mercredi 29 juillet 2026

Couples

Instants universels et fugaces


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1965. Il a été réalisé par Frans Masereel (1889-1972). Il comprend quarante-trois planches gravées sur bois, chacune disposée sur la page de droite de l’ouvrage, à raison d’une par page. L’ouvrage de cet auteur passé à la postérité est 25 images de la passion d'un homme paru en 1918.


Deux jeunes enfants dormant le même lit, assez large ; sur le bord du lit s’étend l’ombre d’un couple dont les formes semblent indiquer qu’il s’agit d’adultes. Deux jeunes enfants dans le plus simple appareil, en train de jouer sur la plage, dans les flaques, avec un seau à côté, et le soleil qui se couche. Les enfants ont un peu grandi, ils sont en train de se laver dans une grande bassine, disposée au milieu de la grande pièce à vivre d’un appartement. Ils ont encore un peu grandi, ils se promènent dans un chemin au milieu des hautes herbes, par une belle journée d’été, lui en culottes courtes, elle dans une robe au motif printanier. Visiblement à la même saison, fin du printemps ou début de l’été, ils sont assis côte à côte tous les deux dans l’herbe, le garçon tient un grand livre, et ils lisent ensemble. L’automne est arrivé, il est maintenant en pantalon avec des bottes et elle porte une robe noire plus stricte, ils se tiennent devant la devanture d’une fleuriste, et le garçon s’interroge. La nuit est tombée, ils sont dehors sur le trottoir, prêts à s’empoigner alors qu’un ballon est immobile dans le caniveau et en arrière-plan un couple passe sans leur prêter attention.


La rentrée des classes a eu lieu, ils sont chacun assis à un pupitre. La fille apparaît studieuse, captivée par ce qui se passe au tableau, lui a le regard tourné vers elle oublieux de la leçon. Le temps des vacances est arrivé, ils sont entrés dans l’adolescence. Ils sont en train de se promener sac au dos, lui avec un bâton de marche, avançant d’un bon pas sur un chemin de montagne. La fin de l’adolescence ou le début de l’âge adulte, ils sont de retour dans la ville, elle s’accroche à lui alors qu’il conduit une moto à vive allure de nuit. Ils sont maintenant adultes l’un et l’autre, la nuit est tombée, il se tient adossé à une rambarde, les bras quand écartés, elle se colle à lui s’apprêtant à enlacer son cou avec deux bras. Le lieu n’est pas apparent, ils dansent une valse ou un tango, comme enveloppés par la musique sous forme de volutes rondes et ondulantes. L’automne semble toucher à sa fin, deux grands oiseaux traversent le ciel peut-être dans leur migration. Les hauts bâtiments de la ville se dessinent en arrière-plan, et ils s’enlacent sur un banc dans un espace vert, deux oiseaux picorant à leurs pieds. Ils marchent côte à côte dans le plus simple appareil, se tenant par la taille dans un geste affectueux, peut-être tendre, dépourvu de désir d’ordre sexuel. Les voilà en train de rentrer chez eux : toujours se tenant par la taille, ils montent l’escalier de l’immeuble, qui semble interminable.



C’est assez étrange : la couverture porte la mention Roman graphique, et pourtant l’auteur a déclaré qu’il considère cet ouvrage et d’autres également comme une suite de gravures, reliées sous la forme d'ouvrages, et pas comme romans. D’un autre côté, s’il a déjà lu d’autres œuvres de Masereel, le lecteur a déjà fait l’expérience de ses récits sous une forme identique, c’est-à-dire une suite de gravures sur bois, dépourvus de tout texte, induisant son implication active, son esprit établissant par réflexe un lien de cause à effet d’une planche à l’autre. Mécanisme qui fonctionne parfaitement, par exemple, dans son ouvrage le plus connu : 25 images de la passion d’un homme. Dans un autre ordre d’idées, cela peut également évoquer Une semaine de bonté (1935) de Max Ernst (1891-1976) qui pousse ce dispositif narratif jusqu’à sa limite, faisant apparaître que le cerveau du lecteur fonctionne par automatisme identifiant des liens de cause à effet là où il n’y en a pas, sans qu’il ne puisse maîtriser ce mécanisme psychologique. Du coup, le lecteur ne sait plus trop sur quel pied danser, mais un homme avertit en vaut deux. Le titre indique clairement qu’un thème court tout du long de ces images : celui du couple… Tout en introduisant un doute, car le mot est au pluriel, peut-être qu’il s’agit de plusieurs couples. Oui mais il saute aux yeux du lecteur qu’il y a une progression chronologique : l’ordre des planches fait que le lecteur voit des couples, à chaque fois un homme et une femme, qui sont plus âgés d’une planche à l’autre.


La première illustration semble bien proposer le début d’une relation de couple, en l’occurrence deux jeunes enfants dormant dans le même lit, sereins dans leur repos, un dessin fait de gros traits noirs. Peut-être familier de Masereel, le lecteur se souvient qu’il s’agit d’un artiste consacré. La consultation d’une encyclopédie en ligne permet d’en apprendre plus : professeur à Sarrebruck de 1947 à 1951, exposition en 1948, créations de décors et de costumes pour des pièces de théâtre, prix d'art graphique à la biennale de Venise en 1951, travail et exposition en commun avec Pablo Picasso entre 1952 et 1954, nommé membre de l'Académie Royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique. En outre, cette histoire sans parole a été réalisée sur des blocs de bois, par xylographie. Par contraste avec les ouvrages publiés par l’éditeur Martin de Halleux, celui-ci ne dispose d’aucune préface ou postface, ou texte de commentaire. Cette première illustration comporte également l’ombre portée de ce que le lecteur suppose être deux adultes, peut-être les parents, ou bien les mêmes individus que les enfants, une fois devenus adultes. La deuxième image se situe dans le même registre graphique : des gros traits comme faits au pinceau, une représentation aux contours grossiers, un environnement plutôt esquissé.


Par comparaison avec d’autres œuvres de l’auteur, le lecteur peut avoir l’impression que certaines illustrations comprennent moins d’informations visuelles, que l’artiste se concentre sur une vision globale, en laissant beaucoup de place au noir, ce qui donne une sensation de solidité et aussi de mauvais présage, de situation immuable et de devenir implacable. Ce mode de dessin semble également fondre les personnages dans leur environnement, les en rendre indissociables, comme s’ils étaient faits de la même matière. Alors que la fille et le garçon se tiennent la main en marchant sur un chemin de campagne, ils donnent l’impression d’être constitués des herbes sauvages, de la terre du chemin, et même des vibrations de l’air. Ce dispositif navigue entre impressionnisme et expressionnisme. Pour ce deuxième effet, le lecteur est saisi par le couple dansant comme baigné par les tourbillons de la musique. Ou encore une succession de quatre images où ils sont nus l’un et l’autre, l’homme sous la forme d’une silhouette noire, et la femme d’une silhouette blanche, comme la complémentarité du yin et du yang, une complémentarité ainsi que la présence d’éléments de l’un dans l’autre. Dans d’autres images, l’artiste sait rendre compte du concret de l’environnement dans lequel le couple évolue : la salle de classe, les gradins d’un cirque, les lumières de la ville, un banc dans un parc urbain, etc.


Totalement sous l’emprise de l’impulsion de la reconnaissance des schémas, le lecteur établit par automatisme des connexions d’une image à l’autre, à plusieurs images d’intervalle. Il se fixe sur la notion de couple, et se dit que le début correspond à une sœur et un frère. Tout commence avec l’innocence des jeunes années, et l’évidence de faire des découvertes ensemble : le repos nocturne, les jeux de plage, les promenades, la lecture, etc. Puis petit à petit, les personnalités se construisent et les différences apparaissent, pouvant se manifester en une rivalité lors d’un jeu de ballon, ou dans la prédisposition pour les études dans une salle de classe…À moins que l’image dans la salle de classe ne marque le tournant d’un récit : il ne s’agirait plus alors de la sœur, mais d’une autre jeune fille. Ce nouveau couple ferait alors l’objet du reste du récit, en particulier les quatorze planches suivantes de la séduction à la première relation sexuelle. Avec cette idée en tête, la suite fait sens. Le lecteur retrouve des thèmes familiers de l’auteur : la précarité économique, la poésie urbaine où les relations affectives transforment un milieu agressif et inhospitalier en un environnement propice à la fête et aux extravagances. Un doute saisit le lecteur : s’agit-il toujours du même couple ? En effet il a assisté à une séparation à l’occasion du départ d’un train. Ou bien la narration est-elle passée au devenir de la sœur ? Il tourne la page et il découvre un numéro de trapézistes, un homme et une femme, lui sous la forme d’une silhouette noire, elle d’une silhouette blanche, ce qui le renvoie plusieurs pages en arrière. Une manifestation ouvrière dans les rues, un thème récurrent dans l’œuvre de l’auteur. Et puis la période du troisième et du quatrième âges. Le lecteur perd un peu le fil dans une éventuel continuité du couple, s’il s’agit toujours des mêmes personnes, ou de recompositions… Les émotions persistent quant à une forme ou une autre de couple, de compagnonnage sur le chemin de la vie, de partage de moments…


Une expérience de lecture originale : le titre donne le fil directeur, celui du couple formé par un homme et une femme, pas forcément dans sa dimension maritale, et une indication, il s’agit d’un roman graphique. Ainsi aiguillé, le lecteur découvre une progression chronologique où différentes incarnations d’un couple montrent des personnages progressant en âge dans la vie, traversant des situations qui parlent à tout être humain qu’il les ait vécues ou non. Les illustrations montrent une réalité brute, dans laquelle chaque élément est réduit à l’essentiel, chaque image apparaissant comme une évidence, comme la quintessence d’un moment ou d’une situation. L’effet chronologique depuis la tendre enfance jusqu’à la mort met en perspective ces moments à deux, leur caractère assuré, et aussi leur progression. Le lecteur en ressort avec la sensation d’avoir accompagné des êtres humains le long de leur vie, sous l’angle de la relation de couple, entre des amis, des amants, des membres de la famille. Rassérénant.


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