des êtres humains. Il apprécie la qualité du divertissement au premier degré, grâce aux dessins vivants et colorés, et à l’intrigue mariant coups bas et suspense. Il perçoit les bouleversements dans le monde, la manière dont chaque personnage essaye de trouver comment s’en sortir sans se faire broyer, avec les traumatismes qui l’ont endurci, comment chaque être humain doit penser à lui avant les autres dans un tel monde, de telles circonstances de naissance.