mardi 6 octobre 2026

Ballade pour un bébé robot

C’est du chaos que naît la grandeur.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Cédric Villani pour le scénario et par Edmond Baudoin pour les dessins. Il compte deux cent trente-quatre pages de bande dessinée. Ces deux créateurs avaient précédemment réalisé Les Rêveurs lunaires: Quatre génies qui ont changé l'Histoire, paru en 2015.


Prologue. La planète n’avait pas vraiment de temps. Quelque part dans l’univers lointain, on l’appelait HIX 719563c. Stable sur son orbite, climat tempéré, atmosphère tempérée. Elle fut frappée par les myriades de graines microscopiques, et les rayonnements électromagnétiques qui les accompagnaient. Une dose infime de matière, un éclair bourré d’informations. La première phase du plan de colonisation fut longue, très longue. Par diffusion dans le sol, par réactions chimiques, à distance. Il s’agissait de mettre en place un réseau, des réseaux, des zones de synergie entre graines. Des forces coordonnées purent se constituer, des programmes s’exécuter, des informations se transmettre, puis se reproduire, se généraliser et envahir peu à peu l’espace. Puis apparurent des bourgeonnements et des unités autonomes, parcourues de circuits électroniques, se reproduisant sans cesse et se complexifiant peu à peu, expérimentant de nouvelles combinaisons, formant des masses critiques et grouillantes de matière organisée, agitée de courants et de mouvements, soumise à des règles de compétition interne et de sélections draconiennes. Quand un seul fut atteint, des réactions chimiques de grande ampleur se mirent en place puis s’emballèrent, transformant l’atmosphère et les océans au cours des siècles. Puis les unités autonomes se regroupèrent, s’assemblèrent, se combinèrent, se structurèrent selon un rythme de plus en plus effréné.



Des organismes apparurent, à la fois organiques et minéraux, et commencèrent à bouger, agir, nager, se battre, se déchirer, se protéger. Ils se mirent à vivre et mourir, à se reproduire, toujours soumis à des règles de sélection d’une violence inouïe. Il fallait aussi vivre un plan dont les règles globales avaient été édictées et encodées bien loin. Les formes se diversifièrent et plus, et comme cela avait été édicté apparurent des êtres que l’on aurait qualifiés d’humanoïdes. Leur intelligence se développa, se perfectionna, portée par des circuits électroneuronaux que le hasard se chargea d’optimiser. Des langages de communication électroniques de plus en plus sophistiqués apparurent jusqu’à ce que les êtres ainsi créés puissent s’organiser en bandes, s’affronter et s’aider, réfléchir, éprouver des émotions, créer ; et aussi, prendre connaissance des instructions qui avaient été encodées dans leur origine même. Nous les appellerons les Robots. Façonnés à l’image d’une créature lointaine, enfants de la volonté et du hasard tout à la fois. Ils partirent à l’assaut des coins les plus reculés de la planète, mirent en place des structures politiques et sociales, des technologies, des coutumes, que personne n’avait planifiées. Ils écrivirent de mémorables pages d’histoire dont ils étaient les seuls témoins, conscients cependant de leur devoir de maîtriser leur terre, New Earth, et de tout mettre en place pour accueillir ceux qui y viendraient en jour. Et jusqu’à ce jour, ils se sentiraient désespérément seuls.


La première collaboration de ces deux créateurs constituait un projet de nature biographique portant sur Werner Heisenberg (1901-1976), Alan Turing (1912-1954), Leo Szilard (1898-1964), et Hugh Dowding (1882-1970). Ici, il s’agit d’une œuvre de fiction, un véritable roman, dense, dans le genre littéraire de la science-fiction, avec des vrais morceaux de science, dans le domaine des mathématiques pour être précis. Le plaisir de lecture et la compréhension de l’œuvre dépendent pour partie de la familiarité du lecteur avec certains mathématiciens et certains concepts, ou de sa curiosité pour aller se renseigner plus avant. Certains apparaissent de manière explicites : la lemniscate de Jacques Bernoulli (1654-1705) est présentée par un personnage. Un autre raconte par le détail l’erreur dans la mesure de la longueur du méridien terrestre par Jean-Baptiste Joseph Delambre (1749-1822) et Pierre Méchain (1744-1804). De manière inattendue, le dessinateur parvient à intégrer des illustrations donnant à voir une autre facette de ce que raconte le texte, Baudoin se prêtant de bonne grâce à l’exercice d’inclure des éléments graphiques scientifiques.



D’autres notions requièrent d’être déjà familier, ou de se montrer attentif. L’exposé sur la vie des parents d’Alexandre Grothendieck (1928-2014), qualifié du plus grand mathématicien du monde, sans plus de détails sur ses accomplissements. Ou encore, en passant, le lecteur relève le terme de Paradoxe de Banach-Tarski. Soit il passe sans plus y prêter attention, soit il se dit que cette appellation semble trop réelle pour avoir été inventée, et il est alors parti pour une exploration nécessitant de solides bases en mathématiques : un théorème, démontré en 1924 par Stefan Banach et Alfred Tarski, qui affirme qu'il est possible de découper une boule de l'espace usuel R^3 en un nombre fini de morceaux et de réassembler ces morceaux pour former deux boules identiques à la première, à un déplacement près. Le récit comprend également des références culturelles, à commencer par celle à la chanteuse Béatrice Tekielski, dite Mama Béa (née en 1948) et à son album Pour un bébé robot paru en 1978, ainsi qu’à la chanson donnant son titre à cette BD, et dont les paroles sont lues par les deux principaux robots (ou personnages). Sont également mentionnés Henri Tachan, Gribouille, Jean Guidoni, Jacques Brel, Juliette Noureddine, Leny Escudero, Catherine Ribeiro. Ou encore cette évocation un peu trop concise pour être pleinement accessible au commun des mortels, du jeu de la vie, un jeu de simulation cellulaire imaginé par John Horton Conway en 1970. Le lecteur sent bien que le récit est porté par les connaissances et les compétences mathématiques du normalien. Dans son introduction, il précise que même la mise en scène de la chanteuse Mama Béa provient de l’amour que son père portait à ses albums et à ses chansons.


Dans le même temps, cet album est également du pur Baudoin. Au fil des séquences, le lecteur acquiert la conviction que la narration visuelle n’aurait pas pu être réalisée par un autre bédéaste, ou que le sens même s’en serait trouvé significativement différent. Le lecteur familier de l’artiste reconnaît immédiatement son usage délié et du pinceau, les parties de dessins réhaussées à l’encre. Il remarque que l’artiste a recours à d’autres techniques comme l’estompage ou les zones de noir profond et épais, et même parfois des formes qui semblent comme esquissées au crayon. Il constate à quel point le récit et le texte poussent le dessinateur dans ses retranchements et le font sortir de sa zone de confort : illustrer la genèse d’une vie artificielle et basée sur le silicium plutôt que le carbone, représenter des équations mathématiques et des circuits imprimés. Imaginer l’apparence des robots, de leur civilisation, d’autres vies extraterrestres, de modes de communication qui ne passent pas par la parole, de tout un monde virtuel à base d’algorithmes et d’échanges de données. Certes, ce bédéaste avait réalisé quelques bandes dessinées de science-fiction au début de sa carrière, toutefois le présent défi prend une ampleur d’une ambition démesurée. Dans son introduction, le Normalien évoque deux ans de travail, et le lecteur ressent qu’il s’agit bien d’une collaboration, et que Villani a pu suggérer des possibilités visuelles pour certains passages, en particulier le processus entièrement dématérialisé, et donc conceptuel, de vote et d’intégration de l’élu dans le Système. Dans d’autres passages, il peut reconnaître la sensibilité artistique du dessinateur (par exemple Aristide Briant par Toulouse Lautrec), ou de son histoire personnelle.



Un temps d’adaptation est vraisemblablement nécessaire au lecteur pour la densité du texte très écrit pouvant faire penser parfois à la science-fiction des années 1970, ou les dessins entre BD de SF de la même époque, compositions baroques et trip étrange. En même temps, ces deux créateurs sont en phase, et le tout est supérieur à la somme des parties. Le lecteur identifie aisément les deux principaux personnages, les robots North 2 et Quang 1, le fait qu’il s’agit d’une enquête de type policière sur un mouvement de rébellion ayant pour objectif de saboter une élection à venir. Les dessins communiquent parfaitement la sensation étrange d’une civilisation artificielle bien que de forme humanoïde. L’enquête part avec un indice semblant incompréhensible aux robots (la référence à une chanson de Mama Béa), et un nombre pioché dans le cerveau électronique d’un révolutionnaire. Le récit s’avère aussi riche sur le plan des références et des idées, que visuellement. Mais que vient y faire Betty Boop (personnage créé en 1930 par Max Fleischer & Grim Natwick), ou plutôt que symbolise-t-elle ? Qu’est-ce qui vaut à Yahya Ould Hamidoune (1947-2011) d’être mentionné dans le récit ? Petit à petit la nature du complot apparaît, ainsi que le grain de sable métaphorique qui génère un besoin de révolution dans une société aussi connectée et avancée. Les auteurs sont en très grande forme, utilisant ce genre littéraire pour parler de ce qui leur tient à cœur, pour sonder le fonctionnement d’une société. Ils évoquent aussi bien ce qui fait la grandeur culturelle de la France (en particulier le principe de Liberté), que le mode de fonctionnement du Système qui gouverne cette société de robots. S’il en est familier, le lecteur se rend compte que Villani a transposé le principe de fonctionnement d’un grand modèle de langage (LLM, une intelligence artificielle itérative) de manière intelligente et pertinente à un mode décisionnel de gouvernance. Ces deux créateurs se sont bien trouvés, faisant preuve l’un autant que l’autre d’une grande honnêteté intellectuelle et d’une implication peu commune. L’enjeu du récit fait penser à une phrase de Milan Kundera (1929-2023), dans La valse des adieux (1976) : Le désir d’ordre est en même temps désir de mort, parce que la vie est perpétuelle violation de l’ordre.


Une association entre un mathématicien de très haut niveau et un bédéaste accompli et humaniste qui contient en elle la promesse d’une œuvre ambitieuse. Un début de lecture qui peut faire penser à un récit de science-fiction des années 1970, avec un texte dense et des illustrations flirtant avec le psychédélisme. Au fur et à mesure qu’il s’adapte à cette narration particulière, le lecteur se trouve emporté par la solidité du monde créé, sa cohérence et son intelligence, et par la poésie des images à la fois inattendue et évidente. Au travers d’une enquête policière sur une conjuration menaçant l’ordre de cette société, les auteurs rendent aussi bien hommage à des mathématiciens qu’à une chanteuse française des années 1970, en montrant clairement comment fonctionne ladite société de robots, et l’implication de sa perfection évolutive. Du grand art, de la vraie science-fiction intelligente et sensible, et par effet d’image inversée, un regard mature sur la société humaine.



lundi 5 octobre 2026

Undertaker T08 Le monde selon Oz

Elle craint plus le scandale que le martyre.


Ce tome fait suite à Undertaker T07 Mister Prairie (2023) qu’il est indispensable d’avoir lu avant car les deux tomes forment une histoire complète en diptyque. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend soixante-trois pages de bande dessinée.


Une bataille rangée de l’armée des Confédérés contre celle des Nordistes de l’Union. Les soldats sudistes se donnent du courage avec un chant exaltant le dieu d’amour et le bon pasteur. Parmi eux se trouve une très jeune femme, elle-même en uniforme militaire, avançant avec une bible à la main. Les hommes tombent sous la mitraille et doivent battre en retraite. Le civil, monsieur Hagan, qui tenait le drapeau est tombé à terre, grièvement blessé à la jambe. Esther Oz reprend le drapeau Stainless Banner en le tenant bien haut et elle entonne à nouveau le même chant. Un officier de l’Union s’est approché d’elle et lui pose son revolver sur la tempe en lui disant qu’elle chante faux, et que si elle recommence il l’envoie casser les oreilles de Saint Pierre. Elle recommence, il tire, mais il n’y a pas de balle à cet emplacement du barillet. Un instant après, il est lui-même abattu par un tir qui lui traverse le crâne. Oz y voit un signe du ciel, et elle ramasse le revolver de l’officier.



Au temps présent, elle appuie le canon de cette même arme à feu sur le front du docteur Randolph Prairie, le chien étant déjà relevé. Son geste est interrompu par cinq balles de revolver jetées vers elle, alors que Jonas Crow explique qu’il va s’amuser avec la sixième, et il place le canon contre la tempe d’Eleanor Winthorp. Oz lui répond qu’il n’osera pas. À son tour, il arme son revolver. La jeune femme ne cède pas d’un pouce et elle appuie sur la gâchette, le chien percutant une chambre vide. Elle déclare que par sa main, Dieu pardonne ses péchés à Randolph Prairie, la volonté du Seigneur est faite. Celle d’Oz est de protéger un bébé innocent, elle décide de se retirer avec son groupe. Des hommes se déploient dans les bâtiments alentour pour surveiller la maison des Prairie. À l’intérieur, Eleanor estime que Crow aurait dû l’échanger contre le mari de Rose. Celui-ci répond que la seconde d’après la foule les aurait lynchés, tous les trois. Il continue : on ne va pas s’emballer, ils n’ont gagné qu’un répit. Hier, il a vu où leur Torquemada en jupons avait laissé son église ambulante, ça ne l’étonnerait pas qu’elle y traine le bon docteur Prairie. Il va profiter de la nuit et de la rivière derrière la maison pour faire un tour en ville, et peut-être y prendre une assurance-vie. En attendant, il demande aux deux femmes de passer devant les rideaux, et de leur faire croire que le croque-mort cinglé est encore sur place, en plaçant son haut de forme sur la tête d’Eleanor. Elles doivent barricader les fenêtres avec tout ce qu’elles trouvent : meubles, planches, lattes de parquet.


Ça va mal finir ! Ça ne peut que mal finir… et le lecteur se retrouve complètement pris dans l’engrenage des situations, tout autant que les personnages eux-mêmes. Qui va survivre à ces confrontations et affrontements à répétition ? Le tome précédent a établi l’incroyable force de caractère de sœur Oz, son habileté experte à manipuler les foules, et son fanatisme absolu. Le rapport de force condamne Crow et son petit groupe (lui-même, Rose Prairie, Randolph Prairie, Eleanor Winthorp) à très courte échéance : quatre personnes contre une ville. En outre le tome précédent a également établi que la cavalerie n’arrivera pas, même pas au dernier moment, que le maire M. Scrooge et que le riche magnat Walter Winthorp sont dans la poche d’Oz. Les heures vont être longues dans la demeure des Prairie. Bien sûr, le lecteur a toute confiance dans Undertaker pour faire preuve d’inventivité et pour gagner la partie… mais à quel coût ? Comme dans le tome précédent, le lecteur se rend compte qu’il prête une attention accrue aux visages et postures des personnages. Cela commence dès la composition d’ouverture, en double page, où il peut voir Oz dans deux des quatre cases. Il y remarque sa jeunesse, et sa posture pouvant évoquer La Liberté guidant le peuple, d’Eugène Delacroix. Dans les deux pages suivantes, il interprète les expressions de visage de la jeune femme en ayant en tête ce qu’il sait déjà d’elle. Il va ainsi scruter les visages et postures des personnages principaux, Jonas, Rose, Randolph, Eleanor, pour se faire une idée de leur état d’esprit, de leur vie intérieure.



Nul doute que le scénariste fournit des informations au dessinateur sur ce que ressentent les personnages dans chaque situation, émotions et réactions. Les dessins prennent alors en charge la tâche de donner visuellement les informations correspondantes. Dans la mesure où l’intrigue repose sur un dilemme moral, celui de l’avortement dans une société qui le considère comme un crime, cet enjeu est vécu différemment par chaque protagoniste, ce qui influe sur ses décisions et son comportement. Ainsi il s’interroge sur ce qui se passe dans la tête d’Esther Oz, toujours surpris par son calme, ce qu’il rattache au traumatisme vécu sur le champ de bataille. Il observe le personnage principal, avec un visage souvent impassible et fermé, ce qui rend les changements d’autant plus significatifs. Son soupir quand Oz lève le camp indiquant qu’il a joué gros, en planche cinq. L’intensité de son regard quand il s’adresse à Oz pour exprimer son dégoût d’un dieu qui a pu créer une mouche qui pond ses yeux dans les enfants des gosses, en Louisiane, en planche vingt-sept. Et même un sourire chaleureux et empathique en planche vingt-trois. Le lecteur se montre tout aussi attentif vis-à-vis de Rose Prairie, en particulier quand elle réagit aux propos de Crow, ou à ceux de sœur Oz. Sans qu’il en prenne forcément conscience, cela induit qu’il fasse de même pour celle qui est le centre de tous les enjeux, et qui donne l’impression de subir du début à la fin, comme une victime s’en remettant à ses bienfaiteurs, dépourvue de tout moyen pour influer sur le cours des événements, à la merci des décisions d’autrui.


Outre cette dimension psychologique tout en nuances passant par les dessins, l’artiste continue à réaliser une reconstitution historique solide et très gratifiante pour le lecteur. Il prend plaisir à regarder les bâtiments, les tenues vestimentaires, les moyens de locomotion, les armes, les uniformes, les accessoires de toute nature, qu’il s’agisse des ustensiles de la vie quotidienne dans une maison, ou d’outils professionnels pour la grange du maréchal-ferrant. La narration visuelle regorge de cases formidables comme cette vue du dessus qui permet de voir trois hommes au travers d’une toiture détruite par un incendie, surveillant la maison des Prairie, Rose en train de clouer des lattes de parquet à la fenêtre et le sol éventré de la pièce, un homme avançant nu avec une main sur ses parties génitales et tirant un cheval derrière lui, les deux chevaux du corbillard s’écroulant morts sur la route en terre, la tête de Jed le vautour occupant une case en planche vingt-cinq (par automatisme, le lecteur se retrouve à essayer d’y lire une émotion ou un état d’esprit), la croix sur l’extrémité du faîte d’une maison rappelant la présence et l’importance de la religion, le contenu d’une assiette en écho d’un repas dans le tome précédent, Eleanor posant sa main sur son ventre comme si elle guettait un signe du fœtus, le sourire de Reginald Winthorp, etc. Comme depuis le début de la série, les scènes de foule et celles d’action brillent par leur lisibilité, leur clarté et leur plausibilité, un vrai régal de lecture, quelle que soit la complexité de la situation.



Le titre de ce tome donne l’orientation du récit. De manière cohérente, il s’ouvre avec un souvenir traumatique d’Esther Oz sur le champ de bataille. Plus tard, elle se confie à Eleanore, sur les conditions de pauvreté extrême de sa jeunesse, sur les actes qu’elle a dû accomplir pour survivre, aux dépends souvent de nouveau-nés. Le scénariste donne ainsi une profondeur psychologique au personnage, expliquant ses actes d’adulte en apparence irrationnels, comme le recours régulier à la roulette russe ou son obsession compulsive pour les bébés, et sa défiance vis-à-vis des Yankees de tout poil. Il en fait un personnage complexe motivé par plusieurs expériences traumatiques, ayant bâti son système de valeurs personnel, cohérent au vu de ce qu’elle a vécu et enduré. En filigrane, le lecteur voit comment certains de ces traumatismes sont partagés par les habitants de Eaden en particulier les traumatismes de la guerre et l’humiliation de l’avoir perdue, d’être gouverné par leurs ennemis. Les syndromes de stress port traumatique prennent différentes formes en fonction des individus, tout en leur donnant une valeur commune, celle de la haine des vainqueurs considérés comme des oppresseurs. Les auteurs rendent compte de la complexité de cette configuration, avec les Sudistes s’étant retrouvés à travailler pour les Nordistes par le hasard des circonstances, perçus comme des traîtres, et souhaitant réparer leurs torts dans la mesure du possible. Au milieu de cette situation exploitée à leurs fins par les politiciens et les hommes d’affaires, ils font apparaître l’intérêt du peuple : manger à sa faim et vivre dans une paix retrouvée. Ils s’occupent également de leurs personnages, de leur sort, des conséquences de ce qu’ils vivent à la fois dans leur vie, à la fois dans leur esprit. Ils montrent à nouveau l’abjection du comportement d’un groupe imposant sa loi à une personne, un rapport de force inéquitable, et la conséquence inéluctable quand l’individu se trouve acculé, accusant lui aussi le coup de traumatismes successifs, d’actions agressives perpétrées à son encontre. Accablant.


Une seconde partie de très haute volée. Les auteurs maîtrisent leur narration avec brio, aussi bien visuelle que sur le plan de l’intrigue. La reconstitution historique est impeccable. Les personnages présentent des caractères complexes, subissent de plein fouet les conséquences de leurs actes et des situations dans lesquelles ils se retrouvent. L’intrigue tient le lecteur en haleine, le fanatisme de l’ennemie reste toujours aussi terrifiant alors que le lecteur commence à éprouver de l’empathie pour elle. La diversité des situations tisse un contexte complexe où chaque être humain éprouve des difficultés plus ou moins grandes pour s’adapter, en fonction de ses capacités. Du grand art.



jeudi 1 octobre 2026

Spa 1906

La vérité, même si elle est dérangeante, est toujours intéressante.


Ce tome contient une histoire complète qui met en scène le commissaire Henrikus Ansor, également enquêteur dans Ostende 1905 des mêmes auteurs. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scénario, Olivier Wozniak pour les dessins, et Drac pour la mise en couleurs. Il comporte cinquante-deux planches de bande dessinée. Il se termine par un dossier de neuf pages, illustré de photographies, intitulé : Spa, quelle histoire ! Il est décomposé en plusieurs chapitres portant les titres suivants : Le thermalisme une vague européenne, les idées pétillent aussi, Il était une fois… Marie-Henriette à Spa (La ville-reine, Un petit palais, Vie quotidienne, Quel temps !, Femme de caractère, L’adieu), Plus près de toi mon dieu, Leopold II et Marie-Henriette, un drôle de couple, Louise, Stéphanie et surtout Clémentine, Sept lieux emblématiques de Spa (Les thermes, le Pouhon Pierre le Grand, le musée de la lessive, le casino, le parc, le musée de la ville des eaux, le circuit de Spa-Francorchamps), Les cousins d’Hendrikus Ansor (Sherlock Holmes, Hercule Poirot, Miss Marple, Rouletabille).


En 1902 dans la ville de Spa, à la pension Les Hortensias, le signor Rubino descend de l’étage alors que la logeuse est en train de nettoyer l’escalier. Elle le tance, lui demandant de faire attention car les marches ne se cirent pas toutes seules. Elle continue : il doit faire attention avec son sac, ne pas lui faire donner des coups dans le mur, elle n’a pas envie de rappeler le tapissier. Quelques minutes plus tard dans la villa royale de Spa, la reine Marie-Henriette appelle sa dame de compagnie Georgette : elles doivent se hâter car elle ne veut pas arriver en retard à l’office. Dans le jardin, elles saluent deux sœurs. Dans un massif d’arbuste, Rubino s’apprête à tirer sur la reine, mais il en est empêché.



En 1906, dans la gare du Nord à Bruxelles, le commissaire Hendrikus Ansor aide une dame, mademoiselle Justine, à descendre du train. Elle le remercie pour sa galanterie et pour sa compagnie pendant le voyage, et l’invite à passer la saluer au Falstaff près de la bourse. Ansor se rend à pied à son rendez-vous à l’hôtel Belle-Vue, place royale. Il y est attendu par la princesse Clémentine. Après un échange de politesse autour des animaux de compagnies, celle-ci rentre dans le vif du sujet : c’est son père qui lui a conseillé de s’adresser au commissaire, car il n’a eu qu’à se féliciter de ses services elle cherche une personne de confiance, à la fois capable et discrète. Il s’agit d’une affaire délicate, un vol dont elle a été la victime. Elle lui raconte l’affaire depuis le début : Il y a de cela quelques années, elle était souvent à Spa pour accompagner sa mère, la reine Marie-Henriette, qui s’y était retirée pour ses vieux jours. Néanmoins, il fallait que la princesse retourne régulièrement à Bruxelles pour tenir son rôle auprès de son père. Mais c’est avec un vif plaisir qu’elle revenait à Spa, auprès de sa mère car elle appréciait énormément l’ambiance de cette ville d’eau. Les Spadois sont très accueillants et respectueux.


La première enquête de ce commissaire s’était déroulée à Ostende, l’année précédente, mettant en valeur la ville, des éléments culturels belges, et la famille royale, le roi Léopold II apparaissant lui-même dans le récit, ainsi que son épouse morganatique Blanche Delacroix (1883-1948). Le lecteur le retrouve avec plaisir, à commencer pour son caractère calme, posé, presque flegmatique, ainsi que sa détermination, son opiniâtreté, et son étrange capacité à inspirer confiance aux voyageuses dans les trains. D’un côté, ce monsieur semble avoir une petite quarantaine, une certaine éducation pour savoir bien se tenir en société, que ce soit pour un voyage en train ou une audience avec un membre de la famille royale. Il est bien habillé d’un costume avec veston et cravate, et sait porter l’habit de soirée, sans oublier son canotier. Il mène son enquête en posant des questions, en effectuant une petite filature, en voyageant à Louvain et à Liège, sans avoir à accomplir des prouesses physiques, ou des interventions arme à feu au poing. Il acquiert rapidement le respect du lecteur par sa constance et son sens du devoir, ainsi que son esprit critique qui lui permet de détecter quand quelqu’un est en train de lui mentir ou de le manipuler, sans se laisser impressionner par les figures d’autorité. Dans le dossier final, le scénariste évoque d’autres détectives qu’il qualifie de cousins, certainement au sens littéraire du terme. Le lecteur avait déjà identifié la filiation avec Hercule Poirot, et pas seulement pour la nationalité.



Dès la première page, le lecteur éprouve la sensation que le dessinateur a tenu à réaliser des dessins plus denses en informations visuelles que dans le tome précédent, en particulier pour faire honneur à la ville. Cela commence dès la couverture avec la belle reproduction de la façade de l’ancien établissement thermal de Spa ouvert le 15 août 1868. Cela continue dès la première case de la première planche avec la superbe vue de la pensions Les Hortensias, puis son escalier intérieur. Tout du long, l’amateur se régale avec ces reconstitutions architecturales et bâtimentaires : la villa royale de Spa, la gare du Nord de Bruxelles, l’hôtel Belle-Vue sur la place royale, les longues allées plantées de Spa, le célèbre café bruxellois Le Falstaff, le casino de Spa, le pouhon de Pierre le Grand (terme wallon pour désigner source minérale ferrugineuse naturellement gazeuse), le parc royal de Bruxelles, l’église Notre-Dame-et-Saint Remacle (1885) à Spa, la prison centrale de Louvain. S’il est attentif, il peut également admirer la statue de Godefroy de Bouillon (1848, réalisée par Eugène Simonis) lorsque Ansor traverse la place Royale à Bruxelles. Il prête une attention égale pour les tenues vestimentaires (par exemple la robe de la princesse), et les accessoires du quotidien, du fauteuil roulant de la reine au modèle de téléphone utilisé, en passant par de magnifiques vitraux, ou les lustres dans le restaurant fréquenté par Ansor lors de ses séjours à Spa.


Le dessinateur a conservé cette approche consistant à réaliser des décors plus réalistes que les personnages, ce qui rend ces derniers plus vivants par contraste. Le lecteur prend plaisir à observer les émotions et les états d’esprit sur les visages et dans les postures : la sévérité dans le visage fermé et ridé de la reine, la politesse et l’affabilité dans celui d’Ansor lorsqu’il prend congé de la dame qui a partagé son compartiment de train, la distance et l’aisance nées de la position sociale dans le maintien de la princesse et dans sa façon de s’adresser à tout le monde comme des serviteurs, le mépris poli du commissaire Sprimont agacé de se retrouver avec un collègue d’Ostende dans les pattes, le manège du journaliste Aurélien au Courrier de Spa pour rentrer dans les bonnes grâces du commissaire Ansor, l’air revêche et peu commode de la logeuse de la pension Les Hortensias, le maintien plein d’autorité du baron Auguste Goffinet, etc. En les observant, il comprend immédiatement leur place dans l’ordre social et économique. De manière parfaitement discrète, la mise en couleurs vient rehausser chaque élément de chaque case et chaque séquence avec une évidence impressionnante. Le lecteur sent le confort et la sérénité dans les appartements de la princesse Clémentine grâce à des tons jaune et or, le plaisir de la promenade dans le parc royal grâce à l’abondante frondaison des arbres, le caractère hygiénique de la morgue par des tons vert-de-gris, les moyens restreints dans les locaux du Courrier de Spa par ses teintes très uniformes, etc.



Le scénariste se montre très habile dans la construction de son intrigue et dans la progression de l’enquête du commissaire. Tout commence par une demande assez particulière de la princesse Clémentine de Belgique, avec une exigence de discrétion dont Ansor comprend immédiatement qu’elle signifie que tout ne lui a pas été dit. À peine arrivé sur place à Spa, il se heurte au manque de coopération du commissaire de la ville, et à la mort par suicide de la personne avec qui il doit prendre contact. Et puis il y a cette histoire d’anarchiste qui rôde. Le lecteur découvre qu’il s’agit d’une personne ayant réellement existé : Gennaro Rubino (1859-1918), qui avait tenté d'assassiner Léopold II à Bruxelles le 15 novembre 1902. Le commissaire mène son enquête le plus naturellement du monde : en allant rencontrer les uns et les autres, et en se renseignant sur des événements du passé, en se montrant bon juge de la nature humaine, en particulier en détectant les mensonges. Il manque de se faire occire par deux fois, et il n’hésite pas à faire appel à son fils aux convictions politiques anarchistes. Il sait également se montrer pince sans rire à plusieurs reprises, que ce soit sur la qualité de l’accueil du commissaire de Spa, ou la déontologie du journaliste Aurélien. Enfin il se montre toujours courtois et compréhensif vis-à-vis de la gent féminine. En planche huit, le lecteur découvre une bande de quatre cases qui semble sans rapport direct avec l’intrigue, mettant un scène un petit garçon. Ce fil narratif revient à trois reprises, et le lecteur comprend qu’il s’agit de donner de l’épaisseur au coupable. Il peut également le percevoir comme l’envers du décor de la ville thermale bien propre.


Une deuxième enquête pour ce commissaire de police évoquant Hercule Poirot par certains aspects. La reconstitution historique visuelle en impose par sa consistance et sa lisibilité, la ville de Spa devenant réellement un personnage à part entière façonnant le déroulement de l’intrigue qui de fait n’aurait pas pu se passer ailleurs. Sous des aspects peut-être tout public de la couverture, il s’agit bien d’une narration visuelle à la fois accessibles et très solide, pleine de nuances. Il en va de même pour l’intrigue policière facile à suivre avec un détective très pragmatique, qui est nourrie par le contexte historique et géographique, pour un chantage qui débouche sur une série de meurtres forts habiles. Vivement une troisième enquête de ce calibre.