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jeudi 9 juillet 2026

1629, ou l'effrayante histoire des naufragés du Jakarta T02 L'Île rouge

Un chien bien dressé ne mord jamais la main de son maître. Jamais…


Ce tome est le second d’un diptyque ; il faut avoir lu la première partie avant : 1629, ou l'effrayante histoire des naufragés du Jakarta - Tome 01 - L'Apothicaire du diable (2022). Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, et par Timothée Montaigne pour les dessins, Clara Teissier pour la couleur. Il compte cent-trente-six pages de bandes dessinées. Il s’ouvre avec une citation d’Edmund Burke : Il suffit que les hommes de bien ne fassent rien pour que le mal triomphe. Suit un résumé du premier tome en deux parties : vingt-huit octobre 1628 pour le départ du navire Le Jakarta des Provinces-Unies à destination de Java, et quatre juin 1629 pour le naufrage du navire au large des îles Albrolhos. Vient ensuite un planisphère sur deux pages des routes maritimes, montrant la voie normale et la voie empruntée par le Jakarta. Il se termine par une note des auteurs, indiquant que : Bien qu’inspirée de faits réels, cette histoire n’en reste pas moins très librement adaptée. Les auteurs signalent ici que si certaines libertés ont été prises, notamment avec les scènes de cruauté ou de meurtres, ce n’est pas, comme on pourrait le croire, pour rendre la réalité plus dramatique, voire grand-guignolesque… mais malheureusement le contraire. En horreur aussi, dans cette histoire incroyable, la réalité dépassa de loin leur humble fiction.


Au début, il paraît qu’il y eut l’Eden et, allez savoir pourquoi, Dieu y envoya un serpent sournois. L’île sur laquelle les naufragés se sont échoués au large de la Terra Australia aurait tout aussi bien pu leur donner un petit goût de paradis ; on pouvait y trouver des eaux de pluie dans les crevasses, y chasser les oiseaux de mer, parfois des otaries, et même y récolter des coquillages… Mais Dieu avait à nouveau décidé d’y envoyer un tentateur… dommage que ça n’ait pas été un serpent… Alors que les survivants s’affairent pour regrouper les morceaux d’épave et ce qui a pu être récupéré, deux d’entre eux arrivent avec un brancard de fortune. Ils amènent Jéronimus Cornélius, évanoui, sous le regard apeuré du gabier Wiebe Hayes et de la dame Lucrétia Hans.



Sous la tente de fortune où le subrécargue adjoint est allongé, Lucrétia indique à Wiebe qu’il faut le tuer. Le gabier répond que toucher à un seul cheveu du plus haut gradé de la VOC sur cette île, c’est le gibet, pour elle comme pour lui. Sans compter qu’il n’a pas envie de devenir comme Cornélius. Le chirurgien et le pasteur arrivent dans la tente et elle retente sa proposition : il faut se débarrasser de lui, elle suggère au médecin de raconter comment Jéronimus a tenté d’empoisonner Pelsaert avant de lancer une mutinerie à bord du Jakarta. Celui-ci admet que le subrécargue a été très malade, mais personne ne peut affirmer qu’il a été empoisonné. Peut-être des miasmes ou une nourriture avariée… Qui sait ? Le pasteur indique qu’il n’a rien entendu et lui ordonne de remettre le subrécargue adjoint sur pied : les hommes ont besoin de retrouver l’autorité de la VOC et de l’Église !


À l’issue du premier tome, le lecteur se doutait bien que le second ne serait pas de tout repos… Il était loin du compte… Très loin. Le point de départ est assez simple : quelques dizaines de rescapés se retrouvent isolés sur une île déserte, deux cent sept âmes, sans réserve ou vivres. Parmi eux des marins au comportement violent, voire des repris de justice. Des femmes, des enfants. Une dame issue de la noblesse. Et pour aggraver encore la situation : le commandant du navire Francisco Pelsaert est parti pour demander qu’un bâtiment vienne à la rescousse, laissant les naufragés sans représentant désigné de l’autorité. Dès la troisième page, cette absence est palliée par le sauvetage du subrécargue adjoint. À l’issue du premier tome, le lecteur savait qu’il allait retrouver la narration visuelle très solide et documentée, agréable et facile d’accès… Il était loin du compte… Très loin. Le récit s’ouvre une illustration en double planche, avec huit cases en insert : magique. Certes, le premier tome l’a familiarisé avec les caractéristiques de l’artiste, toutefois il n’est pas prêt à une évidence organique et élégante. La mise en couleurs apparaît plus naturelle, en particulier pour l’aspect sans cesse changeant de la mer. L’horizon semble plus ouvert que jamais, induisant chez le lecteur cette sensation d’isolement loin de tout. Les personnages vaquent tout naturellement aux occupations attendues pour des naufragés. L’esprit du lecteur intègre inconsciemment le fait que Wiebe Hayes est littéralement en train de porter sa croix.



Le phénomène s’avère étrange : les dessins consistants et descriptifs ont conservé leurs caractéristiques de BD franco-belge de type réaliste, avec certains traits encrés un peu appuyés et irréguliers pour apporter une sensation d’âpreté et de dureté des conditions de vie qui laissent leurs marques sur les êtres humains. Dans le même temps, la narration visuelle, découpage des planches et plans de prise de vue, semble plus personnelle et plus sophistiquée. Le lecteur en ressent plus fortement les émotions et les enjeux pour les individus. Dans la double planche d’ouverture, Hayes porte ces deux madriers reliés à angle droit dans une posture évoquant celle du Christ sur le chemin de Croix. Quelques pages plus loin, une simple case montre le grand mât encore dressé de l’épave avec une vergue et des cordages avec quelques poulies, une image que le lecteur perçoit immédiatement comme un écho des madriers. Il tourne la page et découvre ce qu’il reste de la carcasse du navire éventré avec ce grand mât assez haut : l’association visuelle fonctionne en mode automatique, une église surmontée d’une croix. En début du chapitre II, La terre promise, un personnage tourne le dos au lecteur, assis à une table rudimentaire, la prise de vue se rapproche de lui jusqu’à un plan taille : les images font penser à un prêtre tourné vers l’autel dos aux fidèles, accomplissant les gestes du rituel, fonctionnant comme un message subliminal. Aussi lorsque Lucrétia Hans reprend connaissance à l’intérieur de cet édifice de fortune, l’inconscient du lecteur commence par l’associer à une vierge sacrificielle, puis plus tard il la voit rentrer dans cette immense bâtisse en tenant la main du subrécargue adjoint comme une future épouse conduite à l’autel.


Conscient ou non de la dimension symbolique de certaines mises en scène, le lecteur entame ce tome avec l’envie de savoir ce qu’il va advenir des personnages, comment ils vont survivre au séjour sur une île déserte, si les repris de justice vont se rendre maître des survivants et les exploiter de manière dictatoriale. Il découvre des pages qui fleurent bon le récit d’aventures, ancré dans une réalité solide. Il ressent la qualité de la reconstitution historique au travers de chaque accessoire, chaque tenue, chaque façon de se comporter ou les vêtements portés de manière un peu plus lâche que l‘exigeait le respect de l’étiquette et de la discipline à bord lors de la traversée, les différents objets et débris récupérés après le naufrage, les petites barques, les activités très basiques comme tuer des oiseaux et les plumer ou ramasser des coquillages, un radeau avec une voile de fortune, le campement fait de toiles tendues, la fosse commune pour les défunts, les armes primitives composées de morceaux de métal liés par des lianes à des manches en bois, des phoques sur la plage, des équipages dans un canot avec une lanterne la nuit, etc. Cette réalité concrète et exotique de par son éloignement dans le temps et dans l’espace évoque les grands explorateurs le thème de l’île déserte, la dimension Aventure étant augmentée par ces individus à la mine patibulaire et à l’allure de pirates, par un trône fortune avec de riches draperies, et des coffres remplis d’or attisant une convoitise sans borne. La narration visuelle raconte en étant parfaitement au diapason de ce premier degré teinté de romanesque, avec le sens aussi bien de l’horreur que de la beauté, un groupe de six marins dont le goût pour la violence se trouve conforté par l’arrivée du subrécargue adjoint (une case terrifiante pour ce qu’elle promet comme souffrance aux survivants), ou ce moment sublime où ayant retenu sa respiration Wiebe se laisse porter sous l’eau avec le spectacle magnifique offert par les coraux, la flore sous-marine et les poissons exotiques, sous le miroitement de la surface de l’eau.



Le dessinateur sait à la fois insuffler la vie dans ses personnages, et une personnalité, dans un registre réaliste, sans exagération romanesque ou théâtrale. Le lecteur se rend compte qu’il scrute aussi bien le visage de Lucrétia que celui de Jéronimus, celui du pasteur ou des hommes de main pour apprécier leur état d’esprit. Au premier degré le récit rend compte de cette histoire de survie rendue encore plus léthale par le fait que la communauté soit dirigée par un pervers narcissique dépourvu d’empathie, de remords et de code moral. Il met également en scène la question de la gouvernance et l’autorité. Dans ce lieu perdu et désolé, les individus reproduisent les schémas de servitude de leur société. La nécessité d’avoir un chef se pose comme une évidence, ainsi que celle de la légitimité. Lucrétia propose et entreprend des actions découlant de valeurs morales telles l’aide apportée aux plus faibles et la solidarité. La présence du subrécargue adjoint incarne la continuité des intérêts de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (Vereenigde Oostindische Compagnie, VOC), l’autorité que cette entreprise capitaliste confère à ses représentants en tant que protecteur de ses possessions matérielles, et de ses intérêts financiers. Le scénariste intègre également l’autorité religieuse au travers d’un pasteur très conscient de pouvoir ainsi conserver des privilèges. Les auteurs font de Jéronimus Cornélius un individu toxique, impitoyable, machiavélique, tout en restant totalement plausible, un fin stratège capable de penser avec plusieurs coups d’avance, et d’utiliser les émotions des autres à son profit, tout en se préservant lui-même. Le lecteur a peine à croire à ses succès, tout en se trouvant lui-même subjugué par son calme, son assurance, se perspicacité, un tour de force narratif. Aussi enthousiasmant que désespérant. Il est aussi ballotté que les personnages, cherchant lui aussi une échappatoire à ce rapport de force vicieux, tout aussi contraint et prisonnier que les autres par l’exercice de la force, par le comportement de groupe en société. Une horreur épouvantable et inexorable.


Cette deuxième moitié emporte tout sur son passage, éprouvant les nerfs du lecteur tout du long. L’artiste accomplit des merveilles de mise en scène, de découpage de planche, de moments horrifiques, d’autres merveilleux, faisant respirer le grand air de l’océan et la pestilence de l’oppression arbitraire. Les auteurs comblent l’horizon d’attente d’avoir la suite de l’intrigue jusqu’à son dénouement, de reconstitution historique, et de drame implacable. La narration manie avec élégance une symbolique sous-jacente, et des thèmes d’actualité sur la soumission à l’autorité, l’emprise, l’oppression systémique, la toxicité, la nature de la responsabilité individuelle et collective, la possibilité de la résistance. Exceptionnel.



mardi 4 avril 2023

1629, ou l'effrayante histoire des naufragés du Jakarta T01 L'Apothicaire du diable

Pour commencer son règne, mieux vaut être haï que méprisé.


Ce tome est le premier d’un diptyque. Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, et par Timothée Montaigne pour les dessins, Clara Teissier pour la couleur. Il compte cent-vingt-huit pages de bandes dessinées. Il s’ouvre avec une introduction d’une page, rédigée par le scénariste, intitulée L’extinction de l’âme, phénomène décrit par Philippe Zimbardo, et évoquant la réalité historique du naufrage du Jakarta, comme cas d’école de l’arrêt complet de l’empathie d’un groupe d’humains associé à la suspension de leur jugement moral, avec pour conséquences immédiates sadisme et massacre. Viennent ensuite un plan en coupe du navire Jakarta sur deux pages, puis les routes maritimes sur un planisphère, et celle empruntée par le Jakarta.


Quelque part sur île déserte, une femme se tient face à la mer et regarde l’horizon. Un individu se fait la réflexion que celui qui lira ces mots apprendra bientôt à le mépriser et à le haïr. Il serait aisé pour lui de s’attribuer la phrase : Tous devront simplement être rayés de l’existence. Ce serait un tort car ces paroles sont celles du roi Agamemnon, plus noble citoyen de la plus noble des sociétés, patrie de la philosophie et du droit. Alors quand viendra l’envie de le juger, de lui cracher au visage ou de lui briser les os à coups de pierre, il faudra repenser à Agamemnon et se poser une question et une seule. Si le sage roi de Mycènes, héros de la guerre de Troie, est la mesure du bien, qui pourra être celle du mal ? Chapitre un : Seuls les désespérés. À Amsterdam en 1628, Francisco Pelsaert se présente devant le comité des directeurs de la VOC : Vereenigde Oost-Indische Compagnie, c’est-à-dire la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Le responsable de la séance évoque ses états de service et l’informe qu’ils l’ont nommé subrécargue du Jakarta, le tout dernier Returnsheppen de la compagnie. Outre le camée, ils emporteront aux Indes plus de trois cents mille florins en pièces et bijoux pour les négoces, un montant jamais embarqué par un navire de la VOC.



Le responsable du directoire continue : le navire doit appareiller cette nuit. Il indique le nom du capitaine ; Arian Jakob. Pelsaert le connaît de réputation : un ivrogne. Le capitaine fait son entrée dans la pièce et salue les directeurs, tout en se plaçant aux côtés du subrécargue. Le directeur indique ensuite l’identité du second : Jeronimus Cornelius. Un novice en matière de marine, mais un expert en épices, chaudement recommandé par plusieurs de leurs connaissances. Un homme d’une éducation et d’un savoir inégalés pour ce type de poste. Ils ont toute raison de penser que ce second surprendra Pelsaert et Jakob. Le même soir, Wiebe Hayes va chercher dame Lucrétia Hans dans sa demeure. Elle doit faire le voyage sur le navire Jakarta pour rejoindre son époux. Elle emmène avec elle Hugger, son petit lémurien de compagnie. Ses malles sont prêtes et elle descend pour rejoindre le matelot venu la chercher. Le carrosse l’emmène au port et passe lentement au milieu de la foule du peuple vaquant à ses occupations pour remplir les formalités d’embarquement.


Difficile d’échapper à la promotion de cette bande dessinée à sa sortie : un récit tiré d’une histoire vraie, un cas d’école d’individus asservis de leur propre volonté à une personne toxique, une soumission volontaire conduisant à une oppression systémique. En avançant dans le récit, le lecteur constate que c’est exactement ça, ni plus ni moins. L’artiste s’ingénie à réaliser une reconstitution historique avec application, presque de manière scolaire. Ça commence bien sûr avec la coupe du navire Jakarta, minutieuse et schématique, indiquant la localisation de onze éléments : cale, faux-pont, pont principal, pont, timonerie, cahute, cabine, cabine supérieure, gaillard d’arrière, dunette, gaillard d’avant, poulaine. Après l’introduction de quatre pages, le lecteur découvre une superbe vue plongeante sur la cour du bâtiment abritant le conseil des directeurs, avec une perspective impeccable. À l’intérieur, il peut admirer les boiseries, le parquet, les tentures. De même, chez les Hans, il peut admire les appartements de Lucrétia dans une vue du dessus en oblique. En page vingt-deux et vingt-trois, il découvre un dessin en double page, une vue massive du Jakarta à quai dans laquelle il ne manque ni une planche à la coque, ni un cordage aux mâts. Par la suite, il a tout le temps de se familiariser avec ce bâtiment, à la fois en vue générale depuis l’océan, à la fois sur le pont ou dans les cabines, toujours avec cette application pour le représenter en détail.



Le lecteur avance tranquillement, tourne les pages, et découvre ce à quoi il s’attend : des tenues vestimentaires avec ce qu’il faut de détails pour ne pas être génériques, mais sans non plus un niveau d’exécution incroyable, des accessoires exacts par rapport à l’époque, sans être d’une grande invention, quelques paysages naturels comme l’océan et ses divers états de calme ou d’agitation, ou encore une île avec de la verdure, sans qu’il ne soit possible d’identifier l’essence des arbres ou des plantes. Le navire est bien mis en valeur, que ce soit des prises de vue sur le pont, ou vu de plus loin en train de voguer par temps clair et calme ou sous la pluie, avec quelques vues en élévation dans les cordages. Le nombre de cases par page est régulièrement de huit, parfois un peu plus, parfois un peu moins. Les angles de vue sont variés, ainsi que les cadrages. Les cases se présentent sagement alignées en bande, parfois avec quelques-unes en insert, et de temps à autre, une disposition moins conventionnelle. L’intrigue progresse de manière linéaire, au rythme de l’avancée de l’expédition. Lucrétia devient le personnage principal, avec comme personnages secondaires le subrécargue Francisco Pelsaert, le second Jéronimus Cornélius, un peu moins fréquemment le capitaine Arian Jakob, et de plus en plus régulièrement Wiebe Hayes, le gabier de la première dunette. La tension monte tout aussi progressivement entre les marins, le capitaine, et les passagers de la grande cabine. Le lecteur se laisse porter par cette chronique d’une catastrophe annoncée, tout en relevant facilement les éléments relatifs à la discipline, à la manière dont s’exerce l’autorité, et effectivement à la soumission passive des marins.


De temps à autre, une séquence s’avère plus intense : le premier grain, la première punition publique sur le pont, la mise à mort d’un cochon, un vol de mouettes, la capture d’un requin, les morts enveloppés dans des draps et jetés à la baille, etc. Certes, le lecteur ressent la sensation d’une lecture plan-plan : pas fade, mais avec un déroulement sur des rails, pas dépourvue d’âme, mais avec des personnages au caractère assez monolithique, pas sans surprise, mais au déroulé très mécanique, très programmé. Mais quand même… Les auteurs ne font pas semblant : leur narration semble s’en tenir à des points de passage attendus, et dans le même temps Dorison & Montaigne ne prennent jamais de raccourci. Ils réalisent tous les points de passage obligés, avec une forme particulièrement classique, presque académique. Mais quand même, le malaise gagne en intensité, de séquence en séquence.



Certes le dessinateur semble s’en tenir à des cadrages, des plans très sages, mais il ne triche jamais. Il n’utilise pas de raccourcis, il n’a pas recours aux trucs et astuces pour dessiner plus vite, et se maintenir juste au-dessus du minimum syndical. Il fait preuve d’une réelle diversité, peut-être pas originale, mais certainement pas pauvre non plus. Il n’y a pas grande imagination dans ce dessin en double page du Jakarta à quai, mais tous les détails attendus sont là sans exception. Il n’y a pas grande surprise dans le plan de prise de vue du premier châtiment corporel public, mais tous les matelots et tous les cordages sont scrupuleusement représentés. Il n’y a pas grande séduction chez Lucrétia Hans, mais son caractère est apparent dans ses postures, dans les expressions de son visage, dans ses mouvements, dans sa façon d’affronter l’humiliation de l’épouillage de sa coiffure en public, ou encore de son agression par les matelots. Il n’y a pas de réel romantisme chez Wiebe Hayes, mais il apparaît séducteur et touchant à sa manière. Il n’y a pas des vrais héros, mais il y a des êtres humains.


De la même manière, le scénariste n’est pas des plus subtiles, en particulier quand le subrécargue, ou le second, ou le capitaine expriment à haute voix leur conception de l’autorité, pour être sûr que le lecteur ne passe pas à côté de ce thème. Les matelots restent une masse d’individus quasi indifférenciés, sans personnalité, sans que le lecteur ne puisse envisager ce voyage avec leur point de vue de groupe, ou avec le point de vue de l’un d’eux. Mais le récit ne stagne pas dans un manichéisme basique. Chaque personne présente des qualités et des défauts, chaque personne se retrouve à jouer son rôle avec les règles imposées de cette société à cet endroit du monde, à cette époque. Chaque individu se heurte au fonctionnement systémique et doit fait preuve de courage pour prendre sur lui, pour subir, pour maintenir un lambeau de conviction morale malgré les règles qui s’imposent à lui. Rapidement, le lecteur accepte le fonctionnement de la narration parce que les auteurs sont entièrement investis et focalisés sur leur récit, sans finalement porter de jugement moral ou autre sur leurs personnages.



Dans un premier temps, le lecteur se retrouve déstabilisé car il prend fait et cause pour Lucrétia Hans qui se retrouve à voyager dans des conditions dégradées auxquelles elle n’est pas habituée, subissant la pression subliminale d’être une femme sous le regard d’un équipage masculin. En même temps, elle appartient à une classe privilégiée, n’ayant pas à travailler sur le navire, échappant pratiquement à l’autorité du capitaine, mais obligée de regarder un marin fouetté avec une garcette, une scène prouvant que l’implication des auteurs ne faiblit pas même lorsqu’il faut raconter et montrer ces atrocités. Puis vient la question de l’évacuation des urines et des excréments : à nouveau les auteurs exposent les faits, sans rien édulcorer ou dramatiser. En page cinquante-trois, le temps d’une unique case de la largeur de la page, le lecteur découvre ce qu’il advient des marins dont la santé a failli sous le labeur et les conditions de vie : pas de dramatisation romanesque, du factuel, encore plus implacable.


Raconter le naufrage d’un des plus grands navires d’une compagnie maritime de commerce, et recréer les conditions de vie des marins : les auteurs s’y appliquent sans beaucoup de panache, en appuyant le thème qu’ils explorent. Certes, mais ils le font avec consistance, sans céder à la facilité, sans changer de cap, avec une honnêteté et une constance remarquables. Rapidement le lecteur se laisse prendre pas cette narration visuelle détaillée et variée, par ces scènes prosaïques bien construites. Il se retrouve à son tour prisonnier du mode de fonctionnement d’une société, dictant leur conduite à chacun, sans laisser de latitude à l’empathie, à l’entraide, à la solidarité, un comble pour des individus vivant à bord du même navire.