lundi 2 mars 2026

Mademoiselle J T04 Le bonheur de dire Maman

Les regrets des adultes ne comblent pas le manque des enfants.


Ce tome fait suite à Mademoiselle J T03 Jusqu'au bout du monde (2023), qu’il vaut mieux avoir lu avant. Il vient clore une tétralogie. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Yves Sente pour le scénario, et Laurent Verron pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Ce tome est le dernier de cette tétralogie.


Vingt-quatre décembre 1960, près de Charleroi, la famille Destrée s’apprête à fêter Noël. L’oncle Paul est arrivé et il a offert les albums de bande dessinée comme il le fait traditionnellement : La flûte à six schtroumpfs, Le Trophée de Rochecombe, Le voyageur du Mésozoïque. Les enfants s’en sont déjà désintéressés : ils veulent que leur oncle leur raconte une histoire, et pas De la Terre à la Lune de Jules Verne, comme il le propose. Ils veulent Mademoiselle J. À eux trois, ils parviennent à se souvenir d’où en était l’histoire de cette dame : C’était la fin de la guerre, Juliette était revenue d’U.R.S.S., de Russie quoi, elle avait sauvé son amie Léa qui est juive et que les méchants Nazis avaient enfermée dans un camp. Puis un drôle de soldat russe l’avait sauvée et emmenée chez lui, très loin… en Sibérie. Juliette avait ramené Léa à Paris et ils avaient dit au juge d’arrêter le méchant Lucien, bien fait pour lui. Après Juliette avait publié son premier livre sous le nom de Mademoiselle J., ça s’appelait Jusqu’au bout du monde. Et puis l’oncle Paul avait dit que sa vie allait être trépidante.



L’oncle Paul reprend : Son destin était tout tracé. Au cours des années qui s’ensuivirent, Juliette se lança à corps perdu dans son nouveau métier. Quand elle ne couvrait pas un événement mondial, elle interviewait les personnalités les plus fortes comme les plus humbles. 14 mai 1948 : indépendance d’Israël. 1er octobre 1949 : proclamation de la République Populaire de Chine. 4 novembre 1952 : prestation de serment d’Eisenhower, nouveau président des USA. 1953 : Brigitte Bardot à Cannes. 1954 : Édith Piaf à l’Olympia. Entre chacun de ses grands reportages, notre jeune écrivaine en herbe publiait de longs articles dans la presse et de nouveaux livres. Son éditeur était ravi du succès de son auteure. Certains de ses amis masculins continuent de lui faire part de leur réserve par rapport à certains des écrits de Juliette Sainteloi. Sa femme et ses amies, elles, l’adorent, ce qui est excellent pour les ventes ! Au début du mois de mai 1955, une jeune religieuse vietnamienne qui appartient à la congrégation des Amantes de la Croix, Sœur Linh, était arrivée à Paris depuis Saigon, deux jours plus tôt, car elle avait obtenu un rendez-vous important au ministère de l’Intérieur. Elle se doutait probablement qu’elle était suivie, car depuis la fin de la guerre et les velléités d’indépendance des anciennes colonies d’Indochine, tout le monde savait que le Viet Minh (gouvernement du Nord-Vietnam) envoyait de nombreux espions à Paris. Ce jour-là, Juliette dédicaçait ses livres chez Delamain, la plus vieille librairie de Paris… Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le succès était une nouvelle fois au rendez-vous.


Dernier tome dont le titre annonce que l’intrigue va aborder la vie de la mère du personnage principal. Le premier tome se déroulait en 1929 et évoquait Ptirou et mettait en scène un steward nommé Robert Velter (1909-1991, surnommé Rob-Vel, cocréateur du personnage Spirou en 1938), le second en 1938 et le destin de Henri de Sainteloi (le père de l’héroïne), et le troisième en 1945 et le sort de Léa Vollak. Arrivé au quatrième tome, le lecteur sait que l’année a été sciemment choisie et que la dimension historique prend une place prépondérante. Après quelques pages, Juliette décide de partir pour le Vietnam, une sœur lui ayant exposé la situation. L’échéance historique est précise : le dix-huit mai 1955. Les auteurs l’évoquent rapidement, et soit le lecteur doit faire appel à ses connaissances, soit il effectue une rapide recherche pour identifier la fin de l’opération Passage to Freedom : une période de trois cents jours pendant laquelle les individus pouvaient circuler librement dans tout le Vietnam avant sa partition. Le deuxième élément historique est tout aussi avéré et spécifique : la participation à la guerre d’Indochine, de citoyens allemands s’étant engagés dans la Légion étrangère, après la seconde guerre mondiale, aussi bien des volontaires que d’ex prisonniers de guerre issus de la Kriegsmarine et de la Luftwaffe.



Ces éléments historiques précis et ancrés dans un contexte géographique s’adressent plutôt à des adultes, autonomes pour se renseigner sur le contexte global. Le lecteur remarque également que Juliette de Sainteloi fume de temps à autre, une caractéristique bannie des récits tout public. Pour autant la narration visuelle reste, elle, dans un registre descriptif et réaliste assez accessible. Les personnages présentent des morphologies variées et normales, avec parfois une accentuation discrète : la silhouette filiforme et gracieuse de Mademoiselle J. Le corps massif de l’agent secret Viet Minh ou celui tout aussi imposant de monsieur Fraiser, permettant ainsi d’insister un peu sur des stéréotypes de visage, sans pour autant tomber dans le racisme. Le lecteur remarque également que le dessinateur peut s’affranchir de représenter le décor en arrière-plan plusieurs cases durant, recourant à la couleur pour maintenir l’ambiance pendant la séquence correspondante. Il joue également de temps en temps des possibilités d’expressivité des visages en exagérant légèrement pour mieux faire apparaître l’émotion. En fonction de son état d’esprit, le lecteur peut y voir des réminiscences des bandes dessinées jeunesse, ou bien la sensibilité même de l’artiste.


Le lecteur retrouve les mêmes qualités graphiques que dans les tomes précédents. En particulier la consistance et la rigueur de la reconstitution historique. Cela commence avec les costumes d’époque lors de la séance de dédicace de Juliette pour ses derniers ouvrages : Elles font tourner la France, Jusqu’au bout du monde. Puis viennent l’intérieur de la librairie, les arcades de la rue de Rivoli et sa perspective, la façade du couvent rue du Bac dans le septième arrondissement et le jardin intérieur, les différents modèles de voiture dont la Facel Vega de Juliette, le magnifique palace à Saigon, le train qui traverse au beau milieu d’une ville de campagne, la route de montagne de nuit avec ses nids de poule, le bateau sur le fleuve, et enfin le port où embarquent les enfants quittant le pays juste avant la fin de l’opération Passage to Freedom. Le scénario promène les personnages dans de nombreux endroits. Le dessinateur conçoit une mise en scène spécifique à chaque fois, avec le souci de montrer clairement ce qui se passe. Le lecteur se sent ému quand Juliette écoute le vieux docteur Lannoy encore sous le choc de l’émotion racontant des souvenirs délicats. Il sourit en voyant la facilité avec laquelle les amis de Juliette violent une sépulture dans un caveau familial en Bretagne. Il apprécie la chute de l’imposant agent secret dans la piscine du palace, telle une séquence de film d’espionnage. Comme Juliette, il regarde avec plaisir par la fenêtre du train pour apercevoir les paysages de la campagne vietnamienne. Il retient son souffle alors qu’un tigre passe dans son dos sur une route. Il est de tout cœur avec elle alors qu’elle passe la nuit dans les bras d’Ernst Surich, une séquence d’une grande pudeur.



Le récit emmène le lecteur à la suite de Mademoiselle J. au Vietnam dans les derniers instants de l’évacuation des ressortissants français. Il s’agit d’un récit d’aventures, centré sur un personnage principal, animé par des valeurs humanistes. Le scénariste fait usage de ressorts dramatiques classiques, sans abuser : un laisser-passer qui atterrit bien opportunément entre les mains du personnage principal, des retrouvailles avec des personnages des tomes précédents. Toutefois ces coïncidences restent peu nombreuses. L’héroïne est une jeune femme blanche européenne qui vient accomplir une mission de sauvetage, toutefois le sauvetage ne s’effectue que grâce à la participation de Vietnamiens tout aussi valeureux qu’elle, et à qui elle doit également la vie à plusieurs reprises. L’opération de sauvetage s’effectue bien grâce à son courage, et les personnes sur place font montre d’un courage équivalent ainsi que d’une connaissance du pays indispensable. En parallèle de cette mission, Juliette de Sainteloi poursuit également un objectif très personnel : lever le mystère qui entoure la vie de sa mère Solenn de Sainteloi. Ce fil narratif s’adresse à nouveaux à des lecteurs matures. Point de manichéisme, de retrouvailles miraculeuses, ou d’actions spectaculaires. La fille a conscience du temps qui a passé. Elle dispose d’assez de recul pour nommer le sentiment d’abandon qu’elle a ressenti. La mère n’est pas devenue une princesse ou une reine dans un magnifique palais. La vie est compliquée, et la réalité est complexe. Si la maladie de cœur de Juliette est bien vite oubliée, le parcours de vie de Solenn et son rapport à la maternité relèvent bien de difficultés d’adulte, sans solution magique. Le comportement et les décisions de Juliette sont celles d’une femme indépendante, combinant sentiments et attitude réaliste face aux circonstances. Ptirou lui vient en aide une dernière fois avec une phrase pleine de bon sens : Il ne faut pas être triste de se quitter, il faut être heureux de s’être rencontrés.


Toutes les qualités des tomes précédents sont présentes dans cet ultime épisode : un ancrage solide et rigoureux dans l’Histoire, une héroïne courageuse sans être infaillible, une narration visuelle consistante et documentée, avec un zeste d’élégance. Une fois encore (peut-être la dernière), les circonstances entraînent Mademoiselle J. dans une aventure pleine de dangers, subissant une filature jusqu’à se retrouver dos à un tigre, un récit grave et divertissant, exotique et intime.