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dimanche 11 mars 2018

Edika, Tome 34 : Héroïques loosers

Un bon cru

Il s'agit du trente-quatrième recueil d'histoires courtes écrites et dessinées par Édika. Il est initialement paru en 2011, et comprend 8 histoires de longueur variable, dont 7 en couleurs. Son titre laisse le lecteur pensif, dans un état proche de l'hébétude. Pendant un instant, il a cru le comprendre : des perdants héroïques, ce qui pourrait se rapporter avec une bonne dose de dérision aux membres de la famille Proko. Mais pourquoi diantre l'auteur a-t-il choisi une orthographe avec 2 O pour le mot losers ? En effet en anglais, le loose ne signifie pas perdant. Mais d'un autre côté, en français la guigne se dit aussi la loose (avec 2 O). Cependant est-ce vraiment utile de perdre son temps à décortiquer cette question orthographique. En prime, dans la page intérieure reprenant le titre, l'auteur a ajouté un dessin dans lequel il se met en scène avec son fils, avouant que ni l'un ni l'autre n'a compris la couverture du présent album.

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- Hamster Bob (4 pages en couleurs) - Paganini (le fils de Bronsky Proko) fait ses devoirs, avec son hamster Bob en train de courir dans une roue sans fin. Le lendemain matin, il se rend compte qu'il a oublié de sortir Bob de sa roue électrique et qu'il a dû courir toute la nuit. Bronsky et Nini se rendent chez le vétérinaire pour savoir comment redonner un peu de tonus au hamster exténué.

C'est n'importe quoi ! Oui, comme d'habitude, mais en 4 pages, le lecteur plonge dans un récit très dense, plus cohérent que d'habitude. Les dessins sont expressifs comme jamais dans leur exagération : Bronsky se précipitant sur la prise électrique pour débrancher la roue avec un rictus de souffrance digne d'un athlète, un chien revenu de tout attendant avec son humain en laisse pour le faire soigner par le vétérinaire, Bob sur une mini-bouée dans un bocal avec 2 poissons rouges, un caméléon explosant sous un coup de fouet mal placé de son dompteur. Tout l'art de l'exagération sale et cruel d'Édika se trouve dans ces dessins, irrémédiablement incompatibles avec le politiquement correct. Le lecteur a la surprise de voir un collage dans la dernière page, la photographie d'une tête de chien apposée parmi les spectateurs au cirque.

L'histoire met les 2 pieds dans le plat de la loufoquerie et de l'absurde, jusqu'à une forme de résolution étrangement en rapport avec le début, surtout pour un récit d'Édika. En cours de route, l'auteur évoque l'influence d'un magazine comme Science et vie Junior sur les habitudes d'un enfant, une forme de course sans fin dans laquelle la vie de l'individu est déterminée par un environnement absurde, l'inutilité d'une thérapie de type psychanalytique, la cruauté envers les animaux dressés, les remèdes qui sont pires que le mal. Pour ne pas nuire à la réputation de l'auteur, la dernière case montre 2 enfants (Nini et Georges) en train d'acheter des préservatifs pour le hamster.


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- Au pays du pastis (6 pages en couleurs) - Sur les bords de l'étang de Berre (dans le département des Bouches-du-Rhône), un individu en imperméable commande un pastis dans le bistro Chez Lulu, spécialisé dans le pastis. La réaction du patron, puis des clients, est assez radicale et intolérante.

Cette fois-ci, Édika met en scène le décalage de 2 cultures irréconciliables, avec une obligation de s'intégrer à la culture locale, celle du pastis. La réaction des consommateurs en tant que foule donne lieu à des expressions sur leur visage, d'une intensité à couper le souffle, un humour visuel primal tellement leur ressenti est viscéral. Dans les 2 dernières pages, l'histoire part dans une autre direction, embrassant encore plus l'absurde, avec une inventivité sautant du coq à l'âne absolument imprévisible (non, même avec beaucoup d'effort, le lecteur n'est pas capable d'anticiper des déjections de pélican, ou l'importance d'un ion faisant partie d'un groupement d'atomes dont la charge électrique totale est égale à zéro).

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- Entracte (4 pages en couleurs) - Dans une salle obscure de cinéma, un monsieur vient s'assoir dans un fauteuil libre, à côté d'une dame aux formes épanouies, qui laisse sa main se balader. Mais Bronsky est interrompu par Georges (sa fille) dans la réalisation de sa BD, puis par le bruit insupportable de la console vidéo de Nini (son fils).

Le lecteur (et l'auteur) se retrouve en terrain familier : un début d'histoire pour quelques cases (moins d'une page), une interruption aussi brusque que dérisoire, et un récit qui part en vrille. Il y a même un lecteur apparaissant dans une case réagissant : Ah non, il va pas refaire le coup de la BD sans chute. Les exagérations des réactions de Bronsky Proko sont irrésistibles, absolument catastrophé et paniqué. Le retour à son état normal, vaguement apathique fait un contraste total avec son précédent état affolé. Le lecteur ne peut que compatir ses réactions en face d'interruptions inadmissibles et d'autant plus traumatisantes qu'elles sont minimes et banales. Il lui appartient de savoir s'il estime que ce récit autoréflexif sur l'auteur en train de produire sa BD constitue un métacommentaire pertinent et réflexif sur la nature d'un récit, ou s'il s'agit d'un stratagème pour remplir le quota de pages mensuel.

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- Fred passe son bac (7 pages en noir & blanc) - Fred a raté l'écrit du bac. Son pote Jacko lui propose une oreillette miniature dans laquelle il lui soufflera les réponses aux questions lors de l'épreuve d'oral.


Sans surprise, le plan ne se déroule pas comme prévu. Avec beaucoup de surprises, les avanies comprennent un tracteur qui tombe du ciel et un spectacle de ballet. Pour le coup, il y a une unité narrative certaine dans cette histoire, avec un fil conducteur solide, sur lequel viennent se greffer des rebondissements (2 personnages font même du ballon sauteur en rebondissant) loufoques irrésistibles. La tête d'ahuri de Fred montre son degré de passivité et d'impassibilité tout au long des tribulations de plus en plus énormes. Du Édika comme on l'aime.

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- Dernier recours (7 pages en couleurs) - Un monsieur va acheter du Viagra dans une pharmacie. Après avoir fait son emplette non sans mal, il revient chez lui et se prépare pour le grand soir. Mais il lui faut patienter une heure pour que le remède miracle fasse son effet érectile.

Après une histoire linéaire et absurde, le lecteur en découvre avec plaisir une deuxième, avec en plus une composante sexuelle, évoquant la misère sexuelle, le tabou de ce type de relation, l'angoisse de ne pas être à la hauteur, toutes les peurs de l'échec qui y sont associées pour l'homme moderne. Indubitablement, le lecteur se trouve en face d'un Édika grand cru qui n'hésite pas à nouveau à prendre un virage vers l'autodérision à une page de la fin, avec une sortie d'histoire massive et l'intervention musclée d'un lecteur pour exprimer sa rage face à la solution de continuité dont souffre le récit.

Visuellement les personnages sont englués dans une normalité veule et laide, avec des expressions embêtées face à leurs manquements, à leurs limites consubstantielles de leur condition humaine. Comme à son habitude, l'artiste peut se montrer bien crade avec Clark Gaybeul en train de vomir un couscous royal avalé trop vite.

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- Les joies de la BD (6 pages en couleurs) - Un monsieur est en tranquillement en train de lire son journal sur un banc quand il est apostrophé par un reporter (accompagné de son caméraman) qui lui apprend qu'il est dans une bande dessinée et que du coup il peut tout se permettre.

Édika est à nouveau à fond, avec des personnages vulgaires et un peu paumé (surtout le monsieur devant l'aubaine de pouvoir mettre sa main sur la poitrine d'une serveuse plantureuse, puisqu'il peut tout se permettre) et une suite de situations énormes et grotesques. L'inévitable sortie d'intrigue se produit et amène à une page consacrée à Bronsky sur les toilettes dans une vidéo passée en vitesse accélérée. Le raccord entre début de la fiction et passage à l'avatar de l'auteur se fait naturellement. Le lecteur n'éprouve pas la sensation que le récit ait subi une troncature en plein milieu, et la chute (car il y en a une) permet de rétablir un certain ordre moral en montrant que les actions ont des conséquences.


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- Sympa le TGV (5 pages en couleurs) - Un couple est en train de mater un film à bord d'un TGV avec des écouteurs pour ne pas gêner leur vis-à-vis, mais en s'esclaffant bruyamment ce qui l'empêche de se concentrer suffisamment pour pouvoir lire.

Édika raconte une histoire de manière linéaire, avec un fil narratif solide et ininterrompu, sauf à la dernière page parce qu'il a une réputation à maintenir. Comme à son habitude, il exagère le langage corporel du couple pendant qu'il visionne le film, ainsi que les expressions de leur visage, en fort contraste avec l'impassibilité du voyageur qui tente de lire. Le délire de la dernière page est irrésistible avec toute la famille Proko et la femme de ménage en train de s'éclater pendant que Bronsky chante une comptine avec un accompagnement punk à la guitare.

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- Vacances au Groenland (7 pages en couleurs) - Toute la famille Proko embarque à bord d'un avion long-courrier avec comme destination le Groenland. Mais en plaine voyage, Clark Gaybeul vomit sur un cheikh arabe derrière lui, et ce dernier exige que la famille soit expulsée de l'avion séance tenante. Le pilote n'a d'autre choix que de s'exécuter. Fort heureusement leur rangée de sièges atterrit sur une île, malheureusement pas si déserte que ça.

Incroyable mais vrai ! Il s'agit d'un récit sans diversion narrative, avec une forme de fin au premier degré. Édika ne s'embête pas avec le politiquement correct et la caricature du cheikh richissime est lourde à souhait. Il réalise des dessins fort inattendus comme Bronsky plongeant sous la surface de l'eau et se retrouvant face à des poissons tropicaux (une image presque belle, s'il n'y avait pas eu le slip de Clark flottant entre 2 eaux), ou comme le sexe de Clark Gaybeul à l'air (normal puisqu'il a perdu son slip).

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Encore un tome de plus réalisé par Édika. Les lecteurs arrivés là par hasard découvrent un auteur maîtrisant l'art de la dérision, de l'autodérision, de l'absurde et de la provocation. Il est impossible de rester de marbre devant les dessins montrant les pitreries des personnages, ou la force des émotions qui les habitent. L'auteur emporte son lecteur dans des métacommentaires remettant en cause la nécessité d'une histoire en bonne et due forme, mettant en scène l'auteur sous le signe de l'autodérision, et brisant le quatrième mur. Le lecteur régulier d'Édika le retrouve en très bonne forme, pour une série de récits courts variés et absurdes à souhait.

vendredi 9 mars 2018

Edika, Tome 35 : Histoires obliques

Charmouta

Il s'agit du trente-cinquième recueil d'histoires courtes écrites et dessinées par Édika. Il est initialement paru en 2013, et comprend 9 histoires de longueur variable (plus 1 gag en 1 page sur la quatrième de couverture), dont 4 en couleurs (plus celle de la quatrième de couverture). Son titre est impénétrable comme il est de coutume, même si le lecteur peut y voir une référence à l'absence quasi systématique de chute dans ces histoires, comme il est de coutume pour Édika. Il fait suite à Héroïques Loosers qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant, mais ce serait dommage de s'en priver.

Métier clochard - Une personne à la rue est assise contre une palissade et mendie de manière agressive. Après une remarque d'un passant, il décide d'adopter une image plus propre, mais insulte quand même une charmante femme qui ne lui donne rien. Bronsky est interrompu dans la création de son histoire par un démarcheur téléphonique souhaitant lui vendre des panneaux solaires. Caroline - Les jeunes grands parents vont voir le petit fils nouveau-né à la maternité, alors que la maman est à la prise de sang. Le grand-père se met à faire des grimaces et se retrouve à peloter une infirmière plantureuse. Coincé, il appelle un technicien de la troisième dimension pour se sortir de ce cul-de-sac narratif. Rendez-vous d'amour - Pour emmener sa copine à la plage, Nini souhaite emprunter la mob de son père Bronsky qui refuse tout net.

Que sont devenus les profs d'antan ? - Un prof d'histoire géographie fait passer une élève au tableau et s'apprête à lui poser une question, mais elle répond à son téléphone avant. Le rédacteur en chef de Fluide Glacial est obligé d'intervenir pour faire observer à l'auteur que son histoire part en sucette. Indigestion en vol - Un jeune inconscient demande où se trouvent les toilettes à bord d'un avion de ligne. À nouveau l'auteur est interrompu pendant son travail, et le récit part en sucette. Il y a encore un lecteur qui se plaint en direct dans un parc à l'auteur d'une bande dessinée dans laquelle il n'y a pas de début, un humanoïde dénommé Ugõl qui souhaite passer dans une autre dimension, un chef d'orchestre qui perd patience face à une chorale, et un couple interrompu en plein coït par la sonnerie du téléphone de madame (qui y répond, parce qu'il y a des priorités).



Il n'y a bien sûr aucune nécessité d'avoir lu un autre album d'Édika pour comprendre les histoires de ce tome 35. Le lecteur qui connaît déjà le travail de cet auteur y trouvera les bêtises habituelles de l'artiste. Un nouveau lecteur y trouvera une liberté de ton déstabilisante. Pourquoi lire cet album plutôt qu'un autre ? Pourquoi pas. Qu'a-t-il de spécial ? Il est réalisé par Édika et il est drôle. Mais c'est quoi Édika ? C'est de l'humour absurde, parfois grossier ou vulgaire, avec un peu de références dedans, des dessins pas beaux, une sale habitude de briser le quatrième mur, et un art consommé de l'absurde. Concrètement c'est fait pour être lu, plutôt que pour être expliqué dans un commentaire forcément pas drôle et moins absurde.

Par rapport à un autre album d'Édika, le lecteur trouve des histoires un peu moins centrées sur le personnage de Bronsky Proko et sa famille (sa femme Olga, son fils Nini, et sa femme de ménage Zeinab, avec 3 brèves apparitions de Clark Gaybeul), souvent en mal de chute, et avec une tendance appuyée à partir en sucette. L'auteur n'a bien sûr rien changé à sa manière de dessiner. Ses personnages sont affligés d'un gros nez disgracieux. Le dessinateur déforme leur visage jusqu'à la caricature, pour les rendre plus expressifs, avec une grosse bouche (et des très grosses lèvres pour les femmes), de gros yeux souvent globuleux. Ils ont parfois les membres un peu caoutchouteux, en particulier les bras en arc de cercle, comme s'il n'y avait pas d'articulation au coude. Non seulement Édika peut les affliger d'expressions exagérées (pour un effet comique toujours irrésistible, même si ça leur confère un air un peu veule), mais en plus il n'hésite pas à les dessiner en train de gesticuler dans tous les sens, représentant parfois le même bras dans plusieurs positions à l'intérieur de la même case (ce qui leur donne un air d'excité irrésistible). Comme dans les autres tomes, le lecteur observe que le dessinateur n'est pas avare de décors qu'il représente régulièrement dans les cases, parfois de manière simpliste (le bureau de travail de Bronsky), parfois de manière plus détaillée (les scènes en extérieures, les tréfonds de l'avion, ou encore le salon familial).



Également pour rendre le personnages plus expressifs, l'auteur joue avec la taille du lettrage, augmentant la grosseur des lettres pour montrer qu'ils sont en train de hurler, soit par agressivité (le clochard invectivant la jeune femme), soit par perte de contrôle de soi (Bronsky hurlant sur son fils qui vient de le déconcentrer en jouant du tuba dans son dos). Comme à son habitude, l'auteur maîtrise le rythme de ses gags à la perfection. Dès la première page, impossible de résister au clodo en train de tirer sur la redingote rose d'un passant, ou sur la page suivante les 4 cases le montrant en de se refaire une petite beauté. La pantomime du jeune grand-père en train de tâter la silhouette de la plantureuse et même massive infirmière déclenche un sourire irrépressible. La kiosquière s'élançant pour marcher sur la queue (sic) d'un client peut faire rire aux éclats, même en présence d'autres personnes qui vous regarderont alors d'un air bizarre (c'est ça l'effet Édika).

Derrière une apparence un peu crade et un peu esquissée, le lecteur redécouvre (comme à chaque fois) l'art de la caricature au millimètre près d'Édika. Le clodo massif présente une hygiène douteuse telle qu'on se l'imagine. La djeune en train de téléphoner est incroyable d'insolence décontractée et de mauvaise foi spectaculaire. En outre, le lecteur se rend aussi compte qu'Édika n'hésite pas à sortir de sa zone de confort pour essayer d'autres choses, plus risquées. Il y a le fait que Zeinab, la femme de ménage, soit noire et occupe un emploi subalterne, qui rappelle qu'il ne faut pas compter sur l'auteur pour se plier aux diktats de la bienpensance. Il y a une autre séquence au cours de laquelle une femme d'origine africaine se rend chez le marabout où les clichés et les stéréotypes vont bon train, sans aucune fausse honte (sans parler d'un accent très prononcé avec des W à la place des R). Si le lecteur nourrit encore un doute à la fin du tome, le dernier gag lui permet de terminer sur une certitude, avec les 2 amants en plein coït et en tenue d'Ève. Plus surprenant encore, dans l'histoire intitulée Ugõl, Édika imite la manière de dessiner de Philippe Druillet, puis celle de Moebius, et celle de Caza. Le lecteur se surprend également à suivre le jeune home dans ses errances pour trouver les toilettes dans un avion (c'est beaucoup plus loin que prévu) et il se pince lorsque Bronsky se déforme pour passer à travers la page, et arriver dans une case sur fond de véritable photographie de toilette (il n'aurait peut-être pas fallu flamber le maroilles à la vodka hier).



En se lançant dans un tome d'Édika, le lecteur sait qu'il va bénéficier d'un humour absurde sans retenue, les bonnes manières étant foulées au pied plusieurs fois par page. Il sait également qu'il ne doit pas s'attendre à une histoire en bonne et due forme. Il y a effectivement un peu de sexe (mais pas beaucoup), beaucoup de moments absurdes, beaucoup de débuts d'histoire, des situations absurdes, quelques situations réalistes (la mendicité, la maternité, une sortie avec une copine, un élève insolent), avec des ellipses absurdes et une continuité narrative malmenée jusqu'à l'absurdité la plus totale.

Rapidement, le lecteur se rend compte qu'Édika ne raconte pas des histoires (oui, c'est vrai que c'est une évidence, voire un truisme), mais qu'il enchaîne des situations lui permettant d'aligner les situations délirantes et absurdes. Il se rend également compte que ces récits sont régulièrement l'occasion de se mettre en scène, Bronsky étant l'avatar papier de l'auteur. Il est également régulièrement question d'inspiration et de reproche sous-jacent du lecteur sur le manque de cohérence des histoires, pour ne pas dire l'absence de scénario digne de ce nom, qui tienne la route. En fait Édika parle de ce qu'il connaît le mieux : écrire une histoire à la manière d'Édika, baignant dans une autodérision peu flatteuse. À tel point même que page 33, Bronsky se fait la réflexion que son personnage est trop prétention dans ses propos et son attitude et qu'il faut qu'il se rattrape, comme si l'auteur devait s'excuser d'être indispensable dans la narration.


La mise en abyme étant répétée et faite sciemment, le lecteur comprend aisément que ces récits ne sont pas à prendre au premier degré : il n'y a pas de vraie histoire. Ils ne sont pas à prendre qu'au second degré, à savoir une franche poilade générée par l'absurdité énorme des situations. Ils peuvent également être vus comme une forme de métaphore sur ce que le lecteur attend de récits humoristiques, sur la volonté d'Édika de ne pas se conformer à un format imposé (une histoire avec une chute, saupoudrée de gags), comme un délire personnel de l'auteur réalisant une œuvre qui ne peut être que de lui (= qu'aucune autre personne ne saurait concevoir et réaliser). En fonction de l'horizon d'attente du lecteur et de son état d'esprit, il peut crier au génie, ou se lasser de cette forme de rabâchage de l'auteur. Mais dans tous les cas, il aura passé un bon moment, avec de francs sourires et de vrais rires. 4 étoiles pour un album qui n'est que du Édika, avec moins de fulgurances qu'attendu, mais toujours aussi unique.



jeudi 15 février 2018

Mezzé Falafel

Parce qu'il le vaut bien.

Il s'agit du trente-sixième recueil d'histoires courtes écrites et dessinées par Édika. Il est initialement paru en 2015, et comprend 10 histoires de longueur variable, dont 6 en couleurs. Son titre est particulièrement impénétrable puisque les mezzés sont un ensemble de petits plats constituant une tradition culinaire levantine, et les falafels sont des boules frites ou des galettes de pain épicé. Ce tome fait suite à Histoires obliques qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant, mais ce serait dommage de s'en priver.

D'ailleurs l'album commence avec un dessin sur la page de titre, dans lequel un journaliste demande à Bronsky Proko quel est le sens du titre, et quel peut bien être son rapport avec le contenu de l'album (il n'y a bien sûr pas de réponse). La première histoire montre le champion olympique Aldo Dandréolla effectuer un magnifique lancé de javelot, en hurlant, ce qui cause une perte d'audition significative au caméraman qui se rend alors chez son otorhinolaryngologiste (enfin, plutôt son oto-rhino-laryngo), mais Édika est interrompu par le téléphone alors qu'il s'apprêtait à coucher la chute sur le papier. Dans la deuxième histoire Bronsky Proko réalise des dessins lors d'une séance de dédicace à Saint Malo, quand le nerf optique de l'œil droit de son admirateur commence à avoir un comportement étrange.

Dans la troisième histoire intitulée Pélikan n° 17, Bronsky s'adresse directement au lecteur en lui expliquant qu'il n'a pas envie de dessiner. Son fils Paga (pour Paganini) lui fait observer que si le lecteur n'en a pas pour son argent, il est vraisemblable qu'il n'achètera pas le prochain numéro de Fluide Gacial à 3,90€. C'est alors que surgit d'une autre dimension un individu sur une sorte de mouette ressemblant trait pour trait à Arzach sur son oiseau (avec un plus gros nez quand même, voir Arzach de Moebius). Dans la suivante un invité dans une réception mondaine souffle dans une langue de belle-mère, dont l'extrémité chatouille le dessous du nez de sa voisine.

Il n'y a bien sûr aucune nécessité d'avoir lu un autre album d'Édika pour comprendre les histoires de ce tome 36. Le lecteur qui connaît déjà le travail de cet auteur y trouvera les bêtises habituelles de l'artiste. Un nouveau lecteur y trouvera une liberté de ton déstabilisante. Pourquoi lire cet album plutôt qu'un autre ? Pourquoi pas. Qu'a-t-il de spécial ? Il est réalisé par Édika et il est drôle. Mais c'est quoi Édika ? C'est de l'humour absurde, parfois grossier ou vulgaire, avec un peu de références dedans, des dessins pas beaux, une sale habitude de briser le quatrième mur, et un art consommé de l'absurde. Concrètement c'est fait pour être lu, plutôt que pour être expliqué dans un commentaire forcément pas drôle et moins absurde.

Ça pour être absurde, c'est absurde, et dès la première histoire. Ce champion olympique de lancer de javelot se conduit et hurle comme un joueur de football venant de marquer un but après avoir remonté tout le terrain. Déjà, c'est grotesque du fait de dessins accentuant les poses de l'athlète jusqu'à les rendre idiotes et en exagérant les mouvements de ses jambes pendant la course comme dans un dessin animé pour enfants. Ensuite c'est absurde ou dérisoire parce que parce que le caméraman lui demande de refaire son geste pour le zapping d'Antoine de Caunes. Enfin c'est absurde parce que le champion lui hurle dans l'oreille, avec une bouche agrandie jusqu'à ce qu'elle soit en mesure de contenir toute la tête du caméraman.



C'est vulgaire parce qu'Édika représente les individus sans enjoliver leur apparence, en jouant sur des conventions déconnectées de leur sens. La première femme apparaissant a une énorme poitrine mise en valeur par un généreux décolleté. Elle porte une robe ras la touffe, ce qui fait que le lecteur peut voir sa petite culotte blanche. Elle est maquillée comme un camion, en particulier avec une tonne de fard à paupière. Il se dégage de sa personne une franche vulgarité que l'on va retrouver dans tous les personnages féminins. Il ne s'agit pas d'une approche misogyne, juste d'une moquerie généralisée sur les femmes potiches à forte poitrine, et de manière sous-jacente sur le fantasme masculin qui y est lié. Ces femmes ne sont pas belles, juste des caricatures de poufs, avec un regard vide de toute intelligence (et pourtant les personnages masculins craquent pour elles).

De la même manière, les personnages masculins semblent souffrir d'une forme de vide entre les 2 oreilles, sont affligés de gros nez, ont une implantation capillaire défaillante, et un tonus musculaire inexistant (sauf un adepte de la musculature qui donne l'impression d'avoir été gonflé à l'hélium). Édika dessine donc une humanité peu esthétique, aux expressions de visage veules ou idiotes.

Les arrière-plans comprennent régulièrement des indications sur l'endroit où se déroule la scène. Ainsi lors du lancer de javelot, le lecteur peut voir des banderoles sur le bas des gradins, et des petits ronds figurant les têtes des spectateurs. C'est simple et efficace. Édika représente sa table à dessin lorsqu'on le voit en train de réaliser sa bande dessinée et qu'il s'adresse au lecteur. Au fil des 10 histoires, le lecteur peut ainsi voir des bancs en bordure de mer ou sur une pelouse, une table recouverte d'une nappe lors de la soirée mondaine, le canapé, le fauteuil et l'escalier du salon de Bronsky Proko, un bureau très spacieux dans un immeuble, la façade du musée du petit bricoleur, ou encore un ponton flottant sur la mer.

Édika ne dessine pas pour en mettre plein la vue avec des décors somptueux, mais il y a quand même quelques variations dans les localisations. Les lieux ne dégagent pas la même vulgarité que les individus, et le lecteur se dit qu'il ferait bien un tour en bordure de plage.

En apparence, le lecteur découvre 10 histoires courtes dont l'intrigue se perd en route au bout de 3 pages au mieux, avec des chutes qui n'en sont pas. L'histoire s'arrête là, mais elle aurait pu s'arrêter quelques cases avant ou 3 pages après. Il y a de nombreuses solutions de continuité dans la narration, et il est finalement abusif de parler d'intrigue. Les dessins sont très expressifs grâce à des exagérations visuelles irrésistibles, traduisant l'état d'esprit du personnage avec une puissance peu commune. Il y a donc ce champion olympique qui hurle à s'en décrocher la mâchoire, le regard ahuri de ce colosse voyant qu'un chien lui fait pipi sur la jambe, etc.

Il y a également des gestes exagérés et inattendus comme les paires de jambes reproduites en plusieurs exemplaires pour montrer la succession très rapide de petites foulées de l'athlète. Il y a un langage corporel tout aussi expressif traduisant des comportements délirants, comme ce monsieur en costume qui entame un pas de deux avec un boxeur massif, comme s'il s'agissait d'une scène d'une comédie musicale.

Le lecteur se rend également compte qu'Édika joue fortement sur le registre de l'autodérision, en se moquant de lui-même pour l'absence de chute de ses récits, pour leur nature décousue, pour l'absence d'inspiration. Il observe aussi que certains gags peuvent être à tiroir. Ainsi Clark Gaybeul, le chat de la famille porte des chaussures et un slip de marque Grande Barque (un clin d'œil à Petit Bateau). Le fait que cet animal domestique soit affublé de pièces vestimentaires renvoie à son appartenance à la famille, comme un individu à part entière. Dans le contexte des sketchs d'Édika, le lecteur est en droit de soupçonner une forme de raillerie sur les propriétaires qui élèvent leur animal familier au rang de personne. Mais habiller un animal souligne sa nudité initiale, impliquant sa nature sexuée, avec un sous-entendu de zoophilie, ce qui ne semble pas si déplacé dans une BD d'Édika.



Cette forme d'humour à tiroir incite le lecteur à considérer d'un autre œil l'apparente désinvolture de l'auteur vis-à-vis de son intrigue. En abrogeant la logique des liens de cause à effet d'une séquence à l'autre, il souligne que le lecteur est surtout venu pour les gags (souvent de nature absurde), et pas pour une histoire. Finalement l'auteur montre au lecteur que tous les 2 ils s'émancipent du besoin d'une histoire en bonne et due forme. Il y a là à la fois une forme d'autodérision d'Édika envers lui-même en se disant incapable de bâtir une histoire qui tienne la route pendant 5 pages, mais aussi une forme de moquerie du lecteur qui finalement se passe très bien de ladite histoire. Ainsi Édika ne fait pas que jouer avec les conventions narratives, il les foule au pied et il se révèle un auteur capable de jouer avec la forme pour en tirer des sources de gag.

Dans plusieurs de ces histoires, Édika fait également des références directes à Fluide Glacial, à Marcel Gotlib, à Goosens, ou encore à Margerin. À nouveau il brise le quatrième mur en évoquant son obligation de rendre des pages pour son employeur, ou en devant réaliser une histoire pour le numéro anniversaire des 40 ans du magazine. Il se dessine alors en filigrane le portrait d'un auteur qui s'est affranchi des contraintes narratives habituelles, qui donne l'impression de dialoguer avec ses lecteurs, en répondant à leurs critiques formulées dans les courriers ou lors des salons de BD. Ces BD ne sont plus très loin d'une forme interactive, et d'un commentaire sur le propre travail de l'artiste.


Ce trente-sixième tome des BD d'Édika contient exactement ce que le lecteur attend de lui : humour absurde, aucun respect de la trame narrative, gags énormes, nonchalance confinant à l'imposture, exagérations irrésistibles des états d'esprit par des dessins présentant une force expressive peu commune. Pour un nouveau lecteur, ce tome constitue un aussi bon point d'entrée qu'un autre, avec des comportements idiots, des personnages d'une terrible banalité, une humanité avec une faible quantité de neurones, des dessins pas très fouillés, mais très vivants. Pour les 2 types de lecteur, Édika apparaît comme un narrateur facétieux, se jouant des codes pour apprivoiser l'absurdité du monde.