Ce type, Orlando, il a trouvé le chemin…
Ce tome fait suite à Santiag, tome 2 : Le Gardien de la nuit (1992) qu’il faut avoir lu avant pour comprendre les relations entre les personnages récurrents. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Renaud (Renaud Denauw) pour les dessins, et Béatrice Monnoyer pour la mise en couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Ces deux auteurs ont également créé le personnage de Jessica Blandy, et réalisé sa série qui compte vingt-quatre tomes de 1987 à 2006, et une trilogie intitulée La route Jessica, de 2009 à 2011.
Ils se tiennent là derrière ces flammes, dans ce monde rouge comme l’éternité. À attendre qu’on les oublie définitivement. Parfois ils relèvent la tête… Il faut prendre garde, alors, à ce qu’ils n’aperçoivent les humains ! Il faut prendre garde, alors, à ce qu’ils ne viennent à la rencontre des vivants. Oui, il faut se méfier d’eux ! Les tambours de guerre résonnent, dans leurs têtes, le cri des grands anciens coule de leurs bouches comme une plaie qui jamais ne se refermera… Pourront-ils se faire oublier un jour ? Et puis, au matin, ils repartent… Ils ont déjà oublié le sang versé dans le désert, le regard de l’autre qui a croisé le leur…. Une voiture a quitté le chemin de terre pour s’avancer dans le désert et rouler doucement vers le feu de camp. Ils arrivent derrière l’homme assis devant le feu. Le conducteur et le passager descendent de voiture, celui avec un chapeau arme son fusil. Sans se retourner, Santiag leur demande s’ils l’ont aperçu. Celui à casquette répond que bien sûr qu’ils l’ont aperçu : on ne voit que lui dans le coin. Celui au fusil explicite leur demande : ils veulent tout ce que Santiag a sur lui, et même plus. Santiag se retourne d’un coup, un pistolet dans la main et il abat les deux hommes. Dans la poche de la veste de celui à la casquette, il trouve un morceau de papier. Dessus, il est marqué : Chaco’s Bar.
Santiag prend le véhicule des deux défunts, et il se rend à Chaco’s Bar. Il y pénètre et s’adresse au barman. Ce dernier lui indique qu’il lui a servi une bière et lui explique qu’il est censé aller s’installer à une table, celle où Chaco l’attend. Ce que fait Santiag. Son interlocuteur lui demande s’il a faim. Santiag répond que oui, que cela l’étonne toujours, d’avoir faim, soif, sommeil. En revanche, il n’éprouve plus aucune douleur, et quasiment plus de sentiments. Chaco reprend la parole : c’est bien le problème, ils ne devraient plus rien éprouver, ce serait tellement plus simple. Il continue : Mais quelque part, ailleurs, si loin, leur cœur bat encore dans la mémoire de quelqu’un. Et ce cœur souffre, et ils sentent sa souffrance. Chaco continue : pour Santiag, ce quelqu’un, c’est sa fille, elle refuse toujours de croire en sa mort, elle le retient. Santiag s’est approché trop près d’elle, elle a senti sa présence. Santiag réagit en prononçant son prénom : Tossie. Chaco reprend la parole : visiblement son interlocuteur se souvient d’elle, et si Santiag plonge en lui-même, s’il franchit cette ligne de feu qui les sépare des autres, ce trait rouge comme l’éternité, alors oui, il sentira le cœur de sa fille battre encore pour lui.
Pour la troisième fois, les auteurs prennent le lecteur au dépourvu. Dans le premier tome, c’était en mettant un terme à la vie du personnage donnant son nom à la série au bout de la sixième page. Dans le deuxième tome, ils l’ont transformé en justicier catalyseur du dénouement, proche d’un deus ex machina final. Le lecteur avait alors supposé que cela deviendrait la dynamique de la série : une affaire policière, impliquant une légende indienne dans le territoire Navajo, l’enquête menée par Chamaro, inspecteur de police du Bureau des Affaires Indiennes, avec la résolution reposant sur les qualités surnaturelles du personnage titre. De son côté, le dessinateur représente cette région des États-Unis, recouvrant le nord-est de l'Arizona, le sud de l'Utah et le nord-ouest du Nouveau-Mexique, ses zones désertiques, ses reliefs géographiques, les patelins et leurs bâtiments en bois, la végétation, les éléments culturels amérindiens, les modèles de voitures américaines, les armes à feu, etc. Scénariste comme dessinateur ont l’art et la manière d’inscrire leur récit dans une réalité très pragmatiques, avec des marqueurs culturels immédiatement reconnaissables, réalistes et concrets. Dans le même temps, la nature surnaturelle de Santiag imprègne chaque environnement lui donnant une qualité quasi mythologique, des éléments de western contemporain rendus iconiques dans la production cinématographique.
Ainsi donc les auteurs orientent une nouvelle fois leur récit dans une direction différente… Pas tout à fait, le lecteur retrouve bien Santiag, ainsi que sa fille Tossie, sa sensibilité sortant de l’ordinaire, et le lien qui les lie. Il découvre également un phénomène surnaturel : une chanson qui se met à jouer toute seule à la radio d’une voiture, dans une tombe, évoquant la manière dont Chamaro a communiqué avec Santiag dans les tomes précédents, avec un visuel très similaire, celui de sorte d’arcs électriques rouges. Les auteurs établissent également un lien visuel avec les tomes précédents : le motif récurrent d’une voiture en train de brûler dans les flammes. Le lecteur se rend aussi compte que le récit se développe sur la base des événements des tomes précédents. Outre le lien entre le père et la fille, il remet en scène le Gardien de la nuit, son savoir sur la condition de Santiag, la dette de ce dernier envers lui. De manière plutôt futée, le scénariste fait remarquer au lecteur qu’il n’y a aucune raison pour que le personnage principal soit le seul à être dans cette condition justement, et d’autres sont en transition à un stade plus ou moins avancé. Le dessinateur reprend le code visuel propre à Santiag, que ce soit la particularité des yeux ou l’invulnérabilité physique. Dans le même ordre d’idées, la mise à profit d’une mythologie amérindienne plus ou moins authentique continue : l’évocation du guérisseur (Medecine Man), et un nouveau personnage également en transition, à un stade plus avancé et depuis plus longtemps, c’est-à-dire Chaco.
L’histoire se déroule dans la même région : le lecteur peut reconnaître des paysages naturels similaires, et des villes aux bâtiments à l’architecture de même nature. Toutefois la nature de l’intrigue fait que l’ambiance évolue. Le feu de camp au beau milieu de nulle part prend des allures inquiétantes avec cette couleur de flammes rappelant celle du sang. Le diner semble sans âge et abandonné depuis belle lurette, le vestige d’une activité humaine qui s’est éteinte depuis plusieurs années, décennies peut-être. Les auteurs emmènent les personnages dans des endroits relevant de conventions de genre, celui du western moderne. La ferme avec ses animaux d’élevage : leur comportement troublant au beau milieu de la nuit. La boutique de Mr. JB Cap paumée dans une zone désertique, avec un grillage habillé de jantes en aluminium pour effrayer les rapaces. L’installation de dentiste amateur : un frémissement parcourt le lecteur en découvrant ce fauteuil taché, faisant démarrer l’imagination dans ce qu’elle a de plus horrifiante quant aux souffrances endurées pendant les interventions par un amateur forcément pas très doué. Ce cinéma en plein air abandonné, également dans une zone éloignée de tout : des carcasses de voitures gisant là, rouillant lentement, leur intérieur se décomposant. Autant d’environnements vestiges d’une époque révolue, d’une activité humaine ayant disparu.
Le récit reprend également les thèmes des tomes précédents : grands espaces, peu de loi, force du lien père-fille. L’artiste sait montrer l’immensité des espaces, propres à cette région du globe. Cette grande plaine avec un feu de bois dans le lointain, et des collines en arrière-plan, dans une lumière gris bleu. Le ruban d’asphalte qui ondule en ligne droite épousant le relief vallonné avec des rangées de poteaux électriques de part et d’autre. La station-service sans aucun autre bâtiment à des kilomètres à la ronde. Le drive-in également à l’écart de tout. Toujours cette sensation de grands espaces ouverts, sans fin, rappelant qu’en Amérique tout est plus grand. Le lecteur tombe vite sous le charme des camaïeux habillant le ciel, reflétant les conditions lumineuses en fonction de l’horaire. La violence est toujours présente : sèche et factuelle, sans glorification, que ce soit les coups de feu nets et sans bavure, ou cette torture barbare consistant à faire boire de l’essence d’une pompe à même le pistolet du tuyau, ou cette séquence tout aussi dérangeante au cours de laquelle un des personnages prend l’initiative de se faire enterrer dans un cercueil double contenant déjà un autre cadavre. Enfin, il y a la condition de Santiag : sa fille ressent toujours sa présence lointaine, une métaphore du poids des morts sur les vivants, sur le fait que les vivants continuent à penser aux défunts, mais aussi que les expériences qu’ils ont vécues ensemble continuent d’entraîner des répercussions bien après leur disparition. Enfin, voilà que tout défunt qu’il soit, Santiag continue lui d’avoir des envies, une volonté propre, ce qui complexifie les choses comme lui fait observer Chaco.
A priori, une série au déroulement tout tracé : un blanc trentenaire ayant passé l’arme à gauche qui sert de catalyseur pour faire aboutir une enquête policière ou punir les criminels, avec des dessins réalistes et descriptifs mettant en valeur les paysages et la mythologie de la région établie et valorisée par le cinéma. Pour la troisième fois, les auteurs prennent le lecteur par surprise, aussi bien par le développement de l’intrigue que par une narration visuelle qui montre de nouvelles facettes de ce territoire, et de la barbarie des hommes. Déconcertant.



